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Philosophie du raisonnement dans la science d'après Saint Thomas

La science vit de faits et de raisonnement. Nous n'avons nullement l'intention d'opposer Tun à l'autre ces deux facteurs. Cependant il nous sera bien permis de dire avec Cl. Bernard lui-même que la science véritable ne commence qu'avec le raisonnement sur les faits (i). Cette simple remarque souligne toute l'importance de ce dernier. Un savant ne pourrait se dispenser d'en faire une étude à part et approfondie, sans manquer à un devoir primordial. Il ne saurait lui suffire de se conlier uniquement à la logique naturelle de l'esprit humain. Cette attitude ne serait rien autre que la négation ou l'abandon de la science dans un de ses éléments générateurs. C'est pénétré de celle pensée que nous avons entrepris d'étudier la philosophie, nous voulons dire les premiers principes du raisonnement dans la science. On ne trouvera donc dans ce travail ni Somme de logique, ni généralités scientifiques, ni psychophysiologie. Si nous avions pris moins haut notre sujet, il n'aurait aucune raison d'être, il ne répondrait à aucun besoin actuel des intelligences : en remontant, au

(i) Cl. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c i", § 6.

VI 1»REFA< I.

contraire, aux premiers principes dans une telle matière, nous croyons faire œuvre non seulement d'une réelle utilité, mais encore d'une actualité évidente pour ceux qui ont quelque peu réfléchi sur létal présent de la philosophie scientifique. Ce n'est pas tant sur les caractères propres que sur les caractères communs de leur science particulière, que les savants de nos jours sont le plus sujets à Terreur. Les mathématiques, qui nous valent une si pauvre philosophie, en sont un exemple frappant. Mais comment un savant pourrait-il avoir une opinion raisonnée et lucide sur les procédés et les éléments communs qui sont impliqués dans sa science particulière sans en avoir fait une étude spéciale, c'est-à-dire philosophique? N'est-ce pas le rôle propre de la philosophie que de nous renseigner sur les objets et les principes communs à toutes les sciences? Ceux qui ne veulent reconnaître ni la nécessité ni la valeur spéculative et pratique d'une telle étude, se voient contraints par leur position même, de se former des opinions de fortune sur les questions les plus graves : opinions qui ont mille chances d'être des erreurs, d'autant plus pernicieuses à la spéculation intellectuelle, quelles ont une extension plus grande et qu'elles portent sur le fond universel et permanent dee choses.

Le seul moyen d'éviter ces fâcheuses consé* quences en matière de raisonnement, c'est précisément d'en scruter les premiers principes. T importance d'une telle recherche n'avait pas

PREFACE YII

échappe à Taine. lorsqu'il disait dans son livre De l'intelligence : « Les Seconds Analytiques d'Aristode sont très supérieurs aux premiers et méritent encore d'être médités par les savants spéciaux. » (i) Malheureusement, ces derniers n'ont guère suivi le conseil. Dans la crainte sans doute d'être accusés de « rabâcher Aristote », ils prennent plus que jamais le parti de l'ignorer. Et ce n'est pas seulement dans la science et la philosophie de notre époque que le manque de formation logique se fait sentir, mais encore dans les œuvres d'art pur, au dire de certains critiques : « Ce qui manque à l'Ecole des beaux-arts, écrit l'un d'eux, c'est une chaire aristotélique. Si on leur apprenait à penser, ils verraient peut-être. Le canon qu'il leur faut, c'est YOrganon. » (Péladan, Rev. hebdom., 20 mai 191 1 .) On a reproché à la Logique de ne pouvoir créer du nouveau. Quoi qu'il en soit pour le moment de ce reproche, il faut bien avouer que les nouveautés dont on nous gratifie en son absence sont plutôt regrettables. Nous ferons observer ensuite que la philosophie du raisonnement est particulièrement nécessaire à la culture des sciences naturelles et historiques, que nous visons principalement dans cet ouvrage. Par suite de leur faible degré d'abstraction, le raisonnement y rencontre des difficultés spéciales, Leur objet est bien loin d'être réduit à la simplicité idéale des mathématiques. Il fait abstraction

1) Taine, De V intelligence, t. Il, p. 4o8-

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