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CHAPITRE XI

Vue d'ensemble et conclusion

Nous l'avons dit et tout le monde en convient : la science vit de faits et de raisonnement. Sous le premier rapport, la science contemporaine professe un réalisme étriqué et obscur dont les conséquences sont déplorables. Elles se résument dans la négation pratique de tout ce qui fait la perfection spécifique de l'homme dans les manifestations de sa vie intellectuelle. Les faits ne sont que les matériaux de la science. Pris séparément et dans leur individualité concrète, ils n'appartiennent pas à la science proprement dite. Ils n'en font vraiment partie qu'autant qu'ils sont reliés entre eux par des explications ou des idées générales. Il s'agit donc pour le savant de passer du particulier au général, du contingent au nécessaire. Mais il n'y a là, pour la plupart des savants de nos jours, qu'un faux départ. Ils n'ont qu'une crainte : celle d'abandonner le terrain des existences; qu'une idée : celle de s'enfermer dans le domaine du particulier ou, en tout cas, d'y revenir par une interprétation appropriée de l'universel. Cette crainte et cette idée se font jour dans tous leurs essais de spéculation intellectuelle, dans toute leur philosophie scientifique . Le principe qui les inspire plus ou moins consciemment, c'est que nos

idées n'ont de valeur et de vérité que dans la mesure où elles peuvent être calquées sur les réalités concrètes et individuelles. Pour eux, la science est synonyme d'empirisme, de sensationnisme. Nous avons vu, dès le premier chapitre de cet ouvrage, leur prétention nullement justifiée de regarder les méthodes des sciences naturelles comme les seules valables, de vouloir faire rentrer toutes les formes de la pensée dans le cadre des études physico-chimiques, et de proclamer la mathématique elle-même science d'expérience, à moins de lui reconnaître un caractère arbitraire. De telles opinions dérivent d'une fausse notion de l'abstrait et du général. Pour eux, le général est un simple signe formé par notre esprit pour dénoter un groupe d'individus du même ordre ; mais ce signe est sans ressemblance avec la réalité des choses. Par ailleurs, comme notre raison est faite d'idées générales, il s'ensuit que notre connaissance intellectuelle n'atteint pas le réel : elle en est plutôt une déformation. En tant que générale et abstraite, elle ne constitue tout au plus qu'un élément mental et subjectif, tout au plus nécessaire à une bonne discipline de l'esprit. Cette tendance que nous résumons à grands traits est la plus manifeste et la plus universelle de la science contemporaine. Les raisons sur lesquelles on voudrait l'appuyer n'ont rien de convaincant. Elles reviennent toutes à dire : l'idée d'un être quelconque réduit aux traits communs est une idée vide; par l'élimination successive des éléments particuliers elle perd toute valeur objective, elle devient absolument impropre à expliquer la vie réelle; tel est le terme ou le résultat nécessaire de toute généralisation abstraite.

9 Nous l'avons fait remarquer : il y a dans ces asser-

tions, tout au moins à leur origine, une idée fausse de V Intellectualisme traditionnel; on y trouve ensuite une analyse trop sommaire et superficielle de l'abstraction. De même qu'on reproche à la connaissance de n'être pas la chose elle-même, on reproche à l'universel de n'être pas explicitement le particulier. C'est pourquoi on le conçoit comme un simple total de l'expérience multiple. Mais les , partisans les plus déterminés de la nécessité et de l'universalité intrinsèques d'un certain nombre de nos idées n'ont jamais soutenu qu'elles suffisaient à elles seules pour expliquer les réalités concrètes et individuelles. Ils n'ont jamais prétendu, comme on les en accuse parfois, faire tenir le monde dans une poignée d'abstractions. Non, ils ont toujours soigneusement distingué entre les traits communs ou spécifiques et les traits individuels. Ils n'ont pas cru que la connaissance des premiers nous dispensait de celle des seconds. Ils ont toujours enseigné, au contraire, que les vérités de l'ordre idéal et abstrait employées toutes seules ne pouvaient autoriser aucune affirmation concernant l'existence ou la non-existence d'une réalité quelconque. Sans doute les notions communes peuvent être correctement attribuées aux réalités concrètes, mais nous ne devons pas oublier que quelque chose répond en elles à l'idée des genres et des espèces dont elles sont les échantillons. Les connaître uniquement par leurs traits les plus généraux et dans les grandes lignes, c'est ne les connaître que d'une manière vague et confuse : qui scil aliquid in universali, dit saint Thomas, scit illud indistincte (i). Notre concept

(i) S. TnoM., / Physic, lect. I.

n'est pleinement adapté à l'objet qu'autant qu'il en exprime avec les caractères communs les caractères propres et distinctifs. Mais ce n'est pas à dire pour cela que la connaissance des premiers soit sans valeur ou sans utilité. Les intuitionistes anti-intellectualistes le reconnaissent eux-mêmes; c'est avec une vision et une puissance singulièrement accrues qu'on aborde l'étude d'un objet .particulier dont on possède par ailleurs une idée générale et abstraite, c'est-à-dire les traits fondamentaux. Les plus graves erreurs commises par ceux qui cultivent les sciences particulières sont relatives aux caractères communs de leur spécialité; les principes d'où part cette dernière, les procédés dont elle fait usage ne leur sont pas suffisamment connus. Ils ne les ont pas étudiés à part dans une science supérieure qui est la philosophie. Dès lors, ils les emploient sans les connaître ou se font à leur sujet une opinion adoptée d'instinct ou, en tout cas, sans examen approfondi comme la matière l'exigerait. C'est ce qui se produit chez les savants de nos jours; nous les voyons fréquemment sortir des limites de leur spécialité pour résoudre en passant les questions d'une portée universelle. Non, ce n'est pas au vide qu'on aboutit par le retranchement des éléments individuels et même spécifiques d'une réalité particulière. Le concept ainsi obtenu gagne en extension ce qu'il perd en compréhension, mais on a tort de croire qu'il reste sans contenu, sans objet. Il exprime les qualités les plus communes, les plus universelles du particulier. C'est un résidu, si l'on veut; mais dans ce résidu nous avons la réalité la plus fondamentale des choses. Et cela est si vrai qu'une notion de ce genre s'impose d'elle-même à toute l'espèce et à tous les temps. Elle est à la fois, selon un mot que nous avons souvent

cité de saint Thomas, tellement il nous paraît lumineux et fécond dans les questions de ce genre, elle est à la Fois : res scita et médium sciendi(i); elle constitue par elle-même une vraie connaissance, et nous fournit en même temps un moyen d'appréciation.

En voici un exemple ou deux, soit ce principe qu'on trouve énoncé, à l'occasion, dans la philosophie de l'Ecole : la perfectibilité est restreinte à l'ordre respectif des êtres (2). Une telle proposition a une valeur propre : prise en elle-même indépendamment de toute application, elle est, pour notre intelligence, une acquisition précieuse. Son caractère général et abstrait ne s'y oppose nullement. Elle nous apporte une idée, une connaissance; en elle nous avons chose connue : res scita. Ceux-là seuls peuvent le nier qui n'admettent comme objet valable de pensée que le réel individuel. Mais cela, c'est la négation de la science et même de la pensée; car il faut bien admettre que la pensée prend la réalité concrète plus haut que la sensation. Le principe dont il s'agit exprime donc une condition générale ou commune des êtres relativement à leur perfectibilité. Mais en raison même de cette extension il peut être attribué à un grand nombre de cas particuliers: c'est-à-dire qu'il ne constitue pas seulement une notion acquise, mais encore un moyen de juger, d'apprécier, de connaître sur le terrain des existences et des réalités individuelles : médium sciendi. Il pourra arriver que l'ignorance ou l'oubli de ce principe expose quelqu'un à de graves erreurs dans la solution d'un problème

(1) S. Thom., In Boetiurn de Trinitate, q. v, a. 2. (a) Potentia et proprias actus semper accipiuntur in eodem génère, S, Thom., IV Sent., dist. XUX, q. 11, a. 6.

particulier, (l'une question concrète. C'est ce que nous voyons se produire exactement de nos jours dans les revendications du féminisme intégral. Soit encore cet aphorisme de saint Thomas : unitatem magis efficere potest quod est per se unum quam plures (i). L'unité est plus sûrement réalisée par un seul que par plusieurs. Cette sentence est incontestablement générale et abstraite : vous serez tenté de n'y voir qu'un cadre ou une forme vide de la pensée, qu'une simple sonorité verbale, parce que, selon vous, on peut qualifier de la sorte tout ee qui ne contient pas une détermination positive. Mais votre erreur est grande. Le principe dont il s'agit énonce une relation entre des termes indéterminés, nous l'admettons sans peine : mais c'est précisément pour cela qu'il est susceptible de nombreuses et fécondes applications. Ceux qui ont vu à l'œuvre pendant la guerre le gouvernement de plusieurs n'ont pas besoin qu'on leur en fournisse un exemple concret.

Nous devons donc admettre que l'idée générale et abstraite a une valeur et une vérité intrinsèques, et en un certain sens indépendantes des faits particuliers. Pour les vérités universelles immédiates, la chose est assez évidente ; elles expriment les rapports que notre esprit découvre à première vue entre certaines notions primitives. Quant aux vérités générales obtenues par une induction scientifique, elles dépendent sans doute des réalités particulières quant à leur origine; mais, une fois acquises, elles échappent à la perpétuelle mobilité du sensible dont elles formulent et formuleront toujours, quoi qu'il advienne des cas individuels, la

(i) S. Thom., De regimine Principum, c. lu

loi spécifique. Le fond de tout cela, nous l'avons dit, c'est que l'individualité n'étant qu'un mode d'être, elle peut être éliminée, sans aucun détriment pour la connaissance de la chose en soi. C'est dans ce sens que saint Thomas nous dit que la vision n'ajoute rien à la connaissance intellectuelle proprement dite : ou plutôt l'existence réelle qu'elle y ajoute n'est ni nécessaire ni intrinsèque à l'idée, à la conception de la chose: sci en /t'a visioms addit supra simplicem noti- Uam aliquid quod est extra genus notitiœ scilicet existenliam rerum (i). D'autre part, l'universalité formellement prise nest pas un élément essentiel de l'objet ou du contenu de l'idée abstraite; en d'autres termes, pas plus que le mode individuel, le mode universel n'est intrinsèque à l'objet connu ; il ne fait pas partie de la réalité intelligible, il est seulement une condition de son intelligibilité. Enfin, on ne perdra jamais de vue dans toutes ces questions que la connaissance abstraite et générale n'abolit nullement la connaissance inférieure et sensible ; qu'elle nous laisse en pleine possession du concret; qu'il n'y a par conséquent aucune raison d'opposer l'une à l'autre deux formes de connaissance qui s'éclairent et se complètent mutuellement.

Rien de plus commun de nos jours qu'une certaine aversion pour tout ce qui est général ou abstrait : lorsqu'on ne le repousse pas a priori, on le ruine par une fausse interprétation. Cette tendance est caractéristique de la pensée contemporaine. Ce serait une grave erreur que de la croire inoffensive. Elle entraîne des conséquences désastreuses; elle est directement

i) S. Thom., De Verit., q. m, a. 5.

contraire à ce qui fait la supériorité ou la perfection spécifique de l'homme. Elle est pratiquement la négation ou la destruction de nos inclinations et de nos capacités les plus nobles. Nous n'avons qu'à la voir à l'œuvre dans le monde qui nous entoure pour nous en convaincre. C'est elle qui, dans l'éducation intellectuelle de la jeunesse, est l'ennemi le plus irréconciliable de la tradition humaniste et de la culture générale. On sait que, dans certains milieux imprégnés des idées que nous rappelons ici, on se plaint chaque jour que les intelligences formées d'après cette tradition manquent de réalisme. C'est pourquoi, ouvertement ou par des moyens détournés, ils s'efforcent d'industrialiser l'intelligence française. Comme les partisans de cette culture nouvelle sont bien souvent aussi les dépositaires de l'autorité universitaire, ils ont tous les moyens de passer à la pratique. De là nous viennent tant de programmes d'esprit encyclopédique et utilitaire; de là nous viennent tant de méthodes pragmatistes ou directes qui dispensent l'élève de tout effort. Aussi se plaint-on à bon droit que la force d'attention va toujours en diminuant ainsi que le pouvoir d'association logique des idées. Une décadence intellectuelle aussi profonde qu'universelle sera le résultat final de cette conception nouvelle de l'éducation de l'intelligence. Il ne suffit pas de repéter : la science, c'est l'expérience. Non, il faut encore ajouter que dans les sciences expérimentales comme dans toutes les autres « le seul critérium réel est la raison » (i). Or, ce n'est pas l'expérience brute,

(i) C. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c. ii, | 7.

ce n'est pas l'accumulation des détails qui nous apprendront à penser, à raisonner juste. Impossible de juger, de comparer, d'apprécier, sans idées générales. Les faits, pour passer à l'ordre scientifique» demandent d'être mis en œuvre. Or, ils ne peuvent l'être qu'en vertu de principes premiers et de procédés que la raison doit connaître. En'un mot, il y a dans toute science un élément rationnel qui est comme l'àme des faits. Sacrifier cet élément, c'est se condamner à déchoir, « à faire des expériences sans acquérir de l'expérience » (i), c'est-à-dire sans s'instruire, selon la judicieuse remarque de Cl. Bernard. Non, on ne saurait exclure de la science la part qui revient à l'esprit sans les plus graves inconvénients. Inutile de faire observer que par ces mots « élément idéal », « la part qui revient à l'esprit », nous n'entendons pas quelque chose de purement subjectif à la manière des modernes. Nous donnonsvà ces mots le sens qu'ils ont et doivent avoir dans une doctrine philosophique qui enseigne l'origine sensible de nos idées sans préjudice pour l'existence de vérités de raison médiates ou immédiates.

Mais la tendance dont il s'agit se manifeste encore par d'autres efFets non moins déplorables. Elle ruine la notion du droit dans le monde. Il est impossible d'établir cette notion sur le seul témoignage de l'expérience. Nous l'avons vu : l'expérience nous dit ce qui est et non ce qui doit être : elle nous montre le fait, non le droit. Les généralisations inductives les plus élevées ne sont que l'affirmation d'un fait qui

(1) G. Beio»-ard, Introduction à l'étude de la médecine expéfimen* taie, c. rr.

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se produit régulièrement dans telles conditions. Elles^ ne comportent donc par elles-mêmes, ci propria , qu'un sens de fait et non de principe ou de droit absolu. Jamais de la constatation pure et simple des faits on ne fera sortir logiquement l'idée ou la preuve de leur nécessité. Il faut avoir recours pour cela au principe du déterminisme ou de causalité : principe qui est d'essence rationnelle. Car s'il n'est admis que sur le seul témoignage de l'expérience, il n'a qu'une valeur de fait : de plus, nous tournons manifestement dans un cercle vicieux. Dans cette hypothèse, en effet, les uniformités partielles et les inductions particulières, sont à la fois la cause et la conséquence du principe en question. Notre remarque a bien plus de portée encore si on l'applique aux sciences morales et sociales. Nous l'avons vu en traitant de l'histoire-science : en matière d'actes Immains l'observation des faits ne peut nous conduire à une généralisation scientifique. La loi de ces actes ne leur est pas immanente: en un sens très vrai, elle leur est plutôt extérieure. Elle est leur règle, leur mesure. Mais si imposée qu'elle nous soit par ailleurs, elle n'agit efficacement qu'autant que nous nous l'imposons à nous-mêmes. Il peut donc arriver et il n'arrive que trop souvent que l'homme s'écarte de la voie qui lui est ainsi tracée. Dans ce cas, la loi ne se trouve pas inscrite dans ses œuvres : comment, dès lors, pourrait-on la formuler d'après la seule observation des faits? La « physique morale » ne peut donc aboutir en toute hypothèse qu'à la ruine de la notion du droit dans le monde. De même que nos savants naturalistes oublient qu'il y a des vérités immédiates qui ne sont nullement des conclusions inductives proprement dites, de même nos savants moralistes

NOTIONS PARTICULIÈRES 58l

et sociologues oublient que des vérités de ce même genre existent dans le domaine moral. Ce sont les prescriptions les plus générales de la loi morale naturelle. Elles constituent les premiers principes inébranlables de toute science et de toute conduite morales ainsi que la règle de toute expérience en ces matières.

On peut voir par là à quels abîmes peut conduire une science dont l'idée la plus nette et la plus arrêtée est de vouloir tout soumettre à la méthode des sciences naturelles : tout, même les vérités premières, qui sont impliquées dans toutes les démarches de cette méthode. Elle se trouve vouée, par là même, aux erreurs les plus graves, tant dans la spéculation que dans la pratique. Le résultat le plus clair de ces doctrines si répandues de nos jours, c'est d'exclure l'humanité des sciences qui ont pour objet l'homme lui-même ; c'est de faire régner la force dans le monde à la place du droit, c'est-à-dire d'y faire régner une barbarie scientifique. Un empirisme et un scientisme qui annulent l'ordre* idéal et rationnel ne peuvent pas avoir logiquement d'autres conséquences. Cependant, il ne faudrait pas croire qu'il suffit de rejeter théoriquement les idées générales dans le sens que nous avons défini, pour s'en passer : elles existent à l'état latent, à l'état de mentalité à l'origine des entreprises les plus bassement utilitaires des hommes, et, à plus forte raison, à la base des travaux intellectuels des savants. S'il est difficile de les atteindre et de les discuter sous cette forme, elles n'en sont pas moins l'àme de nos opinions, le nerf caché de nos raisonnements. On comprend qu'à raison même de la pénombre où elles se tiennent elles puissent conduire très loin dans l'erreur.

Quant à l'autre facteur de la science, le raisonne* ment, il importe de ne pas oublier l'importance de son rôle. C'est lui, à vrai dire, qui nous fait passer de l'expérience brute à l'expérience scientifique. Celle-ci se trouve donc liée plus étroitement qu'on ne se l'imagine bien souvent à la valeur d'une opération logique. 11 n'est pas rare que la science, croyant nous présenter un fait, ne nous présente en réalité qu'un raisonnement. Ainsi, après avoir rapporté quelques faits concernant l'instinct parfois si merveilleux des . animaux, un auteur nous dira gravement : les différences entre l'homme et l'animal, au point de vue psychique, ne sont pas qualitatives : elles sont seulement quantitatives. Ce qu'on nous donne de la sorte comme une observation scientifique a tout juste la valeur de la philosophie et de la logique du savant. Ainsi encore c'est un fait que l'acide chlorhydrique se décompose en chlore et en hydrogène ; mais ce qui n'est pas un fait c'est d'ajouter qu'il n'est pas une matière homogène comme ses constituants. Cela c'est un raisonnement d'une valeur très discutable. Les faits vraiment nouveaux sont plutôt rares dans la science : ce qu'on y voit de plus nouveau ce sont des combinaisons de faits et leur mise en œuvre par le raisonnement. Tout cela fait ressortir l'importance de la logique dans le travail d'édification de la science. Les modernes, on le sait, sont loin de partager l'opinion des anciens à ce sujet. Ils ont singulièrement rabaissé la portée de la logique ainsi que sa valeur utilitaire. « Elle ne nous enseigne rien, ont-ils dit après Kant, au sujet du contenu de la connaissance, mais elle se borne à exposer les conditions formelles de l'accord de la connaissance avec l'entendement. Ces conditions sont d'ailleurs tout à fait indifférentes

relativement aux objets. La prétention de se servir de cette logique comme d'un instrument (d'un organon) pour élargir et étendre ses connaissances, ou du moins en avoir l'air, ne peut aboutir qu'à un pur verbiage par lequel on affirme avec quelque apparence ou Ton nie à son choix tout ce qu'on veut. » (i) Je ne crois pas qu'on n'ait jamais rien écrit de plus faux concernant l'idée que les anciens se faisaient de la logique et de son rôle. Jamais ni Aristote, ni saint Thomas, ni aucun philosophe scolastique n'ont prétendu que le but propre et direct de la logique était d'étendre nos connaissances dans un domaine quelconque ou une matière déterminée de la science : ils ont toujours enseigné, au contraire, qu'elle n'avait pas à se prononcer sur le fond des choses; qu'elle ne pouvait utiliser même les notions générales qu'elle en retenait pour établir directement une conclusion relative à un objet particulier : ad aliquid ostendendum de rébus quœ sunt subjecta aliarum scientiarum (a). Mais alors, dira-t-on, si elle ne nous enseigne rien au sujet du contenu de la connaissance, quels peuvent bien être son objet et son utilité? Son objet de diriger notre activité mentale dans notre volonté de connaissance et notre recherche de la vérité : circa actum rationis versatur sicut circa propriam materlam (3). Il lui appartient de la sorte de fixer et de systématiser les procédés et les règles d'après lesquels notre esprit atteindra la certitude ou la probabilité dans l'exercice

(i) Kant, Critique de la raison pure, t. 1er. Logique transcendantale, introduction (J. Barni).

(2) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lect. XX.

(3) Ibid., 1. I, lect. I.

58/î PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

de ses opérations : procédés qui ne sont ni arbitraires ni formes a priori, mais qui sont déterminés par l'objet même de la connaissance. Ainsi, il y a des lois communes à tout raisonnement quelle qu'en soit la matière, et il y en a de particulières à telle ou telle matière déterminée : elles ne sont pas les mêmes pour la morale que pour les mathématiques, pour la physique que pour l'histoire ou la sociologie. En d'autres termes, la logique ne saurait se constituer en dehors de tout objet de pensée. Ici comme ailleurs , la forme est donnée en puissance dans la matière même. x\ moins de vouloir multiplier les êtres sans nécessité, comme le fait Kant, rien ne nous oblige à dire que la forme de la connaissance est toute préparée a priori dans l'esprit. Non, la logique n'est pas une sorte de psychologie abstraite, une analyse de l'entendement en tant qu'il contient les premiers germes, les premiers linéaments des concepts purs ou les formes vides de la pensée. Elle a pour but de diriger nos opérations intellectuelles dans leur recherche du vrai. Or, pour atteindre ce but, elle ne peut ni ne doit faire totalement abstraction de l'objet, bien qu'elle n'ait pas à l'étudier au même titre qu'une science particulière. En un mot, son rôle est de perfectionner l'instrument de toute acquisition qui est l'intelligence. Sous ce rapport, elle est d'une souveraine utilité.

On dit, il est vrai, que même ceux qui connaissent le mieux les lois du raisonnement n'y ont jamais recours dans leur travail scientifique. Mais ceci repose sur une équivoque. Il n'est pas nécessaire, pour éprouver l'utilité de la logique, d'imiter l'orateur de Rabelais qui conclut en baralipton. Non, la logique a une autre manière d'exercer son action bienfaisante. Elle fait l'éducation de l'esprit, elle perfectionne l'instru-

ment du travail, redresse le jugement, fait contracter de bonnes habitudes intellectuelles, nous permet de distinguer le certain du probable dans les résultats obtenus, dissipe les illusions et les chimères, prévient les écarts de l'esprit en le fortifiant. Ceux qui n'en ont fait aucune étude sont bien exposés à abandonner, au gré de leur humeur, leurs idées et leurs jugements. Quant aux méthodes inductives et déductives, les deux chapitres que nous leur avons consacrés en montrent clairement le principe et le mécanisme. Seule une analyse imparfaite et superficielle de ces méthodes a pu faire douter de leur efficacité au point de ne voir en elles que répétition inutile et tautologie. Dans l'induction même complète l'inférence est réelle : elle aboutit à la forme-tout qui représente une acquisition nouvelle, un progrès dans la connaissance. Pour ce qui est du raisonnement déductif, on lui fait exactement les mêmes reproches; mais ils sont tout aussi peu fondés. C'est dans la comparaison des idées qui en fait le fond que réside sa véritable fécondité. Cette comparaison nous fait découvrir un rapport qui est affirmé dans la conclusion : rapport qui n'était nullement perçu, étant supposé même que les termes pris séparément nous étaient bien connus. Nous ne pousserons pas plus loin cette récapitulation sommaire; il nous suffira d'avoir rappelé ici les points les plus fondamentaux de ces questions. S'il fallait maintenant nous résumer dans une considération plus générale encore, nous le ferions de la manière suivante. Un des traits les plus caractéristiques de la science moderne, c'est l'attitude qu'elle a adoptée à l'égard des premiers principes. Nous l'avons dit : on les rencontre dans tous les domaines de notre activité intellectuelle. Il en est qui sont communs à tous les

ordres de connaissances : il en est d'autres qui se rapportent à une matière déterminée, la quantité, par exemple; mais les uns et les autres jouent le rôle de premières assises au-dessus desquelles s'élève tout édifice scientifique. Ils constituent les axiomes, c'est-à-dire des vérités immédiates connues par le simple rapprochement des termes qui souvent, par ailleurs, sont universellement compris. Dans ce cas, le rapport est perçu d'un simple coup d'œil, sans recherche, sans discours : nous formons alors une proposition connue par elle-même, per se nota, c'est-à-dire une proposition où le prédicat est manifestement inclus dans l'idée même du sujet. Nous savons par là même que les deux termes s'accompagnent toujours et partout, en fait et en droit absolu. L'expérience n'est nullement la raison déterminante de notre adhésion ferme et entière aux principes de cette sorte, bien que les notions ou les éléments simples dont ils se composent soient fournis par les sens.

Or, cette explication si féconde et si saine des vérités premières, la seule qui offre une base solide à l'édilice de la science, nos savants ne l'ont jamais acceptée. Ils n'en font même pas mention, bien qu'elle ait été enseignée par les plus grands philosophes du passé. Ils ont vu dans ces mêmes vérités des conventions justifiées par leur commodité : des conclusions purement inductives, sans se soucier du cercle vicieux dans lequel ils enfermaient ainsi toute la science : ils y ont vu encore l'arbitraire et l'irrationnel, puisque de tels principes étaient indémontrables! Et c'est ainsi qu'ils ont conçu non seulement les principes les plus universels et les plus communs, mais encore les principes particuliers ou premiers dans un ordre de connaissances. Et comme ces mêmes principes sont pré-

sents à toutes les recherches, à toutes les sciences, à toutes les vérités particulières comme le fondement Test à toutes les superstructures et à tous ses développements, la science s'est vue condamnée par son point de départ même aux plus graves erreurs. C'est ainsi que la pensée moderne a manifesté une tendance très prononcée à construire en toutes choses, en dehors des indications, des virtualités et des bases naturelles. C'est là tout le modernisme dans le sens le plus large et le plus doctrinal du mot. Il n'a rien de rassurant pour le progrès moral et intellectuel de l'humanité. Renan et Taine lui-môme attendaient un renouvellement complet de l'existence, une véritable révélation par la science. C'est de cette science prometteuse de palingénésie intellectuelle et sociale qu'on a pu justement déjà proclamer la banqueroute. Mais d'autres déceptions plus amères encore l'attendent si elle persiste dans la voie où elle se trouve engagée, c'est-à-dire dans l'abandon des principes naturels et la négation pratique de toute idée générale digne de ce nom. Les perfectionnements de la vie matérielle qu'elle a apportés au monde sont incontestables. Mais cela ne suffit pas pour renou» vêler la pensée et la vie des individus ni des nations. Agir autour de l'homme ce n'est pas agir sur l'homme lui-même. Le progrès ainsi compris n'aurait-il pas finalement pour résultat d'exacerber chez lui les tendances utilitaires et d'y faire disparaître peu à peu les tendances les plus nobles? Il est certain qu'au lieu d'une culture intégrale, il ne peut lui apporter qu'une culture de passion, d'intérêt égoïste et matériel : une culture sans idéal, sans principe directeur au milieu des réalités contingentes et mouvantes, dans le conflit des intérêts et des questions du temps

présent. Il arrive un moment dans la vie d'une nation où le développement économique et social a pris une direction telle qu'un retour à la terre devient absolument nécessaire. Le moment est venu depuis longtemps pour la science de revenir aussi à la terre, nous voulons dire aux lois et aux données du sens commun que saint Thomas a toujours si magistralement interprétées et mises en œuvre.

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