CHAPITRE X
L'histoire est-elle une science?
Ce n'est point là une question oiseuse, comme on pourrait le croire. Nous devons la regarder, au contraire, comme très importante et très actuelle» La réponse qu'on y fait est loin d'être indifférente : elle pose ou suppose toute une philosophie. C'est pourquoi elle a été traitée et résolue en sens divers. Nous l'étudicrons, nous, à la lumière des principes philosophiques de saint Thomas. Tous ceux qui ont quelque notion de ces principes peuvent facilement préjuger notre conclusion. Disons tout de suite qu'elle n'a rien de favorable à l'opinion de ceux qui font de l'histoire une science. Nous considérons même cette opinion comme une erreur assez grave. Si elle ne se rattache pas toujours directement aux doctrines qui soutiennent la relativité et la mobilité de la science en général, elle est, du moins, de nature à les favoriser. On conçoit qu'elle soit bien vue à notre époque d'aversion pour les principes et pour toute valeur stable dans la doctrine. L'histoire-science se prête mieux que toute autre aux combinaisons et aux interprétations personnelles des faits. Aussi est-elle, sous ce rapport, une source abondante d'erreurs et de préjugés, qui sont d'autant plus tenaces qu'ils se donnent
comme conclusion d'une science positive. C'est là que se trouvent le danger et l'illusion. Sous le couvert des faits, on pratique le plus pur subjectivisme, on s'abandonne à l'impressionnisme et à la fantaisie. Les abus de ce genre sont tels qu'une réaction nous paraît inévitable. Si l'on ne va pas jusqu'à voir, avec un écrivain de nos jours, dans la prétendue rigueur de l'histoire « la plus colossale plaisanterie de la science moderne » (i), on y verra, du moins, une de ses erreurs les plus répandues : erreur que nous nous proposons de combattre ici, en montrant que l'histoire ne réalise pas les conditions essentielles de la science. Dans aucun des principaux éléments qui la composent elle n atteint à la perfection de connaissance nécessaire pour cela. Pour nous en convaincre, nous n'aurons qu'à la suivre dans les phases les plus importantes de son développement comme science. Mais, hâtons nous de le dire : la question qui nous occupe n'a rien de commun avec celle de l'utilité de l'histoire, comme nous le verrons plus loin. Il n'y a aucun inconvénient à ce qu'une forme de notre activité intellectuelle ne soit pas à proprement parler scientifique; mais il y en a plus d'un à lui reconnaître la qualité de science, contrairement à sa nature et à ses possibilités.
La réunion des faits.
Nous lavons dit, avec saint Thomas et tous les vrais savants : les faits ne sont que les matériaux de la science mais, pour n'être pas la science, ils n'en sont pas moins nécessaires. Rien ne saurait
(i) E. Rî:y," Renaissance de l'orgueil français, p, 171.
nous dispenser de les rechercher et de les établir avec toute l'exactitude possible. C'est le premier devoir de l'historien. Avant lout, il s'agit d'obtenir la connaissance brute des faits. Or, même dans ce travail tout positif, soumis à des procédés techniques, à des règles précises, il se glisse des imperfections, des lacunes, une part de subjectivité qui sont incompatibles avec l'idée de science. Nous ne voulons pas dire qu'un grand nombre de faits historiques ne puissent pas être scientifiquement constatés. Non, ce n'est pas là noire pensée : l'agnosticisme en histoire n'est pas plus recevable qu'en philosophie. Nous dirons même que la réunion des faits, qm^est la partie la plus essentielle et la plus fondamentale de la tache de l'historien, échappe plus que toute autre aux lacunes dont nous parlons. Cependant, elle ne parvient pas à se constituer en fondement de science. Les considérations suivantes suffiront à le prouver. Tout d'abord, on ne peut qu'être extrêmement frappé de la contingence du document en histoire, Rien n'en assure l'existence : aucune loi ne préside à sa production. Il peut être ou ne pas être : il peut être complet ou n'exister qu'à l'état rudimentaire. En d'autres termes, les faits historiques ne s'enregistrent pas d'eux-mêmes, el, par ailleurs, rien n'en fixe le souvenir avec la régularité et la certitude d'une loi naturelle. Leur mise en récit ne peut être ramenée à aucune règle : elle semble plutôt porter, dans une large mesure, l'empreinte du hasard. Dans ces conditions, on ne dispose pas d'une base solide pour l'édification d'une science : la construction scientifique qu'on élèvera ainsi sera atteinte d'un vice originel. Les choses se passent tout autrement dans les sciences de la nature ; la manifestation des fails s y Irouve
ramenée à des lois; ensuite, ces mêmes faits peuvent être constamment vérifiés par l'observation directe et l'expérience, tandis que l'observation en histoire ne se fait qu'à travers les témoignages et les documents. Nous ajouterons que même la constatation empirique des faits n'est pas fermée à toute intervention d'éléments étrangers et subjectifs; et cela, à un degré qui n'est guère compatible avec les exigences de la science proprement dite. Nous n'en chercherons pas la preuve dans une doctrine que certains théoriciens de l'histoire formulent ainsi : « L'historien ne connaît jamais directement les faits : il ne connaît que l'impression qu'ils ont produite sur ceux qui en ont été les témoins ou qui en ont entendu parler. » On sait que les modernistes se sont particulièrement attachés à ce point de vue. Ainsi ils ont parlé d'une transfiguration des choses par la foi et de leur élévation au-dessus des conditions historiques. Ils ont même été amenés, dans cette voie, à distinguer une double histoire : l'une intérieure, l'autre réelle. D'où il suit, comme le fait remarquer l'Encyclique Pascendi, que nous sommes en présence de deux Christs, dont l'un est réel et dont l'autre, celui de la foi, n'a jamais vécu ailleurs que dans les pieuses méditations du croyant : tel, par exemple, le Christ que nous offre l'Evangile de saint Jean. C'est l'introduction du subjectivisme en histoire ou, si l'on veut, son application à un cas particulier. A vrai dire, les auteurs dont nous parlons sont dans la logique de leur philosophie. N'enseignent-ils pas couramment que nous ne connaissons des choses que les états subjectifs qu'elles suscitent en nous? Sans doute, nous projetons instinctivement en dehors le contenu de notre pensée. Mais le fait de cette objectivation ne compte pas pour nombre
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de savants et de philosophes modernes. Leurs efforts ne tendent pas à l'expliquer, mais plutôt à le dénaturer. Ils ne regardent comme scientifiques que les solutions étrangères, sinon contraires, aux données du sens commun. Saint Thomas suit le procédé inverse : et c'est ce qui différencie essentiellement sa pensée de ce qu'on est convenu d'appeler la pensée moderne. Mais revenons à l'histoire, et cherchons ailleurs que dans un système philosophique la preuve des lacunes qui, du point de vue de la science, qui est le nôtre, se rencontrent dans la simple réunion des faits.
Il n'est pas nécessaire de sortir de l'histoire pour la trouver, cette preuve. Ainsi, on convient généralement qu'il y a des vides dans la succession des faits. Or, il arrive souvent, dans ce cas, que l'historien a recours au, raisonnement pour suppléer au silence des sources. On comprend toute la difficulté, toute la délicatesse d'un tel travail. Le moins qu'on puisse en dire, c'est qu'il n'a rien de scientifique. On n'y peut suivre de règle absolue. Même après avoir acquis une connaissance approfondie du milieu, après avoir réuni un grand nombre de faits certifiés et prouvés, on ne pourra trouver la certitude dans cette voie. Ceux qui s'imagineraient le contraire se montreraient par là même dénués de tout sentiment de la complexité des choses, et tout particulièrement des choses humaines. Non, reconstituer des faits humains par le raisonnement, ce n'est pas faire de la science : rien, dans un travail de ce genre, ne dépasse la conjecture ou la vraisemblance. Inutile d'insister : il est assez évident qu'une opération logique, ayant pour but de remédier au silence des sources ou à leur insuffisance, est une porte ouverte à l'incertitude sinon à la fantaisie. On peut en dire à peu près autant du choix
que l'historien est dans la nécessité d'opérer entre les faits qui lui sont connus : « On est d'accord à penser que l'histoire ne relève pas tous les faits que nous pouvons atteindre dans les documents. Le désaccord commence quand il s'agit de définir les faits que l'histoire doit retenir. Les historiens purs estiment que l'histoire possède, dans sa méthode elle-même, un critère qui nous permet de faire un choix. » (i) Nous croyons, nous, que ces historiens se trompent. De quoi s'agit-il, en effet? ïl s'agit de trouver une raison du choix. Or, une telle raison ne peut être qu'étrangère et supérieure à l'histoire. Un choix suppose nécessairement une comparaison. Or, comparer c'est étudier le rapport de deux ou plusieurs données au moyen d'une idée générale : nous voulons dire d'une idée dont les termes comparés ne sont pour ainsi dire que les parties. Or, cette idée, ce critère général, l'histoire proprement dite ne peut la fournir. N'a-t-elle pas, surtout dans la constatation des faits, n'a-t-clle pas pour objet propre Y individuel? Non, le jugement appréciatif de la valeur des faits n'a pas son principe ni son point d'appui dans l'histoire elle-même : et cela est doublement vrai du travail d'érudition dont nous parlons présentement. Ce jugement ne peut que varier selon la nature des faits que l'historien recherche pins particulièrement, selon le point de vue moral, religieux ou doctrinal qu'il adopte. S'il pense avec raison que l'élément essentiel de la civilisation est l'élément moral et religieux, les faits historiques et importants seront tout
(i) La Philosophie allemande au xix" siècle, par Cm. Andler, etc., p. 210.
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autres pour lui que ceux qui retiennent l'attention de l'historien pour lequel le perfectionnement de la vie matérielle et l'accroissement du bien-être sont les principaux facteurs du progrès. On nous dit, il est vrai, que l'histoire se suffit à elle-même pour déterminer la valeur des faits, et on croit le prouver en disant : seront historiques les faits qui agissent ou qui ont agi. L'intérêt historique d'un fait sera d'autant plus grand qu'il aura eu un rayon d'action plus étendu. De prime abord, cela paraît simple et efficace. Mais, à bien considérer les choses, il n'en est rien. Le critère en question est illusoire et contient une pétition de principe. Pour mesurer l'importance d'un fait à ses résultats, il est avant tout nécessaire de lui reconnaître la qualité de cause. Or, c'est là (jue gît toute la difficulté. Il y a un cercle vicieux, en effet, dans la règle qu'on nous propose. Le fait primitif et ses conséquences durables, dites-vous, telle est la réalité historique. Mais le fait primitif étant déterminé comme tel par ces conséquences et viceversa, un tel critère est sans efficacité. Il laisse subsister en entier la question autrement importante du rapport causal entre les faits. Seule pourtant la réponse à cette question nous permet de discerner les faits dominants et leur suite plus ou moins durable : c'està-dire que seule elle nous fournit la raison de la succession des faits. Or, comme nous le verrons plus loin, il faut sortir de la succession elle-même pour découvrir cette raison. L'histoire ne saurait donc se diriger par ses propres moyens dans le choix des faits à retenir, des faits vraiment historiques.
Cette insufiisanee nous apparaîtra bien plus évidente encore si nous considérons les faits d'ordre spirituel, car, dans l'histoire comme dans la nature,
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il y a l'ordre de la matière et celui de l'esprit. Or, l'appréciation des valeurs revêt un caractère tout différent selon qu'il s'agit de l'un ou de l'autre cas, nous voulons dire qu'elle n'engage pas les mêmes principes ni la même philosophie. Le fait matériel ne laisse que peu de place à l'interprétation subjective. La nature est ce quelle est, le savant n'a qu'à s'incliner devant ses manifestations ou ses phénomènes surtout lorsqu'il n'a d'autre but que de les collectionner. Et même, lorsqu'il en recherche les lois, il ne lui est pas nécessaire de faire appel à des données particulières supérieures ou étrangères : car les lois résident dans les faits eux-mêmes. Il en est tout autrement des actes humains proprement dits. Ils sont le produit de l'esprit et d'une loi impérative. Les prendre comme des faits purement naturels, c'est méconnaître ce qu'ils sont, c'est les dénaturer dans leurs éléments essentiels. N'est-ce pas de leur conformité avec les principes supérieurs de la raison et de la morale qu'ils tirent leur valeur intrinsèque? et c'est bien aussi par leur caractère moral que s'explique leur action historique. Non seulement l'historien a le devoir de les enregistrer dans leur matérialité, mais encore d'en apprécier la valeur morale. S'il ne le fait pas, il confond le bien et le mal ou il les met sur le même pied comme moteurs du développement historique de l'humanité et de la civilisation. Puisqu'un choix s'impose à lui et que ce choix se fonde sur les valeurs, il ne peut faire abstraction du caractère moral des actes humains : il ne le peut sans être convaincu de nier ou d'ignorer les premières valeurs qui soient au monde, même par rapport à l'évolution historique. On objectera sans doute que seule l'importance des événements dans la chaîne des causes
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et des effets compte pour l'historien. Mais il est bien évident que cette importance n'est pas exclusive de la qualité morale des faits. Bien plus, cette qualité est un élément nécessaire pour rendre efficace l'explication historique. Il ne suffît pas, en effet, pour que les faits s'enchaînent et s'expliquent les uns les autres, d'établir entre eux un rapport purement extérieur. Un tel rapprochement n'est pas explicatif. Les « mécanistes » peuvent s'en contenter : les vrais savants ne le pourront jamais. Seule la causalité interne et morale lorsqu'il s'agit de faits humains est vraiment explicative. Les faits de cette nature sont le produit d'une volonté : tous portent l'empreinte d'un vouloir individuel ou collectif. Leur explication se présente donc avant tout comme un problème de psychologie morale. On ne saurait, en effet, les bien comprendre que dans et par le vouloir qui les a fait naître. Mais comment apprécier l'importance de ce vouloir en tant que cause, ♦ sans évaluer son mérite et sa portée du point de vue moral. Prétendre le contraire, c'est, d'une part, nier qu'il soit nécessaire à la pleine intelligence d'un acte de tenir compte de tous ses composants, et oublier, de l'autre, que la morale joue un rôle décisif dans la succession et le progrès du développement historique. On ne pourra donc opérer un juste discernement entre les faits humains sans apprécier leur caractère moral et sans recourir, par là même, à des principes extérieurs et supérieurs à l'histoire. C'est ce que nous voulions faire bien remarquer.
Nous ne prétendons pas, cependant, que la qualité morale des actes humains soit pour l'historien la seule valeur, la seule raison du choix qu'il opère entre les faits. Non, il peut et doit même souvent
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apprécier les choses d'un autre point de vue sans méconnaître pour cela la juridiction universelle de la morale : ainsi, selon la nature des faits qu'il se propose tout particulièrement d'étudier, les valeurs seront pour lui sociales, religieuses, littéraires ou simplement esthétiques. Mais toujours et partout tout choix se fera d'après des critères non tirés expérimentalement des faits qu'il s'agit de réunir. C'est là le point capital de la question qui nous occupe présentement. En somme, dirons-nous avec un théoricien de l'histoire, « il est impossible d'écrire l'histoire sans choisir les faits historiques, pour leur donner une place et un développement proportionnés à leur valeur, à la valeur qu'ils ont comme résultat et résumé des causes antérieures, comme point de départ et cause efficiente d'effets ^ultérieurs. Dans le tableau que l'historien compose avec les faits, il doit les mettre en perspective et les grouper conformément à leur valeur. Les historiens les plus disposés à nier la possibilité de cette évaluation des valeurs la pratiquent néanmoins, même s'ils se bornent à être de purs narrateurs. Ils choisissent les faits, les paroles, les traits de caractère les plus expressifs, ceux qui nous révèlent le mieux l'importance des faits et la
nature des hommes Cette évaluation des valeurs
est délicate et sujette à mille causes d'erreurs. C'est là encore un des points où les règles sont insuffisantes, où le talent personnel de chaque historien trouve le plus à s'exercer, où parfois même une sorte d'intuition fait pénétrer plus loin que l'étude et la réllexion » (i). Inutile d'insister sur la place qui est
(i) G. Monod, l'Histoire, c. xm de la collect. De la Méthode dans les sciences.
ainsi faite à des éléments étrangers et souvent subjectifs dans le travail tout positif par nature de la réunion des faits. Nous signalerons encore une autre lézarde assez fréquente dans ce même travail, en faisant remarquer le caractère souvent incomplet et provisoire de la synthèse des faits : nous voulons parler uniquement ici de ce qu'on a appelé la synthèse crudité. Pour un grand nombre de cas, elle n'est jamais close. Oui peut se flatter d'avoir épuisé tous les documents, réuni tous les matériaux? Il arrive, il est vrai, que sur un point donné les témoignages connus sont tels qu'ils font une certitude, qu'ils ne laissent aucune probabilité de modification pouvant résulter de nouvelles découvertes. Mais on conviendra que le phénomène contraire se produit assez souvent. Des documents sont mis au jour, des mémoires se publient, des archives longtemps fermées s'ouvrent, et voici qu'à mesure nos jugements sur certains hommes et certains événements doivent changer. C'est pourquoi Brunetière a pu dire : « On ne fixe pas l'histoire, et, comme l'humanité même, elle est
toujours en mouvement Lequel de nous pense
aujourd'hui de la Révolution ce qu'en pensait naguère la génération des Thiers ou des Michclet? et pourquoi ne le pensohs-nous plus? C'est que nous ne sommes plus les mêmes hommes; c'est que cinquante ou soixante ans se sont écoulés; c'est que les mêmes faits ne nous apparaissent plus sous le même aspect. » On le voit : ce n'est pas seulement par la découverte de nouveaux témoignages que certains faits peuvent changer de valeur, mais encore par le plus ou moins de maturité ou de vertu intellectuelle de l'historien. Dans ce dernier cas, le fait matériel reste le même, mais il prend une autre signification, une autre portée. Le
changement n'en est «que plus réel et plus grave. Il est dû bien souvent à l'habitude de voir les faits historiques du passé à travers les idées et les préoccupations présentes. A ce point de vue, on a pu dire que les matériaux de l'histoire ne sont jamais complets et que, d'autre part, ils ne sont jamais épuisés. Ils ne sont jamais complets parce que les observateurs d'autrefois dont le témoignage survit parfois seul aux faits abolis ne se sont pas posé les questions que nous nous posons et n'ont donc pas songé à y répondre. Et ils ne sont jamais épuisés parce qu'une description naïve des faits pose plus de questions à la pensée des siècles futurs que ne s'en posait l'esprit qui a consigné les faits C'est principalement pour les premiers âges de l'histoire que la synthèse érudite est et restera toujours très incomplète : les lacunes énormes qu'elle présente ne seront jamais comblées. Il ne saurait donc être question de science là où les matériaux de la science eux-mêmes font défaut. Ce ne sont pas les reconstitutions imaginatives, les petits raisonnements ou les toiles d'araignée de la critique qui pourront les remplacer. On sait qu'un historien se résigne très difficilement à un aveu d'ignorance. Que d'occasions pourtant, surtout pour les temps primitifs dont nous parlons, il aurait de faire cet aveu!
Il résulte de l'ensemble de nos remarques que la positivité ne peut se suffire à elle-même en histoire, même lorsqu'il ne s'agit que d'amasser des matériaux, assembler des faits. Nous avons vu que ce travail, qui est considéré comme le fondement de la science historique, est sujet à de graves lacunes ou imperfections. Par suite du caractère souvent provisoire de la synthèse des faits, du choix que l'historien opère
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parmi eux, de l'appréciation des valeurs que ce choix suppose, la simple réunion des faits ne réalise pas ici les conditions requises par la science proprement dite : elle ne constitue pas un terrain, une base suffisamment ferme et solide pour l'édification de cette science. Il s'y mêle trop d'éléments empruntés d'autre part pour cela : éléments parfois subjectifs et incertains. Le recours au raisonnement pour suppléer à l'absence des documents et des témoignages ne peut pas conduire à des conclusions scientifiques, mais seulement conjecturales tout au plus. Sur ce point, aucune difficulté sérieuse ne peut se présenter. Réunir des faits dans de pareilles conditions, c'est abandonner ouvertement le domaine de la science. Nous avons dit ensuite que toute évaluation des faits est une porte ouverte à la subjectivité. Nous ne voulons pas dire que cette évaluation soit par définition une affaire purement subjective. Nous croyons, au contraire, qu'elle peut et doit se faire d'après des principes objectifs et impersonnels. Mais ces principes, rhistoire-science ne peut les fournir. Comment le pourrait-elle puisque c'est de la réunion de ses matériaux eux-mêmes qu'il s'agit. Qu'il le veuille ou non, l'historien est donc dans la nécessité de recourir aux données de quelque autre science et même de plusieurs autres sciences. C'est ainsi qu'apparait avec évidence, pratiquement tout au moins, le péril de subjectivité. Chacun appréciera l'importance des faits d'après ses opinions particulières ou d'après des systèmes et des doctrines adoptés de confiance sans étude personnelle approfondie. Du reste, même dans le cas, très réel, de l'existence de critères certains et objectifs nous permettant de faire l'évaluation dont il s'agit, rien ne nous autorise à conclure qu'au moins, de ce
chef, l'histoire satisfait aux exigences de la science. Non, une science n'est lelle qu'autant qu'elle possède des principes propres à l'aide desquels elle étudie son objet. Ainsi les mathématiques, qui ont pour objet la quantité en général, l'étudientà la lumière des axiomes ou des vérités qu'elle suggère immédiatement. Ainsi en est-il de toutes les sciences particulières. Mais c'est ce que nous ne voyons pas se vérifier pour l'histoire. Ce n'est pas à la lumière de principes propres qu'elle envisage et pénètre son objet, mais de principes dérivés d'un grand nombre d'autres sciences, ce qui lui enlève comme science toute existence autonome. Et cette raison a une portée générale. Et ce n'est pas seulement pour être apprécié à sa juste valeur que le fait humain exige l'intervention d'un grand nombre de connaissances acquises autre part, mais encore pour être simplement établi comme t'ait.
N'a-t-il pas besoin pour cela d'être compris, jugé, interprété? Il est profondément pénétré d'intelligence et de, volonté, et cela même fait partie de sa réalité concrète, de sa constitution intime. On voit par là l'erreur profonde d'une interprétation matérialiste de l'histoire : elle érige en principe la mutilation des faits, et n'en retient que les formes extérieures. En réalité, un abîme sépare les actes humains des faits naturels. Ceux-là ne sont qu'eux-mêmes, ceux-là sont l'image, l'expression matérielle d'un fait spirituel, le symbole d'une àme, de ses sentiments, de ses pensées et de ses besoins. On ne saurait donc les comprendre, les traduire, les apprécier ni même les ordonner empiriquement sans recourir à des principes et à des doctrines supérieurs à l'histoire. La nécessité de ce recours est plus universelle, plus profonde,
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plus intrinsèque pour l'histoire que pour n'importe qficlle autre science subalterne: elle l'est au point de l'aire d'elle non pas une science ayant sa vie propre, mais une simple application d'un certain nombre d'autres sciences. C'est ce que nous verrons plus clairement encore dans la suite. Jusqu'ici, nous n'avons fait que préluder en quelque sorte à cette démonstration en faisant remarquer les lacunes, les imperfections, l'instabilité, la part de subjectivité qui se rencontrent jusque dans la réunion des faits. Cette dernière, sans doute, n'est pas la science: elle n'en est que le fondement. A ce titre, elle doit réaliser certaines conditions, certains caractères indispensables : or, c'est ce qui n'a pas lieu, tout au moins au degré que la vraie science exige. Et, s'il en est ainsi lorsqu'il s'agit seulement d'amasser les matériaux, c'est bien autre chose lorsqu'il s'agit de les coordonner, de les articuler logiquement, et surtout de les rattacher à des lois générales.
La coordination des faits.
Le point qui intéresse le plus directement la science dans le travail de l'historien, c'est assuré-* ment la coordination des faits. S'il ne s'agissait que de les réunir ou de les entasser d'une manière quelconque, ce travail n'aurait pas grande portée intellectuelle. Mais l'histoire ne se borne pas à collectionner les faits et les événements, elle se propose en outre de nous les mon lier dans leur rapport de connexilé et de dépendance. On admet généralement que l'histoire d'une période donnée n'existe pas tant que les faits ne sont pas présentés de façon à en faire
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comprendre l'origine, la succession et le développement. Or, cette exposition logique des faits n'est à vrai dire que leur enchaînement causal. Nous n'avons pas d'autre moyen de les coordonner que de les montrer dans le rapport de causalité qu'ils soutiennent entre eux. Il s'agit donc de les rattacher à leur cause. C'est alors seulement qu'il nous sera donné de comprendre le changement et de pouvoir en rendre compte.
On peut apporter deux sortes de raisons du changement et de la succession en histoire. La première consiste à rattacher un fait à un autre fait, qui le précède et le détermine. Cette causalité est toute Concrète et, en quelque sorte, matérielle. C'est la seule qui convienne à l'histoire considérée dans ses éléments propres et constitutifs. A vrai dire, elle ne sort pas de l'individuel. Elle se borne à constater le fait d'un rapport de coexistence ou de succession. Quant à enchaîner les phénomènes coexistants ou successifs par un lien rationnel, elle ne le prétend pas. La seconde manière de rendre compte de la succession en histoire est tout autre. Elle consiste précisément à faire rentrer le changement dans une loi générale dont il n'est qu'un exemple ou un cas particulier. Seul ce procédé est vraiment explicatif. Il reste à savoir si l'histoire peut y avoir recours, ou, ce qui revient au même, si elle peut élaborer le général par ses propres moyens. Parlons tout d'abord de la première forme de causalité.
Elle est, disons-nous, toute concrète et individuelle. Un fait antécédent s'y trouve relié à un autre par une relation toute particulière. L'histoire dans sa tâche la plus intellectelle est la recherche de cette relation : cependant, même dans l'hypothèse où elle
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s'acquitterait de cette tâche selon toutes les règles et toutes les exigences d'une saine critique, elle n'arriverait pas à se constituer en science proprement dite pour cela. Il lui manquerait toujours un certain degré de généralité nécessaire. Mais combien l'hypothèse dont il s'agit est loin de se réaliser exactement! Dans l'ensemble, la recherche de la causalité concrète comporte trop de lacunes, de conjectures, de notions tirées d'autre part pour aboutir à des résultats vraiment scientifiques. Les actes et les faits humains dont l'histoire entreprend l'exposition logique sont d'une complexité telle qu'ils semblent défier le pouvoir d'unification qui appartient à l'intelligence humaine. Ils obéissent à des causes de tout ordre et de toute nature, à des mobiles infiniment variés. Cette multiplicité est souvent un obstacle à peu près insurmontable à l'articulation des faits et des événements. On dira, peut-être, qu'elle n'est qu'apparente; que la collection entière des antécédents et des circonstances ne constitue à vrai dire qu'une seule cause. Nous ne voulons pas le nier. Mais la difficulté dont nous parlons n'en subsiste pas moins. Comment, en effet, saisir dans leur ensemble les causes et les conditions d'un événement sans les avoir préalablement saisies, vérifiées chacune en particulier? Toute ignorance, toute méprise ou erreur relativement à un des antécédents peuvent dénaturer le rapport causal qu'il est question d'établir. On tombe alors dans le sophisme que les logiciens dénomment non causa ut causa. On sait qu'il est très commun en histoire.
C'est en vain, par ailleurs, qu'on s'imaginerait tourner la difficulté inhérente à la multiplicité et à l'hétérogénéité des causes, en reconnaissant à l'historien la faculté de faire un choix entre ces mêmes
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causes, c'est-à-dire de ne faire état que des plus importantes. Car alors quel sera le critérium du jugement appréciatif de cette importance? N'est-il pas à craindre qu'il ne soit aussi variable et divers que le point de vue des historiens? Dans les sciences naturelles, on doit se borner, nous dit-on, aux faits les plus intéressants, c'est-à-dire, d'après H. Poincaré, « aux laits qui peuvent servir plusieurs fois, aux faits qui ont chance de se renouveler »(i). Cette règle qui ne manque pas d'une certaine objectivité ne saurait s'appliquer à l'histoire. Elle suppose des similitudes qui ne se rencontrent pas en matière d'actes humains individuels. Aussi dit-on communément que les faits de succession et non de répétition sont l'objet de l'histoire. Par ailleurs, on ne voit pas d'autres normes objectives qui puissent régler le choix de l'historien entre les causes et les conditions. Les raisons tirées de l'utilité, des besoins pratiques, de l'intérêt ou de la commodité de l'exposition sont étrangères à la science comme telle. Ensuite, quel moyen de rester objectifs en entrant dans cette voie? Les faits humains tels qu'ils sont donnés dans la réalité empirique ne sont-ils pas la matière propre de l'histoire? La matière qu'elle doit atteindre et exprimer avant tout sans aucune scission, sans aucune élimination d'origine subjective? On dira sans doute qu'étant donnés la multiplicité et l'enchevêtrement des causes, c'est là un travail pratiquement impossible. Nous dirons que c'est là un travail nécessairement trop incomplet pour être appelé scientifique. Quant à se
(i) H. Poincaiuï, Science et méthode, c. i".
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borner à l'étude des causes les plus proches, des conditions les plus immédiates des faits et des événements, c'est un procédé de simplification^ qui n'est pas sans valeur. Mais s'il apporte quelque remède à rénorme complexité de la réalité historique, il n'en laisse pas moins subsister, par son principe même, des lacunes et des ignorances qui sont incompatibles avec les rigueurs d'une méthode scientifique.
Une autre difficulté qui entraîne une conséquence identique provient non plus de la multiplicité des causes mais de leur caractère souvent intérieur et secret. Tout d'abord, selon une réflexion qu'on prête à Disraeli, « ceux qui gouvernent ne sont pas sur la scène, ils sont cachés dans la coulisse ». Ensuite, les mobiles et les ressorts des actes humains même les plus extérieurs ne sont pas toujours apparents. Gela revient à dire que l'historien se trouve continuellement en présence de deux catégories de faits : i<> les faits matériels qui sont les œuvres des hommes; 20 les laits spirituels qui sont leurs pensées et leurs sentiments, leurs intentions, leurs croyances, et en général tous les ressorts intérieurs qui les font agir. Or, l'observation ne porte que sur les apparences extérieures. Un raisonnement plus ou moins explicite est donc nécessaire pour passer de ces apparences à l'état réel des âmes, Or, on ne peut nier que ce passage ne soit très dangereux pour la vérité objective. Il pose et met en œuvre un nombre considérable de données qui ne sont pas du domaine de l'histoire. En d'autres termes, il ouvre la porte à l'imagination, au raisonnement subjectif dans une matière qui s'y prête moins que toute autre. L'histoire, dans ces conditions, court risque de n'avoir d'autre valeur que celle de la philosophie et surtout de la psychologie de l'his-
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torien. Et c'est bien souvent ce qui arrive. On peut alors justement la comparer à la fontaine dont parle Rabelais qui rendait goust de vin selon l'imagination des buvants : « buvants de cette liqueur mirifique, vous sentirez goust de tel vin, comme l'aurez imaginé ». Ce n'est pas en ayant recours à l'intuition que l'on obtiendra des résultats plus satisfaisants dans la reconstitution de la vie psychique et spirituelle du passé. Dans une matière où le raisonnement n'a pas de point d'appui solide et se trouve sujet à mille causes d'erreurs, il serait bien étrange que l'intuition put procéder avec plus de sûreté. Cependant, il ne manque pas de théoriciens de l'histoire et d'historiens pour l'affirmer.
On ne s'attendait guère à voir l'intuition intervenir en pareille matière. On ne voit pas comment elle pourrait nous conduire à la connaissance de faits individuels et nous y conduire par sa vertu propre. Car il ne s'agit pas ici d'un état affectif qui peut, de l'aveu de tout le monde, exercer une heureuse influence sur notre activité intellectuelle, mais bien d'un moyen particulier de connaissance. Considérée sous ce rapport, l'intuition est-elle une valeur dans la recherche historique? On doit répondre négativement. On s'assure des faits par l'observation. L'histoire ne fait pas exception à cette règle, bien que l'observation s'y produise à travers les documents et les témoignages. Or, une science qui vit d'observation exclut par le fait même l'intuition comme instrument distinct de connaissance. Ou cette intuition a le fait pour objet immédiat ou elle ne l'a pas. Dans le premier cas, elle ne se distingue pas de l'observation ; dans le second, elle ne donne qu'une connaissance abstractive, le fait n'étant perçu ni en lui-même ni
NOTIONS PARTICULIÈRES 5lO,
dans le témoignage : en d'autres termes, nous n'avons plus ni observation directe ni indirecte. On ne cherche pas à le nier, on prétend seulement faire revivre la réalité la plus intérieure et la plus profonde par l'imagination créatrice, par un vif sentiment de la vie, par un don inné de lire par intuition ou par je ne sais quel mélange de l'histoire et de l'historien cher à Michelet. Mais tout cela n'aboutit pratiquement qu'à fausser l'histoire en y introduisant un élément considérable de subjectivité, alors que seul l'esprit positif doit y régner. L'histoire s'occupe de l'existence, c'est-à-dire de l'être des choses en tant qu'elles se rattachent au temps et à l'espace. C'est là son caractère distinctif de se placer sur le terrain des faits concrets et individuels. Or, pour acquérir la connaissance des faits de ce genre, nous n'avons que le témoignage. Nous pouvons bien nous faire une idée de la nature générale et abstraite d'une chose par le raisonnement; mais lorsqu'il s'agit du fait de son existence et de son action, le raisonnement n'est plus indiqué. Ni lui, ni l'intuition intellectuelle, ni le sentiment de la vie si vif qu'on le suppose, ne peuvent résoudre par eux-mêmes et scientifiquement une telle question. Nous disons : scientifiquement. Car nous ne voulons pas dire que le raisonnement n'est d'aucun secours dans une question de fait. Non, il peut nous conduire à des probabilités et des vraisemblances; il peut nous diriger et nous soutenir dans les recherches positives; mais il ne peut pas faire la certitude, il ne peut autoriser une affirmation catégorique. Ceux qui s'en servent pour reconstituer la vie intérieure, les phénomènes psychologiques conscients ou inconscients de l'humanité, abandonnent le terrain de la science. Aussi les voit-on faire revivre le passé à leur
image et ressemblance: nous voulons diro qu'ils le considèrent et l'apprécient d'après les passions, les préjugés ou les idées courantes du présent. Gela peut être cTe l'histoire évocatrice, mais on avouera qu elle n'a rien de commun avec l'histoire pure et simple telle qu'elle se déroule dans la réalité empirique. La seule conclusion à tirer de cette impuissance à reproduire avec certitude le passé dans sa vie intérieure, dans sa manière de penser et de sentir, dans sa complexité pleine et entière, c'est que l'histoire ne réalise pas certaines conditions essentielles de la science. 11 y a dans son œuvre la plus fondamentale qui est la réunion des faits, leur articulation logique,. de graves lacunes. Et ce n'est pas en faisant appel a des méthodes de connaissance qui n'ont rien d'intellectuel comme l'intuition et le sentiment de la vie qu'on pourra les combler. En un mot, l'histoire se trouve limitée par des barrières infranchissables dans la recherche scientifique des faits psychiques et spirituels, précisément au point de son domaine ou il importerait le plus de pénétrer. Par ailleurs, comment établir un lien entre des faits plutôt imagines que scientifiquement connus? On peut le faire, on le tait couramment, mais c'est là un travail dont le caractère subjectif et arbitraire ne saurait être nié.
La multiplicité des causes, leur nature profonde et secrète sont donc autant d'obstacles à la coordination des faits: obstacles souvent insurmontables comme nous venons de le dire. Mais il en est un autre que nous ne pouvons pas passer sous silence : c'est le hasard. Comme il a pour effet le plus apparent de rompre le jeu naturel et humain des causes, il interesse au plus haut point la question qui nous occupe. Il s'agit avant tout de s'en faire une idée juste, la
certain nombre de théoriciens de l'histoire et de savants naturalistes en ont parlé assez longuement. Mais ils n'ont abouti qu'à obscurcir et à compliquer une notion très simple dans son fond. Parmi toutes les définitions qu'on en a données, la suivante nous parait la plus juste et la plus complète : le hasard, c'est ce qui arrive sans être voulu ni prévu par une cause seconde en exercice. Cette définition est celle des philosophes et des théologiens scolastiques et, à peu de chose près, d'Aristote lui-même. On peut en recueillir les éléments dans les ix° et x° chapitres de sa Physique. Il y établit une distinction entre des causes qui agissent pour une lin connue et voulue par elles et celles qui ne font que suivre des tendances naturelles et aveugles. Dans le premier cas, le hasard prend le nom de Tjy rt, for lima; dans le second, celui de Tx-jTÔijtaTov, ce qui s'offre de lui-même, casas. Cependant, dans les deux cas, un effet se produit à l'occasion d'un autre qui était seul en question. Mais lorsqu'il s'agit d'une cause douée de raison et volonté, le fait de hasard prend une signification particulière : il peut être dit heureux ou malheureux, chance ou malchance : eufortunium, infortanium. Est-il besoin de faire remarquer qu'il n'y a aucun reste d'anthropomorphisme primitif dans cette; manière de voir? On ne saurait soutenir non plus que ses partisans expliquent le hasard par la volonté capricieuse d'une sorte de divinité favorable aux uns, hostile aux autres. Il ne sera pas inutile également d'en faire la remarque : le fait de hasard n'accompagne qu'accidentellement l'effet directement voulu : s'il était lié à ce dernier avec une régularité parfaite ou une fréquence quelconque, il ne relèverait plus du hasard. Il serait voulu; car, comme saint Thomas nous le fait
justement observer : stultiim est dicere quod allquis intendat aliquid et non velit illud quod ut fréquenter çel semper adjungitur (i). On peut voir par là l'erreur de ceux qui nous parlent des lois du hasard. Un savant de nos jours' va même jusqu'à dire que le hasard est la loi la plus générale. Il est difficile de pervertir plus complètement une notion simple : c'est un sort que le hasard partage, dans la science et la philosophie modernes, avec le temps et l'espace. Nous ne voulons pas engager ici de discussion approfondie, même au sujet du hasard et de ses prétendues lois. Nous nous bornerons sur ce dernier point aux réflexions suivantes. Il est contradictoire de chercher de la constance et de la régularité dans les événements fortuits. Car on y introduit par là même de la prévision et de la volonté. Or, ce qui est prévu et voulu n'est à aucun degré un fait de hasard. Prétendre le contraire, c'est aller non seulement contre le langage et le sens communs, mais encore détruire la notion elle-même qu'il s'agit d'expliquer. Il y a toujours, qu'on ne l'oublie pas, deux faits à considérer dans le phénomène du hasard : l'un est directement voulu; l'autre ne l'est pas, mais il se produit tout de même en liaison avec le premier. Mais cette liaison est tout accidentelle : elle n'est, à vrai dire, qu'une coïncidence ou, si l'on veut, la rencontre de deux ordres indépendants de phénomènes. Nous disons : indépendants, dans ce sens qu'ils ne sont pas intrinsèquement liés l'un à l'autre et qu'ils n'agissent pas de concert. Vouloir donner de la consistance et de la régularité au rapport occa-
(i) S. Tiiom., Physic, 1. II, Iect. VIII.
sionncl qui existe entre eux, c'est, encore une fois, sortir de la question. Je creuse une tranchée pour y trouver un abri et je trouve un trésor. Je tire un perdreau et je tue un homme qui surgit tout à coup dans la môme direction. J'ai un besoin pressant d'être remboursé d'un prêt : je me rends pour une tout autre affaire au marché où je rencontre mon débiteur qui a sur lui la somme nécessaire pour s'acquitter. C'est l'exemple d'Aristote. Les faits de ce genre échappent à. toute science, à tout calcul de probabilité : ils ne peuvent être matière à raisonnement ni à prévision quelconque. La relation entre l'effet voulu et l'effet occurrent n'obéit à aucune loi, n'étant susceptible d'aucune généralisation. Sans doute l'action de creuser une tranchée est la cause de la découverte du trésor; mais, qu'on le remarque bien, ce n'est là qu'une cause accidentelle. Par définition même, la cause par soi produit son effet toujours ou le plus souvent. Elle fournit ainsi une base solide à la science et au raisonnement. Mais il n'en est pas de même de la cause par accident : le rapport y est complètement indéterminé, les occurrences possibles étant en nombre indéfini. En semblable matière, nous manquons de point fixe et de moyen terme pour établir une conclusion. Les causes par accident sont pratiquement infinies, dit saint Thomas : ce qui peut affecter occasionnellement un effet produit et voulu appartient au domaine de l'indéterminé : causa per se estjinita et determinata : causa per accidens est inftnita et indeterminata, eo qûod infinila uni possunt accidere (i).
(i) S. Thom., Physic, I. II, lect. VIII.
5i>4 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
Nous voilà bien loin du hasard conçu comme « une forme de notre connaissance »; bien plus, comme une « base de toute science ». Il est vrai que, pour aboutir à ces paradoxes, on met en avant des faits qui ne réalisent pas ou ne réalisent que d'une manière très imparfaite la notion du hasard. C'est ainsi que pour montrer les lois du hasard on suppose une longue série de faits de même ordre. On constate ensuite que les variétés de cas possibles s'y produisent selon une proportion constante. Or, ce caractère homogène des séries étant donné, rien n'empêche de leur appliquer le raisonnement et le calcul. Quand on joue un très grand nombre de coups de pile et de face, il arrive que les piles et les faces tendent à s'équilibrer.
Mais, hâtons-nous de le dire, tout est arbitraire dans cette manière d'envisager le hasard. Au lieu de partir de la notion commune et vulgaire du hasard, quitte à la compléter et à l'épurer selon la méthode d'Aristote et de saint Thomas, l'auteur dont nous parlons l'écarté purement et simplement. Ce qu'il veut avant tout, c'est que le hasard puisse être étudié scientifiquement.
Plein de cette idée, il n'a aucune peine à trouver les prémisses qui la fondent et la justifient. Tout d'abord, il déclare que les seuls phénomènes du hasard sont « ceux qui, bien loin d'être exceptionnels, se répètent un très grand nombre de fois dans des conditions homologues ». Ensuite, l'homogénéité des séries étant reconnue, il aboutit tout naturellement à la conclusion préjugée.
Il y aurait beaucoup à dire sur cette manière de prendre et de poser les questions. Nous nous bornerons à quelques remarques.
NOTIONS PARTICULIÈRES 5q5
Contrairement à ce que pense l'auteur (i), on ne voit à priori aucun inconvénient à ce que les événements fortuits échappent à toute connaissance scientifique et même à tout calcul de probabilités : l'opinion des plus grands philosophes en témoigne assez. En tout cas, c'est une question qui doit se résoudre par l'examen et l'analyse de tous les faits dits de hasard. Or, notre auteur procède tout autrement. Il fait un choix entre eux. Il laisse de côté ceux qui, d'après le langage commun et l'estimation vulgaire, sont rangés superlati veinent dans la catégorie du hasard, pour n'en retenir que ceux dont le caractère fortuit est, par ailleurs, très suspect. Une telle méthode ne saurait, en aucune matière, donner de bons résultats. Quant à l'égalité approximative des coups dans une longue série, elle n'a pas la portée qu'on lui attribue, à la supposer exacte. L'auteur, ne l'oublions pas, s'est placé dans l'hypothèse de faits de même ordre. Il n'est donc pas étonnant que cette similitude de nature se retrouve, dans une certaine mesure, dans les effets possibles. La détermination introduite dans le principe reparait tout naturellement dans la conclusion. Or, une telle détermination contredit formellement le concept essentiel du hasard. Elle y introduit la prévision et la volonté. En s 'accordant des faits de même ordre, on pose, par là même, une base au raisonnement et au calcul, mais on sort de la question. Car des faits de ce genre ont des conséquences homogènes et régulières, partout prévisibles. Dans ces conditions, toute idée de hasard disparait : quod velsemper,
(i) Pi Delbet, la Science et la realilé.
vel fréquenter conjungilar effectul cadil sub inlentione (i). Nous n'avons même plus ici occurrence de deux effets; nous n'avons qu'un seul objet direct de volonté et de prévision. D'où il suit que les faits retenus par l'auteur comme étant les seuls qui intéressent l'éLude du hasard ne l'intéressent pas du tout. Il est bien évident qu'il n'y a aucun rapport de causalité entre les coups qui se succèdent, chacun d'eux ayant sa cause propre et directe. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'on ne connaît pas exactement l'intensité, les différences ni les conditions complexes de la causalité pour chaque coup séparé. Et c'est précisément à raison de cette jgnorance qu'on transforme en jeux de hasard les phénomènes dont il s'agit. Mais ce n'est pas supprimer une cause que de n'en connaître qu'imparfaitement le mode d'action : c'est tout au plus poser le fondement d'un calcul de probabilités. L'auteur dont nous combattons la théorie commence par introduire dans le phénomène du hasard de multiples déterminations : similitude des effets possibles, limitation de leurs variétés possibles, analogie des conditions de leur production. Il n'est pas étonnant qu'il retrouve dans ses conclusions ce qu'il s'est accordé si libéralement en principe. Mais, encore une fois, ces conclusions tirées de concepts arbitraires, loin de résoudre la question, n'en approchent même pas. Il conviendrait aussi de ne pas oublier, comme on le fait souvent en traitant de cette matière, qu'il n'y a aucun rapport d'identité entre le fortuit et le contingent. Le premier ajoute quelque chose à l'idée du second.
(i) S. Tiiom., Physic, 1. II, lect. VIII.
Pour achever de dissiper toute confusion dans cette question du hasard, il ne sera pas inutile d'en souligner encore d'autres aspects. Tout d'abord, on aurait tort de s'imaginer que le hasard est un événement sans cause. Aucun philosophe digne de ce nom ne l'a jamais prétendu. Nous avons distingué dans le phénomène fortuit un effet directement voulu et un effet conjoint. Chacun d'eux a sa cause propre. Leur rencontre seule a une cause occasionnelle. On n'a qu'à se reporter aux exemples que nous avons cités plus haut pour le bien comprendre. Ceux qui ont voulu voir dans la doctrine d'Aristote sur le hasard une atteinte ou une limite à l'universelle causalité ont commis une grave erreur d'interprétation. Dans cette aifaire, comme dans beaucoup d'autres, saint Thomas a serré de plus près et a mieux compris la pensée du philosophe que beaucoup de savants et de commentateurs modernes plus férus de grec.
Nous rappellerons ensuite ce que nous avons dit dans la définition du hasard, à savoir qu'un fait de ce genre n'est ni voulu ni prévu actuellement par nous. Il s'ensuit que le hasard est quelque chose de très relatif. Un de ses caractères essentiels est de se produire en dehors du cercle ou du champ actuel de notre connaissance et de notre action consciente. C'est pourquoi, plus le regard de l'esprit s'étend, plus il embrasse de causes et d'entre-croisements de causes, plus le domaine du hasard se rétrécit : quant o aliquid magis subjacet intellectui, dit saint Thomas, lanto minus subjacet fortunée (i). Aussi nous dit-il, dans un
(i) S. Thom., Physic, 1. II, lect. VIII.
l8 PHILOSOPHIE 1)1 RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
autre passage, que le hasard n'existe pas par rapport
à Dieu, cause première et universelle, dont le regard embrasse la totalité des (anses et des effets*. Par ailleurs, tout rentre dans ses vues suprêmes et tout conspire à leur accomplissement. En un mot, rien n'est étranger à son ordre. Ce qu'on ne pourra jamais dire d'une cause particulière, même la plus puissante.
11 sera facilu#de nous rendre compte maintenant du rôle et de l'importance du hasard dans la succession et l'enchaînement des faits historiques. Ces faits impliquent nécessairement l'intervention d'une volonté humaine. Or. le champ d'action de celle-ci est toujours limité: des conjonctures imprévues peuvent se produire: conjonctures favorables ou défavorables au but poursuivi. Dans la première hypothèse, les choses suivent leur cours; dans la seconde, elles peuvent être arrêtées dans leur développement et prendre une direction nouvelle. Sans doute, il y a des cas où un homme supérieurement doué d'intelligence et de volonté peut faire concourir à ses desseins les événements imprévus eux-mêmes (fui leur font obstacle: .sapiens dominatur astî'is. disaient les anciens. Mais on ne peut nier, par ailleurs, qu'il ne se produise, en dehors du cercle actuel de notre vision et de notre action, des événements et des circonstances qui font crouler par la base les projets les mieux conçus et nous imposent, en fait, une tout autre orientation dans nos desseins et nos entreprises. Nous avons de la
rte une solution de continuité dans la succession et l'enchaînement des faits historiques: il se produit une rupture, une désarticulation dans le jeu normal do i-auses. C'est L'apparition non seulement du nouveau mais encore de l'irrationnel dans la production des phénomènes. La coordination ou l'exposition
NOTIO UTICULIERES 520
logique de ces derniers en reçoit un coup mortel. Comment unifier ou systématiser des faits qui se succèdent sans ordre assuré et dans des conditions hétérogènes? Dans le cas dont nous parlons, ce qu'il y a de décisif dans la succession des événements échappe à l'action directe de la volonté humaine, c'est-à-dire du principal moteur du développement historique. Inutile d'ajouter que le hasard ainsi compris tient une grande place dans L'histoire : on le trouve à l'origine d'événements de première importance. On dit que c'est un hasard qui a fait réussir les attentats contre Philippe de Macédoine, César et Alexandre II de Russie. Longue serait la liste des événements où le hasard est intervenu d'une manière décisive. On en trouve de nombreux exemples dans le récit des batailles ou l'accession au pouvoir de tel ou tel individu, C'est donc se tromper gravement que de concevoir les phénomènes de l'histoire comme formant, à l'instar de ceux de la nature, un ensemble indissoluble de causes et d'effets. A elle seule, l'intervention du hasard dans les choses humaines s'opposerait à cette conception fataliste de l'histoire.
Mais, contre cette conception, il y a plus que le hasard : il y a la liberté lai/naine. Nous venons de le rappeler : la volonté de l'homme est le principal moteur du mouvement historique. Or, cette volonté est libre. Non-» ne perdrons pas notre temps à le prouver. Si elle est libre, s'il faut tenir compte de son énergie spontanée, il faut abandonner 1 idée d'un enchaînement rigoureux de causes et d'effets en histoire. Cette conséquence n'a pas échappé aux partisans le* plus convaincus de l'histoire-science : « Naturellement, écrit l'un d'eux, l'histoire prendra un caractère plus ou moins scientifique, suivant que
53o PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
l'on croira les manifestations de l'activité humaine plus ou moins soumises aux lois du déterminisme. Si l'on est bien convaincu que tout fait historique a, comme tout phénomène naturel, sa cause et son explication dans les faits qui l'ont précédé, on pourra procéder au travail de coordination et de généralisation avec infiniment plus de sécurité que si l'on s'imagine trouver dans le libre arbitre humain une cause autonome qui, à chaque instant, peut modifier le cours de l'histoire. » (i) Et l'on ne se fait pas faute, dans la science et la philosophie scientifique, de considérer les produits de la volonté humaine comme la résultante nécessaire de causes naturelles. La liberté humaine y est fréquemment niée, et toujours au nom du rapport absolu et nécessaire des choses, c'est-à-dire du principe de causalité qui est la base de la science. A ce sujet, un savant de nos jours a osé écrire ce qui suit : « La plupart des hommes ont la sensation d'agir librement suivant leur volonté. Je dis la plupart parce que c'est une sensation que je n'ai pas. J'ai, au contraire, la sensation nette et précise d'être dépourvu de toute espèce de liberté. C'est là, je pense, une simple question d'habitude d'esprit. » (2) On peut voir par là à quel point une certaine science peut non seulement s'opposer à la nature, mais encore la corrompre et la détruire autant qu'il est en elle. En lisant de pareilles choses, on ne peut éloigner de sa pensée certain passage de l'Epitre aux Romains : evanuerunt in cogitalionibus suis : ils se sont perdus dans leurs pensées. Nous ne parlerons pas des conse-
il) G. Monod, de la Méthode dans les sciences, art. « Histoire ». (2) P. Delbet, la Science et la réalité, p. 9(3.
quences morales d'une telle négation. On nous répondrait sans doute qu'il est contraire à tout esprit scientifique déjuger ou de réfuter une doctrine d'après ses conséquences morales ; que la science considère les choses en elles-mêmes, sans s'occuper des conclusions pratiques qui seront ce qu'elles pourront être. Nous répondrons seulement, pour ne pas sortir de notre sujet, que la vérité est essentiellement une et qu'on ne saurait même la concevoir divisée contre elle-même. Dans aucun cas, dans aucun ordre de choses, elle ne peut être un principe de mort ou de désordre : car il y a toujours identité de condition entre la vérité et l'être : eadem sunt principia esse rei et veritatis ipsius (i). Mais revenons au déterminisme. Claude Bernard avait dit : « II faut croire à la science, c'est-à-dire au déterminisme. » Beaucoup de nos savants y croient de toute leur âme. On peut même dire qu'ils y croient d'une foi aveugle, puisqu'ils l'appliquent uniformément à toute matière de recherche; puisqu'ils ne tiennent aucun compte des différences du donné. Les sciences morales comme les sciences naturelles sont soumises par eux à la même méthode d'investigation. Mais c'est là une manière absolue et simpliste de prendre le déterminisme : elle cache bon nombre d'équivoques, de confusions et d'erreurs. Ce que les savants dont il s'agit veulent avant tout, ce qu'ils paraissent considérer comme un axiome intangible, c'est qu'il n'y ait aucune forme de notre activité intellectuelle qui ne réalise également toutes les conditions de la science.
(i) S. Thom., Poster, analyl., 1. I, lect. IV.
Ayant pour type de cette réalisation la méthode des sciences naturelles, ils la regardent comme seule valable pour toutes nos recherches, pour toutes les sciences même morales, sociales et historiques. Mais s'ils affirment souvent que le déterminisme le plus absolu gouverne les aetions humaines aussi bien que les réactions physico-chimiques, ils ne le prouvent guère. Rien n'est moins scientifique que de choisir entre les faits et de les sacrifier les uns aux autres. Ce qui prête à l'équivoque et à l'illusion, en cette matière, c'est que les causes de l'acte libre s'enchaînent entre elles conformément au principe de causalité. Cette simple constatation suffit à plusieurs savants de nos jours pour nier la liberté humaine. C'est là a peu près toute la raison de la position qu'ils prennent dans cette question capitale. Dès lors que l'enchaînement existe, il ne peut être, d'après eux, que l'expression d'un, rapport nécessaire et mathématique. A leur sens, le fait et le droit absolu ne sont ici qu'une seule et même chose. La présence de l'un entraine celle de l'autre fatalement. Mais cette manière d'envisager et de résoudre le problème est non seulement sommaire et superficielle, mais encore fondée principalement sur des apparences verbales. Nous ferons remarquer tout d'abord que l'acte libre n'est pas, comme certains se l'imaginent, un acte ne se rattachant à rien, n'admettant ni raison ni explication; un acte sans motif aucun, se produisant sans que notre volonté soit sollicitée par aucun objet. Non, la liberté n'exige ni ne comporte rien de semblable. C'est un acte de raisons, si l'on peut ainsi dire. Toute la question est de savoir si ces raisons subjuguent notre volonté : si les facteurs qui interviennent nous sont imposés par la nature ou s'ils sont posés par
nous; si l'arrangement ou la combinaison dont ils sont l'objet est le résultat d'une loi nécessaire, intrinsèque, mécanique. Non, l'ordre ou l'arrangement dont il s'agit ne dérivent pas de la nature même des éléments qui entrent en jeu ici : il est notre œuvre, il est de notre invention. En d'autres termes, il est tout contingent. Sans doute, nous ne pouvons user des choses que conformément aux lois qui les régissent : il ne dépend pas de nous de les modifier ni de les changer selon nos besoins ou notre fantaisie. La liberté n'est pas créatrice de force. Mais les choses restant ce qu'elles sont, rien ne nous empêche de les soumettre à un ordre relatif et accidentel conçu et réalisé par nous. Les réalités sensibles sont trop accessibles aux variations et aux changements, la part de contingence qu'elles renferment est trop grande pour que nous n'ayons aucun empire sur elles. Non seulement nous pouvons intervenir activement dans la production des phénomènes, mais encore les faire servir aux fins les plus diverses et souvent les plus opposées.
Les êtres privés de connaissance sont déterminés ù un type d'action. Ils agissent comme ils sont, c'està-dire en vertu de leur forme naturelle : forme qui leur impose une direction, une tendance, un plan d'action invariable. L'homme, lui, n'agit pas précisément comme il est, mais comme il se fait : en d'autres termes, ce n'est pas en vertu d'une forme naturelle, d'une idée organique dans laquelle son action est donnée, en principe, une fois pour toutes, qu'il opère. Non, c'est en vertu d'une forme, d'une idée qu'il a produite lui-même, qu'il peut varier à l'infini en quelque sorte. Dans ces conditions, c'est lui qui pose le principe de son action : ipse determi-
nat sibi suum celle (i). C'est pourquoi il agit avec le sentiment d'être maître de son action, de pouvoir s'en abstenir, de pouvoir la suspendre ou lui imprimer une direction tout autre. C'est ce sentiment qui fait que la liberté humaine est une vérité immédiate de conscience. Nous ferons encore remarquer, pour dissiper toute confusion, qu'entre les éléments qui concourent à la production d'un acte libre, il peut se rencontrer une nécessité de conséquence; mais cela sans aucun détriment pour la liberté. Il est bien évident qu'une chose étant voulue, un antécédent étant posé, telle ou telle conclusion doit suivre logiquement. Dans ce sens, toute suite se trouve dominée et prédéterminée par un principe posé antérieurement. Cette nécessité, on le voit, est toute conditionnelle. Et encore ne se produit-elle que dans le cas où un moyen déterminé est indispensable au développement de l'action ou à l'obtention de la fin : ce qui n'arrive pas toujours : non omne quod est adfinem taie est quod sine eo finis haberi non possit (2). Quoi qu'il en soit, l'acte demeure libre dans ses éléments primitifs. Quant à la nécessité intrinsèque ou de conséquent, elle n'apparaît ici nulle part. Les théoriciens de l'histoire qui disent : tout ce qui est réel est devenu nécessairement, oublient précisément la distinction que nous venons de faire entre la nécessité absolue et la nécessité conditionnelle ou de conséquence. Il est bien évident que, étant donné que je veux, je veux nécessairement; étant donné qu'une chose devient, elle ne peut pas ne pas devenir. Mais, on le comprend,
{1) S. Taoii., De Verit., q. xxm, a. 6.
[2) S. Thom., Sum. theol., I-II, q. xin, a. 6.
il s'agit là d'une simple nécessité conditionnelle et de conséquence. Cela revient à dire qu'une chose ne peut pas être, en même temps et sous le même rapport, déterminée et indéterminée.
Nous ne pousserons pas plus loin ces considérations. Nous n'avons pas à traiter ici ex professo la question de la liberté humaine. Ce que nous venons d'en dire répond amplement aux exigences de notre présente étude. Il est facile d'en faire l'application à l'histoire. Les actes humains étant libres, c'est-à-dire n'étant pas soumis à un déterminisme rigoureux, à un principe rigide de causalité, il faut abandonner toute idée d'enchaînement intrinsèque de causes et d'effets en histoire. Les conditions d'existence de tels actes ne peuvent être formulées par aucune loi générale. Nous disons : les conditions d'existence; car nous ne voulons pas nier qu'un grand nombre de principes communs et universels ne s'appliquent aux actes humains. Ces actes ne font-ils pas l'objet de traités spéciaux? C'est vrai. Mais une telle étude ne nous en fait connaître que les caractères abstraits et les conditions les plus générales : elle ne nous renseigne sur ces actes que dans la mesure où ils relèvent d'un genre ou d'une espèce; elle ne nous dit rien de l'ordre selon lequel ils procèdent dans la réalité concrète et individuelle; elle ne nous donne pas la loi des événements historiques. Elle ne saurait donc suffire à une science qui a pour mission de saisir les choses non dans leur généralité, mais dans leur contenu individuel, pour en rechercher, sous ce dernier rapport, la causalité concrète et, si possible, la loi générale. Nous avons vu que même la simple coordination des faits individuels est sujette, dans un grand nombre de cas, à tant de lacunes et d'incertitudes,
qu'elle ne peut pas être regardée comme une base suffisamment solide pour l'édification d'une science. Les relations de causes à effets établies en pareille matière sont bien souvent hypothétiques dans le fond sinon dans la forme. Les maximes les plus générales concernant la conduite des hommes, malgré leur universalité apparente, ne peuvent être appliquées scientifiquement ou a priori à un cas particulier : elles ne constituent pas à elles seules un critère ou moyen certain d'appréciation. Souvent aussi les liaisons obtenues entre les faits n'ont d'autre fondement que certaines analogies transformées en rapport de causalité ou d'imitation plus ou moins consciente. Ainsi un auteur rapprochera gravement la commémoraison catholique des fidèles trépassés des dies parentales de la Rome païenne, la première Communion de Y « iniliation » en usage chez les peuples sauvages ou incultes. De là à établir entre ces choses un rapport de connexité ou de dépendance historique, il n'y a qu'un pas aussi vite que régulièrement franchi. L'histoire des religions telle qu'elle est pratiquée de nos jours ainsi que les développements dune certaine critique interne sont remplis de raisonnements de cette force. On ne peut que s'étonner de tout ce qu'il est loisible de faire passer sous le nom de science à notre époque. Il semble qu'il suffise pour faire œuVre scientifique de s'occuper de la réalité concrète quelles que soient, par ailleurs, la pauvreté et l'insignifiance du raisonnement.
Mais si la coordination des faits humains individuels présente parfois des difficultés insurmontables, si on ne peut en éliminer une part de subjectivité et d'incertitude, on ne peut en dire autant des ensembles de faits. Cette affirmation pourra paraître
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bien paradoxale après ce que nous venons de dire. Aussi demande-t-elle quelques explications. Les grands ensembles ont en histoire une signification ou une vérité qui leur est propre : elle est même indépendante de la connaissance complète des événements particuliers. Mais, hàtons-nous de le dire: pour saisir cette signification, pour dégager cette vérité, la foi surnaturelle est nécessaire. En nous faisant pénétrer dans le plan de la Providence divine, la Révélation nous fournit un principe directeur, un critère suprême pour l'interprétation des ensembles de faits de l'histoire. C'est à la lumière seulement des enseignements de la foi que l'historien peut découvrir « la suite des conseils de Dieu dans les affaires de la religion, ainsi que l'enchaînement des affaires humaines » (i), et qu'il lui est permis de dire en achevant son œuvre : « Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même lin : et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières. » (2) Mais, encore une fois, seul l'historien croyant qui sait se servir des données de la Révélation chrétienne peut accomplir ce travail de coordination des ensembles de faits historiques; c'est pourquoi, dans une Lettre sur les études historiques, Léon XIII a pu dire : « Quant à la philosophie de l'histoire, le grand docteur de
(i)Bossuet, Histoire universelle. Avani-pfopôS. (a) ïbld., 1H' partie, c. vnt.
l'Eglise, Augustin, le premier de tous, en a conçu et exécuté le plan. Après lui, tous ceux qui ont mérité d'être mentionnés ont eu le plus grand soin de le prendre pour maître et pour guide, et de s'inspirer de ses écrits et de ses commentaires. Au contraire, quiconque s'est écarté des vestiges de ce grand homme s' st éloigné du vrai par toutes sortes d'erreurs parce qu'il lui a manqué, en parcourant les évolutions et les phases des sociétés, la connaissance des causes qui régissent l'humanité. » Il s'agit ici, on le comprend, des causes suprêmes, des premiers moteurs de l'évolution historique. Mais cette question laisse subsister intégralement celle des causes prochaines ou des lois de l'histoire à recueillir immédiatement des faits particuliers eux-mêmes. Un tel travail est-il scientifiquement possible? C'est ce qu'il nous reste à examiner.
Les lois de l'histoire.
« Il n'est pas malaisé, a-t-on dit, de découvrir les lois de l'histoire, il est contradictoire de les chercher. » Nous dirons, nous, qu'il n'est pas possible de dégager ces lois des faits humains que l'histoire étudie, et qu'au surplus ce travail, s'il était réalisable, n'appartiendrait pas à Thistoire. Celle-ci, en effet, a pour objet propre l'individuel. On ne saurait lui assigner une autre marque distinctive. L'individuel est toute sa raison d'être. C'est lui et lui seul qui fait de l'histoire une forme distincte de recherche et d'étude. Ceux qui se refusent à voir en lui l'élément caractéristique de l'histoire ne savent plus comment la classer ni la définir ; car cet élément est le seul qui ne lui soit pas
NOTIONS PARTICULIÈRES 53o,
commun avec d'autres formes de notre activité intellectuelle. Répondre à la question, an sit, c'est-à-dire à la question relative au fait de l'existence individuelle, c'est son rôle fondamental et déterminant. Il ne convient à aucune autre science. L'histoire est donc essentiellement narrative. C'est une œuvre assez ardue et qui exige assez de vertu intellectuelle pour que l'historien puisse s'en contenter. Mais, dira-t-on, pourquoi lui refuser le droit à la généralisation? Ce droit n'est-il pas acquis à tous ceux qui s'occupent de faits particuliers, que ces faits soient naturels ou humains? Pourquoi l'histoire serait-elle condamnée à rassembler des matériaux sans pouvoir les mettre en œuvre, ni leur donner une organisation scientifique? Parce que, dirons-nous, ces matériaux ne permettent pas l'élaboration du général. C'est ce que nous allons montrer brièvement; car ce que nous avons dit du raisonnement en matière contingente, et des conditions de la certitude dans la critique, nous dispense de longs développements. Les principes que nous avons rappelés eii traitant ces questions trouvent ici leur application immédiate.
Ni par induction ni par déduction, l'histoire ne peut atteindre à des lois générales, à l'universel : nous voulons parler, qu'on ne l'oublie pas, de lois qui permettent de prévoir et de prédire le retour des mêmes faits. Voyons tout d'abord ce qui concerne le procédé inductif. S'il est quelque chose de certain en cette matière, c'est que la généralisation inductive a pour base essentielle la répétition des faits. Cette répétition met en lumière la ressemblance des faits particuliers. Or, cette ressemblance bien constatée nous autorise à généraliser : en d'autres termes, elle devient le vrai fondement de l'inférence inductive. Supprimez toute
similitude entre les données concrètes et individuelles, vous n'avez même plus l'universel en puissance. Vous ne pouvez même pas, dans ce cas, formuler une véritable proposition générale : vous en êtes réduit à multiplier les affirmations pour chaque fait particulier. « Si chaque objet individuel, dit Bain, était unique dans la nature et ne ressemblait à aucun autre, il y aurait autant de lois que d'individus. Si, au lieu de cette substance commune, l'eau, qui remplit toutes les mers, toutes les rivières, toutes les fontaines, il y avait mille substances différentes, il nous faudrait accroître en proportion le nombre de nos affirmations. Si, au lieu de trente-six corps simples jusqu'à présent connus, notre globe était composé de six mille éléments, il y aurait un accroissement considérable dans la masse de nos connaissances. Si, au lieu de trente-six, nous n'en connaissions que six, nous serions en état de réduire toutes nos connaissances physiques à un nombre d'affirmations relativement petit. » (i) En d'autres termes, sans répétition de faits, pas de similitude constatée; sans similitude ou identité partielle, pas de généralisation inductive. Percevoir le commun dans le multiple ou le divers, le considérer à part, en faire un objet distinct de pensée, telle est l'œuvre de la généralisation. Elle ne consiste pas, comme d'aucuns se l'imaginent, à prendre un individu ou un fait particulier pour en faire un représentant de tous les autres. Non, l'individu, même vague et indéterminé, n'est ni le général ni l'universel. La notion qu'on en a ne peut être correctement
(i) A. Bain, Logique dèduct'we et inductive, t. I", p. 32. (Traduction G. Compayré.)
NOTIONS PARTICULIÈRES O/fl
attribuée à plusieurs : le caractère individuel qu'elle implique s'y oppose absolument. Il importe peu que l'individu ne soit pas désigné nominativement: il l'est d'une manière générale, et cela suffit pour rendre impossible toute attribution à plusieurs. Seule l'abstraction complète de tout élément individuel permet cette attribution, parce que seule elle fait l'idée générale proprement dite. Quod a materia individualt abstrahitur, dit saint Thomas, est universale (i). Nous n'avons pas d'autre cause génératrice de l'universel. Il est contradictoire de prétendre posséder ce dernier sans quitter le domaine de l'individuel.
La répétition des faits dans les mêmes circonstances est donc le fondement et le nerf de toute inférence inductive. Là où elle fait défaut, nous pourrons peutêtre faire une généralisation probable ou provisoire : mais rien de définitif ou de scientifique. La généralisation ainsi obtenue n'est, au fond, qu'une hypothèse ayant besoin d'être vérifiée et contrôlée, c'est-à-dire d'être plus rigoureusement confrontée aux faits. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle pourra devenir l'objet du savoir. Ces principes étant rappelés, il nous reste à en faire l'application aux faits historiques. Est-il possible d'en tirer des lois générales? d'en faire sortir scientifiquement l'universel? Non, ce n'est pas possible : les faits dont il s'agit ne réalisent pas les conditions nécessaires pour cela. La répétition dans les mêmes circonstances leur fait complètement défaut. L'agent qui opère en vertu de sa forme naturelle est soumis à un déterminisme rigoureux. Il n'a pas plus en son pouvoir la spécificité de son action
(i) S» Thom., Sum. theoL, I, q. lxxxvi, a. i.
qu'il n'a sa nature propre ou son être lui-même.
Aucun choix ne lui est laissé. A vrai dire, il agit moins qu'il n'est agi. Chez les animaux, nous constatons déjà une certaine variabilité dans leur action : c'est qu'ils n'agissent plus uniquement en vertu de leur forme naturelle, mais encore en vertu d'une forme adventice et surajoutée puisée dans leur commerce avec le monde extérieur. Le monde, en effet, l'être sensible le perçoit et la faculté représentative ne lui fait pas défaut. En un mot, il est déterminé à agir selon que ses sens sont affectés de telle ou telle manière. Nous disons bien: il est déterminé, car son action n'est pas libre, bien que son principe prochain soit transitoire et non permanent. L'appréciation des rapports individuels que l'action suppose dans ce cas est tout instinctive, c'est-à-dire dictée, imposée par la nature elle-même : elle n'est nullement le résultat d'une comparaison formelle, d'une logique lucide et consciente ou d'une délibération quelconque. Elle suit la forme accidentelle et passagère avec la même inflexibilité que les inclinations et les tendances naturelles suivent la forme qui donne l'être.
Tout cela, du reste, est parfaitement conforme aux données de l'observation la plus scientifique. Mais quand il s'agit de l'homme, le raisonnement et l'expérience aboutissent à des conclusions différentes. L'indétermination est chez lui bien plus grande sous tous rapports. Ce n'est pas seulement en vertu de sa forme naturelle qu'il agit: non, il y a en lui, si l'on peut ainsi parler, autre chose que lui-même, nous voulons dire une diversité et une succession incomparables de formes ou d'idées. Sa vision n'est pas bornée ni limitée à un aspect des choses : elle est essentiellement multilatérale. A ce point de vue, plusieurs voies lui sont
ouvertes dans le domaine de l'action. Il est vrai que sa détermination au bien en général est rigoureuse et incompressible; mais l'indétermination relativement à tel ou tel bien particulier sans relation nécessaire avec la fin dernière reste complète. En d'autres termes, nous ne pouvons rien vouloir que sous l'aspect du bien, et c'est là le sens de la détermination naturelle dont nous parlons ; mais aucun objet particulier ne possède en lui-même assez de bien pour dominer ou nécessiter notre volonté. C'est pourquoi, étant donnés d'une part la multiplicité et le caractère contingent des principes prochains de son action, et de l'autre l'attraction ou la contrainte insuffisantes exercées par les biens particuliers, l'homme est laissé, comme dit l'Ecriture, dans la main de son conseil. Ce qui le caractérise précisément parmi toutes les créatures de ce monde, c'est cette faculté dont il jouit d'exercer son activité dans des sens divers et opposés, et de peupler l'univers de ses créations spontanées. Voyons maintenant, à la lumière de ces données incontestables, ce qu'il faut penser de la répétition des faits humains. Tout le monde convient quelle ne peut pas être de même ordre que celle des faits naturels. La nature laissée à elle-même, placée dans les mêmes conditions, opère toujours de la même manière, s'exprime toujours par les mêmes phénomènes. Nous avons donné de cette constance la raison philosophique : c'est que toujours, disons-nous, la nature agit en vertu dune seule et même forme. Elle ne saurait donc varier essentiellement dans la manifestation de ses effets. Si une variation de cette importance se produit, c'est qu'il y a erreur ou insulïisance dans l'observation. Un déterminisme nécessaire, tel est le principe de la production des phénomènes
naturels : c'est ce que saint Thomas lui-même proclame avec sa précision et sa clarté habituelles : [Naturalia\ ad certum finein et determinatum non habent nisi certain et déterminât am viam (i). C'est pourquoi il y a répétition, uniformité dans la nature, et partant une base solide pour l'édification de la science. C'est ce qu'on ne retrouve pas dans les faits historiques : là, en effet, il y a succession et non uniformité et répétition. Cette affirmation est contredite par les grosses apparences; car, à considérer les choses sommairement, l'histoire se recommence, et les faits humains, pris à différentes époques, ont plus d'un trait de ressemblance. Mais la réalité est tout autre lorsqu'on la soumet à un examen raisonné et approfondi. Alors les similitudes du premier coup d'œil s'évanouissent pour faire place à des différences notables, souvent irréductibles. « Aux yeux de l'historien, dit Boutroux, tout change, et il n'y a pas deux époques exactement semblables. Les assimilations qu'on établit entre le passé et le présent ne sont jamais qu'approximatives. Et il semble qu'en effet les définitions précises, courtes, fermées et posées comme définitives par lesquelles le philosophe aime à couronner les généralisations historiques laissent inévitablement en dehors, d'elles une partie de la réalité : comme si ce qui vit était par essence incompatible avec l'exactitude, l'unité, l'immutabilité d'une formule. Est-il un homme dont le caractère soit réellement invariable? Est-il une nation dont l'histoire entière soit l'expression d'une seule et même idée? » (*j)
(1) S. Thom., De Verit., q. xxii, a. 6.
{2) E. Boutroux, De la contingence des lois de la nature, p. 122.
Aussi s'expose-t-on à des erreurs de décision el de conduite en voulant renouveler exactement certains faits du passé. Prenons un exemple d'actualité : au moment où nous écrivons ceci, on invoque, pour autoriser l'envoi de commissaires aux armées, les grands souvenirs de la Révolution. Or, cet argument n'a aucune valeur, car les circonstances ne sont pas du tout ce qu'elles étaient à l'époque de la Convention. Sans rappeler que ces commissaires étaient alors les agents du pouvoir exécutif, il est possible de relever un grand nombre d'autres différences notables et individuantes d'ordre politique ou militaire (i).
Mais pour résoudre convenablement la question qui nous occupe, il est nécessaire de remonter à la cause originelle de la différence qui existe entre les faits naturels et les actes humains. Ces derniers peuvent avoir le même objet matériel; mais cela ne suffît pas pour établir entre eux un trait commun qui puisse servir de fondement à une généralisation inductive. Cet objet, en effet, peut être atteint ou envisagé sous des aspects ou des formalités diverses. C'est pourquoi des actes qui s'exercent sur la même matière peuvent avoir une signification ou une portée bien différentes. En réalité, ils ne sont pas du même ordre. Mais l'objet n'est pas le seul élément caractéristique des actes humains'. Il en est d'autres dont il est impossible de ne pas tenir compte lorsqu'il s'agit de réunir les faits dans une même catégorie. Nous avons tout d'abord
(t) C'est par un oubli semblable des conditions du raisonnement inductif en histoire, que certains journalistes, sur la foi d'une vague analogie de situation, ont annoncé que nous allions revoir, avec la révolution russe, les jours glorieux de Jemmapes et de Fleurus ! On pourrait multiplier sans fin les exemples de ce genre.
la fin intentionnelle : son rôle est considérable et même prépondérant dans la constitution de l'acte humain. Elle en est le ressort intérieur et caché et, en quelque sorte, le premier moteur. Il est impossible de porter un jugement autorisé sur les événements historiques et même de les relater exactement, sans en tenir le plus grand compte. Or, celte fin intentionnelle représente ici une cause essentiellement contingente : Elle est librement posée; ensuite, dans les raisons explicatives qu'on en peut donner, elle se rattache à des éléments subjectifs et individuels. Enfin, les faits humains ne sont pas seulement caractérisés par leur objet, leur fin intentionnelle, mais encore secondairement, tout au moins par les circonstances de temps, de milieu intellectuel ou social. La contingence et la diversité de tels facteurs sont assez manifestes. En un mot, considérés dans leur manifestation concrète, les faits humains contiennent une part d'individualité irréductible. C'est pourquoi la répétition proprement dite des causes n'existe pas en histoire. Or, seule cette répétition entraîne celle des effets, et, sans cette dernière, il n'est pas de généralisation scientifique possible.
On dira peut-être que l'acte humain est fondé sur la nature, dont la stabilité n'est pas niable. C'est vrai. Mais les conséquences qu'on voudrait tirer de cette constatation, relativement à la question qui nous occupe, ne sont pas admissibles. Il est incontestable que l'action volontaire se rattache à la nature : bien plus, elle a son point d'appui dans une action naturelle. C'est en vertu de la détermination innée de notre volonté au bien en général que nous voulons et recherchons quelque bien particulier. Ici, comme partout, l'acte primordial d'orientation et de mise en marche
vient de la nature elle-même : principium motuum voluntariorum oportet esse Tdiquid naturaliter volitimi (i). Mais ce n'est pas des principes éloignés des actions humaines qu'il s'agit présentement, mais de leurs causes prochaines : ces causes, il faut les placer dans les idées ou formes accidentelles, dans les états affectifs du sujet, dans les circonstances individuelles et collectives de tout ordre, c'est-à-dire dans des causes particulières et contingentes en contact immédiat avec le temps et l'espace. Nous ne voulons pas nier que la nature et les lois générales n'aient leur part, ne jouent leur rôle dans nos volitions particulières; nous voulons dire seulement que ce qui détermine ces dernières comme telles doit être cherché dans des considérations concrètes. L'action de la cause antécédente ou générale se retrouve dans celle de la cause subséquente; mais cette dernière n'est pas dépouillée pour cela de toute vertu propre. Ce qu'il y a de particulier dans l'effet produit lui revient à elle : ce qui s'y trouve de commun correspond à la nature en tant qu'elle représente l'espèce : naturœ in specie accepta? respondet unum in specie; naturœ autem individnatœ respondet aliquid unum individuelle (2). C'est pourquoi une étude, même approfondie, de la nature humaine en général ne peut nous fournir la loi du développement historique ; car, considérée de la sorte, elle n'en est, pas le principe immédiat. Ce qu'elle peut faire, c'est de nous montrer la voie théoriquement tracée; mais elle est impuissante à nous donner la règle générale suivant laquelle procèdent les événements dans la réalité concrète.
(1) S. Thom., Sam. tlieol., MI, q. x, a. 1,
(2) Ibid., I-II, q. x, a. n.
Par ailleurs, les contingences individuelles, qui en sont les facteurs immédiats, sont essentiellement variables et diverses : elles ne se répètent pas comme causes et ne peuvent, par conséquent, fonder un ordre de faits semblables qui soit le fondement d'une généralisation ou d'une loi nous permettant de prédire le retour certain des mêmes phénomènes, comme il arrive pour les faits naturels. Ces derniers, sans doute, exigent pour se produire des conditions déterminées; mais ces conditions se représentent substantiellement les mêmes. Il s'ensuit que les faits naturels sont reliés par un trait commun. Il devient ainsi possible de les identifier, de les unir dans la pensée et dans une loi ou proposition générale. Les principes immédiats et les circonstances des actions humaines sont, au contraire, très variables : ces circonstances ne se reproduisent jamais toutes ni les mêmes. Et la varia* bilité n'est pas seulement un fait ici, mais encore un droit. Pour agir prudemment, pour rester dans la vérité pratique, n'est-il pas nécessaire de tenir compte des temps et des éléments nouveaux qui se présentent? Il entre trop de facteurs contingents dans les faits humains, pour être autorisés à en fixer les rapports par une loi générale. C'est dans ce sens que saint Thomas nous dit que, sur le terrain de la pratique, de l'action concrète et individuelle, il ne faut pas chercher une loi de constance : le rapport entre une telle action et le but à atteindre, le résultat à obtenir y est contingent, sans fixité véritable : cnm sit contingents non habet Jlxam verilatem (i). En un mot, et si nous pouvons ainsi parler, l'action volontaire j est plura-
(i) S. Thom., /// Sent., q. n, a. 3.
NOTIONS PARTICULIÈRES 5/fC)
liste, l'action naturelle, au contraire, monisle. Nous ne pouvons nous dispenser de citer encore le passage suivant de saint Thomas, tant il éclaire et complète notre pensée et notre argumentation dans le cas présent : forma per quant voluntas agit non est ana lantuni sed sunt plures, secunduin quod sunt plures rationesintellectay. Vnde quod voluntate agitur, non est taie quale est agens sed quale viill et illud inlellujit esse agens. Eorwn igitur voluntas principiiim est quay possunt sic vel aliter esse. Eorwn auteur quœ non possunt ni si sic esse principaux natura est (i). Telle est la raison explicative de la différence qui existe, au point de vue de la possibilité et de la légitimité de la généralisation, entre les faits naturels et les faits humains. C'est méconnaître el dénaturer et les uns et les autres en les mettant sur le même pied, comme le fait le scientisme, qui regarde les méthodes des sciences naturelles comme les seules valables pour les sciences morales.
Ce qui résulte de toutes ces considérations peut être formulé ainsi avec saint Thomas : circa actus singulares hominum universales proposiliones non possunt assunii vere (2) : on ne saurait faire rentrer la production des actes humains, concrets et individuels, dans une loi générale. Mais si, par suite du défaut de similitude véritable et d'uniformité, ces actes ne peuvent nous conduire à l'universel par induction, ils ne le peuvent pas davantage par déduction. Tout d'abord un raisonnement déduetif, dans la matière dont il s'agit, ne peut s'appuyer sur une généralisation inductive : nous venons de voir que
(1) S. Thom., Sum. iheoL, q. xli, a. 2.
(2) S. Thom., Poster, anatyt., 1. 1, lect. t.
celle-ci n'est pas scientifiquement possible. Tout ce qu'on peut accorder dans ce genre, c'est une déduction fondée sur un fait produit à titre d'exemple selon l'usage des orateurs et des moralistes. Mais ceci n'intéresse pas la science. Aura-t-on recours alors à quelque vérité générale d'origine rationnelle pour établir les lois de l'histoire? Ce serait commettre une bien grave erreur de méthode. Les vérités idéales les plus universelles, les plus incontestables, n'autorisent par elles-mêmes aucune affirmation sur le terrain de l'histoire : employées toutes seules, elles font abstraction de l'existence, ce que l'histoire ne peut faire sans se détruire elle-même. On aura donc beau les enchaîner par les liens d'une logique rigoureuse, elles ne nous feront jamais sortir du monde des possibilités. Mais, dira-t-on, rien n'empêche de faire l'application de ces vérités à des faits particuliers : ces derniers rentreront par là même dans une proposition universelle et se trouveront de la sorte systématisés et logiquement organisés. En d'autres termes, l'histoire aura ses lois : les faits seront unifiés, reliés par des explications générales. Il est vrai que ces lois, ces principes explicatifs ne seront pas tirés des faits historiques eux-mêmes, mais le résultat désiré n'en sera pas moins acquis. Mais il y a plus d'une erreur cachée dans cette manière de voir. L'application des vérités idéales, nécessaires et universelles aux contingences individuelles ne saurait être immédiate : le nécessaire n'est pas, ne peut pas être un élément intrinsèque ni explicatif du contingent comme tel. Il n'atteint ce dernier que dans ce qu'il a de commun, dans ce qui répond à son essence générique ou spécifique : il le laisse complètement inexpliqué dans ce qu'il a d'individuel, c'est-à-dire dans la seule chose qui était en question.
C'est pour cette raison que la philosophie se distingue nettement des sciences particulières. Elle prend l'être ou l'objet plus haut que celles-ci : ses explications ont donc une portée plus générale, mais elles ne sont pas exclusives pour cela. Elles appellent, au contraire, d'autres méthodes, d'autres explications en rapport non plus avec ce qu'il y a de commun, mais avec ce qu'il y a de particulier et de caractéristique dans l'objet.
Non, une vérité idéale ne peut être donnée comme la raison propre et immédiate d'un fait humain, contingent et individuel. Une vérité de ce genre exprime un rapport fixe et même nécessaire. Or, le rapport fondé sur le contingent proprement dit n'a aucune constance ni fixité intrinsèque; il est variable par définition. Nous devons donc chercher au contingent comme tel une raison et une expression de même ordre que lui : necessaria, dit saint Thomas, non sunt propria principia contingentiiiiii, neque ex necessariis potest conciliai contingent (i). Ce n'est donc pas dans les vérités d'ordre idéal et rationnel que nous trouverons des principes qui nous permettent de faire la synthèse scientifique de l'histoire. La déduction pure doit donc être écartée comme moyen d'élaboration des lois de l'histoire. Du moment quelle ne peut s'appuyer sur une généralisation induclive scientifique, elle est hors de question. Le raisonnement déductif, dans ce cas, a nécessairement recours à des principes rationnels: or, nous venons de montrer les inconvénients de cette méthode. Le premier d'entre eux est d'assujettir les faits contin-
(i) S. Thom., Poster, analyl., 1. 1, lect. XLIV.
gents à des règles inflexibles posées a priori. 11 résulte de toutes ces considérations que des généralisations vraiment scientifiques ne peuvent être obtenues en histoire, ni par induction ni par déduction. Nous disons : vraiment scientifiques. Nous n'ignorons pas que les travaux des historiens sont très souvent mêlés de généralisations spéculatives, empiriques ou dérivées. Mais ce sont là des données étrangères à l'histoire proprement dite, des données d'importation. On ne se prive guère, en elfet, de l'enrichir par ce moyen. Mais est-ce bien là une richesse? N'est-ce pas plutôt une corruption de l'histoire? N'est-ce point par des procédés de ce genre qu'on en a fait bien souvent une vaste conspiration contre la vérité?
Le principe de systématisation que l'histoire ne possède pas en propre, l'universel qu'elle ne saurait produire, lui sont en fait largement octroyés par les historiens eux-mêmes. Pour beaucoup d'entre eux, un fait historique est une matière qui attend une forme, une idée préparée à priori dans leur esprit ou plus ou moins connue et démontrée ailleurs. Nous avons sur ce point, de fait, le témoignage autorisé de Fustel de Goulanges. « Nos historiens depuis, cinquante ans, dit-il, ont été des hommes de parti. Si sincères qu'ils fussent, si impartiaux qu'ils crussent être, ils obéissaient à l'une ou à l'autre des opinions politiques qui nous divisent. Ardents chercheurs, penseurs puissants, écrivains habiles, ils mettaient leur ardeur et leur talent au service d'une cause. Notre histoire ressemblait à nos assemblées législatives : on y distinguait une droite, une gauche, des centres. C'était un champ clos où les opinions luttaient. Ecrire l'histoire de France était une façon-de travailler pour
un parti et de combattre un adversaire. L'histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu'elle nous a appris, c'est surtout à nous haïr les uns les autres. Quoi qu'elle fit, elle attaquait toujours la France par quelque côté. L'un était républicain et se croyait tenu à calomnier l'ancienne monarchie, l'autre était royaliste et calomniait le régime nouveau. Aucun des deux ne s'apercevait qu'il ne réussissait qu'à frapper sur la France. L'histoire ainsi pratiquée n'enseignait aux Français que l'indifférence, aux étrangers que le mépris, De là nous est venu un patriotisme particulier et étrange. Etre patriote, pour beaucoup d'entre nous, c'est être ennemi de l'ancienne France. Notre patriotisme ne consiste le plus souvent qu'à honnir nos rois, à détester notre aristocratie, à médire de toutes nos institutions. Cette sorte de patriotisme n'est, au fond, que la haine de tout ce qui est français. Il ne nous inspire que méfiance et indiscipline ; au lieu de nous unir contre l'étranger, il nous pousse tout droit à la guerre civile. Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol, c'est l'amour du passé, c'est le respect pour les générations qui nous ont précédés. Nos historiens ne nous apprennent qu'à les maudire et ils ne nous recommandent que de ne pas leur ressembler, Ils brisent la tradition française et s'imaginent qu'il restera un patriotisme français. » (i)
On nous pardonnera la longueur de cette citation. Tout d'abord, elle met en pleine lumière un mal dont l'actualité et la virulence n'ont pas diminué. Ensuite, les constatations qu'elle renferme ne sont pas éfran-
(i) Fustel de Coulanges, Questions actuelles.
gères à notre thèse. Elles viennent l'appuyer, au contraire. Cette présence si habituelle dans l'histoire de tant d'idées empruntées et hétéroclites prouve bien qu'elle ne peut se suffire à elle-même, qu'elle ne peut se constituer en science par ses propres moyens. Si l'un voit dans l'histoire une matière à prédication démocratique, l'autre un instrument de pangermanisme, un autre un prétexte pour étaler sa philosophie ou ses opinions politiques et matérialistes, c'est que l'histoire par elle-même reçoit plus qu'elle ne donne, suggère moins d'idées qu'elle n'en suppose. Juger est difficile, mais le jugement historique est bien de tous le plus sujet à caution. L'a priori, ou plutôt la masse de connaissances qu'il présuppose acquises d'autre part, est considérable; plus considérable relativement que dans n'importe quelle autre science. On ne s'en étonne guère lorsqu'on réfléchit qu'il s'agit, après tout, d'une étude des actes humains, qui sont comme le centre de la psychologie, de la philosophie, de la morale et de la question de notre origine et de notre destinée. L'histoire soulève donc beaucoup plus de problèmes qu'elle n'en peut résoudre. En réalité, elle vit de principes et de doctrines antérieurs et supérieurs à elle : doctrines obtenues par d'autres méthodes que la sienne; doctrines qu'elle implique bien souvent, surtout dans ses jugements et ses tentatives de synthèse, mais qu'élire est impuissante à établir. On a dit de l'histoire qu'elle était l'expérience de l'humanité. Mais, à considérer les choses de près, on voit que cette expérience ne réalise pas les conditions reqiîises par la science la moins rigoureuse, la moins exigeante. Nous en avons dit la raison : le rapport des faits humains avec leurs causes immédiates manque de fixité : les circonstances qui ont donné naissance à
ces faits une première fois ne se reproduisent pas les mêmes : et la variation n'est pas ici secondaire et accidentelle. Non, elle découle de la nature môme des facteurs qui entrent dans la constitution d'un fait humain, concret et individuel. Au reste, dès lors que le rôle propre de l'histoire est d'envisager les faits humains dans leur manifestation et leur succession réelle, l'idée du nécessaire et de l'universel se trouve exclue par là même de son objet propre. Car les faits envisagés de la sorte le sont nécessairement en tant qu'individuels : ils n'existent pas autrement. L'historien sort donc de son vrai domaine et se met en contradiction avec le principe particulier et la raison d'être de l'histoire en s'occupant du général. Beaucoup d'erreurs, de confusions et d'abus se produisent dans les sciences lorsqu'elles ne sont pas maintenues dans les limites précises de leur objet. C'est ce qui est arrivé pour l'histoire plus que pour n'importe quelle autre branche des connaissances humaines. Gomme elle touche à tout sous le rapport de Y existence y c'est-à-dire de l'être des choses, en tant qu'il appartient au temps et à l'espace, elle n'a pas résisté à la tentation de toucher à tout sous une foule d'autres rapports, le plus souvent sans raison ni compétence.
Utilité de l'histoire.
Nous l'avons dit en commençant: la question de l'histoire-science est bien différente de celle de l'utilité de l'histoire. Il nous reste à parler de cette dernière. Quelques considérations sommaires et essentielles nous suffiront, car le sujet a été abondamment et complaisamment traité par les historiens
eux-mêmes. Ils ont surtout reconnu à l'histoire l'avantage de former et de mûrir le jugement. Cicéron l'avait appelée « le témoin des temps passés, l'école de la vie : testls temporwn, magistra vitœ » (i); de nombreux historiens et philosophes ont parlé dans le même sens. « Pourquoi lit-on l'histoire, écrit Dom Thuiller, si ce n'est pour connaître l'homme et pour régler sur cette connaissance la manière dont on doit se conduire avec lui dans les différentes circonstances de la vie? » (2) Et dans un autre passage : « L'histoire, par les sages réflexions qu'elle nous fournit ou nous donne lieu de faire, nous procure en peu de temps une prudence anticipée fort supérieure aux leçons des plus habiles maîtres. » (3)
De nos jours, ce n'est pas seulement des leçons de prudence qu'on a demandées à l'histoire : on lui a attribué un rôle prépondérant dans la science humaine. On a voulu en faire la forme de notre connaissance en faisant de toutes les sciences une histoire. N'a-t-on pas vu en elle la base, le centre et le but de toutes les autres branches de nos connaissances? la méthode par excellence à la lumière de laquelle il est permis de chercher la vérité sur toutes les questions que se pose l'esprit humain? Et ces idées sont mises en pratique par un très grand nombre de savants : « Les créations originales de l'esprit, a-t-on pu dire, sont devenues de moins en moins nombreuses, la contemplation purement esthétique des œuvres intellectuelles a été de plus en plus négligée pour faire place à des recherches historiques: histoire des langues,
(1) De Oratore, II, 9.
(2) D. Thuiller, Préface aux œuvres de Mabillon, p. 19.
(3) Traité des Etudes, l. IV, avant-propos.
histoire de la littérature, histoire des institutions, histoire des philosophies, histoire des religions, toutes les études qui ont l'homme et les phénomènes de l'esprit humain pour objet ont pris un caractère historique. Notre siècle est le siècle de l'histoire. » (i) On sait que l'idée de la philosophie et même de toute doctrine par l'histoire était chère à Renan. Pour lui, l'universalité de la méthode historique ne faisait aucun doute. « Le trait caractéristique du xixe siècle, écrivait-il, est d'avoir substitué la méthode historique à la méthode dogmatique dans toutes les études relatives à l'esprit humain La critique littéraire n'est
plus que l'exposé des formes diverses de la beauté, c'est-à-dire des manières dont les différentes familles ou les différents âges de l'humanité ont résolu le problème esthétique. La philosophie n'est que le tableau des solutions proposées pour résoudre le problème philosophique. La théologie ne doit plus être que l'histoire des efforts spontanés tentés pour résoudre le problème du divin. La psychologie n'envisage que l'individu et elle l'envisage d'une manière abstraite, absolue, comme un sujet permanent et toujours identique à lui-même : aux yeux de la critique, la conscience se fait dans l'humanité comme dans l'individu : elle a son histoire. » (2) Ce qu'il veut, comme tous ceux qui l'on! suivi dans cette voie, c'est d'écarter toute science abstraite. Mais, nous lavons montré plusieurs fois dans le cours de cette ouvrage, nous ne pouvons toucher aux faits, les comprendre, les interpréter, en faire la matière d'un raisonnement
(1) Gabriki. Monod, « Du progrès des études historiques en France depuis le xvic siècle ». Revue historique, t. [•' (1876), p. 2.1-27.
(2) Renan, Averrhoès. Préface.
même purement expérimental sans poser ou supposer un grand nombre de connaissances abstraites. On a beau ne pas vouloir les considérer à part, elles n'en sont pas moins présentes et agissantes dans la moindre de nos recherches et de nos conclusions historiques. L'exclusion dont elles sont l'objet est inefficace et contradictoire : elle n'a pour effet pratiquement que d'amener ceux qui la font à se servir d'idées qu'ils n'ont jamais étudiées ni discutées. C'est là une attitude condamnable en toute matière, mais principalement en histoire, qui exige une plus grande somme d'idées antérieures aux faits que toute autre science particulière. En ne voulant pas reconnaître l'existence et l'action de ces idées, en refusant d'en faire l'objet d'une étude approfondie, on les applique sans les connaître, on ne fait que remplacer bien souvent la spéculation par la fantaisie individuelle. Si les anciens ont été trop modestes en ne demandant à l'histoire que des enseignements relatifs à la conduite de la vie, les modernes ont dépassé toute mesure en faisant d'elle la forme, le centre et le but de toutes les sciences. Cette conception de l'histoire n'a pas peu contribué à créer l'état d'anarchie intellectuelle et d'impuissance doctrinale qui caractérise notre époque. Faire de toutes les sciences une histoire, c'est les anéantir toutes : c'est se dépouiller de toute valeur stable, de tout principe directeur dans son voyage à travers les réalités concrètes, mouvantes et agissantes. Cette absence de doctrine, c'est-à-dire de tout moyen reconnu d'appréciation des faits particuliers, a pour premier résultat de faire perdre pratiquement à l'histoire jusqu'à son utilité la plus vulgaire. Et c'est précisément ce qui est arrivé à notre époque. Comment interpréter et même comprendre les faits
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humains sans idées maîtresses, sans principes? L'histoire écrite dans ces conditions ne peut être que l'expression, nous ne dirons pas même des opinions, mais des passions et des préjugés de l'historien. C'est ainsi que l'histoire est devenue de nos jours un instrument de combat qu'on emploie d'autant plus volontiers que, dans cette immense forêt de choses qu'elle nous présente, il est toujours possible d'en ériger une en signe d'un parti ou d'une idée même la plus absurde par ailleurs. En procédant ainsi, on se donne les apparences de suivre une méthode positive et scientifique, mais il n'en est rien. En réalité, on viole toutes les règles d'une méthode de ce genre. « On a peine à croire, dit Léon XIII dans une lettre sur les études historiques, quel mal meurtrier c'est de rendre l'histoire esclave de l'esprit de parti et des passions mobiles des hommes. Elle n'est plus la maîtresse de la vie ni le flambeau de la vérité, telle qu'à bon droit les anciens l'ont définie. Mais elle flatte les vices et favorise la corruption, surtout dans la jeunesse dont elle remplit l'esprit d'opinions insensées et qu'elle détourne des mœurs honnêtes et modestes. Car l'histoire saisit par de très vifs attraits l'âme prompte et ardente des jeunes gens. Ce tableau de l'antiquité, cette succession de personnages évoqués par le récit et comme rendus à la vie, sont avidement dévorés par l'adolescent et restent pour la vie profondément gravés dans son esprit. Aussi le poison une fois avalé dans le jeune âge ne trouve-t-il pas facilement de remède, car il y a peu d'espoir qu'avec l'âge le jugement se redresse en dépouillant les erreurs passées. Peu nombreux, en effet, sont ceux qui se prêtent à étudier l'histoire mûrement et à fond, et, par ailleurs, dans un âge
plus avancé, le commerce de la vie offre peut-être plus d'occasions de confirmer que de corriger des erreurs. » (i)
Tous ces inconvénients et bien d'autres sont la conséquence d'une histoire sans principes nets, sans doctrine acquise d'autre part; d'une histoire qui s'imagine pouvoir vivre d'elle-même lorsqu'en réalité elle vit d'un grand nombre d'autres sciences. Mais laissons de côté les abus; parlons des avantages de la connaissance de l'histoire maintenue dans ses limites propres et appuyée sur une saine doctrine plus ou moins abstraite. Ces avantages sont réels. Nous allons les résumer brièvement. Tout d'abord, il en est d'ordre purement intellectuel. De ce que l'histoire n'est pas une science à proprement parler, il ne s'ensuit nullement qu'elle ne soit d'aucune valeur, d'aucun secours pour l'esprit, pour la recherche de la vérité. Notre thèse contre l'histoire-science ne conduit pas à cette conclusion : elle n'a pas et ne peut avoir cette portée. Elle est parfaitement compatible avec l'affirmation d'une utilité intellectuelle de l'histoire. Cette dernière, nous l'avons vu, ne peut établir de lois ou propositions générales concernant les conditions d'existence des actes humains ni par induction ni par déduction; elle ne le peut par ses propres moyens, vi propria. Tout ce qu'il lui est permis de faire au sujet de la manifestation ou du déroulement de tels actes, ce sont des conjectures, des calculs de probabilités, des hypothèses. On peut prévoir à quelque degré les actes d'un individu singulier ou collectif, étant donnés la nature humaine en général et le caractère particu-
(i) Bref de Léon XIII sur les FAudes historiques, 18 août i883.
lier de la personne ou du groupe; mais une telle prévision n'a rien de certain ni de scientifique. Elle est d'un ordre essentiellement différent de celle qu'autorisent les lois naturelles. Aucun procédé dans une telle matière ne nous permettra jamais d'éviter toutes chances d'erreurs; l'incertitude est ici inhérente à l'objet même de notre étude : Objet contingent et individuel qui ne se prête à aucune fixité de rapport. Il n'est donc pas possible de tirer des faits historiques des principes scientifiquement certains et universels qui nous permettent de prédire le retour de ces mêmes faits. Mais ce qui est possible et profitable, c'est de demander à l'histoire confirmation d'une doctrine connue d'autre part, nous voulons dire dans une autre science, par l'application d'une autre méthode. Ainsi il y a une morale, une politique rationnelles : en partant de l'idée de la nature humaine et de la notion abstraite de l'Etat, on peut établir les données principales de ces deux sciences. Cette méthode est même indispensable pour s'élever à la notion de droit et de devoir dans les sociétés. Ceux qui suivent exclusivement le procédé contraire ont ruiné cette notion. La pure expérience nous dit ce qui est, non ce qui doit être. Pour arriver à un principe non seulement de fait mais encore de droit, un certain degré d'abstraction est nécessaire; en d'autres termes, ce principe ne peut être qu'une vérité idéale ou de raison. Supposons donc que nous sommes en présence d'un certain nombre de lois de morale, de politique ou de psychologie abstraites. Rien ne nous empêche d'en chercher une vérification dans les faits historiques : tout nous y invite, au contraire. Prenons l'exemple d'un état social où tous les pouvoir* sont périodiquement soumis à l'élection. La raison la
moins exercée se suffit à elle-même pour trouver de graves inconvénients à une organisation politique de ce genre. Cependant, il ne nous suffira pas de lui attribuer des conséquences désastreuses sur le seul témoignage d'un raisonnement abstrait. Nous irons plus loin dans notre démonstration : nous demanderons à l'histoire de la confirmer. On pourra voir ainsi un penseur puissant, un logicien irréfutable constater, dans les faits présents et passés, les ravages d'une idée fausse, et en rendre, par là même, la fausseté doublement évidente. On raisonnera de même pour cette autre proposition : le plus grand péril des démocraties, c'est V affaiblissement et la ruine de l'individualité humaine; ou cette autre, attribuée à S. Mill : la civilisation moderne tend à la médiocrité collective. On pourra encore étudier de la même manière l'action décisive et bienfaisante de la foi et de la morale chrétiennes sur les individus et les sociétés, pour conclure finalement avec Taine que seul le christianisme donne des ailes à l'àme humaine, que, partout et toujours, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent.
C'est surtout pour les institutions et les lois positives des hommes qu'on aura recours au procédé mixte dont nous parlons. Ces lois sont l'œuvre de la raison délibérante : à ce titre, elles peuvent et doivent même posséder une valeur intrinsèque. Cependant, il reste tout indiqué de comparer les tendances ou les déterminations qu'elles expriment avec les résultats obtenus. Le contrôle ou la vérification d'un certain nombre d'idées par l'histoire est donc possible. Mais ici quelque lecteur, sans doute, cherchera à nous mettre en contradiction avec nous-même en disant : vous soutenez qu'une vraie généralisation concernant
la succession des actes humains individuels n'est pas réalisable; mais vous devez en dire autant d'une vérification déductive. N'y a-t-il pas corrélation entre les deux procédés? Nous répondrons, tout d'abord, que le point de départ de la déduction n'est pas nécessairement une conclusion inductive. Il y a non seulement des vérités expérimentales, mais encore des vérités idéales ou rationnelles. Nous avons maintes lois montré la différence qui existe entre les deux. La difficulté qu'on nous fait tombe donc en partie, par le fait de cette remarque. Mais la question exige et comporte une réponse plus radicale et plus universelle. Autre chose est de faire sortir une idée générale des faits, autre chose de demander à quelques faits confirmation d'une vérité connue d'autre part. La première opération s'accomplit par une application rigoureuse des lois de l'induction. Ce n'est pas de quelques cas particuliers, mais de leur ensemble, que nous passons au général. Le vrai fondement de ce dernier se trouve dans l'expérience scientifique du semblable. Or, une telle expérience n'est pas possible, nous l'avons vu, en matière d'actes humains individuels. Non seulement la pluralité des causes, des conditions, des circonstances, mais encore leur variabilité, leurs transformations incessantes s'y opposent. Aussi, pour trouver une trame solide et résistante dans ce domaine, quelques moralistes et sociologues de nos jours ont-ils été amenés à considérer les faits humains moins comme des produits de la volonté que comme des résultantes nécessaires de causes déterminées qui les impliquent physiquement. Mais, en procédant ainsi, les données ouïes matériaux de la connaissance ne sont pas pris tels qu'ils se présentent, mais plutôt tournés et dénaturés. Cepen-
dant, s'il n'est pas possible d'établir une proposition générale et certaine concernant les faits humains individuels, rien n'empêche d'établir, dans ce môme genre, une généralisation probable. Etant donnés la nature humaine, le caractère individuel ou ethnique, l'analogie de certaines circonstances, on pourra généraliser et prévoir dans une certaine mesure : en réalité, rien n'est plus fréquent dans les discours et les écrits des hommes. Mais les jugements de cette sorte n'ont rien de commun avec la vraie science : ils constituent plutôt un degré de connaissance inférieur à celle-ci, que les anciens philosophes ne désignaient pas sous le nom de science mais d'opinion : ils disaient : scientia et opinio, z,tzvrtf{]xl\ xat oo;a. Cette distinction, qui revient souvent dans leurs traités de philosophie, leur permettait d'éviter nombre d'erreurs et de confusions. C'est donc dans cette catégorie de Y opinion que nous devons ranger les généralisations auxquelles peut se prêter la matière historique, en ayant soin de leur appliquer cette remarque de saint Thomas : opinio videtur sonar e aliqiiid débile et incertum et videtur esse aliqua talis natura quœ habeat in se imbeclUitatem et incertitudinem (i). Les forces les plus générales comme la tradition, les habitudes de pensées, l'atmosphère sociale d'une époque ne peuvent assurer la répétition des faits historiques ni en expliquer la succession. En d'autres termes, elles ne peuvent pas être considérées comme la loi de cette succession. Elles ne sont pas les seuls motifs qui déterminent l'activité humaine : il faut encore
(i) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lect. XL1V.
tenir compte du hasard, des réactions possibles, de l'énergie spontanée et du pouvoir créateur de l'individu humain.
Tels sont donc les caractères de la généralisation en histoire et telle en est la valeur. Mais lorsqu'il s'agit de demander aux faits historiques confirmation d'une vérité acquise d'autre part, au moins dans une certaine mesure, la question est tout autre. Dans ce cas, ce n'est plus une première et unique preuve que nous cherchons : c'est une preuve secondaire et contirmatoire. Pour jouer son rôle, il n'est pas requis quelle soit pleinement démonstrative par elle-même : une force toute relative lui suffit pour cela. Par ailleurs, si elle complète la démonstration principale, on peut dire qu'elle est aussi complétée par elle. Par conséquent, les faits qui autorisent la généralisation empirique et probable dont nous venons de parler suffiront largement à la vérification complémentaire en question: on pourra même se contenter de faits isolés, c'est-à-dire ne se présentant pas dans une succession ou une trame logique; ils auront toute la valeur requise du moment que l'idée antérieure se réalise en eux. La parité qu'on veut établir entre la généralisation inductive proprement dite et la confirmation déductive d'une vérité connue n'existe donc pas. Dans le premier cas, il s'agit de s'élever à une nouvelle connaissance : dans l'autre, de passer du connu au mieux connu. Les conditions dans lesquelles on aborde les faits dans les deux cas ne sont pas les mêmes.
Mais en comparant une idée, ou plutôt les tendances qu'elle exprime, avec les données de l'histoire, on obtient encore un autre avantage : par cette comparaison nous pouvons mesurer la puissance d'action,
la valeur utilitaire de cette idée. Nous réalisons ains un progrès très appréciable dans la connaissance. Cependant, ce critère n'a rien d'absolu. Car il est toujours possible à l'homme de s'écarter de la voie tracée par la raison, de se soustraire dans la pratique à l'influence d'une idée juste : comme, par contre, il peut ne pas suivre pleinement et jusqu'au bout les tendances et les déterminations les plus prononcées de l'erreur. Ainsi en est-il, par exemple, d'une mauvaise constitution politique ou d'un système de philosophie comme le matérialisme qu'on ne saurait, à aucun degré, considérer comme un motif réprimant des passions humaines. Il arrive donc que les institutions les meilleures, de même que les plus mauvaises, ne produisent pas tous les effets respectifs qu'on serait en droit d'attendre d'elles logiquement. Cependant, il est impossible que ces effets ne se manifestent pas au moins en partie, surtout lorsqu'il s'agit d'idées ou de pratiques qui flattent et mettent en liberté les instincts pervers de l'homme.
L'histoire, malgré qu'elle ne soit pas une science, n'est donc pas sans utilité intellectuelle. Elle est un précieux auxiliaire de la doctrine, mais rien de plus. Nous ferons cependant remarquer que l'histoire ecclésiastique est bien plus étroitement liée à la doctrine et à la croyance que toute autre. Là nous avons des faits dogmatiques par eux-mêmes : nous en avons d'autres également qui sont les témoins, l'expression d'une croyance et qui, à ce titre, ont une portée doctrinale considérable. D'où il suit que l'étude de l'histoire est nécessaire au théologien. « On ne peut, dit Mabillon, sans connaître l'histoire de l'Eglise, avoir des Pères et de la théologie une intelligence parfaite. Melchior Cano ne craint pas de déclarer
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indignes du nom qu'ils portent les théologiens qui ignorent l'histoire. x> (i) D'autre part, les méprises, les confusions, les erreurs même les plus regrettables attendent l'historien qui n'a qu'une connaissance superficielle de la théologie. On sait que, dans ces dernières années, des historiens plus ou moins modernistes en ont fait la triste expérience. Aussi l'Eglise les a-t-elle rappelés à l'étude de la science théologique. « Evidemment, dit l'Encyclique Pascendi, il faut donner plus d'importance que par le passé à la théologie positive, mais sans le moindre détriment pour la théologie scolastique : et ceux-là sont à réprimander comme faisant les affaires des modernistes qui exaltent de telle façon la théologie positive qu'ils ont tout l'air de dénigrer en même temps la scolastique. » Quant aux historiens incrédules, il est constant que l'ignorance de la doctrine catholique leur a fait commettre les plus graves erreurs. L'abbé Gorini en a relevé autrefois un certain nombre : il en est d'invraisemblables. On sait que le mal n'a pas diminué depuis, tout au contraire, il n'a fait que grandir avec l'ignorance religieuse.
Nous avons vu plus haut que les anciens comptaient parmi les avantages les plus appréciables de la connaissance de l'histoire la formation du jugement et une certaine maturité intellectuelle. Nous compléterons ce point de vue en disant que l'histoire développe en nous le sentiment de la complexité des choses et des questions : sentiment qui est d'un grand secours dans la recherche de la vérité. De plus, il
(i) Mabillon, Traité des études ecclésiastiques, c. vu.
est aussi rare que difficile à acquérir. Il n'est à aucun degré un don naturel. L'enfant, le sauvage, l'homme sans culture sont toujours simplistes dans leurs idées et dans leurs solutions. Ils n'aperçoivent qu'une infime partie de la réalité, n'ont aucun soupçon de l'infinie variété des êtres, ni de la multiplicité de leurs aspects, ni des nombreuses transformations qu'ils peuvent subir. Ne saisissant pas les traits personnels et caractéristiques des choses, tout leur apparaît sous un jour uniforme, et les raisons qu'ils donnent des phénomènes sont nécessairement vagues et sommaires. Il ne faudrait pas croire cependant que toute culture intellectuelle, même supérieure, développe, par le fait même, le sentiment de la complexité. Les études purement spéculatives ne le nourrissent guère. Leur tendance la plus manifeste n'est-elle pas de tout simplifier, de tout ramener à l'unité? En se livrant exclusivement à ce travail, on finit par contracter une sorte d'impuissance d'examiner en détail, de prendre conscience des mille nuances de la pensée et du sentiment. Une telle lacune dans la formation intellectuelle ne va pas sans de sérieux inconvénients. Mais elle trouve son correctif dans l'étude de l'histoire. Quelle meilleure école pour cela que cette dernière qui nous retrace les actes humains tels qu'ils ont été réellement, c'est-à-dire avec toutes les circonstances qui les ont accompagnés et modifiés ? qui nous fait suivre l'homme dans la variété de ses travaux et de ses idées à travers le monde et les siècles, sous la diversité des costumes et des mœurs, des habitudes ou des climats, ,de la couleur ou de l'usage ? Un vif sentiment de la réalité et de la complexité résulte nécessairement d'une telle étude. Nous n'attachons
pas cependant, on le comprendra, une valeur absolue à un sentiment de cette nature : s'il se développe sans le secours d'une doctrine abstraite, c'est-à-dire sans un ensemble de principes directeurs, il peut, comme l'histoire, conduire au scepticisme ou à l'anarchie intellectuelle.
Il ne serait pas utile, croyons-nous, de pousser plus loin l'examen de la question que nous avons entrepris d'étudier dans ce chapitre. Le tort précisément de beaucoup de théoriciens de l'histoire a été de ne pas remonter aux premiers principes, dans cette recherche, et de s'y tenir exclusivement. En s'arrètant à des questions secondaires ou de détails, ils sont allés contre le but même qu'ils se proposaient d'atteindre. Nous mettrons donc fin à notre présente étude en la résumant ainsi : l'expérience de l'humanité, qu'on a voulu voir dans l'histoire, ne réunit pas les conditions nécessaires à une généralisation scientifique : en d'autres termes, on ne saurait formuler en lois générales les conditions d'existence des actes humains, des faits historiques. Ils sont la résultante de facteurs si nombreux et si variables, de tant de circonstances positives ou négatives, sans parler de leur caractère libre, qu'ils ne peuvent être condensés dans une proposition universelle. Ils ne constituent pas, à proprement parler, une expérience du semblable, et la difficulté de les connaître dans leurs causes, souvent cachées, de leâ connaître dans leur individualité pleine et entière, c'est-à-dire dans toute leur complexité, est souvent insurmontable. C'est le cas d'appliquer à une telle matière d'étude et de recherche le principe suivant de saint Thomas : plus une science se rapproche des réalités concrètes et individuelles, moins ses conclusions sont certaines :
5jO PHILOSOPHIE DU KAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
Quando aliqua scientia magis appropinquat ad singularia... minus potesl liabere de certitudine : et cela à cause de la multitude des éléments qu'elle doit prendre en considération : pr opter multitudinem eorum quœ consideranda sunt in talibus scientiis... et propter eorum vafiabilitaiem. Si, en effet, un seul de ces éléments est omis, négligé ou inconnu, une grave erreur peut en résulter : quodlibet si omittatur, fréquenter erratur (i). C'est pourquoi, lorsqu'il s'agit d'établir une doctrine, une loi générale, les arguments purement historiques sont insuffisants par eux-mêmes : ils n'ont guère qu'une valeur dialectique et oratoire. On peut leur appliquer la remarque suivante -de saint Thomas : in rhetoricis persuasio
fit per entymena aut per e'xemplum, non autem per sjyllogismum vel inductionem complétant, propter incertitudinem materiœ (2). Nous n'avons pas voulu dire autre chose.
(i) S. Thom., In Boetiam de Trinitate, q. vj, a. 9. (2) S. Tiiom., Poster, analyl., I. I, lect. I.