CHAPITRE Ie
Science et philosophie
La question des rapports de la science et de la philosophie a été souvent traitée et résolue en sens divers. Nous l'envisageons ici du point de vue des enseignements philosophiques de saint Thomas. Etant donné le dessein qui est le nôtre dans cet ouvrage, c'est un sujet qui s'impose à nous. Sans parler du vif intérêt qu'il présente par lui-même, il nous permettra de produire et d'élucider quelques données fondamentales et quelques principes qui répandront leur lumière sur les autres parties de notre travail.
Avant tout, il convient de rechercher les raisons pour lesquelles il s'est opéré, de nos jours surtout, une scission funeste entre la science et la philosophie, c'est-à-dire entre deux ordres de connaissance qui, loin de s'exclure, se complètent naturellement. Pour nous, ces raisons peuvent se ramener aux trois suivantes : i° la conception utilitaire de la science; 2° la méconnaissance du fait et de la nature de V abstraction; 3° la généralisation des méthodes propres aux sciences naturelles. C'est ce que nous allons exposer, en montrant par la même occasion les différences d'objet cl de méthode de la science et de la philosophie, ainsi que les liens qui les rattachent lune à l'autre.
Conception utilitaire de la science,
Il est bien loin de notre pensée de vouloir bannir toute préoccupation utilitaire de la science. C'est un outil de merveilleux service que la science, dit Montaigne. Qui pourrait en douter après tous les perfectionnements de la vie matérielle qu'elle nous a valus? après tous les progrès qui ont modifié les conditions de notre existence? La question pour nous est tout autre. Nous disons que le point de vue utilitaire est devenu trop exclusif et qu'il a, comme tel, contribué à l'abaissement de la philosophie rationnelle. Il n'est pas nécessaire, pour s'en convaincre, de s'être livré à de longues études sur, le mouvement des idées depuis un demi-siècle. Ce mouvement accuse manifestement une évolution utilitaire. Les nobles spéculations d'autrefois sont délaissées peu à peu pour des travaux ayant pour but de pourvoir à des besoins matériels; le laboratoire se met au service de l'indusl rie. Il s'est même formé une opinion publique tout imprégnée de cet esprit utilitaire. Toute nouvelle découverte est accueillie par cette question : à quoi cela peut -il servir? A vrai dire, dans tout ceci, la science n'a fait que se conformer à la mentalité des hommes sans culture. Ces derniers, on le sait, jugent assez communément l'arbre à ses fruits, l'idée à son succès, toute chose d'après sa réussite. Il fallait voir là, avec les grands philosophes de l'antiquité et du moyen âge, non un progrès, mais un symptôme de débilité intellectuelle et un danger pour la vraie science. On n'y a vu, au contraire, qu'un procédé scientifique fourni et tracé par la nature elle-même avec laquelle il convient de marcher.
Gomme il était facile de le prévoir, on ne s' »sl pas
arrêté dans cette voie; il s'est trouvé des penseurs pour ériger en absolu la tendance dont nous venons de parler. Ils ont sacrifié, même en théorie, le vrai à Futile. Leur système est connu sous le nom de pragmatisme. Il est, avec l'intuitionisme, à l'heure actuelle, tout ce qui reste de philosophie dans les milieux étrangers à la scolastique. Il faut voir en lui la plus complète expression de l'utilitarisme régnant. On en pourra juger par les propositions suivantes dans lesquelles il se condense et se résume : « Les conséquences d'une proposition sont le critère de sa vérité. » Ainsi, une assertion sans conséquence pour notre vie pratique n'est ni vraie ni fausse. Ne représentant aucun intérêt vital, elle est pour nous dépourvue de sens. Elle se présente avec un caractère d'extériorité, qui en fait une chose vide et nulle. . « La vérité dune assertion, nous dit-on encore, dépend de ses applications. » D'après ce piinoipe, l'abstrait n'a aucune valeur par lui-même, il n'en prena que dans sa traduction concrète. Ainsi, il n'est pas un moyen d'apprécier, de juger, de manipuler les réalités particulières, comme le pensaient les philosophes les mieux inspirés. C'est plutôt le contraire qui a lieu. En tout cas, il est la négation de tout ce que la réalité ç d'intime : il ne peut en exprimer que la surface extérieure. Mais on oublie que les applications supposent une valeur slable, indépendante des cas particuliers qu'elle dépasse en extension. Nous aurons maintes occasions de revenir sur ces questions si peu comprises de la science moderne. Pour le moment, ne cherchant dans les doctrines pragmatistes qu'une preuve ou une manifestation de l'ulilitarisme ambiant, il nous suffît d'en esquisser les traits principaux. Nous ferons seulemenl remarquer, pour éviter
de dénaturer la pensée de qui que ce soit dans ces questions, que l'action et l'utilité invoquées par les pragmatistes doivent se prendre, pour certains d'entre eux, dans leur sens le plus large et le plus élevé. Voici encore une des affirmations les plus caractéristiques de leur système : « Toute vérité est en fonction d'an dessein. » Une question étant posée, il n'y a qu'une méthode pour en trouver la réponse vraie ou fausse : elle consiste à noter la valeur de cette réponse par rapport à l'idée ou au dessein du chercheur. Si elle est de nature à favoriser, à promouvoir efficacement ce dessein, elle est bonne et vraie. Dans le cas contraire, elle est fausse. C'est toujours, on le voit, la réussite, sous une forme ou sous une autre, qui est le critérium de la vérité. De la sorte, le pragmatisme obtient un autre résultat qu'il considère comme très précieux. C'est de faire de la vérité non plus quelque chose d'extérieur, d'hétérogène, comme dans les philosophies de l'absolu, à ce qu'il prétend, mais quelque chose d'intime, de personnel. En d'autres termes, la vérité, d'après lui, est relative à un état individuel; elle est créée par nos besoins, elle est un produit des intérêts vitaux de chacun de nous. Tel est, dans ses grandes lignes, un système qui a ramené la notion de la vérité à celle de l'utilité. Il correspond, on ne saurait le nier, à une évolution utilitaire bien marquée de la pensée contemporaine.
Nous pourrions facilement retrouver l'influence et l'empreinte de l'utilitarisme dans d'autres manifestations de cette pensée. Ainsi, Tintuitionisme n'est pas exempt de cette tache originelle; ne part-il pas de ce principe que notre vie intellectuelle est orientée vers la pratique? « Nous sommes faits pour agir autant et
plus que pour penser, dit Bergson ;ou. plutôt, quand nous suivons le mouvement de la nature, c'est pour agir que nous pensons. » (i) Il suit de là que l'intelligence nous étant donnée pour la vie, la connaissance doit normalement s'accomplir selon le mode vital. La connaissance par concept ne réalise pas ces conditions]; elle s'inspire avant tout des intérêts de la pratique et revêt, par là même, un caractère artificiel. « Au lieu de regarder la connaissance intellectuelle comme plus profonde que la connaissance immédiate, Bergson la considère comme la plus superficielle des deux. Pour lui, au lieu d'être la seule connaissance adéquate, elle est grossièrement inadéquate. Sa seule supériorité est l'avantage pratique qu'elle offre, en nous permettant de tracer des chemins de traverse dans l'expérience et par là de gagner du temps. » (2) Son rôle pratique est tel qu'elle ne nous présente des choses que le contour de notre action possible sur elles. Par ailleurs, n'a-t-elle pas pour raison d'être de détailler et de communiquer l'intuition, de fournir l'instrument avec lequel nous agissons sur la matière? Nous ne discutons rien de tout cela ici. Cependant, nous ne pouvons nous dispenser de relever, pour la combattre, une assertion gratuite qui tend à devenir un premier principe chez certains penseurs de nos jours. Elle est relative à l'orientation naturelle de notre pensée vers l'utile. On l'admet généralement comme un fait incontesté et universel. « L& pensée vulga4iie^dit^.3Iacli^au moins à ses débuts, sert des. buts pratiques et vise d'abord la satisfaction des besoins du corps. » (3) Pour
(1) Bergson, l'Evolution créatrice, p. 2-ai.
(2) W. James, Philosophie de l'expérience, sixième lc<;on {traduction E. Le Brin et Paris).
(3) La connaissance et l'erreur, p. i3 (traduction M. Dufour)<
PHILOSOPHIE DU RAISONUBMeST DANS LA SCIBSCE S
Bergson, le caractère iout pratique des premières manifestations de la pensée humaine ne fail aucun doute. Il en fait même un point important de la philosophie. « La recherche philosophique ne peut cire qu'un retour conscient et réfléchi aux données de l'intuition première. Mais à ces données le sens commun, issu d'une préoccupation pratique, a sans doute fait subir une déformation intéressée, artificielle dans la mesure où elle est industrieuse. C'est l'hypothèse fondamentale de M. Bergson et elle porte loin. » (i) Il nous serait facile, par d'autres citations, de montrer combien le fait dont nous parlons est communément reçu et exploité par les savants.
Mais, hâtons-nous de le dire : les choses se passent tout autrement qu'on ne se l'imagine. Ainsi les petits enfants sont de grands questionneurs. Or, ils obéissent le plus souvent, en cela, à un sentiment de curiosité complètement désintéressée: leurs innombrables questions ne visent que la satisfaction d'un besoin purement intellectuel. Leurs pourquoi et leurs comment ont ordinairement une portée spéculative. C'est la connaissance pour elle-même et non pour l'action qu'ils cherchent. L'observation la plus superficielle suffît pour nous en convaincre. On ne saurait donc, sans dénaturer les faits, restreindre à la pratique les manifestations initiales et spontanées de la pensée humaine. Ce n'est pas sans raison qu'Aristote ouvre son traité de la métaphysique par ces mots : tout 'homme désire naturellement savoir. Et ce n'est pas seulement à la connaissance intellectuelle qu'il attribue un caractère désintéressé, mais encore à la connaissance sensible, surtout visuelle : non enim ut agamus solum, verain
(i) E. La PIoy, la Philosophie rtottvett
rtiam nihil acturi ipsum videre prœ omnibus aliis (ni ita dicam) eligimus (i). Il se montre, eu cela comme en tant d'autres questions philosophiques, bien plus positif que les modernes et il serre de bien plus près qu'eux certains faits primitifs. On peut en dire autant de saint Thomas. Il a construit ses plus belles doctrines sur les données du sens commun. En général, les modernes ont soigneusement évité de s'engager dans cette voie. Ils ont trouvé ce point de départ trop obvie, trop simple. Ils n'out pas résisté à la tentation de le compliquer, c'est-à-dire de corriger les données du sens commun. Or, dans la plupart des cas, les corrections n'étaient que de pures déformations. Nous venons d'en voir un exemple. Non, ce n'est pas à l'action mais bien à la connaissance que tend notre esprit en suivant le mouvement de sa nature propre.
On objecte, il est vrai, que les premières œuvres de l'intelligence, aux temps préhistoriques, se rattachent à l'industrie ; le silex taillé, par exemple. Mais la préhistoire se charge elle-même d'apporter un démenti à ces interprétations étriquées et trop exclusives des faits. Il est prouvé maintenant que l'art n'était pas inconnu à l'homme des cavernes ; que l'intelligence de ce dernier ne s'appliquait pas uniquement à pourvoir à des besoins matériels. Les peintures trouvées dans de nombreuses grottes ne permettent pas d'en douter. De récentes découvertes dans une grotte préhistorique de l'Ariège sont venues fournir un contirmatur éclatant à cette opinion. Là on peut voir « des peintures murales de toute beauté : ligures de chevaux, de rennes, de bisons finement incisées dans la roche et
(i) Mètaphys., 1. f, c i (Firmin-Didot).
entourées de flèches ou de signes probablement magiques » (i). On y trouve également deux statues d'argile, deux bisons merveilleusement modelés. Inutile d'insister; ce point constitue une des rares conclusions solides de la préhistoire. La plupart des autres, relatives à l'état intellectuel, moral ou religieux de notre ancêtre paléolithique, sont obtenues par l'oubli des conditions de la certitude et la violation des règles de la logique inductive ou déductive. C'est ce que nous montrerons plus loin en parlant du raisonnement en matière contingente. Quant au présent, nous concluons avec saint Thomas : « Le désir de connaître la cause des phénomènes qui apparaissent est naturel à l'homme. La science et la philosophie en sont sorties. La cause ou l'explication une fois trouvée, l'esprit se repose satisfait: invenientes causant quiescebanl. » Ce n'est pas dans l'action, mais dans la connaissance proprement dite, qu'il trouve l'objet de son désir, le terme de son mouvement.
Mais, toute réfutation mise à part, il est permis de dire que l'intuitionisme témoigne à sa manière des infiltrations de l'utilitarisme dans les choses de la pensée. Il n'est, du reste, qu'une forme particulière d'un état d'esprit très commun qui pousse tant d'auteurs à crier sans cesse : la vie ! la vie ! Gomme si la vie humaine pouvait se passer d'être intellectuelle. Elle ne le pourrait sans renoncer à ce qui fait son intérêt, son mérite, sa puissance. Par elle-même, elle ne suffit à rien. L'intelligence est et restera toujours la faculté maîtresse et distinctive de l'homme : elle est le vrai et l'unique motif de l'empire qu'il exerce sur le monde qui l'entoure. N'est-ce point par les croyances, la
(l ) Tu. Moreux, la Croiœ, 7 mars 1913 : « Les surprises de la préhistoire »
science et l'art, que vaut la civilisation? Au surplus, nous ferons remarquer une fois pour toutes que la pensée n'est pas en dehors de la vie, comme on semble le croire, mais qu'elle en est, au contraire, la plus belle manifestation. Pourquoi lui opposer la vie? Celle-ci ne trouverait-elle sa plus haute expression que dans l'action extérieure? Ce serait faire vraiment trop bon marché de la dignité de la pensée. Ce serait mettre l'action avant tout, lorsqu'il est bien plus vrai de dire qu'elle vient après tout, puisque la connaissance est notre seul moyen d'agir efficacement sur nous-mêmes et sur le monde extérieur; mais, pour être insoutenable, cette doctrine de l'orientation nécessaire de notre vie intellectuelle vers Futile et le pratique n'en a pas moins, de nos jours, de nombreux partisans. Les ignorants l'adoptent et s'y conforment d'instinct dans la vie courante. Les savants l'érigent en système et considèrent de plus en plus la vérité comme dynamique. Quant à la connaissance spéculative proprement dite qui est à elle-même sa fin, ils ne sauraient la concevoir. S'ils ne peuvent lui assigner un but pratique immédiat, ils nous parlent d'un but esthétique. Toutes les supposilions leur semblent bonnes plutôt que d'admettre une connaissance à titre de pur remède à notre ignorance, de pure perfection de notre faculté de comprendre. Est-il rien, cependant, de plus simple et de plus naturel?
On conçoit que les idées et les tendances que nous venons de signaler aient été funestes à la philosophie traditionnelle. Faisant son objet propre des plus hautes généralités, elle ne pouvait manquer d'être en butte à toutes sortes d'attaques, de préjugés et d'incompréhensions. Un bon nombre d'objections formulées
contre elle ont leur souree dans une conception plus ou moins utilitaire de la science. On nous dit, par exemple, que les études et les discussions philosophiques n'ont jamais conduit à des découvertes effectives ni à la révélation de vérités nouvelles. Historiquement prises, ces assertions sont totalement fausses. En général, les philosophes ont iniluencé d'une manière plus profonde et plus durable la vie intellectuelle de l'humanité que les savants. Ils ont même plus contribué que ces derniers au progrès des connaissances humaines dans le sens le plus élevé du mot. Sous ce rapport, Aristote n'a-t-il pas joué un rôle incomparable dans l'histoire de la pensée? Quelles découvertes ne lui doit-on point en logique et en métaphysique? Mais on nous dit que cette période de fécondité philosophique représente une phase disparue. Cette condamnation de la philosophie à l'immobilité parait bien étrange de la part d'écrivains qui croient généralement à la marche ascensionnelle et indétinie de l'esprit humain. Pourquoi celui-ci, perfectible partout ailleurs, serait-il immobile en philosophie? C'est ce que les auteurs dont nous parlons ne peuvent expliquer. Ensuite, quel malheur pourrait-il y avoir à la possession d'un certain nombre de vérités définitives et absolues? Oui oserait soutenir qu'il n'y a rien d'anormal ni de maladif dans la frayeur des vérités de ce genre qui se manifeste chez tant de savants de nos jours? Non, on ne nous persuadera jamais que ce besoin de changement qui pousse à faire consister la valeur de la science dans son incertitude et son instabilité même soit l'expression d'un état de santé intellectuelle ou morale? Le mouvement perpétuel paraît plus irrationnel encore dans la recherche sans fin que dans le monde phy-
NOTIONS GÉNÉRALES l3
sique. En un mot, la philosophie serait-elle impuissante à procurer la moindre découverte, qu'elle ne perdrait rien pour cela de son importance intrinsèque. Elle fournirait toujours à la pensée humaine les fondements et les valeurs dont elle a besoin. Nous ajouterons qu'un bon nombre de savants pourraient faire, pour leur propre compte, de grandes découvertes en philosophie, s'ils consentaient à l'étudier séparément. Us ont tort de croire qu'on peut l'apprendre sans étude spéciale. Il en est parmi eux qui commencent à s'apercevoir de ce désordre et à le signaler.
Avant tout il faut savoir, nous dit l'un d'eux, ce qu'on entend communément par métaphysique. Bien peu, parmi les positivistes, se sont posé cette question; aucun n'y a peut-être songé. Ils se sont du moins arrêtés à la réponse : la métaphysique est la science de l'absolu situé au delà do la relativité physique; cet absolu est inconnaissable et vainc la prétendue science qui s'en occupe (i).
On avouera que cette ignorance d'une part et de l'autre, celte façon sommaire d'écarter des questions aussi graves, n'a rien de scientifique.
Maintenant, devons-nous admettre sans distinction ni restriction que la philosophie est sans utilité pratique? Ce serait une grave erreur-, sans doute; une science spéculative est, par définition même, étrangère à toute action extérieure. Son but est de connaître et non d'agir : spéculai 'wœ finis, veritas; practicœ autem opus(z), nous dit Aristote avec sa concision ordinaire. Mais il s'agit ici de l'objet propre, intrinsèque, immédiat d'une science. Gela n'empêche nulle-
(i) F. Emuuuks, les Problèmes de là science et de la logique, p. /|8 (traduction .). Drnois).
(a) Afêfnplii/s., I. II, c. i.
l4 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
ment qu'une connaissance, malgré son caractère spéculatif, ne puisse être d'un grand secours pratique. Or, c'est précisément ce qui se vérifie pour la philosophie. Par l'universalité qui est son domaine, elle élargit singulièrement l'horizon de notre esprit; par l'habitude de la réflexion profonde qu'elle donne, elle fait monler le niveau de notre énergie intellectuelle et morale; par les principes généraux qu'elle établit, elle nous permet d'ordonner et d'éclairer une foule de choses contingentes. En un mot, elle fortifie et élève toutes nos facultés. La sacrifier à un enseignement utilitaire, c'est se montrer victime d'un mirage trompeur, d'une illusion grossière. Sans elle, il ne peut y avoir qu'une culture prétendue utilitaire; en réalité, il en sera tout autrement. Quant à ceux qui s'appliquent à une science particulière, on peut affirmer, sans la moindre exagération, que la philosophie leur est indispensable. Sans elle, ils ne pourront jamais se rendre compte de la place ni de la portée de leur spécialité dans l'ensemble des connaissances humaines, ce qui ne va point sans de fâcheux inconvénients. Sans elle, ils n'auront aucune idée des principes de l'expérience elle-même ni des fondements réels des sciences particulières. C'est un point sur lequel nous aurons occasion de revenir. Nous ajouterons seulement une remarque aux réflexions qui précèdent : c'est que les plus sensés des savants contemporains reconnaissent toute l'importance d'une étude complètement désintéressée.
11 suffit d'ouvrir les yeux, écrit l'un d'eux, pour voir que les conquêtes de l'industrie qui ont enrichi tant d'hommes pratiques n'auraient jamais vu le jour si ces hommes pratiques seuls avaient existé, et s'ils n'avaient été devancés par des fous désintéressés qui sont morts
NOTIONS GENERALES Ir>
pauvres, qui ne pensaient jamais à l'utile et qui pourtant avaient un autre guide que leur caprice (i).
Nous pourrions ajouter à ce témoignage celui des écrivains qui ont combattu de nos jours les spécialisations prématurées et l'excès de technicité dans l'éducation. Ils ont soutenu avec raison contre le modernisme utilitaire que les humanités constituaient la meilleure préparation aux études scientifiques. Combien cela est plus vrai encore de la philosophie, surtout si on a soin de l'enseigner et de l'apprendre en suivant la méthode d'exposition scolastique. En tout ordre de choses, un utilitarisme trop étroit se tourne fatalement contre lui-même. Sous prétexte de vouloir faire une part plus large à la pratique, on risque d'en tarir la vraie source.
Enfin, les auteurs eux-mêmes les plus opposés à la philosophie proclament indirectement son utilité. La philosophie est condamnée, disent-ils, comme science distincte; mais l'esprit philosophique, le sentiment philosophique, doit être conservé. « La science moderne, écrit l'un d'eux, à le droit de dédaigner la philosophie, l'ayant distancée grâce à ses recherches, mais elle ne pourra jamais se passer de l'esprit philosophique. Lui seul dégage à chaque époque les principes généraux de la poussière des faits d'où ils émanent. » (2) Cette prétention n'est pas nouvelle. Renan lavait déjà émise, Paul Janet la repoussait avec des considérants qui n'ont rien perdu de leur force.
C'est là, disait-il, une bien naïve illusion. Sans être un grand prophète, on peut affirmer que s'il n'y a plus de
(1) H. Poincaré, Science et méthode, p. g.
(2) G. Lf. Bon, Vie des vérités, p. 227.
iG PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
philosophie, l'esprit philosophique ne survivra pas longtemps. Sans doute, des générations élevées par la philosophie peuvent bien conserver l'esprit philosophique en renonçant à la philosophie elle-même. Mais en sera-t-ii de même lorsque la philosophie aura été entièrement abandonnée? Ces considérations générales que nos critiques déploient en se jouant, ces vues générales sur les sciences que nos positivistes proposent comme la philosophie de l'avenir, ne paraîtront-elles pas à leur tour entachées d'abstraction, suspectes de métaphysique ; et après les avoir acceptées comme une arme de guerre, ne les rejettera-t-on pas pour se concentrer sur les seules choses qui paraissent ne pas tromper, les choses qui se pèsent, se comptent et se calculent ? Si les savants auxquels je lais allusion réussissaient, ils verraient bientôt s'établir, en vertu de leurs principes poussés plus loin, l'empirisme dans la science, l'industrialisme dans la pratique et le servilisme dans la société (i).
C'est ce que nous voyons se réaliser chaque jour davantage au détriment de ce qui fait la véritable grandeur de l'humanité. Par ailleurs, on ne peut que s'étonner de la contradiction dans laquelle tombent ces mêmes savants. Ils condamnent la philosophie au nom de la science positive, et ils s'en remettent à l'esprit philosophique, c'est-à-dire à la philosophie volatilisée, impossible à formuler, à quelque chose qui est l'âme, la pensée de toutes les sciences, l'assaisonnement sans lequel tous les mets sont insipides, mais qui, à lui seul, ne constitue pas un aliment. Contradiction, disons-nous, car raisonner ainsi, c'est abandonner visiblement le domaine de la raison et de la science pour je ne sais quel tempérament d'esprit qu'il n'est pas permis de traduire en propositions
(il P. Janet, Etudes sur ta dialectique. Introu., p. ni.
NOTIONS GENERALES lj
claires et nettes. De la sorte, on aboutit à faire de la philosophie quelque chose de subjectif et de personnel. C'est sans doute ce qu'on cherche plus ou moins consciemment. Il est facile après cela de voir un abîme entre la science et la philosophie.
En résumé, des satisfactions matérielles, voilà ce que demande à la science et même à tout travail intellectuel une opinion très commune de nos jours. Elle ne pouvait être que funeste à la philosophie, qui pourvoit avant tout à des besoins inlellectuels. Cependant, nous l'avons vu, celle-ci n'est pas sans exercer l'iniluence la plus heureuse sur la pratique elle-même. A vrai dire, on ne peut le nier qu'en se faisant une idée basse et matérialiste de l'utilité, ce qui est le cas d'un grand nombre de savants ou prétendus tels de notre époque. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de leur dédain pour la philosophie et de leurs appréciations injustes et erronées de sa portée et de son rôle. Enfin, il est impossible en droit, et souvent en fait, d'identifier le vrai à l'utile. Ce sont là des valeurs spécifiquement différentes. L'utile n'est pas indépendant de nous ni de nos besoins. Le vrai l'est, au contraire. Ne s'impose-t-il pas à nous, parfois, malgré nos désirs? C'est pourquoi la haine même de la vérité n'est pas un phénomène introuvable. « Celui qui fait le mal, dit l'Ecriture, a horreur de la lumière. » On ne peut nier non plus que le vrai ne revête un caractère d'universalité inconnu de l'utile. L'état desprit ou le système qui résultent de la confusion de ces deux concepts ne sauraient donc fournir des objections valables contre les études spéculatives. Au reste, la conception utilitaire de la science se rattache ellemême à une cause plus générale de l'abandon de la philosophie traditionnelle. Cette cause n'est autre que
l8 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
la méconnaissance de la nature et du rôle de l'abstraction dans la science humaine. On peut dire que toute l'opposition qui existe entre les modernes et les anciens en philosophie se ramène à cette question dont nous allons donner un premier aperçu dans le paragraphe suivant, mais sur laquelle nous aurons souvent occasion de revenir d'une manière ou d'une autre dans la suite de cet ouvrage.
Méconnaissance de la nature et du rôle de l'abstraction.
La plupart des savants contemporains méconnaissent non seulement la nature, mais encore le fait lui-même de l'abstraction dans la connaissance humaine. C'est là chez eux une aberration fondamentale et d'autant plus grave qu'ils la regardent comme un progrès. Mais il n'en est pas moins vrai que ce progrès prétendu est une erreur et une source d'innombrables erreurs. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à parcourir une des « Bibliothèques de philosophie scientifique », si répandues de nos jours. Les ouvrages c[ui forment ces collections sont signés des plus grands noms de la science contemporaine. On y peut constater à chaque page l'oubli et le travers dont nous parlons. Tout d'abord, les savants dont il s'agit ne parlent presque jamais de l'abstraction. C'est un sujet qu'ils évitent d'étudier à part, d'approfondir ex professo. Ainsi, ils trouvent le moyen de parler longuement de l'objet et de la classification des sciences, des formes, du raisonnement, de l'induction, sans avoir le moindre recours à l'abstraction. Il en est parmi eux quis'en vont répétant avec raison qu'il n'y a de science que du général ; mais on ne les voit pas s'expliquer clairement sur la nature propre
ni sur la portée de ce « général », qui nous est ainsi donné comme le véritable objet de la science. Il est vrai que les rares passages où ils parlent de l'abstraction ne font guère regretter leur silence habituel sur ce même sujet. Ils s'en font une idée très incomplète et même très fausse. « Le procédé de l'abstraction, dit l'un d'eux, consiste essentiellement dans le partage de l'attention et de l'intérêt. » (i) Ainsi, l'abstraction n'est pas même définie en fonction des sciences physico-chimiques, comme ils font ordinairement pour toutes choses; ils la mettent encore plus bas. Ils en font un procédé qui laisse l'objet de la connaissance dans sa pleine et entière individualité. La définition susdite n'a pas d'autre signification par elle-même. Dans ces conditions, on comprend que le rôle de l'abstraction paraisse très secondaire et qu'il n'y ait pas lieu de s'y arrêter.
On ne voit que trop, en effet, que certains auteurs ont pour habitude, en pareille matière, de glisser et non d'appuyer. L'un d'eux a osé écrire ce qui suit : « L'abstraction totale est le propre de la métaphysique. Un philosophe disait plaisamment : le botaniste qui veut décrire l'artichaut décrit la tige, le fond, les feuilles, le foin. Le métaphysicien élimine tout cela et étudie le reste. Cette manière de procéder, exposée sous cette forme, parait absurde : c'est cependant celle des métaphysiciens. Quand il s'agit des êtres vivants, ils éliminent tous les phénomènes physicochimiques. Cette élimination faite, ils supposent qu'il reste quelque chose » (2). Ces réilexions contiennent plus ou moins explicitement un très grand nombre
(1) E. Maci h, la Connaissance et l'erreur, p. i/jo. (Traduction de M. Dafour.)
(2) P. Dblbet, la Science et la réalité, p. j 1 7.
d'erreurs. Elles sout manifestement le fait d'un esprit habitué à juger de tout à la lumière de sa spécialité: défaut très commun parmi les savants, mais qui n'en est pas moins déplorable et funeste. Par ailleurs, si les savants oui tant de peine à s'enfermer purement el simplement dans la science particulière qu'ils cullivent, c'est sans doute que cette science ne répond pas à toute la curiosité légitime de leur esprit et n'embrasse pas tous les aspecls du réel. Ainsi, après avoir décrit, comme on vient de le dire, ce fameux artichaut, il reste bien des questions, et de l'ordre le plus élevé, à se poser. Sans parler de la distinction que l'on peut faire du légume, du végétal, que l'auteur semble ignorer, il reste, pour le moins, la question de l'être en général. Et c'est là, précisément, l'objet de la philosophie première, de la métaphysique.
Il est une science, dit Aristote {que nos auteurs de y philosophie scientifique auraient tant de profit à étudier),
il est une science qui considère l'être comme tel et ses
attributs essentiels. Elle n'est identique à aucune de celles • qui s'attachent à une partie de l'être, car aucune autre
science n'a pour objet l'être universellement en tant
qu'être (i).
Je sais bien qu'il reste à ces mêmes savants la ressource de dire qu'à ce degré d'abstraction la pensée est sans objet, et ils ne s'en privent pas. Avec quelle complaisance et quelle richesse d'expressions ils font Je procès de la métaphysique ainsi comprise; pour eux, elle n'est que pur entitéisme, verbalisme stérile, jonglerie de mots, énorme futilité. Ils ne manquent
(r) Métaphys*, I. IV, c. \.
pas d'ajouter qu'on y prend la paille des mots pour le grain des choses, que les signes y tiennent lieu des réalités et des problèmes, etc. Mais lorsqu'on va au fond de leur pensée, qu'est-ce qu'on y trouve? Lue idée fausse de l'abstraction, de sa portée, de son rôle, de ses conséquences. Une simple remarque nous fera comprendre l'erreur el l'inconséquence de leur position.
On est bien obligé d'admettre un certain degré d'abstraction dans les sciences même les plus positives. La raison fondamentale en est qu'il n'y a pas de science de l'individuel. Tout le monde, croyonsnous, l'admet en principe. Une science qui se bornerait à considérer chaque individualité ne se conçoit même pas. Tout d'abord, les choses individuelles sont en nombre indéfini. Ensuite, l'individuel n'est pas explicatif. Or, la science a pour but d'interpréter, d'expliquer les faits. Elle ne saurait donc, sans se renier elle-même, se contenter d'éléments purement individuels. La description des faits, si exacte et si complète qu'on le suppose, n'est pas la science. On se demandera, sans doute, pourquoi : l'individuel n'est pas explicatif, en d'autres termes, pourquoi toute raison explicative implique une généralité. Pour ne pas anticiper sur le chapitre suivant, nous nous contenterons de répondre que l'individuel ne représente que lui-même, et qu'à ce titre, il est bien évident qu'il fie peut rendre raison d'autre chose. Qu'on le veuille donc ou non, la science ne va pas sans abstraction. .S'il en est ainsi, tout ce qu'on nous dit de l'irréalité de la métaphysique retombe sur toutes les autres sciences. Ici, pas plus qu'ailleurs, le plus ou le moins ne changent l'espèce. L'abstraction, même à son degré Le pins infime, nous fait sortir de la matière indivi-
duelle. Si cela suffit à détruire toute réalité ou objectivité dans nos connaissances, ce n'est plus la métaphysique seule qui est en cause, mais toutes les sciences, même les plus positives. Nous venons de dire que tous admettent en principe une certaine part d'abstraction dans la science. C'est vrai. Mais, en fait, un grand nombre de savants pensent, raisonnent comme si la science n'était et ne devait être que la pure et simple copie de Y individuel, et cela quelle que soit leur déclaration de principes par ailleurs. Quand on remonte aux origines de leur pensée, dans une question de philosophie scientifique, on les voit faire les plus grands efforts pour édifier la science, nous voulons dire un corps de doctrines, avec la perpétuelle mobilité des réalités contingentes et sensibles. Ne pouvant guère se faire illusion sur le résultat d'une telle entreprise, ils finissent le plus souvent par ériger en axiome la mobilité de la science « qui n'est formée que d'approximations successives » (i).
La phobie de l'abstraction a enfanté nombre d'autres opinions tout aussi étranges et déconcertantes. Nous en prendrons un exemple entre mille dans la philosophie des mathématiques imaginée par quelques savants. S'il est une matière où l'abstraction joue un rôle capital autant qu'évident, c'est bien celle des mathématiques. Aucune science ne peut reproduire le réel dans toute sa complexité. Elle n'est possible qu'à la condition de n'en retenir qu'un seul aspect. Ainsi, les mathématiques n'envisagent du réel que la quantité : quanlité abstraite de ses conditions physiques et matérielles, c'est-à-dire de sa manière d'être
(i) C. Picard, la Science moderne et son état actuel. Introd., p. v.
dans tel ou tel corps réellement existant. Il suit de là que le raisonnement mathématique s'accomplit en toute indépendance de l'ordre sensible : ses principes et ses conclusions font abstraction de l'existence. Sa vérité, en un mot, se trouve tout entière dans le degré d'abstraction qui lui est propre et non ailleurs. Judicium mathematicum, dit saint Thomas, super at apprehensionem sensus (i). Ces données, qui paraissent si simples et si obvies, sont cependant bien méconnues de la philosophie scientifique. On leur a substitué des explications alambiquées; on a vu des mystères là où il n'y en avait aucun. Et tout cela, faute d'avoir suffisamment tenu compte de l'abstraction ou, ce qui revient au même, de la généralisation, qui est pourtant le fait dominant de la science.
Avec l'idée plus ou moins explicite que l'abstraction fait perdre tout contact avec le réel, que l'expérience est le seul et suprême motif de l'adhésion de notre esprit à une proposition quelconque, on s'est posé, au sujet des mathématiques, les questions les plus bizarres, auxquelles on a donné des réponses qui ne l'étaient pas moins. Ainsi, on a dû, tout d'abord, répondre à la question suivante : les mathématiques sont-elles une science du réel? Quand on se fait une juste idée de l'abstraction et de son rôle dans la constitution même de l'objet.de certaines sciences et des mathématiques, en particulier, la solution de ce problème est toute simple : la quantité, pour être abstraite des réalités concrètes et individuelles, n'en reste pas moins un objet, une matière de science : un objet non pas imaginaire, mais réel — dans ce sens qu'il n'est pas une formule vide, mais pleine d'être, au con-
(i) In Boetium de Trinitate,-q. vi, a, 2.
PHILOSOPHIE BU RÀIbQK*NEJlfiM DAKS LA SCIBHCB
traire, et, dans le cas qui nous occupe, d'une partie de l'être, la quantité, dont il s'agit d'étudier les lois particulières. En dégageant un caractère de son mode d'être concret et individuel, l'abstraction n'eu détruit pas le contenu : elle ne l'ait que le dépouiller d'un mode d'être particulier qui n'entre pas dans le concept essentiel de la chose; bien plus, lorsqu'il s'agit des choses matérielles, cette abstraction devient une condition sine qua non d'intelligibilité. Par contre, ceux qui se font une tout autre idée de l'abstraction se montrent fort embarrassés pour expliquer comment les mathématiques sont une science du réel. Ils ont recours, pour cela, à toutes sortes de considérations qui ne sont pas plus efficaces ni satisfaisantes les unes que les autres. Ainsi, ils nous diront : la mathématique dérive de l'expérience. Comment, dès lors, ne ^serait-elle pas une science du réel (concret)? Ce raisonnement repose sur une équivoque. Toutes nos idées dérivent de l'expérience, dans ce sens qu'elles ont une origine première sensible. Mais cela ne suffit pas pour rendre une science expérimentale, à proprement parler. La distinction entre les sciences expérimentales et rationnelles a un autre fondement. Il ne faut pas confondre les matériaux de la science avec la science elle-même. Celle-ci est essentiellement caractérisée non seulement par la nature de son objet, mais encore, et surtout, par le procédé qu'elle emploie pour le connaître. Nous pouvons posséder séparément les deux termes d'une proposition par l'expérience sensible, sans que la raison formelle de leur liaison dans le jugement que nous en portons soit nécessairement l'expérience, nou9 voulons dire l'induction, le nombre des cas observés. Il arrive souvent que cette raison n'est auti!e que L'analyse directe du
contenu de chaque terme. Et ce que nous disons d'une simple proposition se vérifie exactement pour les sciences. Il en est dont les lois et les laits sont ceux de la nature elle-même. Dans ce cas, le procédé expérimental s'impose absolument. On peut dire qu'il s'applique, par définition, aux sciences de la nature. Tous les philosophes dignes de ce nom l'ont reconnu, aussi bien les anciens que les modernes. C'est ce que lait saint Thomas à toute occasion : in scient la naturali, «dit-il, ter mincir i débet cognitio ad sensum, ut scilicet hoc modo judicemas de rébus naturalibus, secundum quod sensus ea demonstrat (i). Quant aux sciences dont le véritable objet est une propriété abstraite des réalités matérielles, il en est tout autrement. Par l'abstraction de toute matière sensible, l'objet s'y trouve réduit à une simplicité idéale. Il s'ensuit que, pour le pénétrer scientifiquement, nous n'avons besoin que des premiers principes de la raison. La méthode expérimentale nécessaire, lorsqu'il s'agit de dégager une loi naturelle du milieu des laits et de la complexité des phénomènes, n'a plus ici d'application ni d'usage. Elle serait contradictoire aux conditions créées par l'abstraction. C'est ce que C. Bernard lui-même enseigne dans le passage suivant :
Les mathématiques représentent les rapports des choses dans les conditions d'une simplicité idéale. Il en résulte que ces principes ou rapports, une l'ois trouvés, sont acceptés par l'esprit comme des vérités absolues, c'està-dire indépendantes de la réalité. On conçoit, dès lors, que toutes les déductions logiques d'un raisonnement mathématique soient aussi, certaines que- leur principe et
\i) S. Tacta.; In Boetiam de Ttiriit'ale, q. vi, a. ».
l>() PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
qu'elles n'aient pas besoin d'être vérifiées par l'expérience. Ce serait vouloir mettre le sens au-dessus de la raison, et il serait absurde de chercher à prouver ce qui est vrai absolument pour l'esprit et ce qu'il ne pourrait concevoir autrement (i).
Du reste, comment pourrait-on prétendre sérieusement que nous donnons notre assentiment aux propositions des sciences mathématiques d'après les résultats de l'expérience? En fait, c'est tout le contraire qui a lieu, comme il est facile de s'en rendre compte par la plus légère introspection.
Toujours dans le but de sauver la réalité de l'objet des mathématiques, malgré leur caractère abstrait, d'autres auteurs invoquent leur utilité pratique. Gomment une science, dont les applications concrètes sont si nombreuses et si variées, ne serait-elle pas une science de la nature? Certes, nous ne voulons pas nier l'éminente utilité des mathématiques, mais il nous est impossible d'accepter les conclusions qu'on tire de ce fait. Les mathématiques ne peuvent être caractérisées par ce qui n'en est qu'une conséquence ou corollaire. Or, leur fonction utilitaire n'est pas autre chose. Que voyons-nous, en effet? Nous voyons que les mathématiques se développent, en agissant par elles-mêmes, dans la plus complète indépendance de l'usage qu'on en fait dans F expérience ou la réalité. Du point de vue rigoureusement scientifique, il leur est donc accidentel d'être dirigées vers l'action pratique. Cette dernière est étrangère à leur essence. Par ailleurs, on se demande comment cette considération d'utilité pourrait nous fournir un élément distinctif pour une science particulière. Un élément de cette nature ne
(i) Introduct. à l'étude de la médecine expérimentale ; P'part., c. it, § i.
peut être que commun ou universel. La pensée la plus spéculative peut, à l'occasion, sous une forme ou sous une autre, nous être d'une réelle utilité. On peut même dire qu'elle a toujours, pour celui qui la possède, quelque conséquence ou répercussion pratique, tout au moins indirectement. En tout cas, lorsqu'il s'agit de la classification d'une science, la question se pose autrement : elle est tout entière dans le fait de savoir si l'objet de cette science ou de cette pensée se réfère, par sa nature même, à l'action : ratione ipsius rei scitœ (i), dit saint Thomas. S'il en est ainsi, c'est du point de vue pratique, nous en convenons, qu'une science tire sa valeur et, en un sens, sa vérité. Mais ce n'est point le cas des mathématiques, auxquelles il est indifférent non seulement que les corps naturels reproduisent exactement les propriétés qu'elles étudient, mais encore qu'elles soient ou ne soient pas utilisées. Ces réflexions seront mises en plus grande lumière encore par l'examen que nous allons faire d'autres opinions provenant de la même source, nous voulons dire d'une fausse idée de l'abstraction.
Croyant, d'une part, que l'abstraction est exclusive de tout réel dans la connaissance, de l'autre, qu'on ne saurait sérieusement prétendre que les propriétés étudiées dans les mathématiques se rencontrent dans les corps naturels, certains auteurs ont été amenés à soutenir le caractère arbitraire des mathématiques. On sait que le grand mathématicien H. Poincaré a particulièrement insisté sur ce point. Pour lui, axiomes et conventions sont synonymes; les définitions, les points de départ sont des créations arbitraires de notre esprit; et, pour tout conclure, en un mot, les mathé-
(i) S uni. theol., I, q. xi\, a. (6.
matiques sont en nombre indéfini, comme le sont les langues quand il s'agit de traduire une même idée. De telles affirmations sont si étranges et si paradoxales qu'on ne peut se dispenser de citer les propres paroles de leur auteur. Voici un passage où il résume sa pensée sur le point en question :
Les axiomes géométriques ne sont ni des jugements S}Tnthétiques à priori, ni des faits expérimentaux. Ce sont des conventions ; notre choix parmi toutes les conventions possibles est guidé par les faits expérimentaux; mais il r^ste libre et n'est limité que par la nécessité d'éviter toute contradiction. C'est ainsi que les postulats peuvent rester rigoureusement vr.iis quand même les iois expérimentales qui ont déterminé leur adoption ne sont qu'approximatives (i).
Qu'y a-t-il au fond de cette extravagante philosophie? On a beau la tourner et la retourner dans tous les sens, on ne trouve rien autre à son origine qu'une idée fausse de l'abstraction, de sa portée, de ses conséquences. On suppose comme un principe acquis et incontestable que l'abstraction élimine toute réalité de la pensée et de la science : on se Irouve alors condamné par ce fait même aux opinions les plus hétéroclites et souvent les plus contradictoires sur la valeur de la connaissance humaine. Les auteurs dont nous parlons devraient, pour être conséquents avec eux-mêmes, alïirmer catégoriquement que l'objet véritable de la science n'est aulre que le réel concret individuel. Mais si cette opinion inspire et gouverne leur pensée philosophique, elle le fait d une manière plutôt subconsciente. Elle n'est pas formellement énoncée
(i) La Science et l'hypothèse, p. 66.
par eux. Elle est manifestement sous-entendue dans leurs opinions en apparence les plus opposées. Ainsi, elle l'est dans les efforts qu'ils font pour rapprocher les mathématiques de la méthode expérimentale; elle l'est lorsqu'ils s'étendent avec complaisance sur l'origine sensible des premières notions des mathématiques ou sur leur utilité pratique. Que veulent-ils par là, sinon introduire dans une science abstraite le réel compris à leur manière? Quant à ceux qui pensent que cette tentative ne saurait aboutir à aucun résultat, quelle ne parvient nullement à. prouver ce qu'elle a en vue, à savoir la réalité concrète de l'objet des mathématiques, nous les voyons s'engager dans une tout autre voie. Mais le point de départ est toujours le même. On peut le formuler ainsi : notre connaissance n'a pas d'objet réel en dehors de l'ordre sensible ou des existences particulières données dans l'espace et dans le temps. S'il n'est pas possible, ajoutent-ils, de faire cadrer les principes et les conclusions d'une science avec la réalité ainsi comprise, il faut en conclure qu'elle est une création arbitraire de l'esprit, une convention commode, un symbole pratique. Tel est leur raisonnement concernant les mathématiques. Et il n'y a pas autre chose dans le passage de H. Poincaré que nous venons de citer. Il revient à dire ceci : la géométrie ne peut être une science expérimentale ; car elle ne serait pas exacte: bien plus, elle serait convaincue d'erreur, puisque nous savons qu'il n'existe pas de solide rigoureusement invariable. Or, une science est arbitraire et conventionnelle dans la mesure où elle n'est pas expérimentale.
On ne peut raisonner de la sorte qu'en faisant de nombreuses suppositions, dont l'examen n'appartient pas précisément aux mathématiques, mais à la seule
philosophie. Nous ne relèverons qu'une ou deux de ces suppositions à titre d'exemple. On y verra une fois de plus que les sciences particulières soulèvent des questions, impliquent des principes qui les dépassent de beaucoup. Qu'y a-t-il au fond du raisonnement de l'illustre mathématicien? Il y a cette majeure qui, pour n'èlre pas énoncée formellement, n'en est pas moins l'âme de son argumentation : une science, pour être expérimentale, doit être la copie du réel. Nous y trouvons ensuite cette autre proposition : les corps naturels ne reproduisent pas exaclement les formes géométriques. Nulle difficulté relativement à ce dernier point ; mais, quant à la première proposition, il y a équivoque ou erreur/Lorsqu'on dit ou suppose constamment que la science n'a d'autre objet que le réel, que veut-on dire au juste? S'agit-il,, oui ou non, du réel désindividualisé? Nombre d'auteurs seraient bien mieux inspirés en s'expliquant avec clarté et précision sur ce point, qu'en nous parlant sans cesse de vacuité verbale ou d'abstraction scolastique. S'ils veulent s'en tenir au réel concret individuel, outre qu'ils demandent l'impossible à la science, comme nous l'avons fait remarquer déjà, ils se contredisent eux-mêmes, puisqu'ils affirment, à l'occasion, qu'il n'y a de science que du générai. Bien plus, ils contredisent la pratique des savants. Quelles que soient par ailleurs leurs théories, ne font-ils pas consister leur principaleffortà rechercher les lois universelles dans les faits particuliers? Si maintenant on déclare avoir en vue le réel désindividualisé, on retombe fatalement dans l'abstraction. On avoue ainsi par le fait même que la quantité abstraite et généralisée est l'objet même des mathématiques. La seule question qui se pose alors est de savoir si cette quantité a une valeur objective réelle : question que
nos savants se gardent d'aborder de front, sans doute pour n'avoir pas l'air de ressusciter la querelle des Universaux. Ils préfèrent la supposer résolue, c'està-dire admettre comme un principe premier l'irréalité du phénomène abstrait. Mais il n'est pas nécessaire de pousser bien loin l'analyse de l'abstraction, pour voir qu'elle ne détruit nullement le contenu d'une idée; elle ne fait que lui donner plus cV extension. Elle l'étend à un nombre illimité de choses contingentes et individuelles ayant entre elles un caractère commun. En effet, un caractère donné, s'il est dégagé de toute matière individuelle, prend nécessairement plus d'extension, sans rien perdre de sa valeur réelle comme objet de science. En lui nous possédons le type d'une infinité d'individus ou de cas particuliers. La connaissance de ces derniers, en tant que réellement existants, est indispensable dans les sciences naturelles; car il n'est pas possible autrement de faire une induction scientifique. Cependant, même alors, il ne faut pas oublier que les faits particuliers ne sont que la matière de la science. Nous ne faisons ici que rappeler plutôt que traiter ces questions fondamentales. Mais ce que nous venons d'en dire nous permet de nous rendre compte des lacunes et des erreurs du raisonnement rapporté plus haut et de beaucoup d'autres du même genre.
On peut se faire une idée, d'après ce qui précède, de la tendance des savants à vouloir tout expliquer dans la science (même dans les mathématiques, ce qui semble une gageure) sans aucun recours à l'abstraction. On cherche, en tous cas, à diminuer le plus possible le rôle de cette dernière, et à rattacher les sciences rationnelles à la réalité concrète, ne serait-ce que par des liens tout extérieurs et accidentels. C'est ce qui arrive lorsqu'on insiste sur le caractère empi-
rique des notions rudimentaires des mathématiques. Admettons que ces notions se présentent exclusivement à l'origine comme des résultats de l'expérience; que la numération, l'arithmétique et même la géométrie cultivée sur les bords du Nil furent d'abord toutes matérielles. Il n'y a rien là qui puisse servir à caractériser intrinsèquement une science. Les faits dont il s'agit sont, à vrai dire, préscientifiques. Ils appartiennent à la science au même titre que les connaissances des primitifs, c'est-à-dire qu'ils n'en sont qu'une ébauche lointaine, une tentative obscure et infructueuse. Ce qui leur manque pour se rattacher formellement à la science, pour entrer dans son domaine propre, c'est précisément Y abstraction. N'est-ce pas elle qui fait la différence essentielle entre la pensée vulgaire, primitive, et la pensée scientifique? Sans elle, cette dernière n'existe pas. Vouloir écarter le plus possible l'abstraction de l'objet des sciences, c'est se condamner à ne rien comprendre à leur nature ni à leur portée; c'est même, malgré certaines apparences, en contrarier le progrès. C'est par là qu'on a été conduit à déraisonner, il faut bien le dire, même sur les axiomes. On a dit avec beaucoup de bon sens : « Aucun effort n'arrivera jamais à faire admettre par un esprit non prévenu qu'il y ait le moindre mystère dans cette notion si simple que la ligne droite
est le plus court chemin d'un point à un autre » (i)
Or, par qui cette chose si simple a-t-elle été embrouillée, sinon par ceux qui ne tiennent même pas compte du fait de l'abstraction? Par suite de cette méconnaissance souvent systématique, on les voit tenter l'impossible, c'est-à-dire s'efforcer d'expliquer des vérités
(i) De la méthode dans les sciences, art. « Sciences médicales », par P. Delbet.
nécessaires et universelles avec les pures, données de l'expérience, avec des éléments variables et individuels; on les voit soigneusement replacer dans la réalité concrète, d'où l'abstraction les avait tirés, la ligne droite, les axiomes métaphysiques, géométriques et autres, et cela dans le but d'en apprécier ou mesurer la justesse et la vérité. Une telle contradiction ne peut aboutir qu'à des opinions qui heurtent le sens commun. Mais il n'y a rien là, on le sait, qui soit de nature à faire reculer certains savants ou philosophes. Le rôle de l'abstraction mieux compris leur ferait découvrir dans les axiomes, quels qu'ils soient, une nécessité intrinsèque qui en fait des vérités indépendantes des existences particulières; des vérités qui n'attendent pas les résultats de l'expérience pour s'imposer à nous ; en d'autres termes, des vérités qui ne sont pas le décalque, comme on le veut à tout prrx, mais le modèle, le prototype idéal, la mesure du réel. Sous ce rapport, nous voulons dire comme forme abstraite et généralisée, Vidée comprend tous les cas particuliers et les dépasse. Elle devient, par cela même, un moyen d'appréciation relativement aux réalités concrètes et individuelles, lesquelles sont saisies par les sens et soumises au jugement de la raison. Per unwersalem hominis ratïonem, dit saint Thomas, possum judicare de hoc vel Mo (i). Ces questions sont capitales. Nous y reviendrons en parlant des premiers principes. Nous n'en disons ici que ce qui est strictement nécessaire pour l'aire comprendre l'origine, les lacunes et les erreurs de quelques opinions de savants mentionnées plus haut. Seul le réalisme idéaliste de saint Thomas permet-
(i) S. Thom., In Boetium de Trinitate, q. v, a. 2.
trait à nos savants de faire une bonne philosophie scientifique. Tout d'abord, c'est une doctrine qui ne sépare pas les choses de la raison. Elle fait la part la plus large à l'expérience : qui sensum negligit in natiiralibus, dit saint Thomas, incidit in errorern (i). Tout part, dans la connaissance humaine, de l'ordre sensible, et c'est seulement par analogie ou comparaison avec cet ordre que nous pouvons nous former quelque idée du monde spirituel. Ainsi, la première démarche de la 'raison consiste à prendre pied solidement sur la réalité concrète. N'y a-t-il pas là de quoi satisfaire les savants les plus férus de positivité? Aussi n'est-ce pas sur ces généralités que le désaccord se produit entre eux et saint Thomas. Si ce dernier ne sépare pas les choses de la raison, il ne sépare pas non plus la raison des choses, et c'est sur ce point que l'écart des opinions devient sensible et très grave. L'esprit humain part de la réalité sensible : c'est assez dire qu'il ne s'y enferme pas. Son rôle n'est pas celui d'un simple récipient. Il intervient activement dans la formation de nos idées, et cela sans détriment de leur objectivité bien comprise. Cette intervention est indispensable, puisque la réalité sensible n'est pas immédiatement intelligible. Considérée dans sa matérialité individuelle, elle est étrangère à la vie de l'intelligence; en d'autres termes, elle n'est pas assimilable. Or, c'est précisément par l'abstraction qu'elle le devient, c'est-à-dire qu'elle cesse d'être intelligible en puissance pour l'être en acte. Ce qui revient à dire que la réalité sensible est dépouillée de sa contingence, et que le produit de ce travail de l'esprit est la nature commune, la forme de
(i) S. Thom., In Boetium de Trinitate, q. vi, a. 7.
l'être dégagée de tous les caractères et de tous les phénomènes qui l'individualisent. L'esprit part du concret, mais, s'il arrive à un résultat d'un autre ordre, il n'atteint pas, pour cela, des réalités essentiellement étrangères aux réalités sensibles. C'est le même objet qui se trouve dans l'esprit et dans la réalité : les modes d'être seuls diffèrent. C'est une différence d'état et non de contenu ; elle ne saurait donc nuire à l'objectivité ni à la vérité de la connaissance intellectuelle. C'est pour n'avoir pas fait cette distinction que la plupart des savants et des philosophes modernes ont vu dans la différence dont notas parlons le fondement et la justification du subjectif visme. Pour eux, ce qui est un état inhérent à toute connaissance est devenu un élément idéal et subjectif, une forme à priori, un apport du sujet affectant le contenu même de l'idée intellectuelle. Celle-ci apparaît, de la sorte, radicalement infectée de subjectivisme. L'objet est donné dans le sujet. Qu'est-ce à dire, sinon que le sujet entre comme facteur essentiel dans la constitution de l'objet de la pensée? Tout ceci aboutit finalement à séparer la raison des choses. Cette théorie de la connaissance est considérée par un grand nombre d'auteurs comme une des plus précieuses découvertes de la pensée moderne. Elle est devenue pour eux une donnée acquise à la science > un premier principe.
Sans doute, écrit l'un d'eux, nous sommes ainsi faits que nous projetons au dehors le contenu de toute pensée. Un jugement que nous énonçons est toujours accompagné dans notre esprit d'un doute ou d'une croyance qui, à coup sûr, veut Viser au delà du fait de conscience. Cela est si vrai qu'il a fallu à l'homme un degré de culture fort avancé,, il a fallu des siècles de méditation pour
suggérer la distinction, du sujet et de l'objet dans l'acte de pensée le plus simple. Mais où aboutit l'esprit dans cet effort instinctif de sortir de lui-même? Lorsqu'il veut envisager dans tout phénomène, en dehors de l'impression même qu'il reçoit, quelque chose qu'il lui oppose, à quoi parvient-il, sinon à former une idée encore? Retenu en lui-même par une barrière infranchissable, même au degré le plus élevé de l'objectivation apparente, l'esprit ne saurait trouver d'autre matière à ses idées que celle qu'il se forme lui-même par son fonctionnement naturel (i).
Cette doctrine, de l'aveu même de ses défenseurs, fait violence à la nature : on le voit plus clairement encore dans les conséquences' qu'on en a tirées. Ainsi le subjectivisme dont on parle comporte en quelque sorte deux degrés, malgré son caractère simpliste et absolu. Sans doute, tout se ramène, en dernière analyse, à des éléments empruntés au domaine des sensations et des idées, mais, relativement à ce domaine, l'activité de l'esprit peut être plus ou moins grande, et, partant, ses produits plus ou moins réels, c'est-à-dire plus ou moins conformes à ce qui est emprunté de toutes pièces au champ de la conscience. 11 y a lieu, dès lors, à une interprétation subjective et objective du langage et de la science. A la première appartient tout ce qui peut être considéré comme le résultat d'une élaboration ou d'une transformation des matériaux de la science : abstraire, généraliser, distinguer une sensation d'une autre, se proposer de convaincre étant des actes qui supposent une intervenlion de l'esprit, ils doivent être rangés dans la catégorie du subjectif. Par contre,
(ij G. Miluaui», De la Certitude logique, p. 3.
tout ce qui est directement imposé par les laits de conscience se réfère à celle de l'objectif. Dans ce cas, l'esprit ne fait qu'obéir aux impressions ou suggestions qu'il reçoit. Appliquée à une donnée quelconque de notre vie intellectuelle, cette doctrine nous fait voir les choses de la pensée sous un aspect plutôt déconcertant. Ainsi, les propositions nécessaires et universelles, les principes premiers évidents par eux-mêmes, n'ont aucune portée objective. Ils ne nous donnent aucun droit d'affirmer ou de nier quoi que ce soit sur le terrain réel de l'expérience. Ne sont-ils pas d'un ordre tout différent? Du point de vue rigoureusement objectif, il nous est interdit de parler de contradiction : la non-réalisation de deux cas contradictoires ne signifie rien de plus que l'absence ou l'ignorance d'une sensation.
Le rond et le carré, dit encore l'auteur que nous résumons ici, reçoivent bien en géométrie des définitions précises, mais il nous est interdit d'y faire appel sous
peine de céder à la tendance subjective Si, après
avoir dit : mon esprit est incapable d'avoir la représentation d'un cercle carré, j'ajoute : jamais, dans son fonctionnement naturel au cours de l'expérience, rien ne viendra la lui suggérer, on ne voit pas quelle information nouvelle j'apporte ainsi. En tout cas, on voit bien que l'information ne vise que le fonctionnement de l'esprit lui-même (i).
Telles sont es conclusions extrêmes auxquelles conduit la méconnaissance du fait et de la nature de l'abstraction; car, nous prions le lecteur de ne pas l'oublier, c'est uniquement sous ce rapport que nous
(i) G. Miluaud, Essai sur lés conditions et lés limites de la cwtitude logique, p; 23.
38 PHILOftOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
envisageons ici les opinions que nous venons de rappeler. Elles constituent un exemple si frappant de cette erreur fondamentale de tant de conceptions de la science et de la philosophie modernes qu'il ne nous était pas possible de les passer sous silence.
Au fond, le grand grief que les savants et les philosophes en question adressent à la connaissance intellectuelle ou autre, c'est de n'être pas la chose elle-même; si étrange que cela puisse paraître, on ne trouve rien autre à l'origine de leurs systèmes subjectivistes ou conceptualistes : on peut en dire autant de l'intuition bergsonienne, selon la juste remarque de M. Ma ri tain :
Les reproches adressés à la connaissance intellectuelle par M. Bergson reviennent à dire qu'elle n'est pas la chose elle-même, ni la connaissance sensible ou expérimentale de la chose, que l'idée de la maladie n'est ni la
maladie ni l'expérience de la maladie Cette idée n'en
est pas moins vraie (i).
Citons encore cette autre réflexion du même auteur qui s'applique si bien aux opinions que nous avons relatées plus haut :
Ce qu'il y a au fond des reproches que la philosophie nouvelle adresse à la connaissance abstraite, c'est l'impatience des lois et des limites propres à notre nature. Cette philosophie ne veut pas se résigner à ne percevoir le réel que par des facultés multiples, à ne pas épuiser la réalité dans son fond, à ne pas avoir de l'essence des choses une connaissance expérimentale (2).
Cette exigence, plus ou moins avouée, a naturelle-
(1) La Philosophie bergsonienne, p. 99.
(2) Ibid.t p. 98.
NOTIONS GÉNÉRALES 3o,
ment conduit nos savants à mettre au compte du subjectif pur l'abstraction avec tous ses produits et toutes ses conséquences : cette opération intellectuelle, génératrice de la vraie science, est apparue à un grand nombre d'entre eux comme un abandon du réel, une progression dans le vide. Abstraire, c'est, pour eux, se livrer au même exercice que les officiers de la Quinle dont parle Rabelais, c'est-à-dire « couper le feu avecques un cousteau et puiser l'eau avecques un rets ». S'ils professent cette opinion, c'est avant tout parce qu'ils demandent à la connaissance d'être une reproduction ou un décalque pur et simple du réel. Etant donné que l'origine sensible de nos idées est pour nous une loi de nature, c'est demander l'impossible. La réalité concrète et matérielle n'étant pas immédiatement intelligible, il appartient à l'abstraction de la rendre telle ; c'est là son rôle essentiel, comme nous le verrons au chapitre suivant. Contenu tons-nous présentement de rappeler encore que, désindividualiser et généraliser le réel, ce n'est pas l'anéantir. Bien plus, saint Thomas soutient avec raison que, du point de vue strict de la connaissance, l'universel a plus de réalité que le particulier : quantum ad « id quod rationis est », universalia sunt rnagis entia quant particularia (i). Et la preuve qu'il en donne est tirée de la persistance de la représentation des choses qui disparaissent et périssent. La notion que nous en avons, en effet, subsiste sans changement, malgré qu'elles soient entraînées dans un flux perpétuel. Qu'est-ce à dire, sinon que l'universel exprimant la forme spécifique d'une chose ou d'un rapport a plus d'être rationnel et scientifique que les
(i) S. Thom., Poster, analyt., I. I, lect. XXXVII
réalilés particulières : il est extrait, il est vrai, de ces dernières, mais il n'en demeure pas moins indépendant de leur existence ou de leur degré de réalisation, étant saisi et connu aussi bien quand elles existent que quand elles n'existent pas. Or, c'est précisément ce qui fait la réalité supérieure de l'universel commo objet de science. Cette philosophie, on le voit, n'a rien de commun avec le scientisme positiviste ni avec le sjibjectivisme. Elle ne nie pas, bien entendu, que la connaissance ne soit fonction de l'esprit, mais elle se refuse à voir là une cause de subjectivité pour nos idées. A la cap;eilé de représentation active qu'elle reconnaît dans l'esprit correspond la repré* sentalion passive de l'objet ou sa disposition à devenir le terme à l'acte intellectuel. Nous sommes dans le do naine du corrélatif et non pas dans celui de l'opposition. A vrai dire, tout est fonction de l'objet^
Une idée ne se conçoit môme pas sans un rapport d'objeclivité : qu'on le veuille ou non, ce qui est perçu directement, ce n'est pas l'idée subjective, mais le contenu, l'objet de l'idée. Une idée qui ne serait pas essentiellement relative à un objet ne dirait rien et ne serait même rien du tout. Comprendre, c'est prendre possession d'un objet, et sans sortir de soi. L'esprit n'étant, tout bien considéré, rien autre qu'une force de représentation, on se demande comment l'opposition du sujet et de l'objet a pu devenir une donnée fondameniale, ou plutôt le point de départ même de la philosophie moderne. Pour celle-ci, l'esprit verse dans le subjectivisme par son simple fonctionnement, par le fait même que l'objet ne peut être connu immédiatement, sans l'intermédiaire d'une idée. C'est là le tréfonds de la théorie de la connaissance de la plupart des sava uts de nos jours*
, NOTIONS GÉNÉRALES f[l
Une réalité complètement indépendante de l'esprit qui la conçoit, la voit ou la sent, c'est une impossibilité, écrit l'un d'eux. Un monde si extérieur, si même il existait, nous serait «à jamais inaccessible La seule réalité objective, ce sont les rapports des choses. Ces rapports ne sauraient être conçus en dehors de l'esprit qui les conçoit ou qui les sent..... Tout ce qui n'est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne i ouvons penser que la pensée, et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent être que des pensées. Dire qu'il y a autre chose que la pensée, c'est une affirmation qui ne peut avoir de sens (i).
L'univers n'est donc, pour notre mathématicien philosophe, qu'un ensemble de concepts plus ou moins artificiellement construits par le sujet. Et qu'y a-t-il au fond de tout cela, sinon cette idée admise comme un premier principe, que la connaissance, qui n'est pas la chose elle-même, n'a aucune valeur objective? Il n'y a pas, il ne saurait y avoir dans le connaissant de substitut de l'objet nous permettant d'atteindre ce dernier. En d'autres termes, la connaissance par le moyen de l'idée ou de la représentation de la chose ne peut être que subjective, Mais cette conclusion ne sort nullement des prémisses. Elle n'aurait de valeur qu'autant 'que l'idée subjective serait le terme ou l'objet même de l'acte intellectuel. Or, c'est tout le contraire qui se produit. Le mode d'être que l'intermédiaire tient du connaissant disparait ici complètement pour n'offrira notre esprit que l'objet représenté. Et saint Thomas exprime un fait d'expérience universelle lorsqu'il dit : Species intelligibles non se habent ad intellectum slcut qaod Intel"
(x) H. Poincaré, la Valeur de la science» c. xi,
fa PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
ligitur, sed sicut quo inteîligit (i). L'intelligence est la cause efficiente du concept ou de l'idée, mais non la cause matérielle : nous voulons dire qu'elle n'en fournit pas la matière. Autrement, il n'y aurait f)as de raison de penser une chose plutôt qu'une autre. On ne peut nier que l'idée ne soit, dans une juste mesure, le produit de l'objet; dans ces conditions, elle le représente nécessairement. La conception qui s'enfante dans notre esprit mis en jeu par l'objet ressemble fatalement à ce dernier et ne peut en être qu'une représentation intelligible. Ce n'est pas une impression qu'elle traduit, comme on ne cesse de nous le dire assez légèrement, mais un fait extérieur, en prenant ces derniers mots dans un sens très large. Ces considérations nous découvrent la cause de l'erreur de ceux qui voient dans la pensée même un obstacle à l'intelligibilité de l'univers réel: cette cause n'est autre qu'une prétendue opposition a priori du sujet et de l'objet ou bien encore une analysé très superficielle de la formation de nos idées et de nos concepts. Pour tout dire, en un mot, on veut que l'assimilation entre le sujet connaissant et l'objet connu soit adéquate sous tous rapports; qu'elle s'étende jusqu'aux modes d'être de la représentation et de la chose représentée, ce qui n'amènerait pas la perfection de la connaissance humaine, mais son impossibilité, sa destruction. L'assimilation quant à la chose représentée suffît parfaitement à la connaissance: c'est-à-dire qu'elle suffît à établir un rapport d'objectivité. Ainsi, lorsqu'on nous dit qu'il n'y a rien autre chose que la pensée et que l'affirma-
(i) S. Thom., Sam. theol., T, q. i.xxxv, a. 2.
tion contraire ne peut avoir de sens, que fait-on ? on nie tout simplement, sous une forme différente, l'union de ce qui représente avec la chose représentée!
Mais il ne sera pas inutile de nous arrêter encore à d'autres opinions ou difficultés analogues et provenant de la même source, c'est-à-dire de la terreur et de l'inintelligence de l'abstraction; on a dit que le « lien étroit entre la pensée et l'expérience est la base de la science moderne ». Nous ne voulons pas contester la part de vérité contenue dans cette assertion, mais il n'en est pas moins vrai que la préoccupation de resserrer le lien a conduit à toutes sortes d'erreurs, souvent même les plus opposées, en apparence, comme le subjectivisme et un réalisme exagéré. Pour se rapprocher de l'expérience, on a fait des efforts désespérés pour calquer exactement l'idée sur la chose : tout ce qui dépassait cette dernière a été considéré comme un élément purement subjectif, comme une information de l'esprit et non de l'expérience. Dans cette voie on n'a fait que poursuivre, sous différentes formes, le retour à la sensation dans toutes les sciences, même celles qui passaient, jusqu'ici et à bon droit, pour être spécifiquement rationnelles. Ainsi, on a proposé de changer jusqu'aux définitions en usage dans la géométrie pour les dépouiller de leur caractère abstrait et les adapter, autant que possible, à la réalité concrète. Il faudrait, dans cet ordre d'idées, définir le point, la ligne droite, le plan de la façon suivante :
Point : Figure géométrique à trois dimensions toutes assez petites pour pouvoir être négligeables dans les calculs. Ligne droite: Figure géométrique à trois dimensions dont deux sont assez petites pour être négligées dans les calculs. Plan : Figure géométrique à trois dimensions
dont une est assez petite pour être négligeable dans les calculs (i).
En vérité, certains auteurs devraient s'interdire de penser, par crainte de l'abstraction et de la métaphysique. Kn tout cas, pour être conséquent» avec eux-* mêmes, ils devraient se borner à rechercher, décrire, cataloguer, collectionner des faits bruts. Pourquoi aussi se permettraient-ils la moindre généralisation même hypothétique? Une hypothèse est-elle autre chose qu'une interprétation anticipée des faits, une ébauche de généralisation systématique ? IJn un mot, ils devraient se contenter d'être « des ramasseurs de bouts de faits ». Cette attitude aurait du moins l'avantage d'être conforme à leurs principes. Mais il resterait encore à savoir si, dans l'œuvre de la science ainsi réduite, ne se trouvent pas engagés des principes supérieurs aux données purement empiriques et positives : nous voulons dire des principes que l'esprit formule et auxquels il adhère invinciblement sans avoir égard au nombre de cas observés ou, en d'autres termes, sans attendre le témoignage de l'expérience proprement dite. Nous verrons plus loin que des principes de ce genre se trouvent impliqués dans toutes les démarches de l'esprit même les plus rudimentaires et les plus primitives. Il nous suffira, pour le moment, d'avoir indiqué à quelles conséquences extrêmes et inadmissibles pour tous devraient se condamner ceux qui veulent édifier la science sans tenir compte de l'abstraction, et, en particulier, ceux qui veulent à tout prix rencontrer en dehors de nous, comme des physiciens et des chimistes, les propriétés qu'étudient les sciences mathématiques, Nous
(i) Gustave Le Boa, la Vie des vérités> p, 2^'j.
avons dit quelque chose des efforts extraordinaires tentés par des mathématiciens philosophes pour sevader de l'abstraction ou pour en diminuer le rôle par des interprétations subjectives. Des efforts semblables ont été faits dans toutes les sciences et avec d'autant plus de raison apparente que leur degré d'abstraction était plus faible.
On fait valoir, par exemple, que l'idée ou la loi abstraite ne se superposent pas exactement aux faits. Cette difficulté se trouve sous différentes formes, à la base d'un très grand nombre de raisonnements et d'opinions de la philosophie positive. Elle met en cause toute la théorie de la connaissance et même la distinction entre Tordre sensible et l'ordre purement intellectuel. On comprendra que nous ne puissions pas traiter ici avec toute l'ampleur qu'elles exigeraient ces questions fondamentales. Il n'est pas cependant impossible de montrer en quelques mots le peu de valeur et de portée de l'objection susdite. L'abstrait, nous dit-on, ne saurait se superposer à la réalité, attendu qu'il la contredit ou la dépasse. Il la contredit, car le monde réel a sa manière à lui de résoudre les problèmes qui se posent: ce n'est pas celle de la logique abstraite et conceptuelle, bien au contraire.
D'une manière ou d'une autre, dit W. James, la vie, en déployant ses ressources, trouve le moyen de donner du même coup satisfaction aux contraires. Kt c'est précisément là l'aspect paradoxal que présente sur bien des points notre civilisation. Nous assurons la paix par des armements ; la liberté par des lois et des constitutions. La simplicité et le naturel sont le dernier résultat d'une éducation et d'un entraînement artificiels; la santé, la force et la richesse ne s'accroissent que si l'on en fait usage et que si on les
dépense sans compter. Notre méfiance de la méfiance engendre notre système commercial de crédit; notre tolérance à l'égard des manifestations anarchistes et révolutionnaires est le seul moyen d'atténuer leurs dangers; notre charité doit dire non aux mendiants, afin de ne pas aller contre son propre but; le véritable épicurien doit observer* une grande sobriété ; le moyen d'arriver à la certitude réside dans le doute radical ; la vertu ne signifie pas l'innocence, mais la connaissance du mal et sa défaite (i).
Ainsi la réalité a le privilège d'absorber en elle et de concilier les éléments les pins divers et les plus opposés. Elle se moque des impossibilités et des contradictions établies ou constatées par le procédé abstrait. Ce dernier ne mord pas sur les choses : il constitue un monde à part qui ne peut même nous renseigner sur ce qui est possible en fait. Certains auteurs ont poussé si loin là séparation entre les phénomènes abstrait et concret qu'ils n'ont plus vu dans la contradiction logique une preuve ou un signe d'erreur. Ce qui se passe dans deux inondes complètement distincts et étrangers l'un à l'autre ne tire pas à conséquence. Un abîme existe ainsi entre le domaine de l'abstraction et celui de la réalité. Nous ne pouvons rien affirmer concernant les existences particulières, au nom d'un principe abstrait et même du principe de contradiction. Qu'un objet ne puisse être, en même temps et sous le même rapport, quelque chose et autre, c'est une assertion qui n'a pas de sens pour nous, étant donné qu'elle ne correspond à aucune sensation connue, c'est-à-dire étant donné que nous
(1) W. James, la Philosophie de l'expérience, 3e leçon*
n'avons jamais éprouvé une sensation se composant simultanément des deux que l'abstrait déclare incompatibles sous le même rapport dans le même objet. En un mot, au point de vue strict de l'expérience, on peut parler de chose inédite ou inconnue, mais jamais d'inconcevabilité ou de contradiction. On ne saurait pousser plus loin la séparation entre l'abstrait et le réel concret, ni méconnaître plus complètement des faits constants ou des distinctions nécessaires que nous allons rappeler brièvement dans l'intérêt de la saine doctrine et du sens commun.
Tout d'abord, qu'y a-t-il de plus courant et de plus universellement admis que l'application des principes ou concepts généraux et abstraits, à des cas concrets et particuliers? Sans remonter à la métaphysique, on peut en voir un exemple dans les multiples applications de cette loi: l'énergie demeure constante. Ce procédé si familier et si connaturel à notre esprit prouve, à lui seul, qu'il existe une corrélation de fait entre nos représentations abstraites et la réalité. C'est là une base solide pour toute discussion relative à la valeur objective de nos idées. Le véritable esprit scientitique consiste, en tout ordre de recherches, à tenir compte des indications de la nature elle-même. Dans leur fond primitif, elles sont l'ébauche et la mise en marche de la vraie science. Si nous appliquons d'instinct et en toutes circonstances des propositions générales et abstraites à des données de l'ordre réel et sensible, c'est là un fait dont il convient de faire état dans toute hypothèse. Il nous donne même le droit de tenir à priori pour suspectes d'erreur les explications qui le dénaturent ou le contredisent. C'est ce qui a lieu précisément pour les opinions qui soutiennent la subjectivité et l'irréalité du monde
abstrait. 11 ne saurait même être question dans eette manière de voir d'une véritable attribution de l'universel au particulier et encore moins de la superposition dont on parle d'un ordre à l'autre. Pour ces auteurs, le désaccord entre les deux ordres est radical et nécessaire. Par ailleurs, la suspicion d'erreur qu'ils encourent du chef de cette séparation absolue se trouve confirmée par de nombreuses raisons positives. Leur position, nous l'avons dit, a pour origine une fausse idée de la connaissance. Ils supposent et s'imaginent que la première condition à réaliser par celle-ci est la reproduction brute du réel. Or, une telle condition est plutôt la négation de toute connaissance. Ce qui est requis, avant tout ici, c'est la présence de l'objet dans le connaissant. Il est bien évi* dent qu'il ne peut s'agir de la présence de l'objet naturel. Comment donc se fera l'union indispensable entre ce qui comprend et la chose comprise ? Elle se fera par le moyen d'un substitut, d'un suppléant de l'objet, autrement dit par le moyen de l'idée. Mais c'est là que les subjectivistes et les antiintellectualistes triomphent et soulignent à l'envi l'imperfection et môme l'inefficacité de ce moyen de connaitre. Ce n'est pas une équivalence qu'il nous apporte, mais plutôt une diiférence générique. Au lieu de permettre à l'esprit de sortir de lui-même, il ne fait que l'y enfoncer plus profondément. En un mot, il ne peut aboutir qu'à une connaissance essentiellement subjective. Raisonner de la sorte, c'est commettre de regrettables confusions. Sans revenir sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet, nous rappellerons une lumineuse et bien nécessaire distinction de saint Thomas en ces matières : non*oportet quod ejusmodl esse habeat simi* litudo, cujusmodi est id cujus est similitudo, sed
sohim quod in 7%atione concernât (i). Ce qui peut se traduire ainsi : la corrélation entre les idées et les faits s'établit non par le contenant, mais par le contenu objectif des idées. Ainsi, nous voyons qu'une statue n'a pas le même mode d'être que l'original; et pourtant elle nous le révèle, nous le fait connaître dans la mesure qui lui convient. Il y a tout d'abord dans l'idée un élément subjectif : c'est le mode d'être du connaissant auquel elle participe forcément : esse quod habel in cognoscente. Il y a ensuite un élé-* ment représentatif : c'est l'idée en tant qu'elle est l'ex* pression de l'objet : secundam respectam quem habet ad rem cujus est siniilitudo. Or, une expérience intime de chaque instant nous le dit assez : ce n'est pas le mode d'être qu'elle tient du connaissant, ce n'est pas l'élément subjectif ni l'acte immanent qui est, dans l'idée, le terme direct et immédiat de notre perception : ce n'est rien autre que l'objet. Pourquoi? parce que tout le reste n'a d'autre fonction, d'autre raison d'être que celle d'intermédiaire, et qu'ici la fonction est si exclusive qu'elle ne se fait pas voir elle-même. L'intermédiaire* disparait complètement pour ne laisser apercevoir que l'objet. Ces distinctions ne sont nullement chimériques. On ne peut leur refuser le mérite, en tout cas, d'être en parfait accord uvec les faits de conscience les mieux établis, avec la philosophie naturelle du langage, avec la croyance Vulgaire ou plutôt universelle qiii entend viser au delà des états subjectifs que les choses suscitent en nous. Même, toutes choses égales, d'ailleurs, ce qui n'est pas, on ne saurait en dire autant de ces doctrines qui, loin d'être en continuité avec la nature,
1) S, Tiiom., De Vetutate. q. x, a. 4.
font de l'homme un aveugle-né dans l'univers ou détruisent violemment en nous l'unité de la conscience. Non, 1 abstrait ne forme pas un monde à part, sinon en contradiction, du moins en parallèle avec la réalité. 11 est le réel lui-même simplifié et dépouillé des contingences qui le limitent et l'individualisent; c'est pourquoi, une fois en possession de l'abstrait, ce qui exige souvent de longues recherches, on peut s'en servir comme un moyen d'arriver au vrai, sans recourir à l'observation, ainsi que nous le voyons en mathématiques. Si réduite et si simplifiée qu'elle soit, la réalité n'en demeure pas moins un objet de science, un substratum solide et utile de pensée et de raisonnement. Sans doute, les vérités de raison pure n'autorisent par elles-mêmes aucune affirmation dans l'ordre des réalisations et des existences particulières : nous disons par elles-mêmes, car, si on les combine avec des faits de conscience ou d'observation, des données expérimentales, elles deviennent fécondes même sur le terrain des existences. Elles nous fournissent un moyen sûr, une valeur stable pour apprécier, mesurer le réel, et nous diriger dans les recherches qui le concernent. Aussi appliquons-nous constamment l'universel à des cas particuliers, à des réalités concrètes où il se trouve, quant à son contenu objectif, à l'état de réalisation individuelle : rationes Mas {universelles) applicat ad res particulares « quaruni sant » , adminiculo inferiorum virium (i). Ainsi l'intelligible et le sensible coïncident, nous sentons et pensons le même objet.
Ces notions auraient besoin de plus longs développements pour ceux qui ne sont pas initiés à la théorie
(i) S. Thom., In Soetlum de Trinitate, q. v, a. 2.
XOTTONS GENERALES 5l
de la connaissance d'Aristote et de saint Thomas. Nous aurons plus d'une occasion d'y revenir et de les préciser et élucider encore. Pour le moment, il nous suffira, dans l'ordre d'idées que nous poursuivons ici, d'ajouter quelques mots à l'adresse de ceux qui voient une preuve de la subjectivité et de l'irréalité de l'abstrait dans son extension elle-même. Il dépasse, nous dit-on, la réalité concrète, il est donc en désaccord avec elle, et aucune superposition n'est possible de l'un à l'autre. Dans ces conditions, il sera conforme au véritable esprit scientifique d'éliminer le plus possible l'abstrait de la science, comme un élément endogène et subjectif. Ce raisonnement ne peut aboutir logiquement qu'à la ruine de la science elle-même. Cette dernière ne saurait se passer de la généralisation; or, généraliser, c'est abstraire. Le résultat le plus immédiat, le plus obvie de la généralisation n'est-il pas de rendre une notion commune à un grand nombre d'objets et de phénomènes? Et comment pourrait-elle être commune, c'est-à-dire susceptible d'être attribuée à plusieurs, si elle n'est pas abstraite de toute réalité concrète individuelle? Il y aurait manifestement incompatibilité dansles termes. Aucun caractère strictement individuel n'est prédicable, disent avec raison les scolastiques. C'est là le propre du caractère abstrait. On ne peut nier qu'il ne gagne en généralité, en extension. Mais devons-nous admettre qu'il rompt, par le fait même, avec la réalité? Non, cela ne ressort nullement du procédé suivi dans la généralisation. Ce procédé n'a qu'un but: transformer l'expérience sensible eh notions ou propositions générales, ou, si l'on veut, en lois et en principes. En d'autres termes, il nous fait passer des caractères individuels aux caractères spécifiques, par l'induction dans les sciences expéri-
5a PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
mentales, par l'analyse des concepts dans les sciences rationnelles. Or, celte transformation a pour résultat de moditier l'état d'une donnée concrète et non son contenu. Ce qui disparait ici, c'est l'état individuel et sensible qui s'oppose à l'intelligibilité immédiate : ce qui reste, au contraire, c'est le contenu fourni par l'expérience. Mais, étant désindividualisé, il dépasse nécessairement cette dernière, en ce sens qu'il n'est pas simplement la somme des formes réalisées ou des cas observés, mais qu'il s'étend à un nombre illimité de formes ou de phénomènes possibles du même ordro. C'est par suite de son indépendance même de telle ou de telle existence individuelle que l'uni* versel peut être correctement appliqué dans les cas concrets et réels sans préjudice pour ceux qui sont purement possibles. Sous les traits ressemblants des réalités individuelles, l'esprit perçoit les propriétés spécifiques et communes. Il peut les considérer à part comme il peut en faire l'attribution à ces mêmes réalités d'où il les a tirées. Quant à dire que l'universel» en tant qu'il dépasse l'expérience brute, n'apporte aucune information nouvelle ni objective, on ne saurait l'admettre. Qu'y a-t-il de plus nouveau que de s'élever des réalités individuelles, variables et contingentes à une loi générale? Et qu'y-a-t-il aussi de plus objectif puisque cette loi embrasse tous les cas même futurs et possibles? Dans la formation de la science humaine, aucun progrès n'est comparable à celui-là. La conquête de l'abstrait est, sans contredit, la plus noble et la plus utile conquête de l'homme. C'est le fondement le plus vrai et le plus solide de son empire sur le monde. Si sa connaissance restait limitée et comme liée à l'individualité matérielle des objets et des faits, il ne serait même pas perfectible. Au lieu
de commander à la nature, il ne pourrait que lui obéir dans les étroites limites des formes individuelles de sa connaissance.
Pour ce qui est du privilège qu'aurait le monde réel de concilier les contraires et de fournir des solutions opposées à celles de la logique abstraite, il ne repose que sur la confusion et l'équivoque. Il est bien évident que les questions ne se posent pas dans la pratique avec la simplicité idéale qu'elles ont dans l'abstrait. Le concret est toujours complexe. Si la formule ou la loi abstraite ne se réalise pas toujours dans toute sa rigueur, la chose n'a rien d'étonnant ni d'incompréhensible. Cette loi n'est pas la seule à agir dans le domaine du réel. Elle s'y trouve en opposition ou en concurrence avec d'autres lois qui en compromettent ou contrarient l'effet. Souvent même, dans le cas d'une cause intelligente et libre, il y aura lieu de tempérer et de mitiger volontairement cet effet par l'introduction d'un correctif d'un tout autre genre. C'est pourquoi, loin de s'exclure, les contraires s'accompagnent fréquemment dans la réalité. Il s'agit, par exemple, de ne pas dépasser son but, de ne pas donner à une considération ou à une force un trop grand développement, de tenir compte, en un mot, de la complexité des choses et des questions. Malgré son empirisme systématique, A, Bain s'exprime ainsi au sujet de la réalisation de l'abstrait :
Dans la réalité concrète, il peut y avoir des forces opposantes qui neutralisent la loi abstraite. Il peut y avoir, par suite, quelque différence entre les effets d'un pouvoir qui agirait seul et les effets de ce même pouvoir agissant en concurrence avec d'autres forces. La loi abstraite du mouvement, à savoir la tendance des corps à persévérer dans le même état, n'est pas réalisée dans les choses con*
crêtes, en raison du frottement et des obstacles qui s'opposent au mouvement : la tendance à persévérer dans le mouvement est contre-balancée par d'autres influences, et il est possible de calculer le résultat complexe de cette composition de forces. L'intérêt personnel agissant seul doit avoir certaines conséquences; mais s'il se mêle d'autres motifs d'action, ce n'est plus à lui qu'il faut attribuer l'effet complexe qui se produit (i).
Nous trouvons donc dans les éléments multiples du concret, dans les conditions diverses et parfois hétérogènes des productions de la nature ou de l'art, la cause des imperfections des formes existantes relativement à l'abstrait; nous y voyons aussi la raison d'une certaine rencontre ou concomitance des contraires dans la réalité. Mais rien ne nous autorise à opposer contradictoirement le concret à l'abstrait ni à parler d'une véritable conciliation des contraires qui s'accomplirait sur le terrain de la vie. Dépasser en perfection, ce n'est pas contredire : pas plus que coexister à divers titres et, à plus forte raison, se succéder dans le même sujet, n'entraîne une identité. C'est ce que saint Thomas résume dans la remarque suivante : Nihil prohibet idem esse causam contrariorum secundum diversa; il n'y a aucun inconvénient à admettre qu'une même cause sous différents rapports puisse produire des effets contraires. Ainsi, ajoute-t-il, l'espérance peut être une cause de joie et de tristesse : de joie, en tant qu'elle porte sur un bien futur; de tristesse, en tant qu'elle suppose la privation présente de ce même bien. Il nous semble que ces distinctions, comme d'autres que nous avons faites dans les pages précédentes, peuvent jeter quelque
(i) A. Bain, Logique dèductive et indactive, t. I", p. 36.
lumière sur la question capitale de l'abstraction. Contrairement à ce que font de nombreux savants de nos jours, il faut admettre le fait de cette dernière avec toutes ses conséquences; bien compris, il ne nuit en rien à l'objectivité de notre connaissance intellectuelle. L'esprit dégage la quantité ou toute autre forme des réalités sensibles : il la saisit, la pénètre, la traite par le raisonnement, indépendamment de ces mêmes réalités, bien qu'il ait toujours besoin, dans ses opérations même les plus abstraites, d'un support concret jouant, tout au moins, le rôle d'exemple. Ce réalisme modéré fournit la clé des antinomies les plus irréductibles en apparence; il répond à toutes les difficultés, sauvegarde tous les droits, ceux de l'expérience comme ceux de la raison.
Généralisation des méthodes propres aux sciences particulières.
Nous avons signalé, parmi les causes qui ont le plus contribué à l'abaissement et à l'incompréhension de la philosophie, la généralisation des méthodes propres aux sciences particulières. C'est là, en effet, le péché originel des essais philosophiques de la plupart des savants de nos jours. Il est utile et intéressant d'en étudier les multiples manifestations. C'est ce que nous allons faire, sans chercher toutefois à les relever toutes, ce qui nous entraînerait beaucoup trop loin.
Il y a donc des savants, et ils sont légion, qui se font, plus ou moins consciemment, de leur spécialité une sorte de philosophie première, à laquelle ils s'efforcent de ramener toute notre vie intellectuelle : elle est pour eux un critérium suprême ou encore un cadre dans lequel tout doit rentrer. Ce qui n'est pas
fait à cette mesure ou ce qui ne peut pas s'y adapter aisément n'est ni rationnel ni scientifique. Nous n'exagérons rien, comme on va pouvoir s'en convaincre tout d'abord par 1 idée même qu'ils se font delà philosophie. Les définitions qu'ils donnent, de cette dernière supposent toutes, comme une chose acquise et incontestable, que la science positive embrasse la totalité du réel. N'est-ce pas cette persuasion qui a dicté le jugement qui suit :
Je pense qu'il faudrait réserver le mot philosophie pour les poèmes et les rêveries sur la métaphysique; ce sont des plantes qu on ne cultive pas dans les laboratoires (i).
Et qu'y a*t-il autre chose qu'un scientisme étroit et systématiquement fermé dans cette autre appréciation :
La philosophie étant de l'imagination interprétée au moyen de la raison représente le maximum de ce que peut cette dernière sans la ressource des méthodes expérimentales. La science contient aussi des hypothèses créées par l'imagination, mais elle les soumet au contrôle de l'expérience et de l'observation (2).
Mais tout cela n'est rien, comparé à la notion que se forme un autre savant de la métaphysique :
La métaphysique, dit-il, est une prosopopée dont on est dupe. C'est une figure de rhétorique que l'on prend pour une réalité. Quand Schahabarim, de son bras étendu, montrait dans le Bélier la porte de la génération humaine, dans le Capricorne celle du retour vers les dieux, Salammbô s'efforçait de les apercevoir, car elle prenait ces conceptions pour des réalités; elle acceptait
(1) E. Picard. Citation de G. Le Bo>v Vie déï vérités? ji. »«*. (3) G. Le Bon, Vie des vérités, p. 220.
comme vrais en eux-mêmes de purs symboles et jusqu'à des manières de langage, distinction qui n'était pas non plus toujours bien nette pour le prêtre.
Les métaphysiciens procèdent de même. Ils considèrent les propriétés comme ayant une existence réelle, indépendante de tout substratum, et ils en font dès entités mystérieuses. D'autre part, n'apercevant pas l'origine expérimentale des idées générales que le transformisme explique si clairement, ils les considèrent comme ayant été déposées toutes faites dans le cerveau de l'homme. Les uns les regardent comme ayant une réalité supérieure aux faits. D'autres, au contraire, qui ont perdu la confiance dans la divinité, sont rencfus sceptiques par cette origine un peu vague, et ils arrivent à considérer les idées générales élémentaires comme une forme imposée arbitrairement à l'intelligence humaine et dépourvue de toute valeur objective. Cette variété pseudo-scientifique de la métaphysique est actuellement la plus répandue, et c'est la plus dangereuse de toutes (i).
C'est ce même auteur qui déclare, comme nous l'avons dit plus haut, que l'abstraction- totale est le propre de la métaphysique « totale », c'est-à-dire qui élimine tout et discute et raisonne sur le reste.
Il faudrait d'abord démontrer, dit-il encore, qu'il reste quelque chose quand on a éliminé tout ce qui peut être scientifiquement démontré; car il ne suffit pas de le baptiser pour prouver que ce quelqtre chose existe; le baptême ne confère pas l'existence.
Enfin, d'autres savants s'imaginent la philosophie comme l'expression d'un sentiment ou d'une tendance mystique dé l'âme humaine, tendance étrangère au cycle du rationnel. Nous croyons inutile dé
(i) P. Delbet, la Science et la réalité, p. 98.
faire d'autres citations; on en trouvera de semblables à celles qu'on vient de lire, et en grand nombre, dans les ouvrages de nos savants contemporains, toules les fois qu'ils s'élèvent à des considérations générales et cherchent à s'orienter dans leur propre spécialité. Celles que nous venons de faire peuvent être regardées comme représentatives de l'opinion de la science officielle au sujet de la philosophie et en particulier de la métaphysique. Les exceptions sont plutôt rares. Cette opinion peut se formuler ainsi : i° La méthode expérimentale est la seule méthode valable et scientifique; 2° elle embrasse, par ses propres moyens, la totalité de la vérité accessible; 3° le concret est la seule forme du réel; une connaissance qui sort de ce qui nous est empiriquement donné perd toute valeur objective; \° l'expérience est la seule raison déterminante de l'adhésion de notre esprit à une proposition quelconque. Nous ne croyons pas qu'il y ait autre chose à la base des explications, généralisations ou critiques à grande portée, qui constituent la philosophie scientifique. Sans doute, ces affirmations ne se produisent pas toujours sous cette forme nette et crue chez les auteurs dont nous parlons; mais elles n'en gouvernent pas moins leur pensée. C'est un fort volume qu'il faudrait pour en montrer les erreurs et les contradictions. Nous ne toucherons ici qu'à quelques points fondamentaux, nous en remettant pour le reste à d'autres parties de notre présent travail.
On ne peut nier que la doctrine que nous venons de résumer ne soit grosse de conséquences : elle prétend exprimer le caractère et donner la mesure de toute la connaissance humaine. Avant tout autre examen, nous demanderons à ceux qui la soutiennent
NOTIONS GÉNÉRALES 5o,
si elle est vraiment du ressort d'une science particulière, si elle est le résultat dune application de la méthode expérimentale. La réponse à ces questions est d'une grande importance dans la matière qui nous occupe. Si les assertions susdites ne peuvent être regardées, à proprement parler, comme étant le fruit de l'expérience; si cette dernière est incapable d'en expliquer l'origine ou d'en rendre compte par elle-même, la question change entièrement d'aspect. Ce n'est plus au nom de l'expérience, mais au nom de principes d'origine rationnelle, que J' scientisme positiviste fait la critique de la phi) sophie et de la métaphysique. Dans ces conditie' il se combat et se détruit lui-même. Ses arme110 sont qu'un emprunt déguisé fait à un ordre d^V11" sidérations dont il se propose de montrer l'i/nite- Or, c'est bien ainsi que les choses se passe; entre lui et nous. Les preuves du droit souVain exclusif de l'expérience « ne sont pas de P^an*;es qu'on cultive dans les laboratoires ». 0 ne volt pas non plus qu'il soit possible, par /™e meme voie, de démontrer qu'en dehors deA luethoae expérimentale, il n'y a que mystique A sentiment. Et que dire des vérités nécessaires ejkniverse"es * Pourra-t-on les composer ou les exr/°tuer avec des faits ou des éléments individuels, friables et contingents? La chose étant impossible011 se raDat sup l'induction. Mais, outre que, redite à son propre mécanisme, elle n'aboutit qu'odes constatations générales de fait, il reste à profrer la légitimité de cette opération logique. C'est ^oute la critique de l'entendement humain qui / trouve ainsi mise à l'étude. Or, une question k cette envergure sort manifestement des cadres dA sciences particulières
6p PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA. SCIENCE
et positives. Elle les intéresse et les domine toutes :
elle est la racine qui les fait vivre, le fondement qui
les soutient, le nerf qui les anime. On se retrouve
ainsi en présence d'une nouvelle métaphysique. On
peut dire de la philosophie comme du phénix
antique : moriendo Qwit : elle renaît de ses cendres,
elle s'affirme par les efforts mêmes tentés pour la
détruire et en démontrer le caractère chimérique;
elle s'affirme par toutes les questions qui se posent
concernant Les méthodes et les principes des sciences
particulières. Les questions spécifiques posées et
Hudiées par ces dernières en soulèvent d'autres d'un
^dre plus élevé, plus universel, qui relèvent d'une
?ence qui fait précisément des généralités son objet
Pàr>re.
■J- réalité, tous ceux qui ont combattu ou proscrit la metoiysique l'ont fait revivre sous une autre forme ou SO; un autre nom. Nous ne parlons pas ici, bien entent ^e certains esprits légers qui traitent par un sileie affecté ou le mépris, tout ce qui dépasse leur petii spécialité. Nous prenons à leur égard l'attitude dont[s nous donnent l'exemple, en réservant notre attenon pour ceux qui ont parlé sérieusement de choses sqeuses Kant est, sans contredit, le plus célèbre de cex qUi ont reconstruit, à leur manière, ce qu ils se pLposaient de proscrire et de ruiner. Il n est pas necesiL[re d'avoir fait une étude bien approfondie de sa « Cr jque de ]a raison pure » pour savoir que les questions et les problèmes de la plus haute philosophie y sou, examinés et résolus conformément à certains principes. Il nous dit lui-même que son but est de rechercher « la solution de la question de la possibilité ou ie l'impossibilité d'une métaphysique en général et la détermination de ses
NOTIONS GÉNÉRALES 6l
sources, de son étendue et de ses limites » (i). Il a pris, comme point de départ, la contre-partie de l'opinion du vulgaire et de la philosophie ancienne, sur la nécessité, pour notre connaissance, de se régler d'après les objets. Il a supposé, lui, que les objets devaient se régler sur nos connaissances. A la lumière de ce principe, il a édifié une métaphysique nouvelle dont on ne pourra jamais dire, comme de celle d'Aristote et de saint Thomas, qu'elle est u la métaphysique naturelle de l'intelligence humaine ». Mais il n'en demeure pas moins vrai qu'on ne saurait se livrer à une critique raisonnée de la science des premières causes, sans faire appel aux procédés et aux principes mêmes qu'on entreprend de ruiner. La raison en est qu'il est aussi impossible à notre esprit de se mouvoir hors des notions transcendantales qu'à notre corps de respirer et de vivre hors de l'atmosphère. On peut bien se refuser à faire des premiers principes un examen à part, une étude spéciale, mais ils ne cessent point pour cela d'agir ni d'imposer leur loi à tout travail scientifique. Pas plus que Kant, A. Comte n'a pu éviter de se mettre en contradiction avec lui-rnème, nous voulons dire avec la loi fondamentale de son système. 11 ne suffit pas, en effet, de dénommer positives certaines considérations pour qu'elles le soient en réalité. Ainsi, on aura beau qualifier de la sorte la loi des trois états, elle n'en restera pas moins une généralisation arbitraire et artificielle. Nous voudrions savoir aussi comment s'y
prendrait le positiviste le plus décidé pour faire la preuve, par la seule expérience, de cette assertion
(i) E. Kant, Critique de la raison pure. Préface. Traduction J. Barni, revue par Arch.vmba.ult.
chère au morne A. Comte : rien n'est absolu, si ce n'est cette proposition : tout est relatif. Aucune observation naturelle ou provoquée, aucun raisonnement expérimental, aucune induction basée sur des faits particuliers ne peuvent conduire à une conclusion de ce genre. Pour essayer de l'établir, il est indispensable d'aborder un grand nombre de problèmes de philosophie pure et rationnelle, et de sortir des conditions du savoir positif.
On dira peut-être que la proposition dont il s'agit, ainsi que tant d'autres de la même extension qui se rencontrent dans la science ou la philosophie naturelles, ne violent nullement la règle suprême de la positivité, qui consiste à n'affirmer ou nier que des faits particuliers ou généraux; car elles se réduisent pour le moins à renonciation d'un fait général. Ce raisonnement repose sur une équivoque : ensuite, il prouve beaucoup trop. La question est de savoir comment s'opère cette transformation et si elle n'a pas pour premier effet de nous faire franchir les limites de la connaissance empirique. Qu'est-ce qu'on entend par fait général ? On accordera, sans peine, je pense, qu'un tel fait implique abstraction de l'existence réelle. Il revêt, dès lors, un caractère idéal et spécifique et constitue, par là même, une proposition ou une loi s'appliquant à un nombre illimité de cas particuliers. Du point de vue positiviste, l'expérience est largement dépassée par suite de cette transformation. Par ailleurs, si un fait général de cette nature est une condition suffisante de positivité, il faut dire que la connaissance positive n'a plus de limites: on devra l'étendre même aux principes les plus abstraits et les plus universels, comme ceux d'identité et de contradiction, attendu qu'ils ne sont rien autre, dans
leur fond, que des faits très généraux. Pour être conséquents avec eux-mêmes, les positivistes purs devraient déclarer ouvertement que la première et plus essentielle condition de positivité consiste à ne pas faire abstraction du fait de l'existence. Cette attitude se comprendrait, mais prétendre que l'expérience transformée, qu'une proposition dérivée directement ou indirectement de Tordre sensible donnent pleine satisfaction à la science positive comme telle, c'est vouloir caractériser cette dernière par un trait commun à toutes les sciences : c'est abandonner soimême explicitement la thèse qu'on se propose d'établir. D'autre part, si l'on veut s'enfermer résolument dans les limites des existences particulières, il faudra renoncer à faire de la science proprement dite, à moins qu'on ne se résigne à s'inlliger un démenti à soi-même et à son principe, pour ainsi dire à chaque pas. Ainsi, de quelque manière qu'on les envisage, la science et surtout la philosophie positives ne vivent que de contradictions.
C'est le sort inévitable de tous ceux qui combattent la philosophie, soit qu'ils se placent, pour cela, sur son terrain, soit qu'ils s'efforcent d'établir l'autonomie complète, la maîtrise absolue et universelle de l'expérience, souvent prise par eux dans un sens matérialiste. A vrai dire, l'erreur de ces derniers est de croire qu'une science particulière peut faire la preuve de ses principes propres. Or, une telle démonstration n'est pas son affaire. Manifestum est, dit avec raison saint Thomas, quod non est uniuscujtisque scientiœ demonstrare principia sua propria (i). Par principes, il faut entendre ici les élë-
(i) S. Tiiom., Poster, analyt., 1. I, q. xvn.
<j$ PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
ments générateurs d'une science, au nombre desquels pu doit placer non seulement son objet, mais encore les premiers jugements qu'il suggère de lui-même, sans aucune recherche scientifique. Ainsi, pour les malhématiques, ces principes seront la quantité abstraite et les axiomes qui représentent les notions qu'on acquiert de cette quantité naturellement, c'està-dire à première vue. On comprend, sans peine, qu'il n'appartient pas au mathématicien comme tel •de démontrer l'origine et la réalité de ces données constitutives, comme serait, par exemple, de faire la théorie de l'abstraction ou de déterminer la valeur et la portée des axiomes géométriques. Cela, c'est précisément l'objet et le rôle de la philosophie et, en particulier, de la métaphysique. Il n'appartient pas davantage au physicien de prouver l'existence du monde extérieur ou les fondements et la légitimité de, l'induction. Une science particulière ne peut se dépasser*, elle ne peut, sans cesser d'être elle-même, c'est-à-dire sans faire appel à des principes communs à toutes les sciences, sans empiéter, en un mot, sur le terrain propre de la philosophie. Ce travers regrettable et cause de tant d'erreurs et de confusions n'en est pas moins habituel à la plupart des savants de nos jours (i). Ils ne résistent guère à la tentation de raisonner sur les éléments générateurs et sur les assises profondes de leur science, autrement dit à la tentation de faire de la philosophie; mais ce qui les distingue des vrais philosophes, c'est qu'ils en font à l'occasion ^l'autre chose, sans l'avoir étudiée et même sans vouloir en convenir. Nous ajouterons
(i) On trouve même ce besoin de philosopher à l'état lancinant chez que ques-uns d'entre eux, comme F. Le D.*ntec, Gustave Le Bon et plusieurs autres.
qu'ils en fonl avec une grande inconscience des difficultés et une candeur de novice.
K II faut voir avec quelle facilité ils tranchent, en uelques mots, les questions les plus graves. Ainsi, s diront en passant, comme une chose qui va de soi : la liberté est incompatible avec le principe de causalité. Une autre fois, ce son! les rapports du concret et de l'abstrait ou les problèmes si importants de la connaissance, qui sont présentés et résolus incidemment. Ou- formulera, par exemple, ce jugement sommaire : les discussions sur les universaux sont stériles : l'expression « l'homme » signifie simplement tous les hommes. Il arrive aussi que ces mêmes savants croient faire de véritables découvertes dans le monde des idées générales et des questions philosophiques où ils s'aventurent par hasard : ils s'imaginent facilement tomber sur des objections nouvelles contre telle ou telle doctrine reçue. En réalité, elles ne sont nouvelles que pour eux. Elles se trouvent tout au long exposées et réfutées chez des auteurs d'une vénérable antiquité. En r'ésumé, la critique ou la négation de la philosophie, qu'elle se produise au non} de principes rationnels ou au nom du droit souverain et exclusif de l'expérience pure, implique une contradiction manifeste. C'est là une thèse qu'on abandonne par la démonstration même qu'on veut en faire. Ensuite, les sciences particulières, sans en excepter les plus positives, loin de fournir des armes contre la métaphysique et la philosophie, en fournissent plutôt les éléments par les nombreuses questions qui se posent à leur sujet, et auxquelles il ne leur appartient pas de répondre. On prête la pensée suivante à Garlyle : Allez assez profond, il y a de la musique partout.
Combien il est plus vrai encore de dire : Allez assez profond, il y a de la philosophie partout.
Après ces considérations sur la portée générale de la critique négative qu'on fait de la philosophie au nom de la science positive, il ne sera pas inutile de relever maintenant quelques appréciations, préjugés ou reproches en particulier. Nous n'avons, pour cela, qu'à nous reporter aux citations faites plus haut et aux propositions dans lesquelles nous avons résumé les doctrines qu'un certain empirisme oppose à la philosophie. Nous avons entendu des savants très graves comparer la philosophie à un poème ou une rêverie quelconque, et déclarer que la métaphysique est une prosopopée dont on est dupe. Cette exécution sommaire de choses qui ont tenu une si grande place dans les préoccupations des plus nobles esprits et dans l'histoire de la civilisation ne peut que choquer vivement un lecteur sérieux. On peut dire sans rien exagérer qu'elle est suspecte a priori de légèreté, de suffisance et de pauvreté d'information. Nous ajouterons même qu'elle ne semble possible qu'à des savants qui prennent les limites de leur spécialité pour des points d'arrêt de la pensée. En tout cas, il n'est pas téméraire de supposer que les auteurs de pareils jugements n'ont jamais jeté le moindre coup d'œil sur la métaphysique d'Aristote, ni sur les commentaires autorisés qui en ont été faits par de vigoureux et profonds penseurs. S'ils l'avaient fait, ils n'auraient certainement pas eu l'idée baroque de voir une figure de rhétorique ou une affaire de poésie et de sentiment dans la métaphysique. Ils y auraient vu tout le contraire, à savoir que la métaphysique possède un objet distinct et nettement défini.
D'une manière générale, la science a pour fonction
essentielle de connaître ce qui est. Mais les aspects du réel étant multiples, ils ne peuvent être envisagés Ions par une seule et même science. Aussi voyonsnous que chaque portion de la réalité a donné lieu à une science particulière. La métaphysique, elle, étudie L'être comme tel : iïzupzl to ov rj ov (i), l'être dans toute la profondeur du mot. C'est là son terrain propre, son objet formel et immédiat. Elle ne se confond avec aucune des sciences particulières : ces dernières ne s'attachent qu'à une partie de l'être, sv pépei emroi|Jtai. Pour la philosophie première, elle examine l'être universellement et ses attributs essentiels. L'être ainsi considéré fournit la matière de propositions évidentes par elles-mêmes, nécessaires et universelles comme les principes d'identité et de contradiction. Elles sont les premières assises et la règle suprême de toutes nos acquisitions ultérieures : elles constituent en quelque sorte le cadre dans lequel s'inscrivent et se détachent les sciences particulières, l'étendue dans laquelle elles se meuvent. Il faut les regarder comme les lois les plus générales de l'être qui sont présentes à toutes les vérités particulières, comme le fondement l'est à toutes les superstructures, à tous les développements de l'édifice. De même qu'on ne peut concevoir une nature existante en dehors de l'être, de même une science qui ne se rattacherait pas, en dernière analyse, à la métaphysique n'aurait aucun sens. Ce n'est que par suite d'une illusion grossière ou d'une vue très superficielle des choses de la pensée qu'on pourrait croire que cette science se soutient elle-même.
Il n'est pas difficile de comprendre que les vérités
(i) Mëtaphtjs.y 1. IV, VI, I.
08 philosophie Dti Raisonnement dans la science
particulières ne sont que déterminations successives des axiomes métaphysiques. L'être, il est vrai, n'est pas él ranger à ces déterminations ni aux différences quelles qu'elles soient, qui peuvent se présenter : il les informe et les pénètre toutes, même les plus légères. Celles-ci ne s'ajoutent pas à l'être comme l'espèce au genre, c'est-à-dire comme un élément nouveau, mais comme un mode d'être qui n'est pas explicitement énoncé dans la notion Ifanseendantale : tàlià additio non potes t esse nisi ratiohis tantmn, cani nallam rem importée quœ non sit ens, Ucet aliquid dicat qtiod ens non dicit (i). C'est l'affaire du savant spécialisé que de s'occuper de ces caractères particuliers et différentiels des choses et des faits : ainsi, le mathématicien n'ert visage qu'un mode de lètre, qu'un attribut du réel, la quantité : ens quantum. Mais c'est l'affaire du philosophe que de s'occuper des objets et principes communs à tous les êtres et à toutes les sciences. Il n'est rien autre qu'un spécialiste des plus hautes et des plus vastes généralités : un spécialiste de l'être et de tout ce qui rentre dans la nature de l'être comme tel, c'est-à-dire de ses attribiùs essentiels, ce qui n'est point le cas des individu.^ ni des espèces, ni des genres, ni rien de ce qui rappelle le mode d'être matériel : Betops^ tô ov y, ov X7.1 f« toÛtw jTvàpyovTa xaO 'a-jTo (2). Mais, dira-t-on, l'jtre considéré à ce degré d'abstraction est une iorme vide; il ne représente rien, ne conduit à rien. On le voit : c'est toujours la même difficulté, provenant toujours" de Cette même idée que l'abstraction dévore l'objet de la pensée, surtout l'objet fourni
(i) 0pu.se. philosoph. De naturel generis, c. u. (2) Arist., Métaphys,, 1. I, c. iv.
par l'expérience, qu'elle coupe le lien entre la science et la réalité, an lieu de le resserrer conformément à la tendance bien connue de la science moderne. Or, l'abstraction ne dévore rien du tout, pas plus la quantité et le nombre en mathéma tiques que l'être en métaphysique. Le travail d'élimination qu'elle accomplit porte sur le contingent et le particulier ; mais il retient la nature commune à tous les individus d'une même espèce; il saisit le général dans les phénomènes qui l'individualisent. En un mot, il conduit l'expérience à ce qui en est le véritable but, e'est-à-dire l'universel.
Ainsi, l'abstraction, ao lieu d'absorber el de détruire les matériaux de la science, en dégage et en retient l'essentiel. Par contre, ce. qui est absolument incompréhensible, c'est la pensée sans contenu; la pensée après l'abstraction totale, l'élimination de tout, qui serait la caractéristique de la philosophie première, au dire de nos savants. Non, l'être, même vide de toute détermination individuelle, spécifique et concrète, n'est pas un pur mot. Avec son cortège d'axiomes, il est le fondement inébranlable de toute la connaissance humaine. Sous le rapport de la science pure envisagée dans sa plus haute expression, il n'est pas d'objet d'étude plus lumineux et plus fécond; car les données de la métaphysique ainsi comprise, qu'elles soient immédiates ou inférées, traduisent les lois les plus universelles de l'être; elles apparaissent comme une mesure invariable dans la perpétuelle mobilité des choses Sensibles et individuelles, comme un aspect supérieur et nécessaire des cas particuliers, des réalités changeantes. Sans doute, elles n'en expriment que le contour et eômrnè les lois limites : sans doute, elles demandent
à être remplies par une matière concrète. Mais cela ne diminue en rien leur valeur intrinsèque ni l'importance de leur rôle. Privé de leur secours, le savant se trouve sans guide, sans boussole, nous voulons dire sans aucun principe directeur ; il est même incapable de fournir une explication satisfaisante pour l'esprit, des phénomènes qu'il étudie. Car l'esprit n'est vraiment satisfait que par la connaissance de la loi nécessaire et universelle.
11 nous suffit d'avoir rappelé ces quelques notions pour montrer combien sont vaines les condamnations portées par les scientistes contemporains contre la métaphysique traditionnelle. Ils s'en font une idée fausse, ils en ignorent jusqu'à l'objet véritable. On peut justement leur faire, au sujet de la métaphysique, la recommandation que Pascal adressait aux incrédules concernant la religion : Avant de la combattre, apprenez donc à la connaître. Nous ne leur reprochons pas précisément de ne pas adopter les doctrines des grands maîtres de la philosophie médiévale : ce que nous leur reprochons, ce que nous jugeons intolérable et antiscientifique chez eux, c'est l'ignorance dont ils font preuve à cet égard; ignorance qui se rencontre même chez ceux qui sont le plus férus d'érudition. Cette incuriosité témoigne d'un mépris évident. Plusieurs d'entre eux donnent nettement l'impression qu'ils ne savent de la scolastique, que ce qu'ils en ont appris dans Rabelais ou Molière. Cela ne les empêche pas de formuler à toute occasion contre elle les critiques et les accusations les plus graves. Nous ne relèverons ici que celles qui se rapportent aux questions que nous traitons dans ce chapitre. Le cliché le plus ordinaire et le plus obligatoire est, sans aucun doute, celui qui a trait au « verbalisme »
NOTIONS GENERALES Jl
et à « l'entitéisme » des scolastiques. Si les auteurs que nous avons en vue parlent d'abstraction, ils se croient tenus d'ajouter aussitôt :
J'insiste sur ce que le mot « abstractif » n'a rien de comparable, ici, à l'abstraction scolastique et verbale. C'est une abstraction concrète en ce sens qu'elle décompose une réalité donnée en ses éléments (i).
Nous avons vu que l'abstraction ne se borne pas à isoler des propriétés que l'expérience nous montre réunies dans un même objet; elle fait plus que cela, elle généralise les rapports et les caractères individuels. C'est même là son œuvre essentielle.
Un autre parlera dans la même circonstance « de l'idole antique, de l'abstraction grossière des époques d'ignorance », ou. bien encore il dira dans un autre passage :
Les abstractions considérées comme autant d'éléments constitutifs des choses sont d'abord de simples hypothèses. Contrôlées, vérifiées, elles deviennent la matière même ou l'objet du savoir réel ; mais restées non vérifiées, ou confrontées aux faits avec hâte et d'une façon incomplète, elles forment la flore immense des entités verbales, des termes généraux vagues, des suppositions paresseuses, des hypothèses prématurément changées en dogmes qui encombrent les sciences commençantes et empiriques (et les ontologies théologiques et métaphysiques répondant si bien à l'idée qu'on doit se faire d'une philosophie non constituée) (2).
L'auteur oublie qu'il existe des abstractions qui n'ont absolument rien d'hypothétique : celles, par
(1) A. Rey, la Philosophie moderne, c. 11, p. 80.
(2) E. de Robertt, les Concepts de la raison et les lois de l'univers c. 11, p. 18.
exemple, qui nous mettent en possession des premiers principes, qu'ils soient communs à toutes les sciences ou propres à une science particulière, comme les axiomes géométriques. Dans ce cas, c'est un fait que nous n'attendons nullement les témoignages répétés de l'expérience pour généraliser ni pour donner notre adhésion ferme et entière à ces mômes principes. Il n'y a donc pas lieu à contrôle ni à vérification expérimentale. Et il en est ainsi même pour les conclusions des sciences purement rationnelles comme les mathématiques. Par ailleurs, nous ne voulons pas nier que les abstractions complexes des sciences naturelles, pour être valables, ne doivent être précédées de longues recherches et sérieusement confrontées avec les faits. Mais c'est un grave abus que d'étendre à toute pensée les conditions d'un savoir particulier et spécialisé. Les auteurs même les plus modérés et les plus réfléchis ne sont pas exempts de la légèreté que nous signalons et déplorons ici, dans leurs jugements portés sur la scolastique.
Détachées du groupe dont elles faisaient partie et généralisées, dit l'un d'eux, les qualités abstraites n'ont qu'une existence nominale ; les réaliser, c'est les douer d'une existence objective, c'est affirmer que chacune d'elles a en soi une réalité supérieure à ses manifestations phénoménales et indépendantes de toutes les autres qualités qui l'accompagnent dans la représentation sensible ; c'est, par conséquent, créer de toutes pièces, au delà de ce qui apparaît, un être qui, sans apparaître jamais lui-même, est partout et toujours le support invisible de ce que nous voyons. Ainsi faisaient les scolastiques (i).
Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté l'Ecole pour savoir que ces critiques ne sont nulle-
(i) E. Liard, la Science positive et la métaphysique, c. iv, p. 4-r>.
ment fondées. On ne trouverait pas, même chez les scolastiques décadents de la seconde moitié du xve siècle, un seul auteur auquel elles pourraient justement s'appliquer. C'est que tous ils faisaient une distinction capitale, bien méconnue des savants modernes : une distinction sans laquelle tout n'est que confusion, équivoque, paralogisme dans les traités de philosophie positive et scientifique. Ils distinguaient donc deux ordres de vérités : des vérités idéales ou de raison qui expriment le rapport ou l'enchaînement nécessaire des idées, abstraction faite de l'existence actuelle des objets que ces idées représentent. C'est ce qui se vérifie dans les mathématiques et même dans toutes les sciences rationnelles. Ensuite : des vérités positives ou d'expérience dont le caractère essentiel est de se placer sur le terrain des existences, de n'exprimer que les faits du monde réel. Ils estimaient avec raison que la première condition de positivité est de ne pas abstraire de l'existence. Mais, tout en reconnaissant à l'ordre idéal une valeur objective, ils n'ont jamais enseigné qu'il fût capable par lui-même de nous donner la connaissance de la réalité, ni qu'il nous autorisât à produire la moindre affirmation sur le terrain des existences. Il est indispensable pour cela qu'il soit combiné avec une donnée expérimentale. Il est assez évident qu'on ne saurait accuser de réaliser des abstractions ceux qui professent cette doctrine. N'est-elle pas la répudiation raisonnée et systématique d'un tel abus? Les savants modernes ont une conception beaucoup moins nette et moins juste des rapports du concret et de l'abstrait. Au fond, quel est le grand reproche qu'ils adressent à l'abstraction, sinon celui de n'être nas réalisable? C'est à cela que se ramènent leurs
objections et leurs difficultés sur ce point et, souvent même, toute leur théorie de la connaissance. Nous disons, nous, que l'abstrait et le concret expriment l'un et l'autre quelque chose de réel; mais, qu'on ne l'oublie pas, ils l'expriment d'une manière différente. Toute la question est de savoir si cette différence de modalité ou de forme fait tort au contenu réel, et l'absorbe en le faisant disparaître et s'évanouir.
Nous avons vu déjà et nous verrons plus clairement encore qu'il n'en est rien. Contentons-nous de rappeler, pour le moment, qu'il n'est pas nécessaire à la vérité de la connaissance que le concept soit le pendant de la réalité et quant au contenu et quant au mode d'être. Une telle exigence est la négation de toute connaissance humaine : une fois admise, elle devient une source d'obscurités et de contradictions inextricables, elle ne laisse d'autre issue que le subjectivisme pur. Le lieu commun sur les abstractions réalisées par les scolastiques auquel nos savants ont régulièrement recours pourrait donc être abandonné par eux dans l'intérêt de la vérité et de la justice, et nous ajouterons, dans l'intérêt du bon goût, étant donné qu'il se présente avec tous les caractères d'un mensonge conventionnel. Maintenant, que les scolastiques, dans les questions qui se rattachent aux sciences naturelles, n'aient pas suffisamment pris pied sur les faits et les réalités concrètes, nous l'accordons volontiers; mais ce n'est pas faute d'avoir établi les droits primordiaux de la méthode expérimentale en pareille matière. Ces droits, ils les ont proclamés aussi clairement que Bacon ou Descartes. S'il leur est arrivé parfois de les méconnaître pratiquement, ce n'est certainement pas pour avoir conféré l'existence à des entités métaphysiques ou attribué la vie réelle à des abstractions
vides : cela tient à des causes qu'il n'y a pas lieu d'exposer ici. En tout cas, il n'y a rien à retenir des appréciations suivantes de G. Bernard.
Le métaphysicien, le scolastique et l'expérimentateur procèdent tous par une idée a priori. La différence consiste en ce que le scolastique impose son idée comme une vérité absolue qu'il a trouvée et dont il déduit ensuite par la logique seule toutes les conséquences. L'expérimentateur, plus modeste, pose, au contraire, son idée comme une interprétation anticipée de la nature, plus ou moins probable, dont il déduit logiquement les conséquences qu'il confronte à chaque instant avec la réalité, au moyen de l'expérience (i).
L'opposition que l'illustre physiologiste établit ici entre l'expérimentateur et le scolastique n'a aucun londement ni dans l'histoire ni dans les doctrines de l'Ecole. Elle répond "à l'opinion courante sur cette dernière, mais opinion toute factice et très superficielle. L'auteur aurait tout aussi bien pu opposer l'expérimentateur au mathématicien. Celui-ci, en effet, part visiblement de principes qu'il prend, avec raison, pour des vérités absolues et dont il déduit par la logique seule toutes les conséquences : principes et conséquences qui n'attendent nullement le contrôle de l'expérience pour emporter toute l'adhésion de notre esprit, ainsi que notre savant le reconnaît formellement lui-même dans un passage que nous avons cité plus haut. Mais il oublie ici qu'il y a autre chose que l'idée expérimentale proprement dite. Il y a des notions, des principes obtenus par une généralisation ou une inférence immédiate : ce sont les notions trans-
(i) C. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c. h, p. 46.
j(') PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
cendantales, les principes premiers, qu'ils soient, nous l'avons dit. communs à loutes les sciences ou propres à une science particulière. Dans ce cas, il n'y a pas de raisonnement expérimental ni même de raisonnement quelconque, on passe d'emblée, et avec l'assurance la plus entière, à une proposition universelle, par la simple comparaison et môme juxtaposition des deux termes. Dans ces conditions, « il serait absurde de chercher à prouver ce qui est vrai absolument pour l'esprit et ce qu'il ne pourrait concevoir autrement », dit avec raison notre auteur lui-même. Il résulte des textes et des jugements que nous venons de rapporter que les savants critiquent et combattent une scolastique et une métaphysique imaginaires. On demeure stupéfait en voyant quelles opinions grossières et absurdes ils n'hésitent pas à porter au compte des penseurs les plus profonds de l'antiquité et du moyen âge. Ce qui perce dans tout cela, c'est le mépris du passé, mépris qui a naturellement pour contre-partie la religion et même la superstition de la science moderne. Cependant, un esprit non prévenu ne peut nier l'anarchie profonde de la pensée contemporaine, l'absence de toute explication rationnelle et vraiment satisfaisante dans la science positive, sans parler de son peu d'influence moralisatrice sur les individus ou sur les sociétés. Ce n'est pas en élevant à l'absolu les procédés d'un obscur empirisme qu'on pourra remédier à ces maux et combler ces lacunes. On ne fera, au contraire, que les aggraver, parce que l'unité de mesure, la règle ou le critérium suprême qu'on se crée de la sorte conduisent aux plus graves erreurs par la mutilation de l'esprit humain. La raison en est que cette mesure et cette règle ne possédant aucune universalité vraie ne
peuvent constituer un moyen d'appréciation pour toutes les matières et pour tous les cas. C'est ce qu'oublient les scientistes lorsqu'ils regardent les méthodes des sciences naturelles comme les seules valables pour n'importe quel ordre de connaissances; lorsqu'ils affirment que le déterminisme le plus rigoureux gouverne les actions humaines aussi bien que les réactions physico-chimiques; lorsqu'ils attribuent, pour tout dire, en un mot, à leur spécialité et aux principes particuliers qui la régissent une portée nécessaire et universelle qui ne peut convenir qu'à la philosophie première et à ses axiomes. Il est curieux, non moins que désolant, de les voir tout soumettre à leur juridiction et s'exagérer l'importance et l'étendue de leur méthode de recherche et de ses résultats. En voici quelques exemples. Après une étude des théories de l'évolution, on ajoutera comme une chose toute simple :
Nous trouvons en germe, chez lui (Lamarck), la négation du libre arbitre et l'idée de l'irresponsabilité personnelle de l'homme, produit de son milieu. C'était pour lui la conclusion naturelle de son système transformiste. Mais les hommes de son temps n'étaient pas mûrs pour adopter sa conception transformiste, encore moins pouvaient-ils en tirer toutes ces conclusions. C'est, encore une fois, à Darwin, à l'agitation générale des esprits, au travail profond de la pensée provoqué par son œuvre, qu'il faut attribuer l'origine et les progrès rapides de ces idées nouvelles (i).
Voilà ce qu'on fait dire à un système dont on attend encore une preuve d'observation directe, et cette preuve, ce ne sont pas les raisonnements par
(i) Y. Delags et iM. Goldsmith, les Théories de l'évolution. Conclusion, p. 349-
analogie, si nombreux et si ingénieux qu'ils soient, qui la remplaceront. Les paroles que nous venons de rapporter sont d'autant plus surprenantes que c'est leur auteur lui-même qui écrit :
Que les espèces soient nées les unes des autres, ce n'est pas seulement une déduction qui s'appuie sur des faits, car les faits peuvent être contestés et surtout interprétés de façon différente, mais une notion qui s'impose à notre esprit, comme la seule acceptable dès le moment que nous avons abandonné la théorie de la création surnaturelle (i).
On voit par là ce qu'il y a au fond de certaines conclusions, et non des moins retentissantes, de la science positive. S'il voulait être conséquent avec lui-même, l'empirisme devrait réduire l'esprit à un rôle purement passif. Or, nous constatons, au contraire, que ses tenants les plus convaincus multiplient les emprunts à la philosophie et s'aventurent même fréquemment sur le terrain théologique. On dirait qu'il suffit de prôner exclusivement la méthode expérimentale pour pouvoir se livrer à toutes sortes de fantaisies. Si les savants dont nous parlons ont abandonné la « théorie de la création », ce n'est certainement pas après avoir creusé bien profondément cette question capitale, ni même après s'être bien pénétrés du sens de l'enseignement catholique sur ce point. L'idée courante parmi eux que le transformisme permet de se passer de la création le prouve bien clairement. Cette idée plutôt inattendue était chère à une femme savante fanatique du darwinisme (2). Mais on n'aurait jamais cru qu'elle pût être
(1) Y. Delage et M. Goldsmith, les Théories de l'évolution, lntroduct.,p. 4.
(2) Clum. Hoyer.
reprise et adoptée par les sommités de la science contemporaine. C'est pourtant ce que nous voyons. « Les théories concernant la création, dit G. Le Bon, se trouvèrent ruinées quand l'observation enseigna que les êtres actuels dérivent d'espèces antérieures par l'accumulation de toutes les modifications héréditaires. » (i) Et dans un autre passage, après avoir rappelé l'action considérable de Kant sur la philosophie européenne, il ajoute : « Seules, certaines théories scientifiques, comme le transformisme, qui montrait la possibilité d'éliminer l'idée de création de l'histoire du monde et d'en bannir la finalité, eurent une répercussion plus étendue. » (2) Un autre représentant de la science la plus positive dit également : « En dehors du transformisme intégral, il n'y a point d'autre explication des êtres vivants qu'une création, et avec la doctrine de la création toutes les hypothèses sur la valeur des idées deviennent possibles. » (3) Ceux qui parlent de la sorte ne donnent nullement l'impression d'avoir jamais compris que la création est la production d'une chose sans matière préexistante (ex nihllo sui et subjecti). Autrement, comment pourraient-ils avoir seulement la pensée de lui opposer le transformisme ? Et comment pourraient-ils soutenir que ce dernier résout le problème de l'origine première des choses, au même titre que la création? Ce problème subsiste tout entier aussi bien pour une parcelle que pour une grande quantité de matière, aussi bien pour l'embryon que pour l'être achevé. C'est être victime d'une illusion grossière que de croire avoir suffisamment expliqué une chose, en
(1) G. Le Bo>t, la Vie des vérités, c. iv, p. 220.
(y) Ibid., c. iv, p. 225.
(3) P. Dlldlt, la Science et la réalité, p. 100.
Ho PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
la réduisant à une forme originelle rudimentaire ou à une quantité infinitésimale. Ce procédé, par luimême, ne résout rien, n'explique rien. Bien plus, dans le cas présent, on peut dire que la question de la création s'impose, d'autant plus qu'on se trouve en présence d'un être dont l'imperfection et la contingence sont plus manifestes. Il n'y a dans tout ceci, d'un côté, qu'ignorance de la vérité catholique; de l'autre, qu'exagération de la valeur et de la portée d'un système qui n'a jamais reçu de l'expérience aucune confirmation directe. Gela est si vrai qu'un savant italien a pu récemment soutenir la théorie de Yinvolution (i) sans trop choquer la vraisemblance et surtout sans contredire des faits patents. Nouvelle preuve de l'importance primordiale et supérieure de l'interprétation des faits dans l'édification scientifique de la connaissance.
Par ailleurs, le transformisme évolutionniste serait bien mal inspiré de chercher à suppléer par le raisonnement au manque de preuves positives. Sur ce terrain, la faiblesse de sa thèse est encore plus manifeste que sur tout autre. On peut, en disposant les êtres vivants suivant une série qui va des plus simples et des plus rudimentaires jusqu'aux plus compliqués et aux plus parfaits en organisation, on peut satisfaire la sensibilité et l'imagination, mais la raison est beaucoup plus exigeante. Le passage d'une forme dans une autre spécifiquement différente n'a guère de sens pour elle : c'est une idée qui s'évanouit lorsqu'on la soumet au contrôle de l'analyse ou qu'on veut l'expliquer rationnellement. En tout cas, ce
(i) Histoire de l'involution naturelle, par le Dr H. Marconi, traduit de l'italien par Mœe Ida Morj-Dupont.
NOTIONS GÉNÉRALES 8l
n est pas dans l'hypothèse elle-même de l'évolution que l'apparition d'une forme nouvelle trouve une explication satisfaisante. On sera bien étonné un jour de la prodigieuse fortune d'un système qui manque à ce point de preuves de fait et de raison. On sera bien obligé de recourir, pour y trouver une explication, à des causes qui n'ont rien à voir avec la science. Ne venons-nous pas d'entendre des savants authentiques déclarer que « la possibilité d'éliminer la création de l'histoire du monde » n'a pas été étrangère à un tel succès ? Il est certain que la loi de constance dans la nature brillerait du plus vif éclat, si l'on avait fait pour elle la moitié seulement des travaux, des recherches et des raisonnements qui ont été faits pour lancer et soutenir l'idée d'évolution. Les patientes et minutieuses observations de J.-H. Fabre ont démontré que l'instinct fonctionne automatiquement et sans se modifier jamais par l'expérience. Il est, dès l'origine, ce qu'il sera toujours. C'est ce qu'enseigne saint Thomas lui-même par ces mots qui reviennent si souvent dans sa philosophie : jiatura ad unum determinatur (i).
Mais revenons à notre sujet qui est de dénoncer 1 abus qui consiste, pour beaucoup de savants, à généraliser leur point de vue particulier et à se croire ainsi en droit de juger de toutes choses, même de celles qui sont le plus éloignées de l'objet de leur science. Nous en avons encore un exemple dans la légèreté peu philosophique avec laquelle ils parlent du miracle.
Personne ne croit plus, dit Tun d'eux, que les phénomènes soient absolument fantaisistes, mais nombreux
(i) S. Thom., Sum. tkeol., I-II, q. i\, a. •.
sont ceux qui pensent encore que les événements peuvent déroger au principe de causalité. Ils croient aux miracles. Tous les Mahdis commencent par persuader à leurs adeptes qu'ils sont invulnérables. C'est un bon moyen d'en recruter et de leur faire mépriser le danger (i).
Dans un autre passage, le même auteur complète sa pensée par les réflexions suivantes :
Avec le polythéisme, les hommes pouvaient être au
moins sûrs de quelque chose Avec le monothéisme,
cette garantie disparaît, le Dieu unique est absolument libre. Il lui plaît que les choses soient ainsi aujourd'hui; il peut lui plaire qu'elles soient autrement demain. Le monothéisme n'est point favorable au développement de l'esprit scientifique. D'ailleurs, la sensibilité a joué, dans sa genèse, un bien plus grand rôle que la raison (2).
Je crois qu'il serait difficile de trouver un échantillon plus caractéristique de ce qu'on est convenu d'appeler philosophie naturelle ou scientifique, et qui serait bien dénommée : philosophie de la compétence universelle basée sur des études très spéciales. Puisque certains auteurs, à propos et hors de propos, tiennent à soulever la question du miracle, ils devraient au moins se procurer une notion exacte de ce dernier. Or, on voit quelle leur fait totalement défaut. Ce n'est pas le lieu de l'exposer longuement ici, nous rappellerons seulement que le miracle, d'après saint Thomas, « est un fait produit par Dieu en dehors de l'ordre établi et communément observé parmi les êtres » : Quod fit divinitus prœter ordinem statutum et communiter servatum in rébus (3). Il n'y a rien là de contradic-
(1) P. Delbet, la Science et la réalité, 1. III, c. 1.
(2) lb id., 1. I, c. ix.
(3) Sain, contra Génies, I. 111, c. ci.
toire au principe de causalité, comme plusieurs se l'imaginent trop facilement. Ce principe est formulé ainsi par les savants et les philosophes les plus autorisés : tout ce qui commence d'exister, tout ce qui arrive a une cause; or, qui ne voit que le fait miraculeux rentre totalement dans cette définition? Il serait vraiment trop paradoxal de l'en exclure, parce qu'il se rattache directement à la cause première. Bien plus, il ne viole môme pas la loi particulière en dehors de laquelle il se produit. Il la laisse subsister tout entière, excepté dans le cas individuel qui le concerne. Cette exception ne fait que confirmer la règle, selon un adage bien connu. Le sentiment de J.-J. Rousseau sur la possibilité du miracle a été bien souvent rappelé. Nos savants pourraient encore le méditer avec profit.
Dieu, dit-il, peut-il faire des miracles, c'est-à-dire peut-il déroger aux lois qu'il a établies ? Cette question sérieusement faite serait impie si elle n'était absurde. Ce serait faire trop d'honneur à celui qui la résoudrait négativement que de le punir: il suffirait de l'enfermer; mais aussi quel homme a jamais douté que Dieu pût faire des miracles (i).
De fait, on ne peut en douter qu'en se faisant une idée absolument fausse du miracle, qu'en se le représentant tout d'abord comme une action contradictoire. Quant à l'opinion d'après laquelle le monothéisme serait la négation des causes naturelles ou une perpétuelle menace d'arbitraire et d'instabilité dans la production des phénomènes, elle témoigne d'une grande ignorance de la théodicée traditionnelle. L'existence
i ) 3e lettre de la Montagne.
et même l'intervention d'une cause première n'enlèvent rien, est-il besoin de le dire, à l'activité ni à l'efficacité des causes secondes : elle en est, au contraire, la garantie la plus sûre, l'explication la plus radicale. L'action divine ne saurait porter préjudice ace qu'elle a pour but de créer et d'établir. 11 est contradictoire de voir en elle la négation ou une diminution quelconque des énergies particulières. La cause, dans ce cas, se ferait échec ou obstacle à elle-même : sicut naturalibus causis, movendo cas, non aufert Deus quin actus earum sint naturelles, ita movendo causas voluni arias, non aufert quin actiones earum sint çolentariœ, sed polius « hoc in eisfacit » (i). Dans un autre endroit, saint Thomas exprime avec plus de profondeur encore la même doctrine : « Il faut concevoir, dit-il, la volonté divine comme extérieure et supérieure à tout l'ensemble des choses, comme une cause produisant tout l'être avec toutes ses différences et toutes ses modalités : divina çoluntas est intelligenda ut extra ordinem entium existens velut causa quœdam profundens totum ens et omnes ejus differentias. » (2) Ceci, on en conviendra, nous mène loin de l'idée « du double » familière à l'enfance de l'humanité. La crainte de voir la constance des rapports entre les phénomènes bouleversée à chaque instant par l'intervention divine est tout aussi fausse et chimérique. Le miracle, nous l'avons dit, n'a pas de portée ni d'influence générale : car il lui convient par définition d'être un fait insolite et exceptionnel. Dans ces conditions, comment pourrait- il troubler l'ordre établi ? Ceux qui professent que les lois scien-
(1) Sum. theol., I, q. lxxxiii, a. i.
(2) Péri Hermeneias, 1. I, c. ix, lect. XIV.
tifiques sont le plus souvent incomplètes et approximatives, que leur rigidité n'est pas absolue, qu'elles permettent un certain flottement, devraient, semblet-il, se montrer moins réfractaires que d'autres à l'idée du miracle.
Au surplus, leur grand tort est de parler de choses qu'ils ne connaissent pas. Il est moins irritant de voir un scolastique prouver par un syllogisme l'existence des quatre éléments ou l'incorruptibilité des corps célestes, qu'un savant de nos jours formuler, avec les seules lumières et les seuls moyens d'un savoir spécialisé, des jugements apodictiques sur le miracle, la création, la foi surnaturelle, la révélation, et même sur la métaphysique. C'est ainsi qu'on oppose la science à la religion : opposition qui est le fait du savant et non de la science. Nous disons : du savant, c'est-à-dire de ses ignorances, de ses lacunes, de ses opinions préconçues. On nous dit :
La science a été le trésor où sont toujours venus puiser les partisans d'une émancipation rationnelle de l'humanité. Ceux qui ne veulent croire que sur des preuves ne se sont déclarés satisfaits que par la science. Ils ont opposé dédaigneusement aux croyances les vérités scientifiques (i).
Mais, lorsqu'après avoir lu de telles déclarations, on cherche les faits avérés, les vérités scientifiques acquises et incontestables, qui militent contre les croyances, on ne trouve rien de semblable. Ce qu'on trouve le plus souvent, c'est l'interprétation d'un fait qui implique toute une philosophie, c'est une conclusion dont on fausse le sens ou exagère la portée,
(i) A. Rey, la Philosophie moderne, c. i, p. 34.
c'est enfin nn enseignement religieux très mal compris. Sans aller plus loin, nous trouvons dans l'auteur que nous venons de citer une idée de la science et de son rôle qu'on ferait difficilement passer pour une donnée de l'expérience : elle est d'essence purement rationnelle et, par l'aversion qu'elle témoigne pour toute règle intellectuelle, peut conduire à toutes les fantaisies et à toutes les négations.
La science, dit-il, vit de liberté : la raison n'est autre chose, en somme, que le libre examen. Aussi science et raison sont-elles avant tout révolutionnaires, et la civilisation gréco-occidentale fondée sur elles a été et sera une civilisation de révoltés. La révolte a été jusqu'ici notre seul moyen de libération et la seule forme sous laquelle nous ayons pu connaître la liberté. J'entends la révolte spirituelle d'une raison maîtresse d'elle-même, et non la révolte brutale qui n'a été que la gangue — souvent utile, parfois nécessaire — du métal précieux qu'est la première (i).
Telle est la science qu'on oppose à la religion : la science qui a « ruiné traditions et dogmes ». Pour nous, elle n'est rien autre qu'une mauvaise philosophie : rien autre que la philosophie de ceux qui en font contrairement à tous leurs principes et à leurs continuelles déclarations de positivité absolue, c'est-à-dire après en avoir nié l'objet et l'existence. Au surplus, on se demande ce que peut bien signifier la liberté du savant dont on parle. Le savant comme tel n'en a aucune, pas même celle d'interprétation. Une lui appartient pas de modifier les lois de la nature, mais de les constater : il n'a ni choix ni restriction à faire. L'identité prétendue de la science et du libre examen n'a donc
(i) A. Rey, la Philosophie moderne, c. vi, p. 3o5.
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pas de sens, à moins qu'on ne fasse consister le fond de la science dans l'affranchissement de toute autorité extérieure. Mais alors, il paraîtra bien étrange et bien peu philosophique de caractériser une chose par un élément qui lui est manifestement étranger ou extérieur. Ensuite, est-ce que la raison comme la science dont elle est l'instrument ne nous font pas une obligation de nous soumettre non seulement à Pautorité de l'évidence, mais encore à l'évidence de l'autorité? Qu'on nous dise ce qu'il y a d'antirationnel ou d'antiseientifique dans cette dernière soumission? Nous n'ignorons pas que les scientistes mentionnent souvent deux sources de vérités ; l'une rationnelle, l'autre affective et mystique. Ils font tout naturellement rentrer dans cette dernière catégorie l'ancienne philosophie et surtout la théologie. On ne s'en douterait guère en lisant la Somme de saint Thomas. G. Bernard lui-même commet cette erreur, bien qu'il ait parfois rejoint, dans ses considérations générales sur la science et la méthode, les doctrines aristotéliciennes et scolastiques.
L'esprit humain, dit-il, aux diverses périodes de son évolution, a passé successivement par le sentiment, la raison et l'expérience. D'abord, le sentiment seul s'imposant à la raison créa les vérités de foi, c'est-à-dire la théologie (i).
Rien ne nous fera mieux comprendre ce quïl y a de factice dans cette division et de faux dans ce jugement que le commentaire que fait le P. Sertillanges de ce passage :
(i) G. Bernaro, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale , c h, p. 47.
PHILOSOPHIE t)U RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE <?
Qui ne voit combien cette affirmation est superficielle et hasardeuse : si, par théologie, on entendait les mytho-
logies naturalistes du paganisme, passe! Mais, s'il
s'agit du dogme chrétien et de la théologie chrétienne, je demande ce qui reste de cette affirmation systématique. La théologie ne fut jamais pour personne affaire de sentiment : elle représente le travail de la raison sur des données à vrai dire transcendantes en elles-mêmes, mais prudemment et raisonnablement acquises. La révélation qui est à la base de ces données est un fait, non un sentiment, et s'il est toujours permis à un philosophe du dehors d'en discuter la valeur avant de l'admettre, il ne l'est point d'en altérer le sens Ce n'est pas la science théologique qu'il faut mettre sous la rubrique sentiment, c'est la superstition et la religiosité vague des peuples. L'instinct religieux est en nous extrêmement profond et il n'est pas étonnant qu'il se mêle un peu à tout, quand la critique n'est pas là pour délimiter son domaine. Mais confondre ces déviations avec la théologie elle-même, c'est en méconnaître entièrement la nature et la portée (i).
Que trouvons-nous au fond de cet exclusivisme dont témoignent les appréciations et les doctrines des savants que nous venons de mentionner ? Nous trouvons cette affirmation ; il n'y a qu'une méthode, qu'une vérité scientifique : affirmation plutôt gratuite de leur part et qu'ils ne peuvent, nous l'avons vu, entreprendre de prouver sans renier leur attitude et leur principe. Cependant, bien qu'elle soit plutôt le résultat de leur volonté systématique que d'une démonstration quelconque, ils ne la considèrent pas moins comme le critérium suprême. C'est pourquoi ils n'hésitent pas à s'en servir en tout et
(1) Sertillamges, Note sur le passage précité.
partout, môme en matière de croyances religieuses et d'enseignements théologiques, qu'ils ne connaissent, et c'est le moins qu'on puisse dire, que très superficiellement. L'abus devient alors, pour tout esprit non prévenu, manifeste et intolérable.
Pour en finir avec cet ordre d'idées, nous condenserons et résumerons en quelques brèves formules ' les principales assertions du scientisme qui se rapportent à son travail de généralisai ion de la méthode et du degré de connaissance propres aux sciences physico-chimiques. Tout d'abord, rien ne lui est plus ordinaire que de répéter sous les formes les plus variées : V expérience est la justification de toute proposition. Pour bien se reconnaître dans le monde d'idées et de questions que soulève une affirmation de ce genre, il conviendrait, avant tout, de bien définir ce qu'on entend par expérience. C'est ce qu'on ne fait pas toujours, et ce manque de précision est une cause d'erreurs et de confusions regrettables. En matière scientifique, le mot expérience n'a qu'un sens possible : celui dune connaissance acquise par une application exacte de la méthode expérimentale. Or, que tout jugement doctrinal soit le résultat de l'expérience ainsi comprise, on ne saurait l'admettre. Il ne s'agit pas ici de l'origine première de nos idées ni même des éléments incomplexes qui entrent dans une proposition. La connaissance de ces éléments dérive toujours, bien que plus ou moins prochainement, de notre perception du monde extérieur et sensible. Par ailleurs, on ne peut nier qu'ils ne soient que la matière éloignée d'une proposition. Ce qu'il y a de constitutif et de formel dans celle-ci, c'est la liaison entre les termes qu'elle rapproche : liaison exprimée par la copule est.
Toute la question est donc de» savoir quelle est la raison de cet accord : il n'existe pas d'autre manière de justifier une proposition. Cette raison est-elle toujours et partout l'expérience? En d'autres termes, une proposition vraie est-elle nécessairement la conclusion d'un raisonnement expérimental ou le résultat d'une opération inductive? On ne saurait le soutenir sans se heurter à un fait de conscience des mieux établis. Ni les principes ni les conclusions des raisonnements sur la quantité abstraite en mathématiques, ou sur l'être abstrait en métaphysique, n'attendent une confirmation quelconque de l'expérience pour être acceptés avec une fermeté inébranlable par notre esprit. Et rien de plus naturel. Quel besoin de soumettre au contrôle expérimental une vérité parfaitement claire et s'imposant d'elle-même à notre assentiment? Ce' besoin ne peut procéder que d'un esprit systématique jusqu'à ses dernières limites et, nous l'avons dit avec C. Bernard, jusqu'à la déraison. Sans doute, les jugements dont nous parlons sont dérivés de l'expérience en un sens très vrai. Ils le sont comme toutes nos idées même les plus abstraites. Mais cela ne nous autorise nullement à dire que l'expérience est la raison déterminante de l'adhésion que notre esprit leur donne. Un jugement qui porte sur un objet qui ne provient de l'expérience qu'indirectement et par abstraction ne peut pas avoir sa justification dans l'expérience : il ne le peut sans contradiction manifeste, c'est-à-dire sans que notre esprit sorte des conditions où il s'est placé lui-même par l'abstraction. Dans les limites de ces conditions, le jugement est l'expression d'un rapport nécessaire d'idées, complètement indépendant de l'existence de l'objet que ces idées représentent. Il en serait tout
autrement, si l'esprit restait enfermé dans le domaine des réalités concrètes, comme c'est le cas pour les sciences naturelles; car alors l'expérience devient vraiment la règle et la garantie de toutes les acquisitions des sciences de celte nature. Gomment pourraient-elles se passer de l'observation et de l'expérience, alors qu'elles se cantonnent sur le terrain des existences? Mais il est abusif d'en conclure, comme on le fait, que l'expérience et la raison sont un seul et môme terme.
Il ne l'est pas moins de dire : la science est une comme le réel. Cette assertion est chère au scientisme. Elle tend à établir que les méthodes des sciences naturelles sont seules valables pour toutes les questions, pour tous les problèmes, sans en excepter ceux de l'ordre moral ou intellectuel. On pose donc tout d'abord en principe que le réel est un. On voit bien qu'un tel principe trahit la préoccupation constante et bien connue de la philosophie scientiste, mais ce qu'on voit moins, c'est qu'il soit conforme à la nature des choses. A première vue, toute affirmation relative à l'unité du réel parait comme une fantaisie paradoxale. La nature est diverse infiniment. Cependant on peut se demander si l'aspect de multiplicité et même de dispersion qu'elle présente n'est pas plus apparent que réel; si les divers ordres de phénomènes, au lieu d'être complètement isolés, ne sont pas reliés entre eux de quelque manière; si, en un mot, sous cette diversité et cet enchevêtrement extérieurs, il n'existe pas un principe d'unification. Tous les savants l'ont cru par là même qu'ils ont cru à la science. Car celle-ci implique l'idée de coordination. Son œuvre essentielle n'est-elle pas de nous faire passer du composé au simple, du particulier au général? en d'autres ternies
de faire l'unité d'une multiplicité. Le tort d'un grand nombre de savants de nos jours n'est pas de s'être livrés à ce travail inséparable de la science; mais d'avoir voulu organiser toute l'expérience, synthétiser toutes nos connaissances sans recourir à d'autres facteurs, d'autres principes que les données empiriques. Leur philosophie apparaît comme un effort désespéré pour tout faire rentrer dans une seule et môme forme, la forme d'une science particulière. C'est ainsi qu'ils diront: Tout le réel s'explique mécanique ment. Il n'y a que du mouvement dans la nature. Le règne de la quantité est identique au règne du réel. Il n'est de science que du mesurable. Le déterminisme le plus absolu gouverne le monde, y compris les actions humaines. Ces assertions et beaucoup, d'autres semblables témoignent bien clairement du besoin de synthèse qui tourmente l'esprit humain. Mais il suffit de constater qu'elles sont le résultat de la généralisation systématique d'une valeur particulière pour les tenir comme suspectes d'erreur. C'est là un procédé qui n'a jamais rien donné de bon. Il suppose, le plus souvent, résolu ce qui est en question. Ainsi appliquer la méthode des sciences naturelles à l'étude du règne social ou de l'histoire, c'est sous-entendre une identité de matière dans les deux cas, ce qui est, pour le moins, contraire à toutes les apparences. Il serait donc plus rationnel et plus scientifique de prouver, tout d'abord, dans une thèse à part, qu'il n'y a aucune différence essentielle d'objet ou de donnée dans des études si hétérogènes au premier aspect. Sans vouloir entrer ici dans une discussion qui nous ferait sortir de notre sujet, nous ferons remarquer que l'explication mécanique appliquée à certains phénomènes, ceux de la vie et de l'esprit par exemple, n'explique absolument
rien : elle n'apporte à l'intelligence ni lumière, ni satisfaction, ni apaisement d'aucune sorte. Elle ne fait que souligner l'individualité irréductible des phénomènes qu'elle prétend expliquer et ramener l'un à l'autre.
On ne peut se défendre également de voir, du point de vue où nous nous plaçons, une équivalence purement verbale dans certaines réductions au quantitatif; car il existe plus d'une matière où ce procédé n'a aucune valeur explicative et où la quantité et l'inintelligibilité se confondent. Si une telle traduction de certains faits ne dit rien à l'esprit, c'est qu'elle est inadéquate, c'est qu'elle ne rend pas compte de tous les éléments qui servent à les former. Cette tare est inhérente à l'emploi indiscret des méthodes des sciences physico-chimiques ou des principes de la mécanique, dans l'étude des manifestations de la vie, surtout de la vie intellectuelle et morale. Il n'échappe même pas aux ignorants que le quid propriam de ces phénomènes ne se retrouve nullement dans les résultats obtenus par l'application exclusive de ces méthodes; ces résultats n'atteignent pas, et expliquent encore moins, tout ce que les phénomènes de cette sorte ont de réel. Ceux-ci possèdent des propriétés totalement différentes de celles qui appartiennent aux parties ou aux éléments dont on les dit composés. Car il est toujours vrai de dire avec saint Thomas : omne compositum est aliquid quod non convenit alicui suarum partium (i). N'y aurait- il pas souvent une source d'erreurs et d'illusions pour la critique et même pour la science dans l'oubli de ce principe incontestable ?
(i) S. Thom., Sum. theol., q. m, a. 7.
On peut voir déjà par ces quelques réflexions l'invraisemblance de la théorie de l'unité de la science répondant à l'unité du réel. Ensuite lorsqu'il s'agit de la spécification des sciences, l'unité matérielle de l'objet n'est pas directement en cause; nous voulons dire qu'elle n'est pas le vrai fondement de la division des sciences. Ce fondement ne se trouve que dans l'objet considéré dans son rapport avec la puissance intellectuelle ou, en d'autres termes, considéré dans les différents degrés d'épuration qu'il subit pour entrer dans le domaine intellectuel, pour arriver au niveau de l'esprit. Le réel, en effet, il ne faut pas l'oublier, pris dans son individualité matérielle, concrète et périssable, n'est pour personne l'objet de la science. Dans cet état, il n'est pas immédiatement intelligible. Gomment pourrait-il l'être, puisqu'il ne peut s'unir, sans l'intermédiaire d'une idée, à l'entendement qui doit le connaître? Personne n'a jamais cru ni soutenu qu'il pût remplir lui-même les fonctions de cette idée : ce qui est pourtant requis pour l'intelligibilité immédiate. Il en faut conclure que celle-ci n'appartient pas à la matière dont les propriétés s'opposent à celles de l'intelligible. Pour être comprise, elle doit nécessairement s'en rapprocher de quelque manière. Or, ce rapprochement s'opère par l'abstraction. C'est par ce moyen, en effet, que la réalité matérielle arrive à la portée de l'intelligence, qu'elle en devient l'objet immédiat. Il suit de là que c'est l'objet ou le réel dans son rapport avec l'intelligence qui détermine la nature, le caractère et la division des sciences; autrement dit, ce n'est pas l'objet matériellement pris, mais l'objet en tant que connaissable qui est le principe de cette détermination. C'est donc la division de l'être envisagé dans son indépendance plus au moins complète
de la matière, qui divise les sciences. Nous n'avons pas à dire ici à quelle classification fondamentale et philosophique des connaissances humaines on arrive de la sorte. Nous y reviendrons. Nous ferons seulement remarquer que la classification ainsi obtenue est la seule qui permette de s'orienter dans le vaste champ des recherches scientifiques; la seule qui nous fasse comprendre comment l'universel est le véritable objet de la science sans rien enlever à l'expérience dans les sciences naturelles et sans porter aucune atteinte à la dignité ni à la vérité des sciences rationnelles. Ce n'est pas avec le principe de la division des sciences que nous venons de rappeler qu'on aboutira à l'étrange philosophie de la mathématique si répandue de nos jours, pas plus qu'on sera tenté d'en faire, à tout prix, pour sauvegarder une théorie ou un système, une science de l'expérience.
Nous n'ajouterons qu'un mot pour dissiper une confusion possible concernant la doctrine que nous venons de résumer brièvement. On aurait le tort d'en conclure que la distinction des sciences est purement idéale ou qu'elle n'a que des causes subjectives et anthropomorphiques. Nous ne disons rien de semblable. Il y a une division de l'être qui répond à la distinction des sciences et qui en est le fondement. L'abstraction plus ou moins grande dans laquelle il est étudié n'empêche pas l'objet d'une science d'exprimer une raison formelle objective, c'est-à-dire une portion du réel caractérisé par tel ou tel degré d'indépendance de la matière, principe de possibilité et d'indétermination. Si cette indépendance se vérifie non seulement de la réalité, mais encore de notre manière de concevoir, nous avons la métaphysique : il y a des notions dans le concept desquelles la matière
n'entre pas n< Vessairement, comme les notions de substance, d'acte, de puissance et de l'être lui-même : non universaliter sunf in materia. Si cette même indépendance de la matière est seulement consécutive à notre appréhension sans exister de fait, nous avons les mathématiques: les propriétés qu'elles étudient, bien qu'elles ne soient pas séparées, dans la réalité, de la matière sensible, peuvent être objet de science, c'est-à-dire définies et connues sans souci des cas particuliers et concrets où elles se rencontrent ; licet esse non possint nisi in materia sensibili, in corum tamen dejlnitione materia sensibilis non cadit (i). Enfin, il est un ordre de laits et d'objets qui ne peuvent ni exister ni se concevoir en dehors de la matière sensible : ils y sont liés par définition . et constituent ainsi le domaine des sciences naturelles : talia sunt
omnia naturalia quarum esse dependel a materia,
nec sine materia deflniri possunt (2). C'est l'abstraction au premier degré ne portant que sur la matière individuelle, ce qui ne veut pas dire qu'on puisse se passer de l'observation ou de la recherche des réalités concrètes et individuelles. C'est sur elles que le savant doit prendre pied pour s'élever du particulier au général. Loin de diminuer les droits de l'expérience, cette doctrine de saint Thomas en découvre les fondements rationnels et inébranlables.
Elle nous fait bien comprendre également dans quels rapports se trouvent la philosophie et la science. Nous voyons, dans leur différent degré lui-même d'abstraction, qu'elles constituent deux sections distinctes du grand travail intellectuel, deux catégories
(1) Physic, 1. I, lec't. I.
(2) Ibid.
de connaissances qui, loin de s'opposer l'une à l'autre, se complètent et s'ordonnent hiérarchiquement. Vouloir à toute force, sous prétexte que tout part de l'expérience pour y revenir, faire rentrer la philosophie dans le cadre des sciences naturelles, c'est la détruire en lui enlevant toute sa raison d'être : c'est même méconnaître et dénaturer le génie et le caractère propre des sciences particulières; car on aboutit régulièrement, dans cette voie, à faire jouer à L'une d'elles, la mathématique ou la mécanique, par exemple, le rôle de la philosophie première. Une science de cet ordre n'ayant pas d'objet intelligible commun ne saurait servir de liaison entre les faits ou les résultats généraux des recherches scientifiques : bien plus, elle ne peut rendre compte, elle-même, ni de sa méthode ni de ses principes propres. Elle devrait pour cela sortir d'elle-même; le particulier, quel qu'il soit, n'est pleinement compris par nous qu'autant que nous pouvons le faire rentrer et l'inscrire dans une loi ou une notion plus simple et plus générale, dans un principe qui lui soit logiquement antérieur et supérieur. C'est l'essence même de tout procédé explicatif. Il suffit de le constater pour comprendre que toute explication d'ensemble est interdite à une science particulière, même la mathématique. Bien que l'objet de cette dernière soit d'une grande simplicité, il »e possède pas, cependant, ce caractère universel et transcendantal qui seul nous permet de réaliser l'unité suprême de la pensée. Les généralisations intuitives, autrement dit les axiomes qui découlent comme naturellement d'un tel objet, énoncent des relations entre des termes ou des données nettement définies et déterminées, comme le nombre, l'étendue, le mouvement. Ces axiomes ou principes sont essentiellement propres à une matière,
On ne peul, sans faire violence à la nature des choses et au langage, en faire la règle ou la mesure de toute pensée. C'est là le rôle inaliénable de la métaphysique, non pas de la métaphysique imaginaire et absurde que les savants combattent et poursuivent de leurs épigrammes, niais de celle qui a été définie par Aristote et commentée par les plus grands maîtres de la philosophie médiévale. Celle-là seule peut grouper et lier les sciences diverses sans nuire à leur indépendance, sans leur imposer aucune synthèse apriorl. Elle le peut parce que son objet est vraiment l'intelligible commun à toutes les sciences, à tous leurs principes, à toutes leurs conclusions. Cet objet, nous l'avons dit, c'est l'être comme tel dans le domaine duquel tout est compris. Les axiomes qui jaillissent, en quelque sorte, spontanément, de l'être ainsi considéré, sont les règles générales de tout jugement, les conditions nécessaires de tout acte intellectuel. N'est-ce pas une nécessité pour un jugement, si individuel qu'on le suppose, de n'impliquer aucune contradiction? d'être formulé toujours et partout en conformité avec les lois universelles de l'être? Ainsi l'étude de l'être comme tel nous apparaît, dans son essence, dans ses éléments constitutifs, indépendante de l'évolution ou de la connaissance plus ou moins parfaite des sciences particulières. Les conclusions ou résultats de celles-ci peuvent bien fournir matière à des applications nouvelles des principes communs, mais ils ne sauraient les modifier ni rien ajouter à leur valeur intrinsèque.
Non, ni l'objet de la métaphysique ainsi comprise, ni les principes premiers à la lumière desquels cet objet est étudié ne s'appuient sur les résultats des recherches des savants spécialisés. Les premières
NOTIONS GENERALES tjf)
démarches de l'esprit, les manifestations élémentaires de la pensée réfléchie se suffisent à elles-mêmes dans ce cas. On peut même dire que l'explication générale des choses n'exige pas ordinairement un long travail scientifique de la pensée. Cette explication, surtout celle de l'univers qu'il importe le plus à l'homme de connaître, est une affaire de sens commun plutôt que de science proprement dite : elle surgit, sans effort, des lumières et des vérités les plus simples de la raison ainsi que des faits généraux qui se manifestent d'eux-mêmes aux sens et à la conscience des hommes. Sans doute, les premiers principes perdent en contenu ce qu'ils gagnent en extension; mais n'est-ce pas à cette condition qu'ils doivent de pouvoir grouper nos connaissances diverses et d'en fournir l'explication dernière, sans les absorber?
En résumé, la philosophie n'est pas le prolongement des sciences particulières mais du sens commun. Pour se constituer en science et se développer, elle n'a besoin que des données universelles de l'expérience et de la raison. L'universel, qui est son domaine, peut être approfondi indépendamment des sciences naturelles. Dans l'ordre de la connaissance intellectuelle, les caractères communs des choses arrêtent tout d'abord notre attention : c'est dans ce sens que saint Thomas dit : unwersalius intèlligibile est prius notum nobis secundum intellectum (i). Ceci nous explique pourquoi la philosophie a pu atteindre un haut degré de perfection, malgré l'état rudimentaire des sciences de la nature. Mais il est essentiel, pour le comprendre, de la maintenir dans son cadre propre, ce à quoi de nombreux auteurs ne peuvent se résigner.
(i) S. Thom., Physic, lect. 1.