‹ Philosophie du raisonnement dans la science d'après Saint ThomasChapitre 7 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le fait et ridée

Les faits, si nombreux qu'on les suppose, ne sont point par eux-mêmes objet de science. Seule peutl'ètre une multitude dé faits reliés entre eux. Car, qui dit science dit coordination. Personne n'a jamais sérieusement limité la science à la connaissance brute des faits : « On aurait beau multiplier les faits et les observations, dit Claude Bernard, que cela n'en apprendrait pas davantage. Pour s'instruire, il faut nécessairement raisonner sur ce que l'on a observé. » (i) Auguste Comte lui-même ne se fait pas une autre idée de la science: « Celle-ci s'obtient, d'après lui, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation. » (2) Non, on ne saurait réduire la science à la constatation pure et simple des faits, c'est-à-dire à une affaire d'énumération et de statistique : on ne le saurait sans mutiler l'esprit humain, sans le violenter tout au moins dans ses aspirations les plus naturelles et les plus élevées. C'est donc faire œuvre intéressante autant qu'utile et opportune que d'étudier les rapports qui existent entre le fait et l'idée. C'est une question dont l'examen appartient plutôt à la philosophie

(1) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c. i, p. 28.

(2) Cours de' philosophie positive, V le^-on.

NOTIONS GENERALES IOI

qu'aux sciences particulières. Voilà pourquoi nous l'abordons ici à la lumière de la philosophie thomiste.

L'expérience.

Nous ne touchons au fait qu'en raison de l'idée. Nous retrouvons celle-ci au commencement, au milieu, à la fin de l'expérience. Tout d'abord, elle en est le point de départ. « Toute initiative expérimentale est dans l'idée, dit C. Bernard, car c'est elle qui provoque l'expérience. » (i) Mais, disons-le tout de suite, l'idée dont il s'agit est quelque chose de très complexe ; elle se présente sous différentes formes et à des degrés divers d'importance et de vérité. Le plus souvent, elle est une interprétation anticipée des phénomènes de la nature. Les faits constatés font souvent apparailre d'eux-mêmes certaines relations. Le savant trouve là l'excitant ou l'appui dont il a besoin pour ses recherches. Une autre fois, « l'idée » sera le corollaire de théories qui supposent de grands progrès accomplis. Ne faut-il pas avoir atteint un développement psychique considérable pour entreprendre certaines études expérimentales? Enfin, c'est une véritable hypothèse qui peut se rencontrer à l'origine de l'observation, surtout de l'observation provoquée où les faits sont artificieusement obtenus.

On sait, en effet,- que l'hypothèse joue le rôle d'un stimulant d'une grande fécondité dans la science : « Le rôle essentiel de l'hypothèse, dit E. Mach, est de nous conduire à faire de nouvelles observations et de nouvelles recherches qui puissent confirmer notre conjecture, la contredire ou la modifier, en un mot, étendre notre expérience. » (2) On a fait de la sorte

(1) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c. n, p. 53. (■2) E. Mach, la Connaissance et l'erreur, traduct. de M. Dufour, p. 2/12.

un très grand mérite au transformisme d'avoir été un aide puissant dans les investigations scientifiques les plus diverses. Mais à ceux qui seraient tentés de voir là un argument en sa faveur, nous recommandons le passage suivant: « Il n'est nullement nécessaire d'avoir à priori des vues exactes et une hypothèse vraie pour faire de réelles découvertes. Des théories, même très imparfaites, suffisent à suggérer des expériences qui viennent corriger leurs imperfections et donnent naissance à d'autres théories plus parfaites. » (i) L'inconvénient à éviter, dans ce cas, est l'orientation trop exclusive des recherches. C'est précisément ce qui s'est produit pour le transformisme. La place prépondérante qu'on lui a faite dans la science n'a pas été sans créer des préventions ni faire négliger certains ordres de faits. Tout entier à recueillir les faits plus ou moins favorables à la lutte entre les différentes espèces ou au sein de la môme espèce, un savant court grand risque de ne pas même apercevoir ceux qui se rapportent, par exemple, aux associations animales et à l'entr'aide. Mais revenons à notre sujet. Nous n'entrons donc dans l'expérience proprement dite que sollicités et soutenus par une idée. Le raisonnement expérimental serait impossible autrement. Le fait, considéré dans son individualité pure, n'est pas un objet de science, mais de sensation. Cette dernière, en effet, ne s'étend pas au delà d'un objet déterminé. Pour elle, le fait ne représente que luimême, elle est aveugle pour tout le reste. Or, en s'arrètant à l'individualité matérielle des choses, comment pourrait-elle s'élever, par ses éléments propres, à l'ordre scientifique? Pour cela, un principe et des

(i) E. Magh., loc, cit.

NOTIONS GÉNÉRALES To3

principes supérieurs sont nécessaires. S'il est quelque chose de prouvé en philosophie, c'est l'impossibilité de faire surgir l'organisation des données de l'expérience, de l'expérience sensible elle-même. L'empirisme pur ne vit que de contradictions avec sa donnée fondamentale. L'analyse, la réflexion, la généralisation sont des actes et des procédés complètement en dehors de la sphère de la sensibilité. Nul fait individuel, contingent, ne saurait être la raison explicative d'autre chose sans l'intervention au moins implicite d'une affirmation générale d'identité ou de ressemblance. En d'autres termes, pour être le fondement; d'une inférence quelconque, un fait doit être considéré à la lumière d'une idée générale, soumis à la réflexion de l'esprit.

Gela est vrai, tout d'abord, des faits de la conscience. Prenons pour exemple le fameux je pense donc je suis de Descartes. Les tenants de la philosophie traditionnelle l'ont, à l'envi, remarqué : l'inférence en question tire toute sa valeur d'une idée universelle : ce qui pense existe. Sans doute, cette idée n'est pas explicitement formulée, mais elle n'est pas moins le nerf de l'inférence cartésienne. Ne voulant pas fonder la science sur le seul fait subjectif du moi, comme Fichte, Descartes a recours au raisonnement. Et, par là même, il féconde un fait de conscience par une idée générale : ce qui pense existe. Il fait intervenir le principe, la vérité objective qui illumine le fait. Autrement, il ne lui eut pas été possible même de comparer entre eux deux états successifs de conscience.

La même chose se vérifie pour les faits externes. Ils ne. peuvent passer de l'ordre sensible à l'ordre scientifique sans le secours de l'idée. Je vois tomber une pierre, osciller un pendule. A ne s'en tenir qu'à

l<»t PHILOSOPHIE DU JUISONNfiMFNT DANS LA SCIENCE

la matérialité du fait individuel, c'est-à-dire à la sen-» satjon qui hquj est commune avec la brute, il n'y a rion de moins scientifique, Mais si je soumets les laits dont il s'agit, à la réflexion, ils deviennent objet de science. Alors interviennent un grand nombre d'actes qui dépassent de beaucoup la portée de la sen-i sibilitc pure, La comparaison tout d'abord. Or, corn* parer, c'est non seulement percevoir, mais encore apprécier les rapports et les différences. C'est se placer entre deux termes pour les juger, pour saisir les points par lesquels ils se rapprochent ou se séparent. Autant de choses dont la sensation est radicalement inea^ pable. Nous n'avons, pour nous en convaincre, qu'à nous rappeler les principaux traits qui la caractérisent. Etant liée à un organe, elle ne peut rien atteindre que sons une détermination individuelle. Elle ne perçoit eeç{ pu cela que dans les limites des candi* tiona matérielles» des circonstances de temps et de lieu, Jamais elle ne s'élève h h notion de la nature universelle, Sans doute, le sens commun possède une certaine généralité. Il embrasse tous les objets des sens particuliers. Hon domaine est le sensible, quelle qu'en soit la forme ; objçQtum ejiiH est semihile. C'est pourquoi il est la racine et le point de convergence de toutes nos facultés sensitives. C'est de lui que découle. Imv vertu perceptive, et c'est en lui que leurs sensations diverses ses rassemblent et se distinguent. Nous sentons la différence qui existe entre un son et une. GQulçur, Midi ce discernement n'est pas l'œuvre d'un sens particulier, Gomment le serait-.il? Pour percevoir une différence entre deux objets, il est nécessaire de les saisir tous les deux. Or, ce qui n'est pas dans la sphère d'un sens particulier n'existe pas; pour lui.

NOTIONS GENERALES ÏO)

Faire la différence entre le blanc et le doux n'appartient ni à la vue ni au goût, parce qu'il est indispensable pour cela de connaître l'un et l'autre. D'où il suit que cette discrimination appartient au sens commun auquel aboutissent les perceptions de tous les autres sens : discerne?^ album a dulci non potest neque visas neque gustus quia oportet quod qui inter aliqua discernit, utumque cognoscat. Unde oportet ad sensum communem pertinere discretionis jiidicium (i).

Mais qu'on ne s'y trompe pas : tout reste ici dans l'individuel. Pour le sens commun, les choses sont autres ou différentes, mais uniquement par les qualités sensibles et l'impression reçue. Il ne saurait passer outre à ces limites pour atteindre la notion générale et abstraite de différence, qui seule vaut pour tous les instants de la durée et pour tous les points de l'espace. C'est pourquoi ce qu'il a vu dans une circonstance, l'animal, à proprement parler, ne peut l'appliquer à une autre. Il est vrai qu'une sensation lui en rappelle une autre avec le sentiment de plaisir ou de douleur qui l'accompagnait, et le porte à agir comme il l'avait fait dans le même cas; mais tout s'arrête à l'individualité matérielle des choses. Le caractère commun qui lui permettrait d'apprécier telle ou telle donnée particulière lui échappe complètement. De là vient que toute vraie comparaison est hors de la portée de nos puissances sensitives. Comparer dit beaucoup plus que sentir; c'est soumettre à une mesure commune deux ou plusieurs choses pour en apprécier les rapports. Cela ne peut se l'aire sans l'intervention d'une idée générale, c'est-à-dire plus haute et plus étendue.

(i) S, Tno>i.," Sum, theol., 1, q. usxvin, a. 4»

La sensibilité, qui n'aperçoit rien au delà des individus, ne saurait donc comparer. Or, les sciences font le plus fréquent usage de la comparaison. On peut dire qu'elles en vivent surtout dans leur travail de recherche.^ Pour s'instruire, il faut nécessairement comparer les laits et les juger par d'autres laits __ qui servent de contrôle. » (i) Dans le raisonnement expérimental, il y a toujours jugement par un^ o^m^ *?araison s appuyant sur deux faits, Tun qui sert de point de départ, Fautre qui sert de ronïTinsjQn, an raisonnement. Sous ce rapport, la sensation peut bien Tournir les ^matériaux de la science, mais ne saurait édifier la science elle-même. Cela est vrai à d'autres points de vue encore.

Une simple sensation ne suffit pas toujours à l'appréciation vraie de l'objet senti. I]£st nécessaire de faire

^ppel au témoignage des autres sens, car les sens se prêtent un mutuel appui. Une simple observation ne saurait non plus nous autoriser ^j^^jr1^^ un fait comme bien établi ; nous ne pourrons le regarder

"^omme "tel qu'après l'avoir soumis à une contre-

épreuve et à la métfrodej des^ variations. C'est alors ^sëlTfement que nous connaîtrons ses vraies conditions d'existence. En d'autres termes, un travail de contrôle, souvent très compliqué, est nécessaire. Inutile de dire qu'il ne peut s'accomplir que sous la motion et la direction logique de la raison supérieure. Il excède de beaucoup le pouvoir de la sensibilité pure. Il exige jm^haut degré de spontanéitéjQ; d'initiative chez son auteur. Or7 la faculté de sentir est plutôt passive. Elle ne s'attache pas à son objet pour lui

(i) G. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c i,r, p. 28.

Page 1