‹ Philosophie du Salon de 1857Chapitre 8 sur 9 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

L y a dix volumes à faire sur la sculpture moderne , quatre lignes sur la sculpture au Salon de 1 857 : je ferai les quatre lignes.

On peut entrer au rez-de-chaussée du Palais de l'industrie, ou avec un sentiment bien arrêté d'admiration quand même, ou avec un marteau solide en poche. On peut envelopper toutes les œuvres exposées dans le même témoignage banal de bienveillance équivoque ; ou bien tirer résolument son marteau, et accomplir en fermant les yeux l'extermination de cette statuaire sans nom. Dans le premier cas, on aura encouragé des tentatives médiocres, dont le sculpteur plus conscient

ou mieux informé rira lui-même demain ; dans le second cas, on aura fait une œuvre de saine justice, en immolant sans pitié ces produits hybrides d'écoles qui ne sont plus, et de procédés qui ne sont pas encore. Que si ensuite, de tout ce marbre devenu moellon , ou élève une pyramide, sur laquelle on grave : Sculpture française en 1857, on aura donné un avertissement salutaire aux artistes à venir.

Je m'inscris pour la pyramide.

Si cependant quelque ami des arts reclamait le retrait de VHebé et de V Amour dominateur de Rude, de la Nourrice Indienne de M. Protheau, et de la Jeune fille de M. Guitlon, je ne m'opposerais pas à la remise de ces œuvres.

CONCLUSION

CONCLUSION

13 'une génération de soldats tombe , fauchée sur les champs de bataille, et disparaisse, ne laissant d'autre trace après elle, que quelques ossements épars dans les plaines et quelques épisodes guerriers recueillis par la légende épique, — il n'y a rien là qui doive troubler la sérénité du sage et lui faire redouter, pour l'idée immortelle, une éclipse même passagère. Les soldats se remplacent par des soldats. Ce sont des unités égales qni se suppléent l'une l'autre; et des unités de cette nature, l'humanité en possède un fond inépuisable. D'ailleurs, la vie des nations coule au-dessous de l'histoire des armées ; la genèse guer-

rière et la genèse sociale n'ont que de rares points de contact; la guerre ne résume pas la véritable action des peuples, et les batailles ne sont, à vrai dire, que les arabesques et comme la fantaisie de l'histoire.

Mais qu'une génération d'artistes et de penseurs soit supprimée avant d'avoir atteint l'heure de la force sereine et de la glorieuse fécondité; qu'elle s'abîme écrasée sous le poids d'événements dont la préparation lui a été interdite; qu'elle passe sans avoir donné sa formule, et qu'elle emporte avec elle dans la tombe le secret de son génie ; — là est le péril et l'angoisse ; là est peut-être le sort de la génération qui entre de nos jours en maturité.

Quel est celui qui, ayant mis sa sollicitude aux choses de l'esprit, ne se laisserait émouvoir à cette éventualité sinistre ?

Les lettres et les arts, initiation constante de l'homme à la nature et à lui-même, sont notre plus pure efflorescence et notre plus légitime orgueil. Les artistes et les penseurs sont « la sel de la terre, » la partie vive des sociétés. Eux seuls manifestent la virtualité des peuples et fournissent la raison de leur éclat individuel ; ils ne sont pas seulement la meilleure gloire, ils sont encore la plus sûre richesse des nations. Eux seuls constituent, par l'accumulation progressive, la grande chaîne de l'universelle solidarité; c'est dans leurs œuvres que l'humanité se cherche, s'aime et se reconnaît sympathique à elle-même dans l'espace et la durée. Ils ne se remplacent point l'un par l'autre; tous sont nécessaires, et dans le concert intellectuel, chacun conserve sa signification spéciale et sa valeur numérique. Le travail auquel ils sont voués est le travail hu-

main par excellence , travail où l'œuvre se continue par l'œuvre , où celle d'aujourd'hui complète , rectifie celle d'hier; où avec le temps, le progrès se fait et amène un dégagement toujours plus visible du beau et du vrai. Aussi, malheur quand une génération laisse échapper le flambeau : une solution de continuité dans la transmission de la pensée, c'est un déchirement de l'histoire !

Un déchirement nouveau va-t-il se produire de nos jours? Quel sort attend la pensée sur la fin de ce siècle? L'art va-t-il tarir et se dessécher comme un puits dont on a supprimé la source? La poésie va-t-elle replier ses ailes et voiler sa face radieuse? Allons-nous traverser une ère de silence et de mort, et devrons-nous attendre, pour la réalisation de notre idéal, une Renaissance lointaine et problématique ?

Je l'ignore, mais je hais les Renaissances et les Restaurations, et n'en envisage la nécessité qu'avec crainte. Je sens ce que doit coûtera l'esprit de celui qui le contemple, ce naufrage prématuré de forces sur lesquelles il avait compté et dont il calculait déjà, en pensée, la puissance de projection dans l'avenir ; je me figure aussi combien de leçons sont oubliées et d'expériences perdues, durant ces longues périodes d'atonie qui précèdent chaque prétendue Renaissance, et je souhaiterais que l'apothéose de l'homme, ce but de l'art actuel, qui rallie déjà de nobles efforts, commençât dès ce jour pour être poursuivie dans l'avenir sans interruption ni décadence.

Je ne sais ce qui m'empêche de l'espérer et fait qu'instinctivement, j'ai peur pour l'idée et à la fois peur

pour le petit bataillon de jeunes hommes qui la représentent. Je les ai vus s'élancer d'un pas ferme et marcher résolument dans toutes les avenues de l'esprit humain. Jusqu'où iront-ils, et que leur réserve l'insondable destinée ? Ils ont eu de bonne heure la sagesse et la science, la réflexion et l'austérité. La méditation recueillie les a tenus sur ses genoux et les a allaités. Tout jeunes, il leur a été donné d'assister par eux-mêmes aux événements qui ont fait leur éducation intellectuelle et morale. Ils ont vu passer tant d'hommes et tant de choses, qu'il leur en est resté comme du rouge dans l'œil et une fièvre au cœur. Héritiers naturels du Romantisme , dont la succession s'était ouverte du vivant même de ses chefs, ils ont su, prévoyants , n'accepter que sous bénéfice d'inventaire cette succession grevée , et sont allés vaquer à des opérations vplus saines. Les grandes zones de passions qu'ils ont traversées ont élevé leur raison et fortifié leur philosophie. Sachant mieux d'où ils procèdent, ils délimitent plus fermement leurs tendances. Déjà, ils jettent sur le monde extérieur un regard plus sûr; déjà, il comprennent la longue misère et l'odieux ravalement de la personne humaine, et ils s'imposent à tâche de la relever dans sa dignité et dans sa gloire. Comment n'aimerait-on pas à les voir, loin des giboulées du temps, pousser en sécu • rite leurs fleurs et porter tous leurs fruits? Mais le j)ouiront-ils? en auront-ils le temps? Où est le ciel propice, ou est la terre qui ne tremble pas?

Ma tâche est terminée. Je me la suis faite simple et facile, donnant plus volontiers l'éloge que le blâme, et usant lar-

gement de l'omission. Préoccupé avant tout de dégager les tendances, j'ai dû faire aux idées générales une plus large part qu'aux détails particuliers. Juger un à un les œuvres et les artistes! à quoi bon?

Mon but a été autre. En recherchant la cause du malaise de notre temps, j'ai cru reconnaître que sous l'influence du trouble et de l'incertitude qui s'épaississent chaque jour dans les cerveaux, les idées se retirent peu à peu et abandonnent aux faits la direction des esprits. Sous la même influence, le courant de ia littérature et des beauxarts, si gonflé et si débordant, il y a trente ans à peine, baisse de niveau, s'éparpille en tous sens et menace de se perdre dans les sables.

J'ai cherché à systématiser dans un cadre étroit et logique les aspirations éparses , les desiderata de l'art à notre époque, afin d'éclairer quelques eff"orts individuels et de leur donner la conscience d'eux-mêmes qui leur manque. J'ai fait le procès à la peinture religieuse et à la peinture historique. J'ai porté contre elles, en me faisant l'organe de la conscience publique, un jugement de condamnation dont il ne sera point interjeté appel. «Contre les mythes écoulés et les épopées disparues, j'ai posé la Nature, V Homme, la Vie humaine; j'ai affirmé leur avènem.ent définitif; j'ai salué en eux l'art nouveau, l'art humanitaire.

C'est cet art nouveau que la génération présente est appelée à instaurer. Là est son impérative mission. En l'accomplissant, elle justifie la logique de l'histoire et garde son rôle dans l'œuvre commune du progrès ; en la désertant, elle s'abdique elle-même et trahit l'humanité.

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