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LA VIE HUMAINE, LE TABLEAU DE GENRE

'^rm E paysage et le portrait, lun, poésie irra- ^±-^ diée, l'autre, idéologie succincte, traduisant ^ par leurs moyens spéciaux le double côté panthéistique et psychologique de l'Etre , sont les deux points culminants, disons-le, la véritable originalité de l'art pictural.

Au-dessous d'eux, leur empruntant dans une mesure diverse, mais en les atténuant et les amoindrissant l'un et l'autre, se tient, à un degré inférieur de l'échelle esthétique, le tableau de genre, expression de la vie humaine, de ses situations sans nombre, et de ses combinaisons éternellement mouvantes.

Avec le genre s'introduit dans l'art un principe nouveau, l'action.

L'action est un élément brutal, turbulent, envahisseur, aimé de la foule ; un élément qui ne saurait vivre en bon voisin avec les autres, qui tend énergiquement à la domination et réclame dès l'abord le pouvoir absolu. Aussi, devant lui, tout diminue et se subalternise. La pensée, qui s'étendait dans le paysage et s'élevait dans le portrait, le tableau de genre s'en empare pour l'abaisser, la restreindre et la circonscrire au fait même. Il éloigne la nature et la relègue au second plan ; le paysage n'est plus pour lui qu'un accessoire, un cadre agréable et facultatif des scènes qu'il reproduit. Il atténue l'individualité humaine, en la subordonnant à l'action mère ; il la ramène ainsi à ses proportions les plus étroites, à son rôle le plus simple, celui de partie du groupe. Le groupe, concours des forces et des êtres, est l'essence; l'unité dans le groupe est la loi -du tableau de genre.

Cette restriction \iolente de l'idée et cet amoindrissement fatal des éléments essentiels de l'art suffiraient pour faire descendre le tableau de genre- au second rang, quand même son objet, qui est limité à la représentation de la vie, lui appartiendrait en propre. Mais il n'en est même pas ainsi. La vie humaine, envisagée au point de vue de l'action, est du domaine de la littérature aussi bien que du domaine de la peinture. L'artiste et le poète, l'homme de la couleur et l'homme du verbe, marchent ici sur le même terrain. Leur champ d'observation est identique. Pour l'un et pour l'autre, c'est le sentiment objectivé, c'est la passion appliquée, c'est l'homme agissant, « l'homme enfin

manifestant sa vie, et déployant avec sa beauté la grandeur de son âme, dans le repos, dans l'action, dans la joie, dans la douleur, au sein des passions différentes. >> Les procédés démise en œuvre sont également les mêmes. Grouper, dramatiser, donner du relief par le contraste, de l'élévation par l'antagonisme, de l'intérêt par la tension et l'imminence de la lutte, tout cela appartient à la composition de l'éerivain aussi bien qu'à celle de l'artiste. Une seule chose diffère, c'est l'étendue des moyens, et ici la balance s'établit au détriment du peintre : le peintre n'a que le moment, l'écrivain a la succession ; l'un, pour employer une expression qui se propage, travaille dans l'arrêté, l'autre dans le continu.

Ceci expliquerait au besoin pourquoi la plupart de nos peintres de genre, même lorsqu'ils puisent leurs sujets dans la vie réelle, se dégagent si difficilement des procédés du romancier et du dramaturge, et pourquoi les scènes ou les épisodes figurés par eux ont un caractère plutôt littéraire que pictural. Je citerai pour exemples la Mort de saint François d'Assise, de M. Benouville., et La mal' aria, de M. Hébert. On en pourrait citer cent autres. Ce n'est pas assurément que la confusion ne puisse être évitée. Quand le peintre a la conscience nette et lucide des moyens et du but de son art, il ne tombe guère dans ce défaut. On a vu les plus grands artistes de ce siècle demander aux poèmes épiques, dramatiques ou lyriques, des thèmes de peinture, et créer, sous forme d'interprétation, une œuvre originale et forte à côté de l'œuvre du poète : M. Eugène Delacroix, dans Le Dante et Virgile, Hamlet, la Mort de Valentin, le Naufrage de don Juan; M. Ary Scheffer dans

Françoise de Rimini^ Faust et Marguerite, sont non-seulement des créateurs originaux, mais encore et spécialement des peintres.

Quoi qu'il en soit, si le tableau de genre, par sa nature mixte et ses affinités littéraires, se trouve esthétiquement inférieur au paysage et au portrait, néanmoins par son objet, qui est l'expression de la vie, action, mœurs et passions, cela même que Balzac appelait la Comédie humaine, il a droit à une place sérieuse et importante dans l'art. Cette place, il faut qu'on la lui fasse.

Malheureusement les artistes du temps présent, déshérités pour la plupart de passion et de poésie, sevrés avant l'heure de naïveté et d'enthousiasme, ne me paraissent pas doués de la puissance et des qualités nécessaires pour mener à bien la tâche que notre siècle est en droit d'exiger de leur art, eu égard à la solidarité du développement humain. L'anarchie littéraire, le trouble des idées esthétiques, l'incertitude générale des esprits, pèsent lourdement sur eux, et accroissent le mal, en ébranlant les forts, en arrêtant les convaincus. Le mouvement trop précipité de la vie, la nécessité de faire vite et d'arriver à l'heure, empêchent l'étude et la méditation. On fuit lasohtude, qui mûrit, avec l'énergie que les vieux maîtres mettaient à la rechercher. Qu 'arrive- t-il ! Il arrive que, quand le peintre s'est fait, cela demande quelques années, un procédé, une manière plus ou moins bonne, plus ou moins personnelle, il s'arrête, et ne s'inquiète plus que d'exploiter ce procédé, cette manière, et d'en tirer à la fois célébrité et monnaie, si c'est possible, sinon monnaie. Imbéciles, ceux qui, tou-

jours mécontents de l'œuvre faite, se fatiguent et s'essoufflent à la recherche du mieux : le mieux dans l'art, c'est le bien-être de l'artiste !

Aussi où en sommes-nous? Nous voici au dernier lendemain de la grande mêlée romantique. Le vent, qui ébranche depuis quelques années la littérature , secoue aussi rudement les beaux-arts. Les vieux champions de la généralion précédente s'en vont un à un et tombent, David sur Rude et Pradier, Delaroche sur Chasseriaux et Roqueplan. Toute la sculpture est déjà couchée dans la mort. Quand IVl^L Delacroix et Ingres auront emporté, l'un son âpre patience, l'autre sa recherche ardente et passionnée, tous les deux leur idéal élevé, qui donc nous restera en peinture? Aucun talent hors ligne ne se montre, aucun génie ne se lève. Tous les peintres arrivent, en plus ou moins de temps, à une moyenne de talent, que bien peu dépassent ensuite. Dans la grande armée de l'art, je vois beaucoup de soldats, un état-major, si Ton veut, mais pas un général. D'où viendra celui qui demain doit se proclamer chef de par le génie, et prendre la tête de la colonne? Nul ne le sait. Attendons les recrues.

Pourtant l'heure a été rarement plus favorable pour un grand artiste. Le mouvement de l'esprit humain, l'état de la société, la faveur publique, tout s'accorde pour donner au genre une magnifique extension, et préparer à ses productions un sympathique accueil.

Comme étendue de matière, le champ a été élargi, et le thème est illimité. Tandis que les temps passés étaient portés à exprimer l'homme et la vie par leur côté le plus général, notre siècle se montre plus particulièrement enclin

à les localiser et à les voir à travers leur triple enveloppe concentrique, le paysage, l'habitation, le costume. Cette substitution de point de vue, sensible à la fois dans la littérature et dans les arts, est féconde. Les anciens élevaient sans cesse à l'état de type des abstractions plastiques ou morales ; nous tendons à restituer à l'homme son individuahté physique et intellectuelle, à la vie sa physionomie personnelle et intime. Ils aboutissaient théoriquement à une simplification violente de la matière littéraire et artistique ; nous marchons à leur expansion illimitée. Le sentiment de la vie humaine et de son infinie variété a grandi. Quelle société plus que la nôtre s'est montrée curieuse de réalité, soucieuse de se voir et de se connaître? Un mouvement énergique la porte, loin des dieux et des héros, loin des mythologies et des symboles, à se chercher ellemême et à se dévoiler, du faîte à la base, dans sa hiérarchie sans fin. Il n'y a plus rien de laid, d'humble et de nauséabond pour elle, là où elle trouve encore la couleur, la ligne et la vie. Elle déroule ses plis les plus obscurs et fouille ses coins les plus redoutables, pour y découvrir et y constater, sous le double côté pittoresque et passionnel, les manifestations variées de la vie collective. La connaissance plastique et animique de tout l'être social, et son exposition par l'art, ne sont-ils pas un acheminement vers la solution des vastes problêmes que notre société roule en son sein?

Comme éléments de vie et intensité d'action, les ressources de l'art se sont accrues à mesure que la matière se diversifiait. Quelle génération a été plus flagellée que la nôtre dans sa chair et dans son esprit? A quelle époque

lame a-t-elle été plus surexcitée, les désirs plus tendus, la lutte plus complexe, le drame plus poignant, la comédie plus risible? A chaque coin de la vie la plus obscure, quelle bataille, quels efforts insensés et quels immenses avortements !

Mais la passion fait peur à nos enlumineurs de toile, la passion et les fortes idées. Ils ne sont plus de taille à jeter dans un hôpital de fous le Tasse éperdu, tombé sur un banc, et cherchant à retenir sa raison qui s'effare; ils ne conduiraient pas Hamlet frissonnant et blême an cimetière pour y interroger le crâne d'Yorick; ils ne pousseraient pas Yun contre l'autre les chevaux des giaours et ne les feraient point se mordre et s'entre-déchirer le poitrail. Autres temps, autres hommes!

Passez donc, tètes étranges et sublimes, que j'ai parfois rencontrées. Tasses mélancoliques gravissant les marches de l'hospice ; Hamlets mystérieux, chargés de mandats terribles, et cachant sous la douce foUe la résolution héroïque, comme Brutus l'or sous le sureau ; passez, groupes lumineux ou farouches, passions éclatantes ou sordides; épisodes accusateurs de l'àpreté des temps, passez avec votre cortège de douleurs , de tortures et de misères ; éteignez-vous dans l'agonie obscure, effacez-vous dans la brume de l'oubli : vous ne serez point le testament de notre génération. Il faut au tempérament bénin de nos artistes, Tanecdote familière, le bouquet à Chloris, l'innocente marguerite de la fantaisie. Ces choses-là, le bourgeois qui protège l'art, les achète au mètre et les couvre d'or.

M. Knaus, dès son début, s'est placé au premier rang de nos peintres de genre par une composition entendue, un dessin précis, une couleur satisfaisante. Ce n'est pas seulement un peintre soigneux et bien appris, c'est aussi un artiste plein de finesse et de pénétration, doué d'un sentiment pittoresque très-développé, d'une vive aperception des choses familières, et d'une rare intelligence de la physionomie.

Le savoir, la naïveté et la rêverie se mêlent chez M. Knaus à dose égale . La nature toute spéciale des motifs qu'il choisit et le charme particulier que son pinceau leur prête, ont créé à cet esprit distingué une place à part dans l'art contemporain. Allemand, il a sans doute rencontré plus d'une fois, arrêtés aux carrefours, les groupes bizarres des musiciens ambulants, et la collecte faite, il a aimé les suivre et entrer avec eux au cabaret voisin. Il a surpris, aux hsières des bois, des familles de bohémiens faisant halte autour d'un feu qui braisait dans la nuit, et il s'est assis pour suivre de l'œil leurs mouvements familiers. Reines de ces tribus voyageuses, quelque jeune fille blonde, idole adorée et battue, quelque brune zingarelle aux yeux de jais, luisaient au groupe obscur, comme une étoile au front du soir. Elles ont été pour lui la révélation de cette poésie mystérieuse, pittoresque et bigarrée qui s'attache à la vie vagabonde. L'artiste s'est étudié à la rendre, nonseulement sous son jour extérieur, mais encore dans la saveur intime de ses épisodes domestiques. On sent qu'il les aime, ces nomades aux pieds légers, prompts à la maraude, qui ont spiritualisé la patrie au point de l'emporter avec eux enfermée dans une escarcelle, et qui passent, indiffé-

rents et cyniques, à travers la propriété alarmée et les paysans effarouchés. Il est plein d'indulgence pour leurs pirateries ; et sans doute il éprouve un serrement de cœur, quand il les voit, devant une municipalité soupçonneuse et menaçante, décamper brusquement, reprendre la grande route et bientôt s'effacer.

Comme un essaim chantant d'histrions en voyage. Dont le groupe décroît derrière le coteau.

Le lendemain d'une fête de i:iUage (1853), Une Halte de bohémiens (1855) et Les Petits Maraudeurs (1857), indiquent visiblement chez M, Knaus la préoccupation que je signale.

Son tableau des Petits Maraudeurs est sa toile importante de celte année. N'était ce fond de forêt, dur et papillotant à l'extrême, ce serait une œuvre irréprochable. Il y a même, dans la façon dont les personnages sont traités, une ampleur de style que le peintre n'avait pas encore montrée. Sa manière, tout en restant poétique et gracieuse, a pris de l'élévation et de la fermeté, et je n'hésite pas à dire, malgré ce fond discordant et impossible, que, comme dessin et composition, il y a progrès réel, même sur le Lendemain d'une fête de village, si joli pourtant et si admiré !

Dans un épais fourré, au milieu de ronces et de broussailles, une famille de bohémiens a fait halte pour la préparation de son repas. Au centre du tableau, la mère, brune, forte et grave, à peau bistrée, coiffée d'un chiffon rouge, avec des pendants d'oreilles et un chapelet de co-

rail, est assise, tenant sur ses genoux un petit qu'elle allaite ; de la main droite, elle presse légèrement sa mamelle pour faciliter l'action lente et débile encore des lèvres de l'enfant. A deux pas de là, sur un feu de branches mortes, étayée avec des pierres, la marmite attend impatiemment une pitance encore problématique ; à l'entour s'éparpillent le moulin à moudre le café et quelques ustensiles de cuisine. Mais voilà les enfants, les enfants et les provisions. Les petits flibustiers ont fait leur marché sur la terre d'autrui, et leur tournée n'a pas été longue. Dieu, quelle rafle! Au premier plan, l'aîné des marmots plie sous le poids d'une oie blanche, en pleine lumière, aussi longue et plus lourde que lui. Dans un plan plus éloigné, à droite, le plus petit se présente avec une charge de carottes, de porreaux, tout un jardin potager. Et le père de ces affreux petits gredins, où donc est-il? on ne le voit pas dans la toile ; mais à coup sûr, il est par là, aux environs, faisant aussi sa chasse. S'il a la main heureuse, le dîner sera complet : vous qui passez par là, invitez-vous. Mais voilà que du fouillis, au fond, à gauche, écartant les branchages avec son feutre noir, sort une tête de paysan, le paysan dévasté sans doute. Il s'avance furtif et menaçant ; d'autres le suivent. Les petits maraudeurs ne voient pas encore l'orage qui se prépare : alerte ! alerte ! que va-t-il se passer ?

M. Knaus n'a pas été aussi heureux dans le Convoi funèbre. Son Convoi funèbre n'est pas un enterrement, une scène lugubre, la plus triste des scènes de la vie réelle ; c'est une étude, un prétexte à physionomies. Comme tel, ce tableau est parfaitement léussi. Toutes les tètes y sont

d'une variété d'expression et d une finesse admirables. Il n'y a, bien entendu, ni larmes ni douleur dans ces tètes et pas le moindre mort dans la bière. Cela se devine à l'aisance des porteurs qui la soutiennent sur l'épaule, et à l'indifférence unanime de la petite procession qui l'accompagne. Donc, puisque M. Knaus nous épargne l'attendrissement et qu'il se contente de faire porter une bûche en fosse, c'est qu'il a un autre but. Il veut nous étonner et nous charmer par un défilé de personnages de sa façon, hommes, enfants, femmes, jeunes filles, systématiquement groupés dans une action imaginaire. M. Knaus a parfaitement le droit de faire ce qu'il veut, et, quand il le fait bien, personne n'a rien à dire. Son défilé est charmant. En tète, portant le Christ voilé, s'avance un enfant rouge. Il a l'air d'un page de châtellenie plutôt que d'un enfant de chœur ; mais qu'importe, puisqu'il n'y a pas de mort là derrière? Il suffit que le petit bonhomme soit joli et bien campé ; il l'est. Après lui, viennent deux gamins suivant le plainchant, la tète penchée sur le même livre. Je passe une petite fille et un petit garçon ébouriffés, et j'arrive à la tête la plus remarquable du groupe, celle de la jeune fille qui m.arche à la gauche du magister. Vous rappelez-vous la femme du Lendemain de fête? c'est la même, mais plus jeune, et \ierge. Pieuse, on ne sait, mais blonde et blanche, le hvre à demi fermé dans sa main, cette charmante créature va, penchant la tête ; indifférente aux voix discordantes qui psalmodient autour d'elle, rentrée tout entière en elle-même, elle écoute pour la première fois sans doute le concert des voix intérieures, chantant dans son cœur de seize ans l'hymne mystérieux de la vie. Cette révélation

de l'amour dans un pareil moment serait une profanation, une tentation du malin, s'il y avait un cadavre dans le cercueil qui vient. Nous savons qu'il n'y en a pas. La femme peut donc librement éclore en ce jour, de cette virginale jeune fille , qui marche modeste et retenue, comme dans le sonnet d'Arvers :

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle suit son chemin, discrète, et sans entendre Le murmure d'amour soulevé sur ses pas.

Viennent enfin quatre porteurs, le mort fictif, et par derrière les femmes noires et voilées. Prises isolément, et abstraction faite de la scène, chacune de ces physionomies fines et vivantes serait un petit chef-d'œuvre. Attachées à ce convoi, qui n'est qu'une mystification, toutes sont déplacées. Quant à la forêt dont tout ce monde-là débouche, elle est traitée comme celle où les petits bohémiens maraudaient tout à rheure, C'est sans doute la même, vue d'un autre point.

M. Hébert continue dans le domaine du sentiment et de la couleur ses patientes recherches et ses révélations profondes. Artiste éminent, nature tendre, méditative, nerveuse, personnellement éprouvé par des douleurs terribles et renaissantes, il a senti s'immerger lentement dans son cœur la pitié de ce qui souffre ; et il s'en est fait l'interprète convaincu, apportant à cette tâche tout ce qu'il a reçu de délicatesse et de rêverie. A chaque étape qu'il a faite dans cette voie, il s'est affirmé par un sentiment agrandi, une manière plus forte.

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La mal' aria, un chef-d'œuvre de composition, de dessin et de couleur, avait été simplement la traduction de la langueur, de l'affadissement moral que peut déterminer une influence physique et immédiate.

Les Jeunes Filles d'Alvito, venues ensuite, ont témoigné tout à la fois d'une touche plus sûre et d'une conception plus élevée. La souffrance s'y montre épurée, dégagée de tout élément, de toute prédisposition matériels. C'est l'âme dolente en elle-même et à cause d'elle-même, quelque chose comme la vague tristesse de la passion qui ne trouve pas au dehors son épanchement naturel et qui se replie sur soi.

Les Fienarolles de Sa7i Angelo, exposées cette année, participent de ce dernier sentiment, mais avec une nuance plus accusée. C'estbien encore le désir brûlant auquel manque la possibilité de réalisation et qui se consume lui-même, mais c'est le désir ayant conscience de l'obstacle et prêt à regimber. La tristesse n'est déjà plus résignée : un singulier mélange de mépris et de colère contenue modifie son expression. C'est bien; si M. Hébert est logique, à l'année prochaine le cri de révolte !

A l'entrée de la ville de San-Germano, au pied d'un mur blanc sur lequel miroite le soleil napolitain, et qui fait angle pour laisser fuir à gauche une perspective coupée par des roches violacées, les Fienarolles reposent attendant les acheteurs. Une grande toile, accrochée au mur, fait office de tente et cache à moitié le corps d'un homme endormi. La charrette a été déchargée et les bottes de foin éparpillées à terre. Les femmes, au nombre de huit, s'échelonnent et posent au hasard debout ou couchées. Les

vieilles montrent leur grand masque romain, bronzé, ridé, impassible; celle qui est vue de dos, debout au second plan, avec une draperie blanche sur la tête, est admirable d'allure, et d'un haut style. Parmi les jeunes, trois surtout sollicitent le regard : la petite de gauche, qui s'accoude sur une botte de foin; celle de droite, qui rêve vaguement en mordillant un brin d'herbe ; et enfin la perle du tableau, celle qui est au premier plan sur le devant. Elle est bien jeune pour l'âpre mélancolie qui la ronge, et ses vêtements sont bien grossiers pour sa resplendissante beauté. Un mouchoir jaune entoure ses noirs cheveux ; une chemise de rude toile couvre sa poitrine ; une jupe bleue et rouge, tombant à plis lourds et droits, lui enserre les hanches. Ce n'est pas assurément une jeune première ; si l'ovale de sa tête bien détachée est ferme et pur, sa main rude rappelle le travail, et son pied est plébéien. Mais, comme ce soleil qui l'a brunie et dorée lui chauffe le sang, et comme sa narine gonflée aspire les haleines amoureuses ! Pauvre enfant 1 elle ne peut fuir ce soleil implacable et cherche vainement autour d'elle la réalisation de son rêve. Aussi, que d'ardeur passionnée dans ses grands yeux et dans cette arcade sourcilière qui se projette vers l'horizon! Que de désespérance et d'irritation secrète dans ces lèvres si amèrement crispées !

M. Hébert expose, en outre, deux portraits d'une élégance et d'une distinction remarquables. Celui de madame la princesse Ch. de B... n'indique pas assez le passé du modèle; celui du fils de M. P... me paraît meilleur. L'enfant est en pied, debout, vêtu d'une jaquette de velours noir, tenant en main une arbalète. Ce portrait rend bien

ce qu'il doit rendre, l'homme futur dans l'enfant actuel.

Il y a des chiens féodaux et guerriers, toujours en chasse, traquant le poil et la plume par monts, par vaux et par plaines. Il y a des chiens aristocrates et fainéants, nourris- d'oisiveté, jouant sur des tapis, dormant sur le velours. Ces deux familles lâches et rapaces ont dû la prolongation de leur type au dévouement d'une troisième qui s'est faite volontairement victime expiatoire. Un jour, en effet, le brigandage des uns et la ser^^lité des autres étant montés jusqu'au trône de Dieu, celui-ci résolut d'en finir et d'exterminer la race canine tout entière. Elle allait périr, quand un sauveur se présenta, ce fut le caniche. Le caniche fut accepté par Dieu en rémission des péchés de tous; l'espèce fut sauvée, mais le martyre du caniche, du chien rédempteur, commença. Le caniche est devenu le chien de la misère, l'ami et le compagnon de toutes les infortunes; c'est le chien doux, humble, intègre, chaste, qui est mort et qui mourra pour le rachat de plusieurs. A travers la soif, la faim, le travail et la crotte, il poursuit, infatigable, son œuvre d'expiation, multipliant ses rôles avec son dévouement, se faisant tout à tous. Antigène avec l'aveugle, quêteur avec le pauvre, artiste avec le saltimbanque.

M. Joseph Stevens est l'avocat du chien pauvre, et il plaide éloquemment sa cause. Tout le monde se souvient du Métier de chien de 1852. Cette année, notre Belge écrit quelques pages émues du martyrologe des caniches. L7rîtérieur du saltimbanque est palpitant ; c'est un taudis où gisent, à côté d'un matelas, des hardes, un tambour, une

table. Les chiens sont en grand costume de parade et attendent. Le maître est absent. Dans le repos ^ le caniche est assis sur le derrière, fermant les yeux. Il a encore sa camisole rouge et son bonnet vert, le pauvre forçat de la place publique. Le maître est toujours absent. Mais n'est-ce pas comme s'il était là? Ne reconstruisez-vous pas, avec les objets famihersqui meublent cet intérieur, l'existence débraillée du pauvre saltimbanque? Et ne voyez- vous pas l'homme, à travers ce chien qui vous regarde si tristement?

M. Alfred Stevens aborde franchement la peinture de la vie, trop franchement peut-être, puisqu'il lui arrive parfois, comme dans La Petite Industrie, de dépasser l'objet de son art et de s'aventurer sur les terres de la littérature. C'est, du reste, un talent distingué, un esprit de bon vouloir. Sa manière s'est épurée avec le temps, quoique sa touche soit encore un peu lourde.

La petite toile, intitulée Consolation, a obtenu un succès très-mérité. La scène est simple et vraie. Dans un salon bourgeois, tendu de jaune, trois femmes sont assises. L'une est vêtue d'une robe de mousseline blanche à liséré rose. Les deux autres, la mère et la fille, sont en deuil d'une perte récente ; elles rendent à leur amie une visite de première sortie. La veuve pleure en cachant sa figure dans son mouchoir ; l'orpheline est très-émue. L'amie tâche de consoler ces deux douleurs par les paroles d'usage en pareil cas. Tout cela est bien senti, bien rendu, sobrement peint et suffisamment harmonieux.

La Petite Industrie représent(3 une femme, en haillons noins et sales, avec un mouchoir en mentonnière, vendant

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des calepins à deux sous qu'elle tire d'un mauvais cabas effondré. Elle se tient debout à l'angle d'une rue, le long d'un magasin de modes. A ses pieds, un enfant plus mal vêtu encore est couché sur le pavé. Comme conception, c'est déclamatoire et en dehors de la peinture.

Chez soi, L'Eté, sont deux charmantes petites toiles d'intérieur, composées avec minutie , préciosité peut-être, mais qui témoignent d'un vif sentiment des détails intimes et familiers.

M. Gérôme semble devoir appliquer désormais son talent à l'interprétation de la vie contemporaine. Ce serait bien, si, en changeant de sujet, il avait amélioré sa manière. Mais il n'en est rien; si son dessin est toujours fin et subtil, sa couleur est toujours sèche et froide, sans solidité ni profondeur. Les paysages qu'il a rapportés d'Egypte sont loin, au dire de ceux qui ont parcouru cette contrée, d'en reproduire les lumineuses clartés et les lointaines profondeurs, en un mot, la physionomie intime et vraie.

Sa Sortie du bal masqué, qui a excité une si vive sensation, soulève aussi des objections nombreuses. L'exécution générale est faible et molle. Le rideau de bois, qui forme le fond, n'a pas le modelé suffisant ; ce qui, joint au peu de franchise de la couleur, donne à ce crépuscule du matin les apparences d'un crépuscule du soir. Toute la valeur de la toile consiste dans l'exécution du groupe principal, celui qui entoure Pierrot blessé ; les physionomies sont fines et bien rendues. La tète et le bras du pierrot sont d'une excellente facture. Nous n'avions pas besoin de cela pour savoir que le crayon de M. Gérôme est minutieux et

élégant. Mais la robe du noble vénitien éclate trop ; elle sort de la gamme. L'autre groupe, celui que forment Arlequin et le Sauvage en s'en allant, est d'une bonne allure. Il y a, certes, du talent dans tout cela. Mais d'où vient que cela vous laisse indifférent et froid ? Par quel secret étrange M. Gérôme a-t-il pu faire perdre au duel et à la mort leur solennité et leur grandeur farouches? Comment surtout le peintre ambitieux, qui voulait naguère mettre en couleur le Discours sur Vhistoire universelle de Bossuet, et essayait de symboliser dans une toile immense le règne d'Auguste et la naissance du Christ, s'arréte-t-il aujourd'hui à ce vulgaire épisode de la vie du débardeur, et fait-il du Gavarni en mélodrame?

Le Viatique de M. Louis Duveau, acheté pour le musée d'Alençon, soulève et résout victorieusement une question d'esthétique assez grave. Les quelques personnages qui composent cette scène ne posent point devant les yeux, groupés en une action fixe , ils traversent la toile et s'en vont ; encore quelques pas, et ils seront hors du cadre. Ce passage rapide et muet inquiète d'abord. On ne sait si l'on doit s'arrêter pour examiner un groupe qui menace de se dérober aux yeux. En aura-t-on le loisir, et le temps ne va-t-il point manquer? Des peintres ordinaires eussent facilement évité cette apparente erreur de composition : il n'y avait qu'à étendre le paysage, ou qu'à diriger la marche du groupe vers le premier plan, sur lo spectateur. M. Louis Duveau n'a pas voulu user de ces moyens faciles, il y a lieu de l'en féliciter. L'effet qu'il a cherché est rendu, l'impression en demeure saisissante. On sent que la mort, qui a soulevé si brusquement, là-bas, le loquet d'une

cabane de pauvres, est pressée; elle menace d'emmener son homme sans feuille de route, et le moribond s'agite dans l'angoisse de ses derniers parchemins. Aussi ce viatique^ qui passe et se hâte, sur ce plateau âpre et véhément que secoue le vent de la côte, reste-t-il longtemps dans l'esprit comme une apparition douloureuse et sinistre.

M. Louis Duveau semble s'être voué plus particulièrement, depuis quelques années, à l'étude des natures bretonnes. Qu'il prenne garde de s'y spécialiser 1 Je n'entends pas nier assurément l'importance poétique du vieux pays celte et le haut caractère de sa physionomie. Les poètes et les prosateurs nous ont d'ailleurs assez gâté la Bretagne, pour qu'il soit permis à un peintre sérieux, à un fils du sol, d'entreprendre la restitution de cette terre romantique par excellence. .Je n'entends pas nier non plus la forte originalité que M. Louis Duveau apporte dans son interprétation : La Baie d'Audierne, Le Cierge bénit. Le Berceau vide, La Peste d'EUant, sont des œuvres remarquables et attestent des quaUtés vigoureuses et touchantes. J'ai peur seulement qu'en s'attachant à ce genre, il ne laisse prédominer en lui l'élément extérieur et pittoresque, déjà très-accusé dans sa manière. Je lui soumets humblement cette crainte. Je sais que de grands découragements ont pesé sur cet artiste , auquel jamais justice entière n'a été rendue. Mais qu'importe? talent oblige à énergie. Peintre de passion et d'enthousiasme, plein d'audace, de mouvement et d'allure , doué d'un sentiment à la fois nerveux et exquis , M. Louis Duveau a déjà tenté et peut tenter encore des œuvres moins partielles et moins locales que celles auxquelles il s'adonne aujourd'hui ; et s'il par-

vient, en apaisant sa peinture bilieuse et violente, à chercher ses effets dans la donnée calme et sereine, il trouvera aisément, je n'en doute pas, l'émotion dans la profondeur, le grand dans le simple.

M. Jeanron , peintre consommé, écrivain érudit, et pardessus tout robuste travailleur, se présente avec un contingent de dix toiles , remarquables à divers titres. M. Jeanron a souvent refait le même tableau dans sa vie ; mais je ne saurais lui en faire un reproche. Il comprend d'une façon si spéciale et il traduit si bien certains horizons, certains ciels, certaines natures de terrains, certains groupes d'hommes et de femmes, qu'on ne saurait lui en vouloir de se répéter quelquefois. D'ailleurs le sentiment profond qui domine dans ses œuvres l'absoudra toujours. Je me rappellerai longtemps une certaine fuite en Egypte, bien originale et bien charmante, que j'ai vue en 1855, dans un recoin perdu de l'Exposition universelle. Ce n'était point un tableau religieux, des têtes déclamatoires, des draperies prétentieuses, le nimbe traditionnel. Non, cela représentait tout simplement une jeune femme, blanche et frêle, portée sur un âne, et accompagnée d'un homme à pied. On descendait un ravin ; le sabot de l'âne cherchait le sol avec précaution ; la jeune femme, se berçant au cahot de la bête, rêvait doucement, tandis que des oiseaux bizarres , perchés sur quelques pointes du roc , la regardaient passer. Un paysage dur et calleux encadrait cette grâce immense. C'était à la fois fort, élégant et profond.

Les Oiseaux de mer, les Pêcheurs d'Ambleteuse, sont deux excellents tableaux. La Pose du télégraphe électrique dans

les rochers du cap Gris-Nez (Pas-de-Calais), est un paysage ferme et vigoureux , qui ne mérite qu'un reproche , mais capital. Pourquoi ce télégraphe électrique ? Que signifiet-il, je ne dis pas dans cette toile, mais dans toute toile? Qu'y a-t-il de commun, entre ce fil d'archal, ce produit industriel, utile, et le paysage, recherche et expression du beau dans la nature? Evidemment c'est un non-sens. Si le paysage admettait des fils, ce ne pourrait être que les fils de la vierge.

Je m'arrête. Les quelques toiles dont je viens de rendre compte, et que j'ai choisies de préférence dans l'œuvre des jeunes peintres, suffisent à dégager les tendances et les aspirations de la peinture de genre à notre époque ; prolonger rénumération, ce serait s'exposer à des répétitions vaines, ou faire double emploi avec le catalogue. L'un et l'autre doivent être évités.

Qu'on me permette cependant, en terminant, de ramasser sur le champ de bataille de la critique, où il a été laissé pour mort, un artiste distingué , qu'on n'épargne pas assez aujourd'hui, après l'avoir porté trop haut naguère. .le veux parler de M. Hamon. Puisse ce témoignage d'un inconnu apaiser le ressentiment de ses plaies les plus profondes ! Les arrêts de la critique, tout unanimes qu'ils apparaissent, ne sont jamais en dernier ressort. Jugements éphémères, opinions sans consistance , ils tombent souvent d'euxmêmes ; la critique du lendemain abroge celle de la veille. M. Hamon, qui sait cela aussi bien que moi, se doit à luimême, et doit à ceux qui le suivent avec intérêt, de se pourvoir devant le prochain Salon. Si toute sentence injuste doit être réformée, celle qui vient de le frapper, le

sera. En effet, ce que M. Hamon fait aujourd'hui, est aussi bon comme conception, comme dessin, comme couleur, que ce qu'il faisait autrefois. L'Enseignement mutuel, Laboutique à quatre sous, valent, ou peu s'en faut. Ma sœur n'y est pas et La poupée cassée. Mais la mode a tourné, et )a critique, qui ne sait jamais bien ce qu'elle veut, se met à blâmer aujourd'hui chez M. Hamon les choses même qu'elle y applaudissait autrefois. Pourquoi cela? Je cherche la raison de cette évolution étrange, et ne puis la trouver que dans le nombre même des œuvres que M. Hamon a portées au Salon de cette année. Que ne s'est-il borné à une ou deux toiles ! elles eussent été acceptées sans conteste.

Mais qu'importe à l'art, et que m'importe à moi, son humble desservant, les revirements de la critique ? Je suis de ceux qui préfèrent le moderne à l'antique, la réalité à la fantaisie, l'action à l'allégorie ; je n'ai jamais beaucoup aimé les réminiscences étrusques. M. Hamon n'a pas, il est vrai, que ces réminiscences. Il a la naïveté, la fraîcheur, et la grâce; il a la piété de l'enfance et sait l'exprimer avec charme et ingénuité. C'est là ce que j'aime en lui. De plus, on m'a dit que dans sa jeunesse, la faim l'a plus d'une fois mordu aux entrailles ; que tout petit, il errait, pieds nus, sur les rudes chemins de !a Bretagne. J'estime l'homme de n'avoir rapporté ni amertume ni haine de ce dur voyage au pays de la misère; je respecte l'artiste qui, ayant tant souffert, est resté simple et bon, et continue à chercher la poésie dans les êtres frêles et les choses gracieuses, dans les enfants et dans les fleurs.

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