‹ Philosophie écossaiseChapitre 133 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

j'appelle moi est multiple^ et non pas un, ce qui est contraire à la conviction irre'sistible de tous les hommes. » A proprement parler, il n'y a point d'évidence des sens; il n'y a d'évidence que pour cette puissance générale de connaître à laquelle on peut donner tel nom qu'il plaira, esprit, intelligence, raison, une dans son fond, diverse dans ses formes. Très-fréquemment Reid, comme Smith, comme Hutcheson, comme toute l'école écossaise, emploie le mot de raison pour celui de raisonnement. Si ce n'est là qu'une confusion de mois, peu importe; on peut, si l'on veut, appeler raison le raisonnement, contrairement à l'usage imiversel, pour désigner la faculté qui préside à la déduction ; mais il faut dire alors comment on appellera la faculté qui connaît immédiatement et sans raisonnement et nous donne l'évidence intuitive. En anglais, comme en français, comme en latin, comme en grec, comme en allemand, comme dans toutes les langues, il y a deux termes pour marquer des choses aussi différentes. Ainsi on admet qu'il y a des raisonnements déraisonnables, et d'autres qui sont raisonnables. Qu'est-ce à dire, sinon qu'au-dessus du raisonnement est la raison, la faculté suprême de connaître qui décide en dernier ressort de la légitimité des moyens différents qu'elle emploie pour parvenir à la connaissance de la vérité ?

Reid semble quelquefois soupçonner et admettre la différence du raisonnement et de la raison, et la supériorité de celle-ci sur celui-là. a Si la nature, dit-il % nous instruit par d'autres moyens que le raisonnement, la raison elle-même nous apprend à rece- A'oir cette instruction avec gratitude, et à en faire le meilleur

usage possible L'évidence raisonnable n'est point cette espèce

particulière d'évidence cpi'on appelle évidence du raisonnement. On a coutume d'appeler toute évidence suffisante, évidence raisonnable ; et en effet toute évidence suffisante est de nature à déterminer i;ne créature raisonnable à croire. » Que Riid marche et avance un pni dans cette route, il arrivera aisément à cette

théorie que toute évidence relève d'une seule et même faculté^ laquelle, avec les lois diverses attachées à son exercice, est, à tous ses degrés et sous toutes ses formes, un don et une inspiration du Tout-Puissant. Reid appellera sans doute cette faculté le sens commun. Dans son premier ouvrage, il établit que le sens commun se mêle à toutes nos facultés, et en est le législateur et le juge. A la bonne heure, pourvu qu'on reconnaisse une faculté unique de l'évidence. Reste à savoir s'il faut l'appeler sens commun ou raison. Nous trouvons à cet égard, dans Reid, un passage trèsremarquable, chap. 2 de l'Essai VI^ : « Nous attribuons i à la raison deux offices ou deux degrés : l'un consiste à juger des choses évidentes par elles-mêmes ; l'autre à tirer de ces jugements des conséquences qui ne sont pas évidentes par elles-mêmes. Le premier est la fondation propre et la seule fonction du sens commun, d'où il suit que le sens commun n'est que l'un des degrés de la raison. Pourquoi donc, dira-t-on, lui donner un nom particulier? Il suffirait de répondre : Pourquoi abolir un nom qui se trouve dans la langue de toutes les nations civilisées, et qui est défendu par une si longue prescription ? Mais il y a une réponse directe et péremptoire, c'est qu'il faut bien donner un nom particulier au premier degré .de la raison, puisque la plus nombreuse partie des hommes n'en possède pas d'autre. C'est ce degré seulement qui en fait des êtres raisonnables et qui les rend capables de diriger leur conduite et de s'obliger envers leurs semblables. 11 y a donc une bonne raison pour qu'il y ait une dénomination spéciale dans la langue. » Remarquons qu'il ne s'agit plus que de l'expression, car il est bien entendu que la raison est une en elle-même, mais qu'elle a deux degrés, et on cherche quel nom donner à ces degrés différents de la même faculté. Or tous les motifs que Reid allègue pour appeler sens commun le premier degré de la raison, font contre lui. Si on appelle sens commun le premier degré de la raison, il faudra réserver le mot de raison

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poui- le second degré, c'est-à-dire pour le pouvoir de tirer des jugements des conséquences qui ne sont pas évidentes par ellesmêmes. Mais jusqu'ici, dans toutes les langues, cette opération a toujours été appelée raisonnement. Dans le vocabulaire de Reid, il faudrait supprimer ce mot. Mais toutes les langues ont plus de bon sens qu'aucim philosophe. Suivons-les et gardons le mot »le raisonnement qui est consacré. La raison, dans toutes les langues, est le principe du raisonnement, et elle désigne parfaitement le pouvoir suprême « qui juge des choses évidentes par elles-mêmes. » Et cela n'etfacc pas le sens commun; il subsiste tout entier, et tel que Reid le décrit. En effet, il faut un nom pour marquer que la raison est le commun apanage de l'espèce humaine, et quelle ne manque à aucun homme, par cela seul qu'il est homme; et ce nom est celui de sens commun.

Arrivés au terme de cet examen sincère et impartial de la psychologie et de la métaphysique de Reid, nous devons avouer qu'excepté sur un ou deux points, nous avons presque entièrement négligé de faire connaître les jugements qu'il porte sur les différents philosophes et sur les différents systèmes. Ces jugement font pourtant une partie intégrante de sa doctrine; ils la caractérisent en la distinguant de toute autre. Toute école digne de ce nom a son histoire de la philosophie, par laquelle elle établit ses rapports et ses diflérences avec les écoles antérieures et contemporaines. D'ailleurs les jugements de Reid ont exercé une grande influence sur l'opinion philosophique en Ecosse; ils ont répandu et accrédité sur certains systèmes des préjugés qui durent encore et se retrouvent dans les productions les plus récentes de la philosophie écossaise.

Reid, comme Kant, n'est point un érudit; il appartient aux générations sorties du mouvement cartésien, et qui, comme leur chef, regardent plus l'avenir que le passé. Toutefois Reid n'a pas méconnu l'importance de l'histoire de la philosophie, il l'a même signalée i ; mais il n'a pas étudié régulièrement les différentes

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