Voyez plus haut, viue leçon, p
parties de cette histoire; il ne connaît bien que la philosophie moderne, et il la juge fort sévèrement, montrant par là même à quel point il est pénétré de son esprit. En effet, ce que le père de la philosophie moderne y a déposi est, avant tout, l'indépendance. Le dix-septième et le dix-huitième siècle l'ont poussée jusqu'à l'ombrage; chaque philosophe y cherche plutôt ses différences que ses ressemblances avec ses devanciers et ses contemporains, et tente de se frayer une route à part vers la vérité. De là cette fécondité et cette variété qui illustrent le berceau de la philosophie moderne : elle n'a pas encore deux cents ans, et déjà elle compte une multitude de grands et importants systèmes. Il appartient à la philosophie du dix-neuvième siècle , sans être moins indépendante, de reconnaître les vérités parmi les errem'S et l'harmonie cachée mais réelle qui domine déjà par -dessus toutes les différences. Il ne faut pas demander à Reid cet ordre d'idées que Smith seul a entrevu au dix-huitième siècle <. Du moins on y rencontre partout une admiration sincère pour les maîtres de la science philosophique alors même qu'il se trompe le plus dans les jugements qu'il en porte. Nous ne pouvons examiner tous ces jugements, devenus des sentences sans appel, acceptées ou répétées par tous les disciples de Reid ; mais que de réserves n'aurionsnous point à faire ! Nous livrons à Reid ses trois célèbres compatriotes, Locke, Berkeley et Hume. Il est impossible de les mieux apprécier. Reid est le premier qui ait fait voir le lien intime qui unit ces trois hommes si dissemblables. Comme dans la théorie la destruction des idées représentatives est le chef-d'œuvre de l'analyse de Reid, ainsi dans l'histoire l'examen du système de Locke, de Berkeley et de Hume est le monument accompli de sa dialectique. Le combat que Reid a livré au scepticisme de Hume est un des grands combats dont l'histoire de la philosophie garde le souvenir. Il n'a fait grâce à aucune partie de ce scepticisme; il l'a pom'suivi sur tous les points , et sur tous les points il l'a vaincu
!. Voyex la ve lei;on. p. 189, etc.
et détruit, non-seuloraent en le poussant à toutes ses conséquences, mais en le rappelant à ses principes, et en attaquant ces principes, non pas au nom d'une théorie particulière, mais avec les armes simples et puissantes du sens commun. Aucune grande qualité ne manque à cette admirable polémique, ni la solidité ni la verve, ni la vigueur du raisonnement ni la finesse de la plaisanterie, ni la force de la conviction, ni la sérénité et la bienveillance. Au-dessus d'une pareille polémique, nous ne voyons guère que celle de Socrate et de Platon contre les sophistes.
Les autres jugements historiques de Reid sont plus sujets à contestation. Il est fort naturel qu'il connaisse et juge beaucoup moins bien les étrangers que ses compatriotes. Nous craignons de paraître ingrat en ne nous contentant point du loyal et courageux éloge qu'il a osé faire de Descartes. 11 faut pourtant que nous avertissions que cet éloge couvre une ciitique sévère de la doctrine cartésienne, critique à laquelle notre illustre prédécesseur, M. Royer- Collard, adonné, en l'adoptant, une autorité imposante. Mais notre haute estime pom- Reid, et notre profonde déférence pour M. Royer- CoUardne peuvent aller jusqu'à leur sacrifier la vérité, l'histoire, et la plus grande gloire philosophique de notre pays. C'est Reid qui a bâti un système qui lui paraît et qui est réellement faux et dangereux, et il l'impute à Descartes, se donnant ainsi le facile avantage de le convaincre d'absurdité.
Reid a tellement vécu avec la théorie des idées représentatives de Locke, de Berkeley et de Hume, qu'il la voit partout; je dis partout à la rigueiu- et a la lettre ; il n'y a pas un seul philosophe ancien et moderne chez lequel il ne la trouve. II fallait donc bien qu'elle fût aussi dans Descartes. Or la théorie des idées peut être ramenée à une théorie plus simple et plus générale. Si l'homme ne croit à la réalité du munde extérieur que sui* la foi des idées, cela suppose que l'homme n'admet d'autre autorité que celle de la faculté qui atteste les idées, à savoir la conscience, en y joignant le raisonnement chargé de déduire des donnt'es de la conscience toutes les vérités accessibles à l'entendement humain. La
conscience comme principe unique, le raisonnement comme unique instrument de progrès et de développement, voilà la théorie qui, selon Reid, est au fond de toute la philosophie moderne, et par conséquent dans le père de cette philosophie. Reid est l'auteur de cette accusation, qui depuis a tant fait fortune, que Descartes, en ne reconnaissant d'autre autorité que celle de la conscience et du raisonnement, s'est ôté le droit d'arriver à aucune existence réelle et suhstantielle, et qu'ainsi c'est Descartes qui a mis la philosophie moderne sur la voie du scepticisme. Nous aussi, au début de nos éludes, nous avons reçu cette accusation des mains de notre illustre prédécesseur qui lui-même la tenait de Reid. Mais à peine l'avious-nous exprimée qu'elle s'évanouissait à nos propres yeux à la lecture sincère des écrits de Descartes. Dès nos premières leçons i nous l'avons combattue ; aujourd'hui nous avons peine à la comprendre.
D'abord remarquons que si Descaries a mis vraiment la philosophie moderne sur la voie du scepticisme, il a bien mal réussi dans son entreprise; car toute son entreprise est dirigée contre le scepticisme. L'objet - des Méditations est d'asseoir la foi à l'existence de l'âme et à l'existence de Dieu sur des fondements simples et inébranlables. Il ne s'agissait pas pour Descartes de démontrer l'existence de la matière qui n'était guère révoquée en doute; l'àme et Dieu, voilà les existences qu'il se proposait d'établir; loin de là, selon Reid, il les aurait détruites. Le dix-septième siècle tout entier, Arnauld, Malebianche, Leibnitz, Bossuet, Fénelon, ne s'en étaient point doutés; et Reid peut se vanter d'avoir fait là une découverte inattendue.
Aussi l'expose-t-il avec complaisance dans ses deux ouvrages; il y revient sans cesse; il répète sans cesse que Descartes part de la conscience , c'est-à-dire du je pense^ comme de son principe
1. Voyez Premiers Essais, Descartes, p. 27, et la note, p. 34.
2. Ibid. Voyez aussi rAvaiil-piO|ios de nos Pensées de PascaL nos Fragment! de philosophie cartésienne, etc.
unique, d'où, par le raisonnement, il croit pouvoir déduire l'esprit. Dieu, la matière, toute la science humaine.
Montrons d'abord que nous n'inventons pas ces accusations de Reid contre Descartes, et qu'elles sont bien dans ses ouvrages.
Recherches, etc., chap. 7, conclusion : « i Le nouveau syslème (le cartésianisme) est le père légitime du scepticisme moderne, et bien qu'il ne l'ait enfanté qu'en l'année 1739 (date du Traité de la nature humaine de Hume), il le portait dans son sein depuis le commencement... Le nouveau système n'admet qu'un seul principe et prétend en déduire par le raisonnement tout le reste de la connaissance humaine. 11 admet comme premier principe l'existence réelle de nos pensées, de nos sensations et de tout ce dont nous avons conscience; l'existence réelle de tout autre chose a besoin d'être démontrée par la raison (entendez le raisonnement) ; c'est donc à la raison à élever, sur la seule base des données de la conscience, tout l'édifice de nos connaissances... Toute la doctrine de Descartes repose sur un seul axiome exprimé par le seul mot cogita. Avec la conscience de la pensée pour base, elles idées pour matériaux, il construit le système entier de l'entendement humain. »
Voici les preuves particulières sur lesquelles Reid appuie ces assertions générales.
Recherches, etc., chap. l'"", § 3 2 : « Descartes résolut de commencer par douter de sa propre existence jusqu'à ce qu'il fût en état de se la démontrer ; c'est peut-être le premier et le seul qui ait pris une telle résolution... Descartes, à la vérité, veut nous faire croire qu'il se guérit de ce déliie par cet argument : Je pense, donc je suis... Son but est sans doute de déduire de la pensée la nécessité d'un esprit ou d'un sujet pensant. » — Essais sur les facultés inteUectuelles, Essai VI^, chap. 7 3 ; « Descartes sortit de son scepticisme volontaire par ce simple enthymème,