L ANNEAU DU NIBELUNG
La composition de ce poème appartient aux innées 1848-1852, c'est-à-dire à une période pendant laquelle Wagner fut indiscutablement sous ['influence des doctrines révolutionnaires. Est-ce 1 dire que son drame soit véritablement « révolutionnaire » ? Sans doute les théories par les- |:|uelles Wagner considère comme néfastes toutes jois sociales et morales (ainsi que nous le verrons 3ar la suite) paraissent bien quelque peu subverîives. Mais, pour que le drame soit vraiment révoutionnaire, il faudrait qu'il représentât la destnicion violente du monde soumis aux lois, par les )artisans de l'état de nature. Or, qui est-ce qui
libère le monde de l'asservissement des lois? c'est celui-là même qui les a établies, Wotan I Au dénouement on voit bien les dieux s'abîmer dans l'incendie de leur palais : mais rien n'autorise à faire de ce tableau quelque chose comme une prise de la Bastille ou un incendie des Tuileries. C'est volontairement que Wotan s'anéantit lui-même, car il considère que sa lâche est accomplie. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler les paroles de la troisième Norne : « Les éclats aigus de sa lance brisée, Wotan les plonge un jour au cœur du flamboyant [Loge] : la flamme dévorante les embrase, le dieu les jette sur le bûcher (1). » Dans l'Or du Rhin quelques passages seulement peuvent se rapporter àrordrel politique. Ce sont les moqueries de Loge à l'égard^ des dieux, l'affectation des Géants à se poser en « prolétaires aux mains calleuses », et la description du labeur des Nibelungen dans laquelle on a cru voir une allusion (?) à la situation des mi-
{]) Traduction de M, de Brinn' Gaubast, p. 517.
leurs allemands à l'époque de Wagner. Mais ces lassages ne sont que des détails très secon- [aires ; et encore pourraient-ils s'expliquer plus 3giquement par la nécessité d'accuser telle situaion du drame que par la préoccupation de faire cte de publiciste aboyeur.
Il est un point, toutefois, en lequel Wagner emble avoir subi profondément l'influence des évolutionnaires de 1848 (Feuerbach et autres), 'est qu'à cette époque il affirme que le bonheur e l'homme doit être cherché et trouvé uniquement en ce monde. « Cette force, écrit-il à Liszt, il fait allusion au désir de l'amour) devenue ommune à tous les hommes, fondera un jour sur ette terre une existence que nul ne désirera changer contre une vie d'outre-tombe désormais out à fait superflue. Car l'homme sera heureux : l vivra et aimera. Or, qui voudrait quitter la vie uandil aime? »
Voici, brièvement résumée, la manière dont /Vaguer comprend cette possibilité de bonlieui lumain sur terre. Nous verrons en même temps
pour quelles causes il ne s'est pas encore réalisé (1).
L'univers se développe inconsciemment sous l'impulsion de la nécessité. Le besoin fait éclore chaque chose, chaque être en son moment.
L'homme n'est apparu que parce que, les conditions nécessaires à son existence étant réalisées, il était dans la nécessité du développement du monde qu'il apparût. L'homme fait donc partie intégrante de la nature et est soumis à ses lois d'évolution. Il n'a pas de mission à remplir, il est à soi-même sa fin.
Il n'y a donc au-dessus du monde ni dieu, ni démiurge. « La religion et la légende ne sont que les créations fécondes des croyances populaires sur la nature des choses et de l'homme. »
L'homme n'a que deux devoirs à remplir sur cette terre : développer sa personnalité et aimer ses semblables, — agir dans l'intérêt de tous.
(1) Nous ferons en grande partie cet exposé d'après l'ouvrage de M. Henri Lichtenberger, Richard Wagner poète et penseur, 2'' édition, in-8»,Alcan. Voir notamment pp. 186 etl56.
Jeune, il emprunte à la nature pour se développer. Parvenu à sa maturité, il fructifie et vit pour les autres. Quand il a accompli sa destinée, il meurt en restituant à Tunivers ce que Tunivers lui avait donné. « En somme, on devrait dire que, pour être complètement dans le vrai, l'être humain, en tant qu'être sensible, doit se consacrer à l'absolue réalité : naissance, développement, efflorescence — dépérissement, anéantissement, — éprouver tout cela sans réserve, avec v^olupté et tristesse, ne vouloir vivre que de la ^ie faite de joies et de douleurs, ensuite — mourir (1). »
Ce sacrifice de l'existence était peu de chose, iffirme Wagner, dans l'état de nature. Le pa- ;riarche, père d'une nombreuse lignée, ne s'efraye pas de mourir, sa tâche accomplie. Seul, a )eur de la fin, l'Iiommc (jui, au lieu de suivre son léveloppcment naturel, acquiert de la puissance, les richesses — et redoute la mort qui viendra
(1) iMtresà Hœckcl, traduction Kullerath, p. 43. Fischbaclier t Breitkopr.
brutalement Fen arracher. (C'est là, en somme, le procès de toute civilisation : il faudra ne pas l'oublier lorsqu'il sera question de « Fœuvre de Wotan ».)
Comment l'homme conciliera-t-il l'égoïsme naturel en vertu duquel il doit tendre à se développer, avec cet autre devoir qu'il a d'agir dans l'intérêt des autres? Ce sera par l'amour et par l'amour sexuel (1). « L'amour dans sa réalité la plus complète n'est possible que dans la limite des sexes; nous ne pouvons aimer véritablement que comme homme et femme; tout autre amour n'est qu'un dérivé de cet amour, un sentiment qui émane de lui. » (Lettres \à Rœckel, p. 43.) Il faut noter ici une idée empruntée à Feuerbach (voir op. cit.^ p. 204), à savoir que par l'amour l'homme et la femme se réunissent pour former un tout : l'homme complet. « L'être humain est homme et femme, et c'est par l'union d'homme et femme que l'être humain existe réellement; c'est
(1) Cf. Federbach, Essence du christianisme, traduction Joseph Roy, p. 191. In-8°, Paris, 1864.
seulement par Tamour que l'homme aussi bien que la femme deviennent « l'être humain ». (Lettres à Rœckel, p. 44.) Cette idée assez peu claire doit consister en une sorte d'induction, de raisonnement par analogie que Wagner base sur ce qui a lieu pour la procréation de chaque être humain. Il faut la réunion de deux êtres pour réaliser la vie physique, le plus merveilleux phénomène de la nature. De même faut-il l'union de deux êtres pour s'élever aux plus hautes actions morales dont l'homme soit capable. Ainsi « Siegfried (l'homme isolé) n'est pas l'être humain complet; il n'est qu'une moitié; ce n'est qu'avec Briinnhilde qu'il devient le Rédempteur; un seul ne peut rien, il faut être plusieurs. » (ïbid., 54.)
Une fois que l'homme a été initié à l'amour par la femme, son amour s'étend successivement à l'enfant, à l'ami, à la cité, à l'humanité entière. Il y parvient en laissant agir en lui la nature. — Je ne juge ni n'explique : je rapporte seulement les théories du poète-musicien.
Cette loi d'amour en vertu de laquelle chacun
doit travailler pour le bien général, cette loi unique ne conserva pas longtemps son hégémonie parmi les hommes. Quand ils devinrent conscients, c'est-à-dire quand ils ne furent plus entièrement instinctifs, ils établirent des distinctions entre l'utile et le nuisible qu'ils appelèrent le bien et le mal. Ils prétendirent alors fixer absolument en des lois ce qui est bien, ce qui est mal, et ils créèrent l'État pour maintenir l'observance de ces lois. Ces lois, forcément imparfaites par leur rigidité^ se trouvèrent souvent en opposition avec la loi d'amour et contribuèrent ainsi à faire perdre aux hommes la conscience de cette loi primordiale.
Ainsi la loi du mariage. La loi humaine proclame : l'homme et la femme qui se sont épousés sont indissolublement liés. La loi naturelle dit : l'homme et la femme sont liés qui s'épousent par amour. Mais, du jour où l'amour n'existe plus, le lien est dissous.
De même la propriété. La loi naturelle dit : tout homme a le droit de jouir de la nature et
d'y chercher la satisfaction de ses besoins. — La loi humaine, en voulant protéger le bien de chacun, arrive à protéger ceux qui ont amassé de manière à enlever aux autres ce qui leur serait nécessaire, ceux qui ont le superflu au détriment de ceux qui n'ont pas l'utile. « Celui qui amasse des trésors que les voleurs peuvent dérober, celui-là a, le premier, transgressé la loi, car il a pris à son prochain ce qui était nécessaire à celuici. »
Cette loi de propriété aurait commencé à s'établir, suivant Wagner (Wibelungeu), après Barberousse. Les descendants francs de Siegfried devaient gagner leur fief par un exploit. L'Empereur, seul [)ropriétaire du monde, leur en concédait la propriété. Mais peu à peu les fîefs devenaient héréditaires; et, au lieu que la valeur individuelle conférât la richesse, c'était la richesse qui devenait une cause de puissance pour le possesseur.
Kn résumé, l'Inimanité ne possède pas Ui bonheur aucpiol elle peut prétendre. Et cUe ne h^
possède pas parce que, cessant de se laisser aller à suivre leur naturelle évolution, les hommes sont devenus raisonneurs et conscients; et qu'ayant une fois perdu le véritable état de nature, ils ont établi des lois formalistes et anti-naturelles qui, entrant constamment en conflit avec la seule loi valable, la loi d'amour, font de cette vie un douloureux enfer de contradictions. — Reconnaître pour telle la vie actuelle, avoir la sagesse de s'effacer pour que, la naturelle évolution n'étant plus contrariée, une nouvelle race libre et heureuse sous la seule loi d'amour puisse à nouveau fleurir : voilà tout le sujet de la Tétralogie, tel qu'il se développe sur la scène et tel qu'il se reflète dans la pensée du principal personnage : Wotan.
Il faut remarquer, en effet, que Wotan n'est pas un dieu au sens habituel du mot. Ce n'est pas un immortel. C'est un homme d'une véritable noblesse qui est « la somme de notre intelligence, » ainsi que le dit Wagner. De la loi de nature il a conservé les aspirations vers l'amour,
mais il est la victime, ou si l'on veut, le prisonnier de notre état de civilisation, lequel est, suivant Wagner, tout à fait contraire à notre destinée naturelle. Par un habile procédé dramatique, Wagner suppose que c'est Wotan luimême qui est l'auteur de cet état de civilisation. Quand, par une série d'expériences douloureuses, il aura reconnu combien cette civilisation — son œuvre — est asservissante et impossible à concilier avec les aspirations vers l'amour, il aura la noblesse de renoncer à son œuvre. 11 laissera libre cours aux desseins de la nature et il favorisera ainsi l'avènement de l'homme libre, spontané. Il aura même la sagesse de vouloir disparaître lorsqu^il aura compris que la belle humanité nouvelle pourra enfin s'épanouir sur la terre.
Avant que le drame ne s'ouvre, Wotan a déjà commencé son œuvre de domination ou de civilisation formaliste. Il l'a commencée par une série d'actes qui sont autant de fautes contre les lois de la nature, fautes dont il sera le premier à souffrir plus tard
La première faute de Wotan est d'avoir cessé d'être un instinctif, d'avoir voulu posséder la science. En même temps que la science achetée au prix de l'instinct (symbolisé par son œil mort), il conquiert Fricka qu'il aime sans doute mais qui est encore plus épouse qu'amante. « La volonté de prolonger au delà du changement nécessaire le lien sacré qui les unit tous deux par suite d'une erreur involontaire de l'amour, leur résistance à l'éternelle rénovation et à la variabilité du monde des apparences, conduisent les deux conjoints jusqu'à la torture d'une mutuelle absence d'amour. » (Lettres à R., 53.^
« Le jeune Amour s'étant ainsi fané pour lui, » son âme convoite la puissance. « Wotan sut conquérir l'univers. » Ces lois qu'il grava sur la lance coupée au Frêne, ces lois qui asservissent le monde sont sa deuxième faute, — conséquence de la première. — La preuve que ces lois sont bien une faute se trouve dans la grande scène avec Briinnhilde : « Je vous chargeai, dit-il à la Walkyrie, de souffler l'héroïsme au cœur de nos
anciens esclaves, au cœur de cette humanité réduite, par notre despotisme, à courber passive ' ment la tête sous des conventions fallacieuses. » Et encore, lorsque Wotan parle de Siegmund : « A la façon des bêtes sauvages, avec lui j'errai parles bois; contre les lois faites par les dieux j'exaltai sa témérité. » Une preuve symbolique : c'est qu'après que Wotan a coupé la hampe de sa lance, le Frêne-du-Monde se dessèche et meurt.
Voulant dominer le monde, il faut que Wotan possède une citadelle qui le mette à l'abri des attaques possibles. Cette citadelle, c'est le Walhall. Et le fait d'avoir fait construire ce Burg est sa troisième faute. — Voici qui montre en quoi cette idée est contraire à la nature et en viole les lois : c'est qu'elle l'entraîne fatalement à la déloyauté. Il n'a pu arriver à se faire élever cette forteresse par les Géants qu'en promettant de leur livrer Freya, déesse de l'amour et de la jeunesse. Mais, comme en perdant Freya, les dieux doivent perdre immédiatement leur jeunesse
éternelle, il est évident que ce prix n'a été promis par Wotan que d'une manière déloyale et fallacieuse. C'est Loge qui l'a engagé dans ce marché imprudent, s'engageant à lui trouver, au moment voulu, un équivalent de prix. Il y a en cela une assez vive ironie. Loge est en effet le symbole du changement, celui qui consume les êtres pour les rendre à la circulation générale de la vie. Et Wotan, le savant, qui prétend se conduire par sa raison, ne voit pas l'impasse dans laquelle on l'invite à s'engager. Tant est aveugle la raison comparée à l'instinct I Plus tard seulement il reconnaîtra son erreur. « Par des mensonges, sans le comprendre, j'ai régné sur des biens maudits : Loge m'a pris dans ses ruses, puis subtil a fui. »
A ce moment s'ouvre le drame.
Les Géants viennent réclamer le prix de la citadelle construite. Toujours ironique. Loge déclare qu'il n'a trouvé nulle part au monde un trésor qui puisse remplacer l'amour et la femme. Mais il annonce cependant la conquête de l'Or du
LES DRAMES D'APRES d848 65
Rhin par Albérich. « Plus que Freya, l'or qui brille est utile, » pensent les Géants. Ils accepteraient bien le trésor à la place de Freya. Et c'est là que vase nouer le drame, suivant la détermination que prendra le maître des dieux.
La faute qu'il a commise en construisant le Walhall pour consacrer l'asservissement du monde le place ici en une cruelle alternative.
Ou il fait justice (comme c'est son devoir de protecteur des lois) aux plaintes des filles du Rhin. Il arrache l'or aux mains du ravisseur et le leur restitue. Dans ce cas, il doit abandonner Freya aux Géants. Et alors les dieux, privés des fruits de jouvence, meurent faibles et vieillis.
Ou il ne se résigne pas à périr ainsi dans rimmiliation, et alors il doit s'emparer de l'anneau pour en faire la rançon de Freya et en payer le Walhall. C'est à ce dernier parti qu^il s'arrête et qu'il doit logi(|uement s'arrêter. N'étant plus l'être instinctif, ayant cherché à acquérir richesses et puissance, Wotan redoute la fin, l'anéantissement. Comme ayant désiré la puissance, il
(w; PHILOSOPHIE et drame
(loil convoiter l'anneau en tant qu'objet de domination. D'autre part, il n'est pas encore mûr pour la sagesse : l'expérience ne l'a pas encore instruit de ce que son œuvre artificielle renferme de néfaste et de malsain.
Wotan, accompagné de Loge, arrache donc Tanneau à Albérich, et cela pour s'en servir dans un but égoïste. En cela il commet une faute doublement grave. D'abord lui, le maître des Runes, il contrevient par cette violence à ses propres lois de justice; mais surtout il commet ce crime de ne pas retirer du monde ce talisman d'une domination plus tyrannique encore que la sienne, puisqu'elle exclut l'amour que lui, du moins, aspirait à conserver au sein de son despotisme. « Prends garde à toi, dieu tout-puissant, lui dit Albérich. Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devrais compte à personne qu'à moi : mais si tu oses, toi l'Éternel, sans pudeur m'arracher l'anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui sera dans l'avenir que retombera ton
iropre forfait. » C'est donc parce que son auteur st précisément le maître et le gardien de l'ordre [u monde que ce rapt (1) acquiert de si eilroyables onséquences. Et ce sont justement ces consé- [uences qu'Albéricli énumère dans sa malédicion. Dans l'exaltation de sa haine, il arrive à rophétiser ce qui se réalisera. Mais les malheurs [ui frappent les détenteurs de l'anneau arrivent leaucoup moins par l'effet de sa malédiction [ue par l'effet de cette quatrième et décisive Tandc faute de Wotan. Décisive, en effet, est ette dernière faute. La fatalité va faire que 'anneau se trouvera mêlé à tous les actes du lieu. Et chacun de ces actes lui fera sentir par ixpérience les défauts de son œuvre de civilisaion et de domination.
En fait, cependant^ Wotan n'use pas lui-même lu talisman conmie d'un nouvel instrument de
(1) Ce rapt est coupable non pas parce que Wotan prive Llbérich d'un trésor injustement détenu, mais parce qu'il le lui nlève pour le détenir non moins injustement à son tour; et our s'en servir sans dessein do le rendre à ses légitimes proriétaires.
domination. Il voudrait bien le conserver et persuader aux Géants de se contenter du reste du trésor. Mais les Géants exigent l'anneau, et Erda qui apparaît à l'improviste, convainc le dieu qu'il doit l'abandonner. Il n'en demeure pas moins que c'est par son fait même que cet excitateur des cupidités va circuler à travers le monde.
Erda lui prophétise deux choses : qu'une catastrophe menace Wotan s'il ne rejette pas l'anneau et « que tout ce qui est doit finir. » (Wagner entend par là que Wotan pourrait rejeter l'anneau et se sauver du prochain malheur. Il n'en resterait pas moins soumis à la loi générale d'anéantissement des êtres. Allusion à un premier projet où, Panneau étant restitué, les dieux continuaient à vivre leur bienheureuse éternité.)
Si le dieu était un libre esprit, tout instinctif; si son intérêt égoïste de dominateur ne le conduisait pas, ce premier avertissement suffirait à lui rappeler son devoir de rendre l'anneau aux Ondines, de retirer du monde ce stimulant de toutes les haines. Au contraire, victime de ses
ausses vues, il s'arrête à une demi-résolution : [ rejette l'anneau, mais pour le donner aux jéants. Cela lui évite seulement la catastrophe mmédiate qui frappe tous les détenteurs.
De même, esprit libre, l'annonce de la fin inédtable ne lui aurait causé ni angoisse, ni eft'roi. 1 a renoncé à Tinstinct pour le savoir : il n'est îlus comme l'homme spontané tout entier à .'action, à la sensation du moment. Il craint parce ^u'il prévoit. De plus, il craint la fin qui n'est plus seulement pour lui la conclusion naturelle de son existence, mais qui est le brusque anéantissement de son œuvre égoïste. Plus tard, nous verrons Siegfried ne s'effrayer aucunement d'une pareille prédiction que lui font les Ondines. Il sait, en effet, dans la naïveté de son cœur vraiment libre, que « la mort est meilleure (jue la vie dans la peur » .
Donc Wotan, première étape de son calvaire, s'il a évité une fin prochaine en rejetant l'anneau, n'en a pas moins, dès à présent, le ccrur empoisonné d'angoisse, Plus tard, il reprochera
son trouble à Erda qu'il appellera « la mère de l'originel souci ». En réalité (''est à soi-même qu'il devrait s'en prendre de l'ellroi où le plonge la prédiction de l'Éternelle Sachante.
A peine a-t-il pris possession de son Burg que le souci l'en chasse.
Pendant le temps qui s'écoule entre l'Or du Rhin et la Walkyrie, il descend vers Erda et la contraint, violant ainsi la nature, à lui révéler quels malheurs le menacent.
Pour assurer le Walhall contre les attaques qui pourraient menacer les dieux (et les dieux sont en péril maintenant que quelqu'un est en possession de l'anneau fatal), il s^unit à la déesse qui lui donne une fille : Briinnhilde. Briinnhilde, avec les autres Walkyries, sera chargée de souffler l'héroïsme au cœur des hommes, {( les anciens esclaves des dieux. » Au Walhall elles conduiront les héros morts au champ des hraves. afin de peupler le palais « d'intré|)ides nmllitudes (UMnées.»
Cette garde suffit pour l'instant alors que l'aLi
neau est en la possession de Fafner. Mais il faut craindre, révèle Erda, que le Nibelung ne recouvre son talisman. Par sa puissance il forcerait les héros à se rallier à lui et les retournerait contre Wotan.
Contre Fafner le dieu ne peut rien. Il lui a remis l'anneau selon de justes conventions : sa puissance se briserait à le lui vouloir enlever. Il faut un autre que le dieu pour accomplir cet exploit. Siegmund, né de l'union de Wotan (sous le nom de Wcclse) avec une mortelle, y sera destiné. Nous allons voir ce qu'il va advenir de ces desseins sagement combinés.
Siegmund, au début de la Walkijric, arrive par malheur chez son ennemi Hunding. Wotan lui fait trouver, en cette heure, le glaive de détresse. Dans le combat, il lui donnera l'appui de ses vierges guerrières. Siegmund sera-t-il sauvé? Nonl Docile à ce (jui lui reste d'instinct, le dieu eut assuré son sahit: Fricka lui prouve qu'il n'en doit rien taire. Sieginund et Sieglinch' onl M violé sans pudeur les serment» sacrés du ma-
riage » . De plus, « frère et sœur, ils se sont unis. » Les lois mômes (jue Wotan, dans ses rêves de puissance, a édictées l'obligent à punir les délinquants et à donner la victoire à Hunding. — Au reste, Wotan ne pourrait jamais compter sur le Wa^lsung pour reconquérir l'anneau . N'est-ce pas du dieu qu'il tient sa bravoure et son glaive? Le Wœlsung n'est rien autre que la créature du dieu.
Un profond découragement s'empare de Wotan à se sentir ainsi si profondément esclave. Esclave de ses propres lois en se trouvant obligé de sévir contre deux êtres tout de spontanéité, tout d'amour, — comme il rêverait d'être lui-môme, comme il voudrait voir tous les êtres vivants. Car, en conscience, il ne trouve aucune faute en eux : a Sacrés ne sont point des serments jurés sans amour 1 » (Allusion àSieglindejetéedeforcedans les bras de son époux Hunding.) Esclave de ses lois encore, en ce que tous ceux qu'il pourra lancer à la conquête du talisman seront toujours ses féaux, ses créatures. Il faut pour cet exploit
un homme extraordinairement libre, car non seulement il ira contre les propres lois du dieu ; mais, ainsi que le dit Wotan lui-même, « il luttera pour moi contre ma divinité même. »
Wotan avait rêvé d'établir la domination sur le monde, mais une domination d'où l'amour ne serait pas exclu. Ses sentiments intimes à l'ég^ard de Siegmund sont là pour en faire foi. Il constate maintenant avec épouvante que son œuvre est impossible. Un des éléments primordiaux de cette œuvre, ses propres lois, l'obligent à agir contre la loi d'amour. Et son œuvre elle-même n'est-elle pas forcément caduque, puisque l'anneau, il ne peut ni le reprendre ni façonner un héros qui le reprenne pour lui?
Le premier mouvement du dieu est un formidable accès de colore. « Kcumant de rage, fou d'impuissance, liante d'une farouche et frénétique idée fixe, il brûle de l'effroyable envie d'ensevelir sous les ruines du monde anéanti son inguérissable tourment. » Mais Wotan aime le monde que, par une erreur de son cœur, il a voulu asser-