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vir. « Par amour pour le monde, il tarira en son cœur torturé la source de l'amour. » Autrement dit, douloureusement, il fera violence aux sentiments de sympathie qu'éveillent en lui Siegnmnd et Sicglinde.
Après la période de lutte, voici venir l'abdication. Wotan sait par Erda que sa fin est proche. Une femme séduite par l'or du Nibelung lui a donné un fils : « La fin des bienheureux dès lors ne tarde pas. » Soit! Cette nécessité de finir, le dieu l'accepte, mais la rage au cœur. C'est qu'il est irrémédiablement las de cette divinité qui n'est au fond qu'une servitude, puisqu'elle l'oblige à agir contre son cœur. « Plein pour elle d'un profond dégoût, je te lègue (c'est à Albérich qu'il s'adresse) cette vaine splendeur de la divinité : tu peux en rassasier ton insatiable haine. »
Dès ce moment, Wotan n'agit plus; il est devemi « le Voyageur ». Sans peut-être s'en rendre entièrement compte, il accomplit ainsi un acte (loiiblr di' sagesse. ïl commence à se résigner, « à vouloir ce qui est inévitable» (Lettres àR., 53);
et il laisse le cours de la Nécessité se développer naturellement sans la contrarier par ses desseins. Sans doute « c'est dans une crise sauvage de douleur et de désespoir » qu'il se détermine ; mais plus tard son intention s'épurera.
Une nouvelle épreuve, toutefois, l'attend encore. Suivant les observations, hélas! trop justes, de Fricka, il a ordonné à Briinnhilde de soutenir Hunding à l'encontre de Siegmund. Douloureusement la Walkyrie obéirait. Mais le triste amour des deux héros touche le cœur de celle qui est la « fdle du désir de Wotan ». — « Cet effroyable désespoir de l'amour le plus spontané, dit-elle plus tard au dieu, cette suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson sacré dont mon àrne palpitait en ses profondeurs. )) Phis lil)re (pu^ Wotan, elle fait ce que lui-même eut fait s'il avait pu : « elle s'enivre du (h'îHce d'aimer, » dv coinpalir à l'amour. Enfin, elle soutient Siegmund, contre les ordres du Père. Cela ne sauve pas Siegmund. La mort au ctiuir,
Wotan doit venir lui-même (toujours la tyrannie de ses propres lois !) briser son arme aux mains du héros. Et, toujours en vertu de son rôle de maître des Runes, il doit châtier la vierge désobéissante, la vierge dépositaire de sa secrète pensée. Il doit la coucher au milieu des flammes, d'où un homme, un homme sans peur, c'est vrai, viendra la réveiller.
Ici, il faut remarquer un fait important entre tous. Le but suprême qu'il faut espérer, c'est l'avènement « de l'homme désiré, voulu par nous; l'homme de l'avenir qui ne peut toutefois être fait par nous; qui doit, au contraire, se faire luimême i^av noire anéaniissemoit . » (Lettres à /?.,55.) Or, si Wotan ne peut créer cet homme, c'est inconsciemment par la plus noble de ses aspirations qu'il en prépare la venue.
Brunnhilde est la fille de son désir. Elle se révolte et fait ce que Wotan ne peut faire. Mais qu'est-ce qui rend cette révolte possible, qu'estce qui la rend apte à se laisser toucher par la
détresse des amants, si ce n'est ce désir d'aimer, de Wotan dont elle est la vivante incarnation? La protection qu'elle veut accorder à Siegmund est vaine sans doute. Mais le résultat important de sa désobéissance, c'est, comme le dit M. Lichtenberger, qu'elle a sauvé Siegfried de la mort en protégeant sa mère Sieglinde contre la fureur de Siegmund d'abord, de Wotan ensuite.
Par le fait même qu'il vit, Siegfried est donc indépendant de Wotan. C'est la réalisation de la première des conditions pour qu'il devienne un homme libre. Cependant, s'il est sauf de la volonté dominatrice du dieu, il ne faut pas oublier qu'il procède de lui de par ses aspirations d'amour. Il est le fils de Siegmund au sujet de qui Wotan disait : « Moi que l'amour seul rendit père. » Et s'ils continuent à vivre, sa mère et lui, après la généreuse audace de Brihinliilde, c'est grâce à l'acte de sagesse de Wotan. Si Wotan n'avait pas abdiqué, s'il n'avait pas renoncé à agir, c'est-à-dire à dominer, nul doute (juo le despote n'eût été
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forcé (le châtier Sicglindc au même titre que Siegmund (1).
Le drame de Siegfried va nous montrer l'épanouissement du jeune héros qui se crée lui-même. (Mais n'oublions pas que son existence tout entière n'est possible que parce que Wotan a abdiqué son rôle de gardien des lois, de dominateur de l'univers.) De son père et sa mère (les propres enfants du dieu) il ne peut rien tenir, puisqu'ilneles a même pas connus. Il a Mime, son père nourricier, en horreur et ne veut en rien de ses conseils. Et c'est seul, en la spontanéité de son désir, qu'il se reforge l'épée Nothung. De plus, Siegfried est sans cesse en communication avec la nature et il n'a jamais vu (à part Mime) aucun des êtres soumis à l'asservissement des lois. Dans la scène entre Wotan et Albérich, Wotan prend bien soin d'expliquer que le héros « agit pour soi et qu'il le laisse agir ». Je souligne le fait que c'est non pas
(1) Le châtiment de Briiiinliilde qui lui l'ut si douloureux à exécuter est en ellet son dernier acte de Maître des Runes, « Depuis qu'il s'est arraché de toi, lui dira Waltraute, Wotan Court le monde en coyafjeur. »
lui — Wolan — mais bien Mime qui le pousse à la conquête de l'anneau.
Conduit par le nain, Siegfried rencontre le Dragon et le tue. Il est à remarquer que, pour enlever à cet acte tout caractère odieux, Wagner a disposé les événements de telle sorte que c'est en réponse aux menaces du monstre que le héros l'attaque : la fanfare seule de son cor a fait sortir Fafner. Fafner mourant met Siegfried en garde contre la duplicité de Mime.
Siegfried, qui porte à ses lèvres sa main ensanglantée, acquiert par là le pouvoir de comprendre la voix de l'Oiseau. Sur son conseil, il prend dans le trésor du Dragon l'anneau et le Tarnlielm qui pourrait « l'aider à quelque doux exploit ». — « Quoi faire de vous? je ne sais, dit-il : mais je i^ous ai pris sur l'or amassé du trésor, parce qu'un 3on conseil me l'a conseillé. » Mis en garde par .'Oiseau, il « écoute d'une oreille attentive les liypo- M'itos propos de Mime, et, grâce aux effets du sang lu dragon )),il entend non pas ce que le nain k'eut lui dire, mais ce qu'il pense en réalité.
Mis en fureur par sa duplicité, il le frappe de son glaive. Et le voilà qui part à la conquête de sa fiancée inconnue : Brùnnhilde.
Pendant qu'il court à sa conquête, nous nous trouvons en présence du Voyageur qui évoque la sachante Erda. Tout d'abord une chose frappe dans cette scène : c'estque Wotan,tout questionneur qu'il se pose, est bien plus au fait des événements à venir que la déesse dont les dieux euxmêmes disaient : « Savante, nul ne Test plus que toi. » C'est qu'Erda appartient à la même race divine que Wotan, Fricka et les autres habitants du Walhall. De cette race elle partage la destinée. La malédiction du monde la frappe, elle aussi, puisque ses propres filles, les Nornes, proclament : « C'est l'anathème de vengeance qui ronge la spirale de nos fils. » Sa science ne s'étend par conséquent qu'à ce qui touche la vie des dieux. Avec le crépuscule de cette race, touclie « à son terme l'Éternelle Science. Les sybilles n'ont plus rien à dire à l'univers ». 1
Une autre race parfaitement libre, spontanée,
arvient-elle à se créer elle-même, ce qui a trait
cette race nouvelle, toute différente de celle des
ieux, reste étranger à sa science. Ainsi, dans la
cène des Nomes, il n'est fait aucune allusion ni
Siegfried ni à Briinnhilde. Et Erda dit ellelême : « Les actions humaines m'obscurcissent esprit. » Le fait du reste le plus typique est que 3ut ce que sa propre fille, Briinnhilde, a osé, en e laissant aller à son instinct d'amour, tout cela li est resté inconnu, à elle l'Éternelle Sachante. [ faut que Wotan lui apprenne la punition de la Valkiire en même temps que sa désobéissance.
Il peut donc paraître surprenant à première ue que Wotan s'en vienne l'interroger. Lui, le remier, devrait pressentir que la science de la Vala touche à son terme. Mais aussi n'est-ce pas our s'éclairer qu'il l'évoque de son gîte. C'est our bien affirmer, en mettant à jour la faillite de on savoir, que tout ce (|ui est des dieux touclie son terme et qu'il se réjouit de voir finir cette ace — sa race — asservie dans les liens d'une ictice civilisation. Il s'en réjouit parce que cette
lin le délivrera du joug de ses propres lois; et aussi parce qu'il croit maintenant que l'héritage du monde ira au héros libre et sans peur, à Siegfried. Depuis longtemps, il a répudié « la vaine splendeur de la divinité ». Mais, quand il croyait que le monde allait tomber sous la servitude sans amour du fils d'Albérich, c'était la rage au cœur qu'il se résignait à disparaître. Aujourd'hui, qu'il sait que la belle humanité nouvelle est apparue en la personne de Siegfried : « ce que jadis dans une crise de désespoir il avait résolu, c'est librement qu'il l'exécute avec joie et sérénité. » ( Nous verrons plus tard que ce rêve de Wotan recevra encore un démenti. La belle humanité va naître en effet, mais Wotan n'aura pas la consolation de la voir commencer en l'élu de son choix, en Siegfried.)
On pourrait s'étonner aussi des reproches qu'adresse Wotan à Erda pour ce que « jadis elle enfonça, par les prédictions de sa science, l'aiguillon du souci dans le cœur du dieu ». Nous savons, en effet, (jue si ce souci put mordre sur
le cœur de Wotan, ce fut par suite de ses fautes [intérieures, par le fait qu'il avait cessé d'être un pur instinctif. Mais ce n'est pas le reproche en lui-même qu'il faut voir dans l'emportement du dieu. Le vrai sens de ses paroles c'est qu'il répudie la science, ennemie de l'instinct, qu'il avait voulu acquérir autrefois comme il a répudié le pouvoir.
C'est à ce moment que seproduit la rencontre, solennelle vraiment, vu l'importance des événements, entre Wotan et Siegfried. On a beaucoup discuté sur les motifs qui poussent Wotan à tenter de barrer la route au Waelsung qu'il chérit. Wagner a écrit : « ...Wotan est si complètement humain que — en dépit de ses intentions — son vieil orgueil se redresse, excité par sa jalousie [)our Brunidiikle ; car celle-ci est devenue son point vulnérable. Il veut, en quehjue sorte, ne pas se laisser mettre de cOté sans résistance, il veut tomber, être ysLUicu... n (Lettres i) R SG.) A ces deux motifs on pourrait en ajouter d'autres, semble-t-il. Wotan est irrité malgré lui
par les dures paroles que lui adresse le iils de son bien-aimé Siegmund. « Si tu me connaissais, intrépide rejeton, tu m'épargnerais tes outrages». De plus, sans parler de sa jalousie pour Briinnhilde, jalousie de voir sa divine fille tomber entre les bras d'un humain, peut-être rcssent-il une inconsciente envie à savoir qu'à ce héros (et à sa fille), il sera permis d'accomplir l'acte rédempteur qui lui est interdit. Enfin, il est assez naturel (c'est là, pour nous, le motif capital) qu'il tente, délibérément ou non, de s'assurer si ce jouvenceau est bien l'être qui marque l'avènement de la nouvelle race toute libre et sans peur. Il s'oppose à lui, et sous le glaive, la lance tombe en éclats. Il sait désormais ce qu'il voulait savoir ; et sans colère il se retire, emportant les fragments de sa hampe.
Pourquoi Siegfried a-t-il la puissance de briser cette lance jusque là invincible ? Du jour oii Wotan a contrevenu lui-même à ses propres lois en enlevant l'anneau d'Albérich, non pas pour faire justice aux ondines, mais pour s'en servir dans
un but égoïste, de ce jour, l'édifice de son œuvre a été frappé de caducité. Mais le monde actuel étant asservi à la puissance des fallacieuses conventions, personne ne pouvait prévaloir contre ce signe d'omnipotence. Pour le briser et pour anéantir en même temps l'œuvre de Wotan, il fallait la main d'un être né et grandi en dehors de Wotan et du monde tel qu'il l'avait organisé. Or, cet être, c'est justement et seulement Siegfried.
Son chemin libre, le héros s'élance à travers les flammes et réveille sa fiancée prédestinée. Ainsi réalise-t-il le dernier stade de son épanouissement. Chef-d'œuvre de la seule nature, il ne lui manquait que l'initiation à l'amour. La Walkyrie qui renonce à sa nature divine pour s'unir à lui, lui permet de réaliser la perfection de « l'être humain complet ».
Le Crépuscule des dieux \3i nous faire voir, selon les propres paroles de Wagner, « ce qu'il fallait que nous vissions pour comprendre les détresses causées par l'or. » Wotan est traïupiille sur le
sort du monde. L'anneau n'est pas tombé aux mains du Nibelung : le héros tout amour, tout loyauté, le possède. D'autre part, comme le dit Albérich : « Pour l'amour du Waelsung, une femme vit^ qui sait tout (Briinnhilde).)) Il est donc probable qu'elle suggérera au héros de rendre l'anneau aux fdles du Rhin. Ainsi, d'une part, voilà une nouvelle race libre qui s'épanouit ; de l'autre, grâce à la science de Briinnhilde « l'acte rédempteur du monde, » la restitution de l'anneau va sûrement s'opérer. Le dieu va donc pouvoir mourir en paix. Voilà du moins comment Wotan prévoit la succession des événements. Nous allons voir si les faits vont donner raison aux prévisions de sa sagesse.
Nous ne nous arrêterons pas à la scène des Nornes. Importante au point de vue dramatique, elle ne fait faire aucun pas nouveau à la véritable action. Nous avons noté d'ailleurs les deux points saillanis à y relover : le fait de Wotan mettant lui-même le feu à son bûcher et le syn)bolisme à atlribuer au dépérissement du Frêne du monde. ^
La scène entre Siegfried et Brûnnhilde a pour but de rendre sensible cette réunion de deux amants qui, fondus en une seule existence, vont constituer désormais « l'être humain vraiment complet ».
Brûnnhilde. — Tu serais donc Siegfried et Briinnhilde ensemble ?
Siegfried. — Où je suis, tous les deux sont présents.
Brijnnhilde. — Le roc, ma retraite, sera donc désert?
Sikgfried. — Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.
Siegfried, exhorté par son amante, part pour de nouveaux exploits. En gage de son amour et en échange de Grane il lui laisse son anneau.
La première rencontre de Siegfried avec les humains a lieu au manoir des (libichungen, sur le Rhin. Le diMiiicr desceiHhmt de (libich v (KiMioure sans épouse ; et sa Sd'ur Clulrune est snns (inncé. La nirrcih» (luiitbcM' :i vu un fils d'nn second mariage. Ce demi-frèie, llngen, esl là
aussi, dans le manoir. Son père n'est jamais nommé, mais nous savons qu'il n'est autre qu'Albérich. Gunther et Gutrune sont d'assez nobles cœurs. Mais ils appartiennent à cette humanité que Wotan « a contrainte à courber passivement la tète sous de fallacieuses conventions ». C'est pour cela qu'ils sont des faibles et qu'ils vont sans s'en rendre compte servir le fils du Nibelung dans ses plus noirs projets. C'est en cette qualité que leur rencontre avec Siegfried est profondément intéressante.
Plusieurs traits prouvent que Wagner a bien entendu nous les donner comme des représentants de l'Iiumanité asservie. Il faut remarquer d'abord la réponse de Siegfried au salut de Gunther : « Je n'offre ni sujets, ni terres, mon unique héritage ce fut mon propre corps ; c'est à vivre que je le dépense. » Puis dans l'hypothèse contraire, comment expliquer qu'ils consentent à acquérir les plus grands biens de l'existence, non par leur propre valeur, mais par des détours en somme peu honorables? Hagen dit à Gutrune :
« Si Siegfried goûtait ce philtre magique, quand même il eût, avant de te voir, choisi sa fiancée, possédé quelque épouse, il l'oublierait absolument. » Cependant Gutrune accepte ce procédé de se conquérir un époux. D'autre part, Gunther ne craint pas de recevoir des mains d'un autre la fiancée qu^il lui est défendu d'approcher. Plus tard, nous verrons ce caractère d'humanité non spontanée mais toute factice s'accuser encore plus nettement. Gunther, qui a consenti lui-même à la perfidie du philtre, finira par se convaincre que Siegfried l'a « trahi » parce qu'avant d'arriver dans ses domaines il « avait possédé une épouse » . (Voir traduction de Brinn'Gaubast, p. 584 et suivantes.) Il est vrai que le miroitement de l'anneau et de la puissance qui lui est inhérente, a été nécessaire pour l'amener h cette conviction. Pour llagen, il y a deux buts à considérer. D'abord (juc Siegfried reprenne son anneau, laissé à I^rimrdiilde ; en second lieu, qu'un moyen soit trouvé pour amener sa mort. Kn eiïet, « la mort seule peut lui arracher l'anneau. » Pour
d'autres, il n'y aurait qu'à laisser agir les circonstances : l'anneau, symbole de la faute du maître du monde, lui vaudrait tôt ou tard sa fin. Mais, comme le dit Albérich (et Wotan le croit aussi du reste) : « La malédiction, même, n'atteint pas le Iléros-sans-Peur, car il ignore le prix de l'anneau. C'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs de son âme aimante. » D'autre part, enfin, Siegfried est le plus grand héros du monde et nul ne peut songer à l'attaquer en face. A ces deux buts, Hagen parviendra par l'expédient du philtre.
On a beaucoup discuté sur ce philtre. On semble généralement admettre aujourd'hui qu'il est le symbole de l'impression, de la sensation présente, toute-puissante chez l'homme naturel. Cela paraît difficile à accepter. D'abord ce n'est pas à l'apparition même de Gutrune que Siegfried s'enflamme d'amour. Il boit « à l'amour fidèle, à Briinnhilde », et ce n'est qu'aprrs avoir bu le breuvage qu'il fixe sur Gutrune « un regard cnllnninié d'une iKission somlainr ». Dans l'idée de Wagner, le philtre est donc bien doué
d'une réelle vertu. En second lieu, dans l'hypothèse symbolique, Siegfried devrait, en présence des Filles du Rliin, ressentir un choc à peu près analogue. A ce moment au contraire il se souvient de sa fausse épouse Gutrune : « Si ce n'avait pas été la tromper, j'aurais vite et gaîment fait de me soumettre une des gracieuses femmes » Ce breuvage doit bien, enfin, posséder une efficacité matérielle puisque au moyen d'un contre-philtre Hagen lui fera, plus tard, recouvrer ses souvenirs. Le philtre ici, comme dans Tristan, est un fait indépendant de la volonté du personnage, qui le contraint à certains actes qu'il n'aurait point commis de son propre vouloir.
Siegfried boit donc le breuvage que lui olfre Gutrune, conseillée par Ilagen. A l'instant même il oublie Brùnnhilde et demande Gutrune pour épouse. Par amour j)Our elle, il offre à son frère d'alIcM* hii conquérir une fcnnne. Gunther lui nomme celle (|ue protèg(Mil les llamnios. 11 s'engng(^ à la lui conduire, cnipruulant, grâce au Tarnliclni, le visage de Gunther. Et dans son enthou-
siasme il échange avec lui le serment d'amitié scellé par leur propre sang. Dès ce moment, les ruses de Hagen ont atteint leur but. En ramenant la Walkyrie, Siegfried rapportera l'anneau. En la donnant à un autre, il viole les lois sacrées du mariage. Et surtout, par son serment d'amitié, il s'est condamné de lui-même à la mort : si jamais la preuve vient à se faire que la fiancée qu'il amène àGunther, il l'a lui-même possédée pour épouse.
Il paraît évident que Siegfried, en acceptant ce breuvage aux traîtresses conséquences, obéit à la fatalité de l'anneau. On s'est étonné seulement que cette fatalité ne commence à peser sur lui que de cet instant, alors que dans le drame précédent il avait déjoué les ruses de Mime. On a même expliqué pourquoi, dupe maintenant, il avait été clairvoyant dans les circonstances antérieures (1).
(1) Voici notamment l'explication donnée par M. Chanjberlain dans son liichanl Wagner, p 341 : « Quand Siegfried tne Fafner, il n'a mc^me pas eflleuré du regard une fen)me. Mais avant qu'il parte pour courir le monde, Brunnhildcest devenne son épouse ; chaste encore, pas même la ruse la plus madrée
Mais est-il vrai que l'ariathème n'ait pas pesé sur lui dès la mort du Dragon? L'oiseau n'aurait-il pas été l'instrument de cette fatalité? Ne lui révèle-t-il pas de suite la puissance attachée au talisman? ne lui conseille-t-il pas de prendre le a Tarnhelm qui l'aiderait à quelque doux exploit », allusion évidente à sa future conquête de Briinn-
de Mime n'a sufïi à l'égarer, car alors il comprenait l'avertissement de l'oiseau perché sur la branche; tout au contraire, le Siegfried ayant connu la femme est la dupe facile des convoitises charnelles, et son inconscience n'hcsite plus devant le breuvage d'oubli. » On ne voit pas conmient cette explication peut s'appliquer au cas qui nous occupe. En effet, Mime, au lieu de ce qu'il voudrait dire, parle en fait, pour le héros qui a goûté le sang du dragon, le vrai fond de sa pensée. Il n'est donc besoin d'aucune clairvoyance à Siegfried pour ne pas se laisser tromper. On ne voit pas non plus qu'il accepte « le breuvage d'oubli... par inconscience... par duperie des convoitises ciiainelles ». Il croit prendre de Gutrune un simple breuvage de bienvenue ; il n'a donc même pas de motif « d'hésiter ». Et à ce moment, la convoitise charnelle est si peu en cause chez lui c^u'il le boit en l'honneur de .sa fidélité envers Brunnhiide. Ce n'est qu'après, et par l'ellel du breuvage, qu'il s'enllamme pour Gutrune. Mais laissons décote la forme iuexacte de l'explication. Supposons qu'on ait dit simplement : avec sa virginité, Siegfried a perdu sa clairvoyance. Comment rattacher cette affirmation aux idées de Wagner sur l'importance do l'amour sensuel (pii, seul, permet la réalisation du véritable « être humain », qui permet que seulement par son union avec une femme, avec Briiunhildo, Siegfried « devienne le Rédonipleur »?
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hildc pour le compte de Gunllier? Était-il dans l'obligation absolue de tuer Mime; et ce nieurtre inutile (pas trop odieux toutefois à cause de la vilenie du nain) n'est-il pas le pendant de celui deFasoltparFafner?Enfinil va conquérir Briinnhilde. Assurément, par là, il prépare la rédemption du monde, mais très inconsciemment et très indirectement. Quant au résultat direct de son éveil de la Walkyrie, n'est-ce pas, après quelques instants de bonheur, de la plonger — elle et lui — dans des situations tellement douloureuses qu'elles les conduiront jusqu'à l'anéantissement?
Nonl le seul être qui reçoive un choc douloureux de cette entrée, évidente maintenant, de Siegfried dans l'engrenage du malheur, c'est Wotan. Wotan a été convaincu jusqu'ici que le héros qui échappait déjà à la malédiction de la peur échapperait aussi à la puissance mortelle de l'anathème. Il lui avait « légué son héritage », a-t-il dit à Erda. C'est qu'il pensait sans doute que Brijnnhilde, u[ie fois réveillée, restituerait
iniiiiédiaternent, selon son désir, l'anneau aux Filles du Rhin, et que de ce couple aimé sortirait la nouvelle race libre et régénérée. Cette dernière douleur lui était réservée : son héros libre mais issu quand même, par Siegmund et Sieglinde, de son désir, ce héros va succomber lui-même. Dans cette belle humanité qui va s'élever après la restitution de l'anneau et le rétablissement de l'ordre dans le monde, n'y aurait-il donc plus rien de sa descendance, de lui Wotan, de lui qui en a cependant préparé les voies par son désir et son abdication?
Il semble que c'est sous le coup de cette crainte qu'il envoie Waltraute supplier Brunnhilde d'accomplir sans retard la restitution. Mais là encore, les prévisions du dieu se trouvent déjouées. Il avait cru Siegfried sauf de la malédiction, et le héros y tombe. Il croyait que sa science divine engagerait Briinnhilde à restituer l'or, et voilà qu'elle refuse. Gomme le dit Wagner, « on frissonne en voyant qu'elle garde précieusement le symbole de l'amour justement dans cet
anneau maudit. » Et c'est bien par l'effet de la malédiction du monde qu'elle le garde. Elle est aveuglée jusqu'à croire que ce n'est pas seulement l'anneau mais son amour qu'on lui demande de sacrifier. Aussi est-ce avec colère qu'elle renvoie Waltraute vers le maître des dieux.
Cependant les sinistres machinations de Hagen se réalisent. Siegfried, sous la forme de Gunther, pénètre jusqu'à Brùnnliilde et lui arrache l'anneau, Et, lorsque tous trois sont revenus au manoir de Gibich, se place la grande scène de la présentation au peuple de la fiancée du prince. Brtinnhilde sent sa raison défaillir. Un autre que Siegfried a pu franchir les flammes. Et Siegfried lui-même est là, portant au doigt l'anneau que cet « autre » inconnu lui a arraché, et se posant en époux de la sœur de Gunther. Elle déclare devant tous que Siegfried l'a possédée. Siegfried, ensorcelé par le philtre, jure que l'affirmation est fausse. Sur l'épieu de Hagen il formule ce serment : « Où ton fer peut m'atteindre, frappemoi : si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi mon
rère. » Hagen est satisfait : Siegfried se coiilamne lui-même au châtiment.
Briinnhilde ignore le fait du philtre. Siegfried ;e parjurant si manifestement, et selon toutes les ipparences pour l'amour d'une autre femme, Siegfried mérite sa vengeance. C'est encore là m dramatique effet de la malédiction que cette nalheureuse femme vouant au trépas le seul ligne de son amour, un homme qui, poussé par contrainte, est en somme innocent. Elle accepte lonc les offres de service de Hagen, elle lui lévoile le seul endroit où le héros est vulnérable. Et, prière tragique, pour garantir leur vengeance, i qui font-ils appel? à Wotan 1 mais au Wotan juele dieu n'est plus, au Wotan des Runes rigides ît cruelles.
On organise la chasse où Siegfried doit trouver a mort. Le héros, égaré h la suite d'un ours, se rouve en face des Filles du Rhin. Les Ondines ui demandent l'anneau. Siegfried refuse; il le ^arde, dit Wagner, « seulement connue témoignage de ce qu'il n'a pas encore appris la peur. »>
11 est l)icn heureux pour nous (jue l'auteur ait lui-inôme expliqué ce refus. Il semble en effet, à lecture de la scène, que Siegfried refuse parce qu'il est dans son destin de refuser; et que, pareillement, les Ondines adressent leur demande sans grand espoir de la voir exaucer.
On connaît les événements qui suivent. Guntlier, Hagen et les chasseurs arrivent. Hagen, pendant le repos, invite le héros à raconter sa vie. Quand il en est au moment où il va se conquérir Briinnhilde, le traître verse dans sa corne un contre-philtre qui va faire revivre tous ses souvenirs abolis à l'égard de la Walkùre. Au scandale de tous, Siegfried révèle que Briinnhilde fut son épouse, et Hagen, se faisant le vengeur des serments, le lue par derrière d'un coup de son épieu.
Le cortège funèbre rentre au manoir. Hagen frappe Gunther (jui prétend à l'anneau. Mais, quand il veut lui-même s'en emparer, voici que. par un prodige, la main de Siegfried mort s( dresse menaçante. L'héritage du liéros, c'est è
>a véritable épouse, c'est à Briinnhilde (|u'il ippartient; et la voilà justement qui s'en vient le •éclamer.
L'attitude nouvelle de Briinnhilde, maintenant ipaisée, paraît un peu difficile à expliquer au )remier abord. On l'explique le plus souvent de a manière suivante : réveillée par un mortel, Briinnhilde a perdu sa science divine; la mort de Siegfried la lui fait recouvrer. Est-ce entièrenent exact? Je n'ose le dire. En tous cas, il lemble qu'il serait assez délicat de démontrer îomme quoi cette mort peut lui revaloir ce qu'elle i définitivement perdu. La réalité est, heureusenent, plus simple. Le changement produit en MOgfried lui est enfin expliqué, et ce sont les !^Hles du Rhin qui le lui révèlent. « Une glorieuse èmme, ont-elles dit auparavant à Siegfried, mjourd'hui même sera ton héritière : elle nous •éserve meilleur accueil. Allons vers ellel » Or, juand Briïnnhilde rentre en scène, elle revient les bords du fleuve . D'autre part, elle dit elle- Tième : « A vous, ô sœurs, sa^es Filles du Rhin,
je dois un sage conseil! Ce que vous réclamez, je vous le donne. Que la flamme qui va me consumer fasse l'anneau pur de Fanathème. » Avertie des circonstances par lesquelles Siegfried fut amené à la tromper, elle devine subitement que la fatalité attachée au monde a pu, seule, entraîner en pareille faute le Pur d'entre les Purs. Elle comprend en présence de cette inconcevable trahison, et de ce fait non moins incroyable du héros suprême terrassé par Hagen, la nécessité de réparer de suite la faute originelle, de restituer l'or aux Ondines (1). Briinnhilde prend donc l'anneau, mais pour y renoncer. Après sa mort, les Filles du Rhin viendront le recueillir au milieu des flammes, entraînant Hagen dans le gouffre. Elle se fait entasser, le corps de Siegfried au milieu, un gigantesque bûcher, y jette la
(1) Biiinnliilde est avertie par les Filles du Rhin de la nécessité de restituer l'anneau. Elle l'avait été aussi par Waltraute. Pourquoi ne s'y résout-elle que maintenant? Sans doute parce que le parjure et la mort (aussi inconcevables l'un que l'autre) de Siegfried lui ont donné, par expérience, l'intuition de cette nécessité. « L'expérience est tout, » écrit Wagner. (Lettres à li., p. 50.)
LES DRAMES D'APRÈS d848 101
torche qui doit porter jusqu'au Walhall l'incendie attendu par Wotan, et, avant de s'y précipiter, elle livre aux humains le trésor de sa sagesse :
« La race des dieux a passé comme un souffle, le monde que j'abandonne est maintenant sans maître : le trésor de ma divine science, j'en vais faire part à l'univers : — Ni la richesse, ni l'or, ni la grandeur des dieux; ni maison, ni domaine, ni pompe de rang suprême; ni les liens fallacieux des tristes conventions, ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite : dans la douleur comme dans la joie^ seul nous rend bienheureux — l'Amour. »
Il y a dans le dénouement deux points qui demandent à être éclaircis. Pourquoi Briinnhilde se donne-t-elle la mort; et pourquoi les dieux périssent-ils puisque l'anneau est restitué?
Briinnhilde se donne la mort; cela s'explique assez naturellement. D'abord elle périt en vertu de cette fatalilé qui voulait qu'aucun de ceux qui touchent de près où de loin à Wotan ne subsistât dans le monde nouveau. De plus, ki
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Walkiire déchue ne pouvait être la femme que d'un héros exceptionnel, du seul héros vraiment sans peur. Ce héros disparu, rien n'est en ce monde qui la puisse retenir. Elle le quitte comme les veuves de certains peuples s'en vont avec leur époux mort. Cette explication serait môme inutile si l'on n'avait pas, quelquefois, laissé entendre que la mort de la Walkyrie était une sorte d'expiation volontaire de la faute de Wotan. — L'idée d'une faute morale entraînant une sanction ne paraît à aucun titre pouvoir se rattaclier à la conception que se faisait Wagner du monde, au moment où il écrivit son poème. Nous avons bien parlé des « fautes » de Wotan, mais en un sens amoral pour ainsi dire. Wotan commet des fautes, c'est-à-dire qu'il va contre les lois de la nature et que, tant que ces lois de la nature seront violées, toute entreprise restera caduque. Ainsi, un jardinier commettrait une faute en refusant de parti pris à ses plantes un élément physique on chimique de la vie vé|:^élative. Le jour oîi cet é\vment h'ur est rendu, la faute est réparée sans
[u'on puisse parler d'expiation ou de pénalité. jela, est tellement vrai que Wotan a pu croire, in instant, que « l'intention » avec laquelle Siegried possédait Tanneau le délivrerait de la falaité. Il n'en était rien. Tant qu'en « fait » l'anneau l'était pas restitué aux Ondines, comme Wotan 'aurait dû faire, l'ordre du monde était dans un îtat de trouble, d'instabilité. Inévitablement, tous :eux qui touchaient à l'anneau ressentaient les îffets de cet état troublé.
Quant à savoir pourquoi les dieux périssent, 'or étant rendu au fleuve, la question est déjà mcienne, puisque dès 1853 Rœckel l'adressait à Gagner. 11 est même assez amusant de voir que, ;ur le moment, Wagner s'est plutôt dérobé. « Il ;uiTira d'une ^oww^représentation^ dit-il, pour que e spectateur le plus naïf n'éprouve pas le moindre loute à ce sujet. » Critère assez fugitif, en vérité, ;ar coml)ien sont peu nombreux cenx (jui eurent 'heur d'entenihe cette idéale représentation 1 Cependant Wagner a raison lorsqu'il énonce (|ue a chose paraîtra naturelle « si l'on suit, (h>puis
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le conimenceiTient jusqu'à la fin, le développement de l'action ». Tâchons donc, pour répondre à la question, de résumer en quelques mots la donnée intérieure du drame.
Wotan, un dieu ou plus exactement un homme d'incontestable noblesse, a contrevenu à la nature en recherchant la puissance. L'épisode de l'anneau marque le point culminant de ses fautes — ou de ses erreurs. Mais il n'a su ni voulu renoncer à l'amour.
En luttant pour le maintien de sa domination (d'où l'amour ne serait pas exclu), il se rend compte par expérience que son œuvre est mauvaise, que la puissance est inconciliable avec l'amour, — qu'elle l'oblige, lui tout le premier, à aller contre ses aspirations.
Alors il renonce à son œuvre. Mieux vaut périr et laisser son héritage, fût-ce même au fils né du Nibelung , plutôt (jue d'être contraint à violer ses plus intimes désirs.
Par son renoncement, le cours des événements, de la Nécessité n'est plus contrarié. Un héros
libre — plus libre que lui Wotan — peut naître et se développer. Le héros reprend l'anneau. Le dieu va-t-il renoncer à désirer la fin, maintenant que tout danjT^er est écarté du côté des Nibelungen?
Aucunement. Il persiste à vouloir disparaître parce qu'il sait que son œuvre est mauvaise, qu'elle asservit le monde qu'il aime, et qu'elle le jette en de cruelles obligations. Mais, actuellement, il périra non plus avec rage mais avec foi et sérénité, parce que son héritage est aux mains du libre Wiclsung et que de lui et de Briinnhilde— croit-il — va naître et se propager la belle humanité nouvelle.
11 fait couper et entasser le tronc du grand Frene-du-Monde; sur ce bûcher il attend. Qu'attend-t-il avant de disparaître? que l'or soit restitué au Rhin parce qu'il voit qu'aucun boidiour ne pourra, sans cela, s'é[)anouir sur cette terre.
Son attente, il est vrai, est plus longue qu'il ne l'avait cru. Brimnhilde, contrairement aux prévisions du dieu, ne s'empresse pas d'accomplir
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a l'acte rédempteur du Monde ». A-t-elleeu,àson éveil, la claire vision de son urgence? Rien ne le prouve bien clairement. En tous cas, en se livrant à son amour pour Siegfried, elle s'est détournée des dieux, s'est désintéressée de leur destin : « Passe donc, âge brillant du Walhall...» (p. 509.) Elle ne vit que pour l'amour : l'amour, suprême bien et vérité. Comment arrivera-t-elle maintenant à se rendre compte que le monde est encore solidaire des destinées des dieux? Les avertissements abstraits de Waltraute ne sont d'aucun effet. Mais l'expérience, en lui faisant toucher du doigt, par les malheurs de Siegfried, quelle fatalité pèse encore sur ce monde, l'expérience lui donne l'intuition que nul bonheur ne pourra fleurir ici-bas tant que Tor ne sera restitué, la faute des dieux réparée; tant que tout, en un mot, ne sera pas rentré dans l'ordre. Elle prend donc l'anneau quelesFilles du Rhin viendront chercher au milieu du brasier, et, avant de s'y précipiter, elle l'eml)rase elle-même d'une torche en s'écriant : « Voici — comme je jette l'incendie dans l'écla-
tant Burg du Walhall. » Ce n'est pas elle qui le jette; mais elle a enfin réalisé cet acte libérateur ie rhunnanité que Wotan attendait depuis si longtemps. Et sans doute, au moment môme où elle brandissait la torche, le dieu « souriant pour 'éternité » a « plongé, au cœur du flamboyant, les îclats^ de sa lance brisée » .
En nous faisant voir les mobiles auxquels Dbéit Wotan dans sa disparition volontaire, ce résumé nous montre ce qu'il faut penser de l'inerprétation de la Tétralogie comme drame scholenhauérien. Après sa conversion aux idées du )hilosophe, Wagner prétendit découvrir que 'idée dominante de son œuvre n'était pas autre jue le Renoncement à la Volonté de vivre. Dans îette hypothèse, Wotan s'anéantissant lui-même >erait l'image de l'humanité parvenant un jour à )rcndre conscience de cette vérité que l'existence *st un mal, et so rcji^tanl volontairement dans le lon-étre. Mais ce n'csl là (ju'une explication aitc après couj) et qui ne peut tenir devant ce ait : (jue Wotan s'anéantit parce (pi'il reconnaît
que son organisation (ou conception) du monde est erronée — et s'anéantit joyeusement parce qu'il a la certitude, non pas que le vouloir vivre est aboli, mais au contraire qu'une nouvelle race va vivre heureuse sous la seule loi d'amour (1).
(1) Voir sur ce point : Albert Lévy, la Philosophie de Feuerbach, p. 485-487. Paris, Alcan.