‹ Philosophie et littératureChapitre 3 sur 12 · LE DESERT · texte numérisé non relu

LE DESERT

Job est le poète du désert; c'est apparemment pour cela qu'il est le plus grand de tous. Je prends ici le mot grand dans son acception la plus matérielle comme dans son acception la plus métaphysique à la fois. L'âme de l'homme, selon moi, est incontestablement un principe immatériel; je ne saurais pas le prouver, mais je le sens et je le crois : c'est la meilleure des preuves. L'homme n'est sûr que de ce qu'il croit.

Cependant, malgré cette évidente immatérialité de l'âme, il est évident aussi qu'excepté la conscience, qui est innée en nous (précisément parce que la matière ne pouvait pas révéler à l'âme la moraUté que la matière n'a pas, nemo dat qiiod non hahet); il est évident, dis-je, que l'âme humaine, pendant qu'elle est associée au corps, reçoit toutes ses impressions et toutes ses notions par les sens, ces lucarnes du cachot de

l'âme. Il est évident, en conséquence, que l'âme n'est point indépendante du milieu habituel dans lequel l'homme vit. Autant vaudrait dire que le spectateur n'est point affecté ou impressionné par le spectacle.

Ce petit mot de métaphysique, jeté en passant et dont je demande pardon au lecteur, suffit à établir que le grand philosophe poète ou le grand poète philosophe prend nécessairement son caractère, ses idées, ses images, dans la scène de la nature qu'il habite ou qu'il a le plus habituellement sous les yeux. Telle nature, tel style; voilà, selon moi, un incontestable axiome de haute littérature.

Ainsi David et les prophètes sont les poètes de l'aride et monotone Judée, ce rocher calciné des feux du soleil, où l'ombre du figuier et la goutte d'eau dans le creux du ravin sont les rêves des poètes et même des rois, et où l'âme, à défaut de la nature, s'entretient avec Dieu pour se consoler de la petitesse et de la stériUté de la terre.

Ces poètes sacrés n'ont que deux ou trois images, deux ou trois notes sur la harpe, comme le torrent des larmes qui suintent dans le cœur humain, et perçantes comme les cris de l'aigle dont la couleuvre vient d'enlacer les petits dans son nid. La mélancolie, dont nous parlons tant, et qui est, en effet, la corde grave et la note fondamentale de l'âme émue, ne date ni de Virgile,

ni de l'école romantique de notre temps, ni de M. de Chateaubriand,- ni de nous : elle date de la poésie sacrée de la Bible, ou plutôt elle date de la première larme et de la première contemplation de la misère infinie de l'homme.

Chaque élément semble ainsi avoir son poète. Les Hébreux sont les poètes des rochers. Homère, né au milieu des anses, des îles, des écumes, des vagues, des voiles de la Grèce maritime, est le poète de la mer. Il n'y a pas un contre-coup de lames sur la grève, une ombre de cap sur les flots, un sifflement de brise dans les cordages, un bruit d'aviron sur les bordages du navire, qui ne soit retentissant ou peint dans ses vers. La mer est à lui; il ne nous a laissé, ni à nous, ni à personne, un coup de pinceau de plus à donner à l'Océan,

Virgile etThéocrite sont les deux poètes égaux de la terre habitée agricole ou pastorale; les pasteurs et les laboureurs ont là toute leur poésie dans des vers aussi délicieux que les images, les ombres, les eaux du paysage terrestre; les laboureurs et les pasteurs devraient suspendre éternellement ces deux poèmes au joug de leurs bœufs, au double manche de la charrue, au cou du bélier qui marche à la tête de leurs troupeaux.

Dante est le poète de la nuit et des ténèbres, des apparitions qui hantent l'obscurité, des rêves qui obsèdent l'imagination de l'homme pendant que l'ombre nocturne possède la terre.

Milton est le poète de l'air; il y plonge avec sa pensée d'aveugle comme l'oiseau qui ne craint pas de briser son aile aux parois de l'éther. Il y peint sur une toile sans fond et sans fin la bataille de Dieu et des esprits rebelles, corps aériens qui succombent sans mourir et qui roulent du sommet des cieux dans les abîmes des enfers sans jamais se heurter aux aspérités impalpables de l'élément ambiant des mondes.

Camoëns, le grand chantre lusitanien, est le poète de la curiosité et de l'audace de l'homme à achever la conquête du globe terrestre. Il embarque avec lui son génie descriptif, il fait le tour du monde, il double le cap des Tempêtes, il chante au pied du mât que la foudre brise ; il sauve à la nage, de la fureur des flots, sa vie périssable et sa vie immortelle avec son poème. C'est le chantre épique de la grande navigation, comme Homère est le chantre de la petite et le poète de la géographie.

Celui de l'astronomie n'est pas encore né; Dieu le garde sans doute dans les trésors de sa création. Il sera le plus grand de tous. Qu'est-ce que la terre auprès des astres du firmament?

Quant à Job, nous le répétons encore, c'est le poète du désert. Or, qu'est-ce que le désert? C'est l'espace; et de quoi l'espace est-il l'image? de l'infini.

En meilleurs termes, Job est donc le poète de l'infini.

Le désert lui fournit son sujet, son immensité, ses couleurs, ses images, son style. L'infini concentré et répercuté dans le creux de la poitrine d'un homme, voilà bien Job.

Nous avons voulu, dans nos voyages, nous rendre compte une fois à nous-même, par nos propres impressions, des impressions du spectacle du désert sur l'âme de l'homme. Nous avons voulu faire l'épreuve de l'infini, s'il nous est permis de risquer une si audacieuse expression. Mais l'épreuve du désert et de l'infini sur quel homme? sur un homme d'Europe, sur un homme exténué et aminci par ce que nous appelons civilisation! sur un homme d'intelligence ordinaire, d'imagination bornée, de fibres de chair au lieu de fibres de bronze! sur un homme nourri de lait de femme au lieu d'avoir été nourri, comme Job, de moelle de lions! Qu'est-ce qu'un tel homme, auprès du vieillard de la terre primitive, auprès du titan sur son fumier, apostrophant son créateur sur son trône d'astres? Rien!... N'importe; je n'en avais point d'autre à soumettre à l'épreuve. J'étais ce que j'étais; mais le désert était toujours le désert. Je voulais voir,)' ai vu, comme dit le poète.

Il faut lire les livres où ils ont été écrits. J'avais déjà depuis longtemps cette idée dans l'esprit, avant de traverser la mer pour aller tremper ma pensée dans d'autres vagues d'air que celles où nous respirons dans notre petite Europe.

J'ai toujours été convaincu que changer d'air c'était changer d'âme; que changer de point de vue, du moins, c'était changer d'aspect dans la contemplation et dans l'appréciation des choses; que l'espace était nécessaire à la pensée comme aux yeux.

Dieu le savait bien, quand, en emprisonnant l'homme dans ce petit navire de quelques pauvres mille pas d'étendue de la poupe à la proue, il lui a donné du moins pour horizon cet espace sans fond du firmament, qui provoque sans cesse la pensée à se plonger dans cet espace, et qui fait monter son âme à l'éternelle poursuite de l'infini, d'astres en astres, de voie lactée en voie lactée, comme par les degrés éclatants et successifs de son incommensurabilité. Sans cet espace, d'où notre pensée du moins peut fuir, la terre ne serait pas habitable.

Je dirai plus; j'ai toujours été convaincu que

le changement de place, la diversité d'horizon icibas, la possession d'une certaine proportion d'espace matériel, la locomotion, en un mot, était non seulement une' condition de grandeur dans l'imagination et dans l'âme, mais aussi une condition de justesse dans l'esprit de l'homme.

J'ai éprouvé mille fois, par moi-même, que, si je ne changeais pas de place, de résidence, d'horizon, je ne changeais pas d'idées; que ces idées, toujours les mêmes par suite de la monotonie du même milieu dans lequel elles ont été conçues, finissaient par se pétrifier ou par croupir, et qu'en croupissant dans l'âme elles finissaient enfin par s'altérer et par se fausser.

Le mouvement, dans une certaine proportion, est aussi nécessaire à l'intelligence que l'air.

Qui est-ce qui n'a pas expérimenté qu'au retour d'un voyage de long cours, ou même d'une simple promenade au grand air et sous le ciel, on ne rapportait pas à sa demeure les idées qu'on en avait emportées, mais qu'on sentait en soi-même un certain renouvellement de pensée et de cœur qui faisait voir les choses sous un aspect plus étendu et par conséquent plus juste et plus vrai?... C'est que l'espace, cet élément de grandeur et de vérité, cette optique même des idées, était entré dans une certaine proportion en nous. C'est que l'étendue avait modifié et rectifié le regard de notre âme.

42 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATHRE

Défiez-vous de la justesse des idées conçues par un solitaire isolé de la grande nature dans un cachot, dans une cellule, dans une bibliothèque, entre quatre murs! Défiez-vous même de la justesse des idées conçues par un de ces hommes que nous appelons professionnels, exclusivement renfermés dans la monotonie d'une étude ou d'une occupation unique? L'uniformité du point de vue borné d'où ils envisagent les choses finit presque toujours par fausser même leur regard et leur esprit; mathématiciens abstraits, mécaniciens de génie, industriels consommés, prodigieux artistes, hommes de lettres immortels par le style, comme J.-J. Rousseau, artisans, inventeurs d'admirables procédés dans les perfectionnements de leurs métiers spéciaux, leur esprit cependant, faute de mouvement et d'espace dans leur vie et dans leurs idées, se fausse souvent sur tout le reste.

N'avez-vous pas remarqué que toutes les idées fausses, tous les rêves incohérents, toutes les utopies absurdes en poUtique, en constitutions sociales de ces trente dernières années, sont sorties de la tête d'un de ces hommes sédentaires, concentrés dans la contemplation exclusive d'une profession ou d'une occupation unique, manquant d'air dans la poitrine, de mouvement dans les pieds, d'espace dans les yeux, d'universalité dans le point de vue? Hommes d'ateliers, de mé-

canisme, de chiffres, de comptoirs ou de bibliothèques; hommes unius libri, comme les appelaient les anciens, hommes ne sachant lire que dans un seul livre, dont lé proverbe nous recommande de nous défier.

Le communisme, ce suicide en masse et d'un seul coup de l'humanité, est né dans des ateliers; il est né de la pensée étroite de quelques prolétaires souffrants, injustement répartis des dons de Dieu, mais complètement ignorants des cinq cent mille formes de salaires sur la terre, ne se doutant même pas qu'en supprimant le capital ils supprimaient d'avance tout salaire, qu'en supprimant la propriété pour l'individu ils la supprimaient pour la masse, qu'en la supprimant pour la masse ils supprimaient le travail, qu'en supprimant le champ ils supprimaient la moisson, et qu'en supprimant la moisson ils supprimaient la vie. Si ces hommes, qui ne comprenaient que la navette et le poinçon, avaient compris seulement la charrue qui les fait vivre, le navire qui transporte leurs produits, la monnaie qui les paye, le luxe qui les consomme, la possession et l'héré-

dite de la possession qui donne aux choses possédées leur seule valeur, jamais ils n'auraient laissé échauffer leurs imaginations sédentaires par ces délires de la communauté des biens. Us ont déliré faute d'horizon dans les yeux, d'espace dans leurs idées. L'isolement d'une idée rend cette idée folle, comme l'isolement d'un prisonnier rend ce prisonnier fou.

Le saint-simonisme est né de l'isolement de l'idée économique, abstraction faite de toute autre idée politique et morale, dans une forte tête d'économiste. Je suis bien loin de confondre cette idée sciennfique avec l'idée brutale du communisme et de l'égalité de biens et de salaires. Le saint-simonisme n'est qu'une débauche de science dans les adeptes de l'économie politique. S'il n'était pas né, dans la bibliothèque d'un savant, de l'accouplement stérile de l'utopie et du chiffre, il aurait révélé à l'administration publique, au commerce et aux industries, une foule de vérités pratiques dont il était l'importateur en Europe; mais, au lieu de couver ses vérités en plein air, il les a couvées dans l'isolement des autres idées, et

cet isolement lui a faussé le jugement. Au lieu de faire jour il a fait secte : l'espace a manqué également aux regards de ses sectateurs.

Aussi remarquez que, du jour où ses apôtres se sont répandus pour voyager sur toute la terre, en retrouvant l'espace ils ont retrouvé leur bon sens. Partis sectaires et utopistes, ils sont revenus de leurs voyages les premiers économistes et les premiers financiers de leur siècle; l'espace les a pénétrés de sa clarté; en marchant ils ont dépouillé le vieil homme, ils ont revêtu l'étendue.

Le fouriérisme est né, dans un comptoir, de l'isolement et de la stagnation d'une idée exclusivement commerciale, dans son auteur Fourier. La société, à ses yeux, n'a plus été qu'un livre en partie double, se balançant par profits et pertes à la fin d'une éternelle association de fabrique liquidée par l'éternité. L'isolement de cette idée a fini promptement par lui donner le délire. Le fabricant s'est fait thaumaturge. Son comptoir, fermé au grand air, s'est peuplé de visions. Il a promis à l'homme hébété de chiffres que l'association transformerait jusqu'à sa nature physique

et jusqu'aux éléments immuables de la création : la terre, l'océan, l'air, l'eau, le feu, les planètes mêmes, ces écrins éclatants de Dieu. Enfin, expirant sous le poids de ses miracles, il a laissé après lui une autre utopie tout aussi funeste (car tout mensonge nuit) : l'utopie de la perfectibilité continue et indéfinie de l'homme sur la terre; utopie dont le dernier résultat logique, en marchant de conséquence en conséquence, serait celui-ci : Ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais ce pourrait bien être l'homme qui aurait créé Dieu!...

Car où s'arrêterait cette ascension indéfinie et continue de l'homme, si ce n'est au delà même de la Divinité?...

Ainsi des autres rêves humains nés dans les cachots, dans les cellules, dans les ateliers, dans les bibliothèques, dans les comptoirs, dans les laboratoires fermés au grand air. Etrange phénomène! partout où manque l'espace, manque la vérité. Il y a analogie mystérieuse entre l'étendue des idées et l'étendue des horizons. C'est bizarre, mais c'est simple. L'âme n'est pas indépendante de ses sens.

Voilà, pour en revenir à Job, voilà pourquoi le poète du désert est le plus vaste des poètes!

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J'exprimais dans ces vers, en m'embarquant pour la première fois pour l'Orient, il y a vingtquatre ans, la curiosité passionnée que je ressentais d'éprouver sur moi-même les impressions du désert :

Je n'ai pas navigué sur l'océan de sable, Au branle assoupissant du vaisseau du désert ; Je n'ai pas étanché ma soif intarissable, Le soir, au puits d'Hébron, de trois palmiers couvert; Je n'ai pas étendu mon manteau sous les tentes. Dormi dans la poussière où Dieu retournait Job, Ni la nuit, au doux bruit des toiles palpitantes, Rêvé les rêves de Jacob.

Des sept pages du monde une me reste à lire : Je ne sais pas comment l'étoile y tremble aux cieux. Sous quel poids de néant la poitrine y respire. Comment le cœur palpite en approchant des Dieux! Je ne sais pas comment, au pied d'une colonne D'où l'ombre des vieux jours sur le barde descend, L'herbe parle à l'oreille, ou la terre bourdonne. Ou la brise parle en passant.

Je n'ai pas entendu dans les cèdres antiques Le cri des nations monter et retentir, Ni vu du haut Liban les aigles prophétiques S'abattre au doigt de Dieu sur les palais de Tyr ; Je n'ai pas reposé ma tête sur la terre Où Palmyre n'a plus que l'écho de son nom, Ni fait sonner au loin, sous mon pied solitaire, L'empire vide de Memnon.

Je n'ai pas entendu, du fond de ses abîmes, Le Jourdain lamentable élever ses sanglots. Pleurant avec des pleurs et des cris plus sublimes Que ceux dont Jérémie épouvanta ses flots ; Je n'ai pas écouté chanter en moi mon âme Dans la grotte sonore où le barde des rois Sentait, au sein des nuits, l'hymne à la main de flamme Arracher la harpe à ses doigts.

Voilà pourquoi je pars, voilà pourquoi je joue Quelque reste de jours inutile ici-bas.

N'importe sur quel bord le vent d'hiver secoue L'arbre stérile et sec, et qui n'ombrage pas 1 — L'insensé! dit la foule. — Elle-même insensée! Nous ne trouvons pas tous notre pain en tout lieu : Du barde voyageur le pain c'est la pensée ; Son cœur vit des œuvres de Dieu !

Adieu donc, mon vieux père ! adieu, mes sœurs chéries ! Adieu, ma maison blanche à l'ombre du noyer! Adieu, mes beaux coursiers oisifs dans mes prairies! Adieu, mon chien fidèle, hélas! seul au foyer! Votre image me trouble, et me suit comme l'ombre De mon bonheur passé qui veut me retenir : Ah ! puisse se lever moins douteuse et moins sombre L'heure qui doit nous réunir 1

Six mois après, je parcourais pendant soixante jours, avec une caravane, le désert de Job.

Les impressions que je reçus alors de ces solitudes se sont représentées avec tant de force et de netteté à mon imagination, ces jours-ci, que j'en ai reproduit une partie dans les vers suivants, méditation poétique tronquée dont je copie seulement quelques fragments pour mes lecteurs. Depuis ce pèlerinage dans le désert, j'ai parlé tant d'autres langues que je dois demander indulgence pour ces réminiscences de poésie.

LE T>ÉSE%,T

ou

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