‹ Philosophie et littératureChapitre 2 sur 12 · AVIS DE L EDITEUR · texte numérisé non relu

AVIS DE L EDITEUR

Deux morceaux de première importance étaient particulièrement indiqués :

loUn aperçu sur l'histoire littéraire en France depuis trois siècles compris sous ce titre : De la prétendue décadence de la littérature en Europe et particulièrement en France ;

2° Une étude sur Racine à propos d'une représentation d'Athaïie par Talma.

Ces études de philosophie et de littérature ont un autre lien entre elles. Elles sont de la même date. Job lu dans le désert et la Philosophie personnelle de l'auteur ont paru en 1856 ainsi que « l'Aperçu sur l'histoire littéraire en France » ; l'étude sur Racine, dans les premiers mois de 1857.

Aucune de ces études n'a été publiée en volume, n'ayant eu jusqu'ici que la publicité restreinte aux abonnés du « Cours de Littérature ».

JO'B LU V^tNiS LE VÉSE^T

oici, selon nous, le plus sublime mo- »y/T^M nument littéraire, non pas seulement de l'esprit humain, non pas seulement des langues écrites, non pas seulement de la philosophie et de la poésie, mais le plus sublime monument de l'âme humaine. Voici le grand drame éternel à trois acteurs qui résume tout; mais quels acteurs! Dieu, l'homme et la destinée!

Nous n'hésitons pas à dire que, si l'espèce humaine devait disparaître tout entière de la terre

(ce qui est possible) pour faire place sur ce petit globe à une race plus parfaite et plus intelligente, et qu'il ne dût y avoir qu'une seule œuvre de l'homme sauvée de ce cataclysme, c'est le poème de Job qu'il faudrait sauver de préférence du naufrage ou de l'incendie. Il suffirait seul à servir d'épitaphe à l'humanité morte et à immortaliser à jamais le génie humain devant sa postérité inconnue.

M. de Chateaubriand, qui ne lui consacre que deux pages, appelle cela une élégie. Quelle élégie que ce rugissement de lion blessé, aux prises avec les angoisses de la vie, de la mort et du doute, et interrogeant Dieu lui-même pour le forcer à justifier sa justice devant sa créature! Non, il n'y a pas de poète à côté de celui-là; on pourrait le lire sur les ruines du monde, au bruit des planètes fracassées hors de leurs orbites les unes contre les autres. La majesté de l'accent égalerait celle de l'écroulement de la création.

Homère n'est qu'un divin conteur dont les chants délassent les héros fatigués assis sous leurs

tentes après les champs de bataille. On peut le cacher, comme Alexandre, sous son oreiller.

Les poètes indiens ne sont que de merveilleux fabulistes qui revêtaient de formes fantastiques le Dieu unique et immortel. On peut les lire dans les bibliothèques.

Les poètes chinois ne sont que des théologiens très sages, mais très arides, qui font au peuple la concession de quelques incarnations indiennes, qu'on peut lire dans le désœuvrement.

Virgile n'est qu'un académicien accompli de Rome, qu'on peut lire dans les académies et dans les collèges.

Horace n'est qu'un voluptueux insouciant, un Saint-Èvremont romain, qu'on peut lire à table.

Dante n'est qu'un théologien populaire, en vers quelquefois triviaux, quelquefois sublimes, qu'on peut lire en le feuilletant comme on cherche une perle dans un tas d'écaillés.

Le Tasse n'est qu'un poète de fantaisie et d'aventures amoureuses, qu'on peut lire à la cour pour se donner des fêtes d'esprit.

Camoëns et Milton ne sont que des échos magnifiques, l'un de Virgile, l'autre de Moïse, qu'on peut lire après leurs modèles en les élevant au même niveau.

Racine lui-même, notre plus grand poète, n'est que le plus mélodieux des symphonistes, qu'on peut entendre au théâtre, ou qu'on peut lire

comme on écoute, dans le silence de l'âme, la musique des langues.

Mais Job, vous pouvez le lire devant Dieu luimême, sans vous distraire de la majesté et de la terreur divines; car ses vers semblent écrits sur la page avec la majesté, la terreur et l'ombre même visible de Jéhovah. Enfin vous pouvez le lire, devant la mort, au chevet de sueurs de l'agonie, devant la pierre déjà levée du sépulcre où vous allez dormir votre sommeil, car l'agonie n'a pas plus de frissons, la mort n'a pas plus d'horreurs, le sépulcre n'a pas plus de ténèbres que son livre. Quel poète que celui qui n'a pas une chose mortelle ou immortelle à laquelle il ne soit égal! Quel livre que celui qui peut passer dans votre main de la vie au néant, du soleil sous la terre, du temps à l'éternité, sans pâlir à vos yeux, et qu'on peut lire des deux côtés de la tombe sans changer de feuillet! Si on lit dans le sépulcre et dans l'éternité, soyez sûrs qu'on y lira ce livre. C'est le livre des deux mondes.

Pourquoi cela? Nous allons essayer de le dire.

Je ne suis pas un homme de l'école larmoyante des 5\j/m d'Young ou des lamentations de Jérémie. Ce parti pris de gémissement sempiternel sur les choses humaines n'est bon à rien. Ces poésies toujours trempées de larmes me font l'effet de ces pleureuses gagées des obsèques des anciens et des Orientaux d'aujourd'hui, qui ne savent qu'un métier, et qui meurent de faim si personne ne les loue à tant le sanglot pour pleurer à l'heure. Les larmes sont pardonnables deux ou trois fois dans la vie, le reste du temps elles efféminent; il faut les respecter quand elles coulent, car elles ont été données à l'homme par la nature comme elle a donné la rosée aux nuits des climats trop chauds pour amollir la dureté d'un ciel de feu. Elles sont l'égouttement de la pitié par l'éponge du cœur; mais elles ne sont pas l'organe du courage. Or, si l'homme n'est pas courageux contre l'adversité, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille et un lacrymatoire! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien il y a de larmes dans l'œil d'un lâche pendant soixante ou quatre-vingts ans de pleurnichement.

PHILOSOPHrE ET LITTÉRATURE

J'ai été doué, comme tous les poètes, d'une fibre très sensible, qui doit par conséquent frissonner plus vite et vibrer plus profondément au toucher le plus délicat ou le plus rude des choses humaines. Peu d'hommes vivants, je pense, ont plus souffert que moi dans une vie oh la souffrance ne m'a pas encore dit son dernier mot!... Mais, j'en rends grâce à cette même nature, cette fibre très sensible à la douleur l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de la vie. Cette fibre plie jusqu'à la mélancolie, jamais jusqu'à la prostration; elle se redresse facilement, comme un ressort d'acier bien trempé que son élasticité même empêche de se rompre. Son équilibre, sans cesse troublé, sans cesse rétabli, donne à mon âme une certaine sérénité gaie sur un fond triste. C'est la température vraie de ce globe où l'on meurt, mais aussi de ce globe où l'on vit; de ce globe où l'on souffre, mais aussi de ce globe où l'on aime!...

Aussi personne n'est plus flexible que moi aux vents tièdes et alizés de cette terre, qui soufflent quelquefois au printemps, et même en automne, sur l'épiderme du cœur. Personne n'a puisé plus d'ivresse dans un regard, plus de miel dans un

sourire, plus d'enchantement dans un soleil, plus de rêverie dans une nuit d'été, plus d'enthousiasme heureux ou pieux dans le spectacle d'une montagne, d'une vallée, d'une mer, et, faut-il le dire, plus de gaieté oublieuse quelquefois dans l'épanchement communicatif d'une table d'amis laissant déborder la saillie de leur esprit comme l'écume de leurs verres, et remettant les tristesses de la vie ou de la mort à demain. Personne aussi, j'en suis sûr, n'a autant joui de ses amis, famille adoptive, parenté de l'âme, public intime, qui ne sont ni si perfides, ni si indifférents que le disent les cœurs tristes, et que je n'ai jamais, au contraire, trouvés si fidèles et si consolateurs que dans l'infortune.

Oui, oui, soyons justes, il y a du mal, mais il y a du bien dans la vie, et l'on peut dire de l'existence ce que j'ai dit moi-même de notre patrie il y a peu d'années : La France a de beaux moments et de vilaines années. — Ni à sa patrie, ni à Dieu, ni aux hommes, il ne faut nier les beaux moments! L'ingratitude n'est jamais justice, et sans justice où serait la philosophie de la vie?

Mais, malgré les dispositions équitables, équilibrées, et je dirai même heureuses de ma nature,

je le dirai avec la sincérité et avec l'audace de Job, tout pesé, tout balancé, tout calculé, tout pensé et tout repensé, en dernier résultat, la vie humaine (si on soustrait Dieu, c'est-à-dire l'infini) est le supplice le plus divinement ou le plus infernalemenr combiné pour faire rendre, dans un espace de temps donné, à une créature pensante, la plus grande masse de souffrances physiques ou morales, de gémissements, de désespoir, de cris, d'imprécations, de blasphèmes, qui puisse être contenue dans un corps de chair et dans une âme de... Nous ne savons pas même le nom de cette essence par qui nous sommes!...

Jamais un homme, quelque cruel qu'on le sup-* pose, n'aurait pu arriver à cette infernale et sublime combinaison de supplice; il a fallu un Dieu pour l'inventer!

Analysez d'un seul regard la profondeur de cette combinaison vraiment surhumaine, qui faisait invectiver Job et délirer Pascal et qui m'inspirait à moi-même, dès ma jeunesse, les vers suivants, dans la méditation du Désespoir.

Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure finale eut enfanté le monde

Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa face, Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,

Rentra dans son repos.

Le mal dès lors régna dans son immense empire ; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire

Commença de souffrir ; Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière. Tout gémit; et la voix de la nature entière

Ne fut qu'un long soupir.

Levez donc vos regards vers les célestes plaines. Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines

Ce grand consolateur; Malheureux! Sa bonté de son œuvre est absente; Vous cherchez votre appui : l'univers vous présente

Votre persécuteur.

De quel nom te nommer, ô fotale puissance? Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence,

Inconcevable loi; Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème, Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime.

Toujours, c'est toujours toi !

lO PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

Si du moins au hasard il décimait les hommes,

Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes

Avec d'égales lois !

Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,

Victimes de son choix.

Créateur tout-puissant, principe de tout être, Toi pour qui le possible existe avant de naître

Roi de l'immensité.

Tu pouvais cependant, au gré de ton envie, Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie

Dans ton éternité !

Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature

Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure

Un bonheur absolu :

L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte. Ah ! ma raison frémit! tu le pouvais, sans doute;

Tu ne l'as pas voulu.

Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.

Ou l'a-t-il accepté?

Sommes-nous, ô hasard, l'œuvre de tes caprices? Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices

Pour ta félicité?

Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime. Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème.

Plaisirs, concerts divins ; Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles. Montez, allez frapper les voûtes insensibles

Du palais des destins !

Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes, Noir séjour où la mort entasse ses victimes,

Ne formez qu'un soupir!

Qu'une plainte éternelle accuse la nature, Et que la douleur donne à toute créature

Une voix pour gémir!

Du jour où la nature, au néant arrachée,

S'échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée.

Qu'as-tu vu cependant?

Aux désordres du mal la matière asservie. Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie

Jalouse du néant !

Des éléments rivaux les luttes intestines ;

Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines

Qu'entassèrent ses mains, Attendant sur le seuil tes oeuvres éphémères ; Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,

Les germes des humains !

La vertu succombant sous l'audace impunie. L'imposture en honneur, la vérité bannie;

L'errante liberté Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ; Et la force partout fondant de l'injustice

Le règne illimité!

La valeur sans les dieux décidant les batailles ; Un Caton, libre cncor, déchirant ses entrailles

Sur la foi de Platon; Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime, Doute, au dernier moment, de cette vertu même.

Et dit : a Tu n'es qu'un nom !... »

La fortune toujours du parti des grands crimes ; Les forfaits couronnés devenus légitimes ; La gloire au prix du sang;

Les enfants héritant l'iniquité des pères ; Et le siècle qui meurt racontant ses misères Au siècle renaissant !

Héritiers des douleurs, victimes de la vie, Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie

Endorme le Malheur, Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense, Engloutisse à jamais dans l'éternel silence

L'éternelle douleur !

Ceci n'est que la poésie du malheur de notre destinée; que serait-ce si on l'analysait en prose? que serait-ce si on l'écrivait en larmes? que serait-ce si on la peignait en sang? que serait-ce si on la sanglotait en sanglots réels? Job l'a fait; nous ne le referons pas après lui. Mais trois choses ont toujours résumé pour nous l'horreur indescriptible de cette destinée de l'homme mortel ici-bas : les conditions de la naissance, les conditions de la vie physique et les conditions de la mort.

Les conditions de la naissance.

Job en a senti l'iniquité apparente et véritablement atroce dans un de ses versets, et je l'ai moi-même exprimée dans un seul vers :

L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être, Ou l'a-t-il accepté?

En effet, y a-t-il quelque chose de plus monstrueux que d'appeler à la vie (et quelle vie!) et de réveiller de la mort non sentie pour remourir dans les tortures d'une seconde mort sentie, un être qui ne demandait ni ce bienfait ni ce supplice, et qui dormait son sommeil de néant, comme dit Job? Vous allez voir comme ce poète tourne et retourne ce reproche amer à la toute-puissance arbitraire, bonne ou mauvaise, qui l'a réveillé. On y sent le regret de la poussière, la passion du néant, la haine franche et blasphématoire de celui qui a changé cet heureux néant en vie, et cette insensible poussière en homme!... Jamais bouche mortelle ne porta au Créateur un défi si audacieux de répondre; jamais homme peut-être, après Job, ne sentit l'ingratitude et l'horreur de

ce don forcé de la vie plus que moi! car je n'avais pas lu Job quand j'écrivis ce vers jailli de mon cœur, et qui n'y est jamais bien rentré :

L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être, Ou l'a-t-il accepté?

Quel est donc, en effet, cet odieux contrat où l'on suppose le consentement d'une des deux parties qui ne peut ni refuser ni consentir, et où l'on condamne à un supplice qu'aucune langue n'exprima jamais un être innocent de sa naissance, un être qui n'était pas?... Les politiques ont parlé d'un contrat social, où le peuple n'était pas préalablement entendu; mais le contrat humain et divin, mais ce contrat entre la vie et le néant, mais ce contrat entre la victime et le supplice, qu'en dites-vous?

Pour moi (toujours l'immortalité à part), je sais trop ce que j'en pense. A l'exception de quelques jours d'ivresse dans lesquels l'homme ne raisonne pas précisément parce qu'il est ivre, il y a peu d'heures de ma vie où, si le Tout-Puissant m'eût consulté, je ne lui eusse rejeté avec horreur le don de la vie, et où je ne lui eusse dit, comme Job : « Reprenez votre fatal présent; laissez-moi en paix dans mon néant! Dans votre incompréhensible création il n'y a d'heureux que ce qui dort!... »

JOB LU DANS LE DÉSERT If

Et que dire des conditions de la vie physique?

Je ne veux la juger et je ne la juge que par le trait dominant général, universel, qui la caractérise, c'est-à-dire par la condition du meurtre et de la dévoration d'une créature animée par une autre créature animée, sous peine de mort, pour soutenir et alimenter la vie de l'une par la mort de l'autre.

La mort nourrissant la vie, et la vie nourrissant la mort! La guerre éternelle entre tout ce qui respire, pour se disputer un atome d'espace, un instant de vie! comme si celui qui possède toutes les durées et tous les espaces s'était complu à accumuler des myriades d'êtres animés et aimants dans un cirque étroit et muré de ses éternités et de ses mondes, afin de jouir de cette affreuse mêlée de sang, de ce combat sans trêve et sans fin de gladiateurs acharnés, tous armés d'une arme mortelle pour tuer, tous pourvus du sentiment de leur conservation et de l'horreur de la mort pour bien savourer la douleur et l'agonie de la mort!... Le lion dévorant le taureau, l'aigle le faucon, le faucon l'hirondelle, l'hirondelle la

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mouche, la mouche l'insecte, l'insecte poursuivant lui-même sa victime dans un rayon de soleil; la vipère élaborant sous l'herbe son venin et épiant, comme l'empoisonneur, le nid de la colombe pour se préparer des cadavres à dévorer ! Des pièges d'un génie infernal creusés ou tendus sur la route de tous les êtres de la terre et de la mer par les brigands de la création pour y faire tomber leurs victimes, depuis les filets de l'araignée jusqu'au puits en entonnoir du fourmilion, et jusqu'au miaulement du chat-tigre imitant le vagissement des mères pour appeler les petits sous sa griffe! L'homme, enfin, le boucher ou le bourreau universel, faisant de ses cités un vaste abattoir, oii le sang coule avec la vie dans des égouts trop étroits, pour aller rougir ses fleuves; l'homme, cet impitoyable consommateur de vies, saignant la colombe qui se penche apprivoisée sur son épaule, l'agneau caressant que ses enfants ont élevé pour jouer avec eux sur l'herbe, la poule qui chante sur son seuil, l'hirondelle qui aime cet hôte ingrat et qui lui confie ses petits, le bœuf qui a aidé le laboureur pendant dix ans à creuser son sillon! et bientôt (car tel est le progrès de barbarie dont les pourvoyeurs de sang nous menacent depuis quelques mois) le cheval, son compagnon de guerre, qui piaffe à sa voix, qui pleure sur son corps, qui combat pour lui, qui meurt pour son salut ou pour sa gloire!

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et bientôt, sans doute aussi, le chien, cette incarnation de l'amitié, qui donnerait mille fois son sang de lui-même si on le lui demandait; le chien, qui se réjouirait de mourir pour nourrir les enfants de son maître, comme il n'hésite jamais à mourir pour le défendre.

Parlez-nous de lois d'amour, et chantez-nous les bergeries de la nature et les maternités de la Providence! O poètes! ô naturalistes! ô philanthropes ! en face de cette anthropophagie mutuelle qui est le crime irrémissible de toutes les races de la création, où il y a un Gain dans toutes les familles, dites-moi si cette anthropophagie mutuelle n'est pas la fatalité de l'être, la rançon de toute heure de vie par un crime, l'exemple et le conseil du meurtre donnés par la puissance créatrice à ses créatures?

Quant à moi (toujours toute religion à part), cette condition de la vie physique, cette anthropophagie de toute la nature aurait suffi à elle seule pour me faire rejeter l'existence à un tel prix, et si jamais un doute impie effleura mon âme sur l'existence ou sur la nature du premier principe, c'est en réfléchissant à cette dépravation véritablement surhumaine, à cette méchanceté préméditée et sanguinaire de la nature; c'est en me demandant avec une horreur éperdue mais logique : a Qui a donc inventé cette loi suprême de destruction? Est-ce une bonté divine?

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est-ce une satanique perversité? Est-ce qu'il y a une lutte là-haut entre la divinité du bien et la divinité du mal? Est-ce qu'il y a un Dieu qui crée et un Dieu qui tue, un Dieu de l'amour et un Dieu de la rage? Et ^i cela est ainsi, qui l'emportera?... »

Le combat serait-il éternel! ou bien n'y a-t-il rien qu'un mauvais rêve? et sommes-nous destinés à être les obsédés sans réveil de ce cauchemar du néant?

Dans ce cas le néant sans rêve valait mieux, comme dit encore Job, et périsse la nuit où. j'ai rêvé pour la première fois dans les entrailles d'une femme!

Oh ! que les Indiens sont sages de s'être refusés seuls à être les complices de cette anthropophagie, et de dire : « Nous mourrons, ou nous soutiendrons notre vie par des aliments innocents. Il n'y aura pas de sang volontaire sur notre pain quotidien. »

Voilà pour les conditions de la naissance. Voici pour les conditions de la mort.

Nous vivons très peu de temps, aucun temps

même, si nous comparons ce clignement d'œil appelé une vie à l'incommensurable durée des éternités sans premier et sans dernier jour.

Vivre veut dire, pour les hommes qui sont le mieux partagés en durée de leur existence, respirer un certain nombre infiniment petit de souffles avec un soufflet appelé poumon, qui fait battre un organe appelé cœur, et circuler une sève rouge appelée sang, puisée dans ce réservoir commun appelé air.

Vivre veut dire, si vous l'aimez mieux, voir environ quarante mille huit cents fois (si vous vivez quatre-vingts ans) se lever et se coucher un grand globe lumineux appelé soleil sur un globe ténébreux appelé terre. Otez-en les nuits, qui en forment la moitié; vivre veut donc dire vingt mille quatre cents jours. Mais ôtez-en encore la moitié pour ceux qui ne vivent pas quatrevingts ans, c'est tout au plus dix mille deux cents jours pour chacun dans ce décompte des éternités ! Une goutte d'existence évaporée à un rayon de soleil de cet océan de vie!... Il y a de quoi faire rire les êtres éternels, ou pleurer de pitié même les rochers.

Et à quoi se passe ce clignement d'oeil d'existence ?

A chanceler sans équilibre et à balbutier sans parole pendant les premières années, qu'on appelle heureuses parce qu'elles sont celles où l'homme a le moins conscience de son être, et qu'elles ressemblent, en effet, le plus au néant; à grandir pendant quelques autres années, et à recevoir, par transmission de ses parents, une certaine dose d'idées reçues, les unes sagesse, les autres sottises, dont se compose, pour l'homme, la pensée de sa tribu, ce qu'on appelle la civilisation, s'il est civilisé, ou la barbarie, s'il ne l'est pas : la différence n'est pas très sensible à qui contemple de très haut et des sommets de la vérité éternelle ces deux conditions de l'espèce humaine. Du crépuscule à l'aurore, voilà l'intervalle.

A vingt ans l'homme n'a pas encore vécu, et le tiers de sa vie est écoulé. A l'exception du

petit nombre qui trouve, comme dit le peuple, son pain tout cuit, l'homme passe le reste de son existence active à gagner très péniblement ce pain; et par quels métiers? et avec quelles sueurs?

Demandez-le au laboureur qui creuse sous le soleil et sous la pluie le même sillon sur la même colline, pour y déposer, pendant soixante ans, le même grain d'herbe ou la même racine qui contient sa pauvre vie!

Demandez-le au matelot qui creuse d'un bout de l'Océan à l'autre éternellement les mêmes vagues, et qui passe sa vie à orienter sans cesse la même toile et à poursuivre le même vent pour rapporter, au prix de son éternelle absence, à sa famille, une pincée d'or convertie en quelques bouchées de pain!

Demandez-le au soldat qui consume les plus belles années de sa jeunesse à passer la même arme de son bras droit à son bras gauche, à mesurer son pas en cadence sur le pas d'un autre automate pensant, à tuer sans haine, à être tué sans que la gloire même sache son nom, ou à traîner ses membres mutilés sur un champ de bataille pour une ration de pain trempée de son sang!

Demandez-le au mineur qui renonce même au soleil des cieux et à l'air des vivants pour creuser éternellement, comme la taupe, ses galeries souterraines dans les flancs de fer, de cuivre ou de

houille des montagnes, et pour extraire chaque soir une poignée de métal monnayé convertie en pain sur la table de sa femme et de ses enfants !

Demandez-le au tisseur d'étoffes qui use sa vie, dans une cave humide, à passer éternellement le même fil à côté du même fil sur le métier qui est à la fois son gagne-pain et son supplice !

Demandez-le à tous les métiers manuels par lesquels l'immense multitude humaine change sa sueur quotidienne contre son aliment quotidien !

Hélas ! demandez-le même à toutes les professions libérales qui vous semblent plus douces parce que la poitrine du travailleur intellectuel est moins haletante que celle du forgeron, mais qui ne sont, au fond, que le même travail changé de nom, sueur d'esprit au lieu de sueur de corps!

Demandez-le au magistrat sans repos dans la conscience, au médecin sans sommeil sur son oreiller, à l'ambitieux sans limite dans sa soif de domination et de primauté sur ses semblables, à l'orateur, à l'écrivain, au poète, dévorés de l'insatiable désir de surpasser leurs rivaux ou de se surpasser eux-mêmes, hommes tellement affamés de renommée, dont ils font du pain pour leurs enfants, que, s'ils croyaient trouver une nouvelle veine de talent dans leur propre sang, ils se saigneraient eux-mêmes aux quatre membres pour

jeter leur vie au public en retour d'un peu de gloire ou d'un peu de pain !

Voilà pourtant les conditions universelles de la vie physique. Non, je ne crains pas d'affirmer, après les avoir étudiées dans tous les états et dans tous les pays, que la vie ne vaut pas le prix de travail, de misère, de peines, de supplices, par lequel on achète la vie, et que si on mettait, au dernier jour, dans les deux bassins d'une balance, d'un côté la vie physique, et de l'autre ce que coûte le pain qui a alimenté la vie physique, le prix que l'existence physique coûte ne parût supérieur à ce qu'elle vaut, et qu'à fin de compte ce ne fût la peine qui fût redevable à la vie!...

Et propter viram vivendi perdere causas!... dit le poète, c'est-à-dire : Terdre, pour gagner sa vie, tout ce qui peut faire désirer de vivre! Tel est le sort de l'homme de travail. Or, qui est-ce qui ne travaille pas, excepté quelques misérables qui sont bien autrement travaillés par leur oisiveté et par leurs vices que nous ne le sommes par nos rudes métiers de corps ou d'esprit!

En d'autres termes, pesez le grain de blé que contient la vie, contre la goutte de sueur que contient la peine; c'est la goutte de sueur qui pèse le plus!... Horreur!...

Mais ce n'est pas tout; les conditions que l'inévitabilité et la présence perpétuelle de la mort font à la vie suffiraient seules pour empoisonner mille vies si on les réunissait dans une. La condition du bienfait serait pire que le bienfait.

A peine avez-vous respiré quelques vagues d'air respirable qu'on appelle vie, à peine avezvous pris l'habitude de cet inexplicable mystère appelé l'existence, à peine vous êtes-vous attaché, par l'habitude, à cette existence, comme le malade finit par s'attacher même à son lit de douleur en s'y retournant, qu'il faut penser à en sortir. Le principe de destruction que vous portez en vous, comme le fruit porte le ver, ou comme le temps porte la mort, ou comme le commencement porte la fin, commence à vous disputer, pied à pied, avec douleur, cette petite pincée de matière organisée, ce petit point d'espace et ce petit éclair de durée que la nature a donnés à une âme, assez grande pour contenir des éternités et assez vivante pour user des mondes. Vos sens s'émoussent un à un comme de mauvais

outils incapables de creuser même vos propres pensées. De ce jour vous portez en vous, dans vos rêves, dans vos ambitions, dans vos plans, dans vos joies, dans vos amours, dans vos vertus même (si vous avez des vertus), je ne sais quel pressentiment de la brièveté et de l'inanité de toute chose et de vous-même, qui s'appelle mélancolie, dégoût de vivre, et qui n'est que l'ombre portée de la mort sur la vie. Cette ombre s'accroît et s'épaissit tous les jours avec la rapidité d'un crépuscule des tropiques qui tombe sur le jour sans lui laisser à peine la dégradation des heures du soir. A quoi bon tenir à quelque chose quand tout va vous être arraché à la fois ?

Encore, si le jour et l'heure de cette mort étaient connus et fixés d'avance, quelque courte que fut la vie, on pourrait prendre ses mesures, on proportionnerait ses pas à l'espace qui reste, on pourrait régler ses pensées sur son horizon ; on n'aurait pas de longues espérances pour un jour de durée, ni de courtes vues pour de longues années; on pourrait aimer, travailler, construire à V heure; on pourrait resserrer ou élargir son sort

à la mesure de son temps. Ce serait triste, mais on ne serait du moins ni fou, ni trompé devant la nature. L'homme pourrait faire un pacte avec son sort; il pourrait finir peut-être par s'accommoder avec son néant; il connaîtrait son ennemi, il le verrait en face; la mort serait toujours un abîme, mais elle ne serait pas un piège; en s'en rapprochant pas à pas, on pourrait s'y accoutumer; en lui enlevant son imprévu, la nature lui enlèverait la moitié de ses terreurs. Mais non, tout est achevé dans cette invention de la mort. L'incertitude de son heure combinée avec la certitude de son avènement en fait pour l'homme qui pense non plus une mort future, mais une mort présente, une mort éternelle, une mort vivante, s'il est permis d'employer ce monstrueux accouplement de mots ! Soyez jeune, soyez dans la force de l'âge, soyez dans le déclin de vos années, vous n'avez pas une chance de plus ou de moins pour être oublié par la mort. Quand vous commencez une respiration, vous n'êtes jamais sûr que la mort ne la coupera pas en deux sur vos lèvres. La mort vous défie de dire d'une seconde : Elle est à moi. Tout est à elle, aussi bien le premier que le dernier soupir. L'avenir est mort avant d'être né pour vous : voilà la perfection du supplice! Humiliez-vous, tyrans de la terre, vous ne l'auriez pas inventé!

Aussi voyez ce que cet imprévu de la mort fait de nos joies, de nos espérances, de nos amours! Vous déposez votre cœur tout entier, comme un fardeau qui pèse à porter, dans le sein d'une épouse jeune et adorée qui ne doit vous le rendre qu'à la tombe, la mort la cueille dans vos bras, sous vos baisers, et le fossoyeur ensevelit sans le voir deux cœurs dans un seul cercueil!... Ainsi de nos pères, de nos mères, ainsi de nos enfants, ainsi de nos amis, ainsi de nos contemporains, ces parents de temps auxquels nous nous attachons par contiguïté de berceau, par voisinage de sépulcre; êtres aimés que nous espérions devoir nous survivre, et dont nous voyons les rangs s'éclaircir prématurément autour de nous, et nous laisser seuls de nos dates comme des traîneurs de la vie, dépaysés dans des générations inconnues !

Mais l'imprévu de la mort, ce n'est rien encore, non, rien, en comparaison de l'inconnu du

sépulcre. Où allons-nous? et allons-nous même quelque part par ce ténébreux chemin?

Quand cette heure du vide du cœur et de la solitude faite autour de nous à l'improviste par la mort arrive, nous nous retournons avec anxiété vers l'éternel contemporain de nos âmes, vers Dieu, et nous cherchons dans la religion le secret de cet horrible inconnu de la mort, le pire des supplices pour l'être pensant, car il les renferme tous. L'inconnu en effet, dit Pascal, n'est-ce pas l'infini de la terreur?

Nous demandons donc par les religions de la terre au Dieu du ciel de nous révéler le mystère de cet inconnu de la mort!

Mais ici commence un bien autre supplice, encore plus horrible, plus raffiné que la mort elle-même et que l'inconnu de la mort : le supplice de l'âme qui les contient tous en suspens dans un mot : le doute! Le doute, cet inconnu suprême et final dans l'organe même destiné à connaître! Le doute, cette maladie de l'intelligence! Le doute, cette nuit qui n'est pas dans l'air, mais dans l'œil! Le doute, cette irrémédiable cécité de l'esprit (ô chef-d'œuvre de raffmement dans le supplice!). La lumière elle-même est malade, et l'homme en la regardant ne voit que des ombres ; il y a des taches non plus seulement sur le soleil, il y a des taches sur Dieu!... Que les yeux tombent de leurs orbites, ils ne servent plus à rien!

En effet, l'homme, ce misérable trompé par la vie, effaré par la mort, demande à ses religions au moins un Dieu, un seul Dieu, un Dieu évident, juste, bon, sauveur, paternel, pour réfugier ses pensées et ses douleurs dans une miséricorde sans fond; et voilà que ses religions elles-mêmes au lieu d'un lui en ont fabriqué mille, et qu'elles lui multiplient les angoisses du doute jusque dans le remède même du doute, la foi!

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses!...

S'il parcourt l'espace, s'il remonte les temps, il voit presque autant de religions que de grandes divisions de temps ou que de grandes divisions du globe : la foi de Wichnou et de Brahma dans l'Orient, celle de Fô et de Confutzé dans la Chine, celle de Zoroastre dans la Perse, celle de Pythagore dans l'Asie, celle d'Osiris dans l'Egypte, celle de Jupiter et de son Olympe, foi d'enfants en nourrice, dans la Grèce, celle de Teutatès dans la Gaule, celle des dieux Scandinaves dans les Germanies, celle de Jéhovah dans la Judée, celle du Christ dans l'Asie et dans

l'Europe romaine, celle d'Allah dans l'Arabie, dans l'Inde moderne, dans l'Asie Mineure, dans l'Afrique entière; et, parmi ces religions, presque autant de subdivisions, de schismes, d'antipathies, de rameaux divergents que de souches, se disputant les symboles et les interprétations, et s'arrachant les unes aux autres les sectateurs, la polémique acharnée sur les lèvres ou le glaive impitoyable dans la main. O Babel de Dieu, presque aussi confuse que la Babel des hommes! C'est là véritablement le profond de l'abîme, le comble de l'infirmité humaine, que, là où l'homme dégoûté de la vie se précipite dans la foi d'une autre vie, seule explication de l'énigme de celle-ci, il trouve, quoi? un autre inconnu, plus terrible que le premier, au delà de l'inconnu de la tombe, et qu'il tremble de n'embrasser qu'un rêve fugitif dans ses bras désespérés, en croyant embrasser enfin l'éternelle réalité d'où il émane et à laquelle il retourne!

Vous vous récriez en vain contre cet excès improbable de supplice mental de l'être pensant. Ce supplice est sous vos yeux, peut-être même

JOBLUDANSLEDÉSERT ^I

dans votre âme. Il est évident comme l'histoire, palpable dans la géographie de ce triste globe. On pourrait faire une chronologie d'êtres suprêmes comme on fait une chronologie de dynasties régnantes sur les différents empires de la terre; on pourrait construire une géographie des croyances humaines comme on en fait une des contrées du globe. On dirait qu'il y a des climats aussi différents en intelligence des choses divines qu'il y en a en températures atmosphériques. On pourrait faire plus aujourd'hui, on pourrait, en quelques instants, parcourir soi-même ces différents climats intellectuels du globe, et se rendre compte par sa propre sensation des sensations différentes des races et des peuples qui vivent ou qui meurent sous les différentes latitudes de la pensée, — « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! » — s'écriait le religieux Pascal lui-même, en sondant cet horrible mystère des opinions et des doutes des mortels. Qu'aurait-il dit aujourd'hui où une civilisation plus accélérée, et accélérée presque jusqu'à la suppression du temps et des distances, permet à la pensée de l'homme d'atteindre partout à la fois?

Supposons, en effet, qu'un philosophe d'Europe pût confier son âme pensante tout entière, pour un instant, au fil du télégraphe électrique qui fait le tour du globe en sept secondes. Supposons que ce philosophe charge cette âme de lui rapporter à son retour les grands phénomènes intellectuels, philosophiques, religieux, qui l'auraient fi-appée dans ce coup d'aile autour du globe terrestre. Dans l'espace de quelques secondes, la pensée, courant du même vol que l'électricité, aura traversé vingt ou trente zones religieuses principales du globe, sans compter des subdivisions à l'infini de culte, de foi, de divinités. Pauvre pensée humaine! dans quel état de frissonnement, de terreur et d'horreur, reviendra-t-elle se réfugier dans le sein d'où elle sera partie, après ce voyage à travers le doute sur la première des certitudes nécessaires à l'homme, la certitude de son Dieu?

Cela fait frémir, cela fait vaciller les étoiles dans le ciel, cela jetait Job jusque dans l'athéisme ; il ne le dit pas précisément en termes textuels, mais il le dit implicitement dans ses griefs et

dans ses récriminations amères contre la conduite de Dieu à l'égard des hommes. On voit que, dans toutes ces injures poignantes qu'il adresse insolemment au Tout-Puissant, il ne s'arrête que devant la dernière injure : — Tu n'es pas ! Et moi qui ai souvent crié comme Job, ou comme Dante dans les cercles infernaux du supplice de la vie humaine, j'avoue que je n'ai jamais été jusque-là.

Voilà dans Job, et dans l'homme dont il est l'image, l'excès de la douleur mortelle, de la sensation de la vie poussée jusqu'au blasphème et jusqu'au trouble de l'entendement.

Mais rassurez-vous; ce n'est que l'instinct qui parle ainsi en lui et en nous, ce n'est pas la raison; c'est encore moins la foi, quand on a eu le bonheur de s'en former une.

Job remonte bientôt, comme nous remontons toujours, tous tant que nous sommes, de cet abîme, si nous sommes sensés; oui, comme nous remontons jusqu'à la foi, qui est la réverbération du Dieu vivant sur notre âme, jusqu'à la résignation qui est le sacrifice, le sacrifice méritoire de la volonté propre à la suprême volonté, enfin jusqu'à la joie dans les larmes, qui est l'anticipation de l'immortalité par la foi en Dieu sur la terre.

Nous allons voir tous ces phénomènes intellectuels, humains et divins, dans ce drame sur-

naturel du poème de Job, dont j'ai exposé le sujet et les acteurs : Dieu, l'homme et la

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