‹ Philosophie et littératureChapitre 5 sur 12 · T)E LA · texte numérisé non relu

T)E LA

LITTÈ%^TU%E ElsL EU%OTE ET 'P^%TICULIÈ%EMEn.T E'K F%^'K.CE

N nous dit et on nous écrit tous les jours : « Comment entreprenez-vous une œuvre de haute critique littéraire dans un siècle et dans un pays qui n'ont plus de littérature; dans une nation qui s'est épuisée de grands esprits pendant deux grands siècles, le dix-septième et le dix-huitième, siècle français par excellence? dans un temps où la décadence intellectuelle et morale marche en sens inverse du progrès matériel et industriel? dans une

époque où tout se fait matière et se pétrifie à force de regarder la pierre, le fer, le tissu, et de se désintéresser des idées? Ne voyez-vous pas que le niveau de l'intelligence de l'Europe baisse à proportion que cette intelligence se répand sur la multitude et se concentre moins sur les sommités? Les vallées sont plus éclairées, mais les hauteurs ont moins de lumière. La démocratie, si sainte en morale parce qu'elle est la justice, est ignoble en littérature parce qu'elle est la médiocrité; elle a le sens de l'utile; elle n'a pas formé ni exercé encore en elle le sens du beau. Laissez la poésie, laissez la parole, laissez la philosophie ! ainsi que vous l'avez dit vou';-même dans un vers désespéré :

Abandonnez ce monde à son courant de boue !

« Le jour baisse en Europe, et surtout en France. Ramenez votre manteau sur vos yeux, comme César mourant, pour ne pas voir mourir la littérature française. Nous sommes en impuissance et en décadence : l'esprit humain s'en va comme on a dit des rois et des dieux. N'y pensons plus! »

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE I iÇ

Je réponds :

D'abord est-il bien vrai que l'intelligence littéraire baisse à mesure qu'elle se répand sur de plus grandes multitudes d'êtres pensants, et que la démocratie soit l'extinction fatale du génie des lettres? Si cela était vrai, il faudrait maudire la démocratie; car c'est le génie qui fait le jour sur les peuples vivants, comme il fait la splendeur sur leur mémoire. Et la pensée exprimée, autrement dit littérature, étant la plus noble fonction de l'homme, un seul groupe d'hommes pensants dans un siècle vaut mieux pour l'histoire que des multitudes qui sèment et qui broutent :

Fruges consmnere nali!

Si vous voulez nous permettre, à titre de poète, une image très peu neuve, mais très frappante, nous vous répondrons que cette prétendue diminution de lumière intellectuelle et morale, à mesure qu'un plus grand nombre d'hommes participe à la clarté, est tout simplement un effet ou plutôt un mensonge d'optique. Vous croyez voir moins d'éclat sur les sommets, parce qu'il y a plus

de jour dans les plaines. Un ver luisant pendant la nuit attire plus les yeux que mille étoiles au firmament pendant le jour. Quand le soleil se lève et quand son disque, suspendu un moment audessus des Alpes, éblouit le premier regard du voyageur matinal, le soleil paraît un million de fois plus étincelant qu'à midi, quand sa pluie de lumière s'infiltre jusqu'au tond des gorges les plus ténébreuses et noie tout un hémisphère dans un océan uniforme de clarté. S'ensuit-il que le soleil ait plus de clarté à son lever sur le bord du ciel qu'à son midi sur l'universahté de l'espace? Non; il s'ensuit seulement que le contraste de l'obscurité des vallées, le matin, avec le rayonnement des sommets qu'il frappe de ses rayons, vous fait apparaître l'astre plus lumineux et les hauteurs plus splendides; mais, en réahté, il y a un million de fois plus de lumière sur la terre au miheu du Jour qu'à l'aube du jour.

Cette image est tout un argument. La démocratie intellectuelle et littéraire vous éblouit moins, parce qu'elle répercute à peu près uniformément et de tous les points la lumière; mais, en réalité, il y a plus de génie humain réparti entre de plus vastes multitudes dans un peuple que dans une académie d'hommes de génie.

Quant à la possibilité d'une décadence finale pour un siècle, pour une nation, pour une langue, pour une littérature, je ne nie nullement cette possibilité en principe. Si je la niais, l'histoire du genre humain tout entier serait là devant moi, comme elle est là devant les progressistes indéfinis, pour me donner le triste démenti des réalités aux imaginations. Nous ne marchons dans le passé que sur la cendre des langues mortes avec leurs chefs-d'œuvre et sur les cadavres des littératures. Le monde entier n'est composé que de deux mots : progrès et décadence. L'erreur des optimistes est de n'en lire qu'un, progrès; l'erreur des pessimistes est de n'en lire qu'un, décadence. Lisons-les tous les deux, nous serons dans le vrai de l'histoire et de la destinée du genre humain, en littérature comme en poUtique.

Mais, s'il est est vrai que l'Europe, et que la France en particulier, doivent tomber un jour en

décadence de génie, de langue et de littérature, est-il vrai, ou du moins est-il vraisemblable que ce triste moment de descente après le sommet et de caducité après la jeunesse soit arrivé pour l'Europe et pour la France? La main sur la conscience, et sans vouloir flatter personne ni nous flatter nous-même, nous ne le pensons pas. Nous pensons plutôt que ces belles parties vivantes du monde n'ont pas encore atteint leur maturité, et qu'elles jettent encore, comme nous disons nous autres contemplateurs des vagues, la folle écume de leur longue jeunesse. Oui, nos temps, qui nous semblent vieux, sont jeunes.

A quel symptôme, nous dit-on, le présumezvous?

Nous allons le dire.

Premièrement à la prodigieuse fécondité de la nature humaine en Europe, en Asie et en Amérique dans ces derniers temps. Quand la nature veut mourir dans des peuples, elle n'enfante pas avec cette prodigalité; elle se repose comme la vieillesse, elle s'épuise, elle languit, elle devient stérile, ou bien elle ne produit que des avortons ou des monstres. Nous avons vu cela aux Indes, quand Alexandre, et plus tard Gengiskhan ou Timour y sont accourus du fond de la Macédoine et de la Tartarie avec des nuées de Barbares, comme des bêtes de proie alléchées par l'odeur de la mort.

Nous avons vu cela en Grèce, en Egypte et en Perse, quand les Romains, ces brigands de l'univers, y sont venus balayer des trônes et des républiques vermoulus, et emporter des dépouilles dans la caverne agrandie de Romulus.

Nous avons vu cela quand les empereurs ont précipité Rome de liberté en servitude et de servitude en lâcheté, jusqu'à l'inondation de Rome et de Byzance parles jeunes barbares d'Attila, au lieu des vieux barbares de Marius.

Nous avons vu cela dans le moyen-âge, quand l'esprit humain, désorienté par la disparition du vieil univers religieux, intellectuel et politique, se sauva dans les thébaides d'Orient et dans les monastères d'Europe, pour s'y suicider mystiquement dans le mépris de la vie et dans les frissons de l'éternité.

Oui, le genre humain eut, à ces époques, des étonnements, des lassitudes, des dépérissements, des décadences littéraires où les langues mêmes s'anéantissaient avec les idées. On comprend que les hommes qui vivaient dans ces années stériles de l'Europe aient cru un moment à la stérilité finale et à la caducité irrémédiable des littératures.

Les siècles qui sont venus après, Charlemagne, Charles-Quint, Léon X, Louis XIV, le xviii^ siècle, le dix-neuvième lui-même, nous ont appris et nous apprennent assez qu'il n'y a ni progrès con-

tinu ni décadence irrémédiable dans l'esprit humain. Mais savez-vous ce qu'il y a ? Il y a cette intermittence, cette alternative, cette jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce recommencement qui sont la condition et la loi de toutes choses intellectuelles ou matérielles. Ce monde, qui a commencé lui-même, finira parce qu'il a commencé; mais personne ne connaît ni sa vieillesse dans le passé, ni sa longévité dans l'avenir, excepté Celui qui compte d'avance le nombre des révolutions du soleil dans les cieux et le nombre des pulsations du pouls dans l'artère de l'homme.

Mais, s'il ne nous est pas permis de substituer nos calculs aux calculs divins et de dire avec certitude : « Voici le soir, car la lumière baisse dans les esprits, » il nous est permis de faire usage de notre raison, de notre expérience historique, et de conjecturer avec plus ou moins de vraisemblance si nous sommes au lever ou au coucher d'une époque,

« l'heure qu'il est au cadran des âges. »

Eh bien! plus je considère les pas de cette

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE I^f

aiguille de l'esprit humain sur ce cadran, moins je puis comprendre ces prophètes de malheur qui menacent l'Europe littéraire de vieillesse, de décrépitude, de silence et de stérilité.

Où donc voient-ils ces symptômes de décadence? — Dans les révolutions intellectuelles, disent-ils, ces grandes perturbations du monde. — Mais les révolutions intellectuelles, au contraire, ne sont-elles pas les secousses que l'esprit humain se donne à lui-même pour enfanter dans le travail et dans la douleur ce qu'il porte en lui? J'aimerais autant appeler décrépitude et stérilité les secousses que donne au sein de sa mère féconde le fruit qu'elle va enfanter et qui demande à naître. Tout le monde sent que l'Europe est en travail d'enfantement; nul ne sait ce que sera le fruit: les uns disent prodige, les autres monstre. Quant à nous, nous ne croyons nullement au monstre, car l'Europe est grosse de l'esprit divin.

Sans dire ici (ce n'est pas la place) ce que nous croyons entrevoir sur le résultat de cet enfantement de plusieurs siècles, nous sommes convaincu que l'Europe souffre pour mettre au monde, quoi? Ce qui y est déjà, c'est-à-dire l'éternel nouveau-né de l'esprit humain, la raison : la raison un peu plus développée dans les choses divines, la raison un peu plus expliquée dans les choses humaines, la raison un peu plus associée à la loi dans la politique, en un mot, une révéla-

tion par le sens commun. 5N(7 plus, ni moins, comme disait un oracle de tribune il y a quelques années; ce plus sera une époque d'accroissement de jour dans le ciel et sur la terre, et ce moins serait une époque d'accroissement de ténèbres. Mais, encore une fois, pourquoi marcherionsnous aux ténèbres? 11 y a un nuage, j'en conviens, et le jour baisse; mais ce n'est pas le soir, et un nuage n'est pas la nuit!

Or, plus le règne de la raison s'accroîtra, plus la littérature véritable, qui est l'expression delà pensée humaine, s'accroîtra en œuvres de tout genre, et dans ces œuvres il y aura des chefsd'œuvre. La philosophie n'a pas dit son dernier axiome, la poésie n'a pas chanté son dernier hymne.

Vf

Considérez d'un coup d'œil rapide, et sans rien détailler aujourd'hui, tout ce qui proteste depuis un siècle seulement en Europe contre cette prétendue décrépitude de l'esprit humain. Tâtez le pouls du monde intellectuel, et dites s'il est prêta mourir.

Il n'y a pas un siècle que Gœthe, l'Orphée et

l'Horace allemand réunis dans un même homme, a attiré vers l'Allemagne, muette depuis les CHj.ehelungen, l'attention et l'enthousiasme de toute l'Europe. Nous l'avons vu de nos jours vieillir sans faiblir, comme les dieux de l'Olympe vieillissaient; puis se transformer dans sa sérénité en gloire nationale plutôt que mourir, tellement divinisé par ses compatriotes, qu'on est tenté de chercher son sépulcre parmi les étoiles du firmament plutôt que sous les cyprès de Weimar.

Klopstock et Schiller, l'un l'Homère de la zMessiade, l'autre l'Euripide delà scène allemande, lui faisaient cortège; ils vivaient encore quand nous sommes nés. De tels génies fraternels, groupés dans quelques lieues carrées de l'Allemagne du nord, sont-ils un symptôme d'épuisement sur cette terre où toute petite bourgade est une Athènes?

11 n'y a pas trente ans que lord Byron, en Angleterre, aussi grand à lui seul que toute la littérature de son pays, à l'exception de Shakspeare, trop grand pour être mesuré; il n'y a pas trente ans que lord Byron donnait le frisson et le vertige à l'imagination de l'Europe entière, par chacun de ses vers qui traversaient l'Océan comme des langues de feu répercutées sur les murs de craie de son ile.

Il n'y a pas vingt-cinq ans que Walter Scott, ce trouvère posthume de notre siècle, ce Boccace

sérieux et épique de notre âge, composait ses cent nouvelles, puisées dans l'histoire d'Ecosse, et devenait ainsi, par le roman, le prosateur épique de la Grande-Bretagne.

Dickens et Thackeray, ses émules, vivent et produisent encore tous les jours de nouveaux chefs-d'œuvre de peintures de mœurs et de sensibilité. L'esprit humoriste de Sterne et le pathétique de Richardson se mêlent en eux pour faire sourire ou pleurer toute l'Europe. Dans un autre genre, plus monumental, l'histoire, Macaulay rédige plutôt qu'il ne grave les annales de son pays. E^istorien trop parlementaire, selon moi, Macaulay, semblable en cela à l'école dogmatique de la France, discute plus qu'il ne raconte, et instruit plus qu'il n'émeut; il fait des systèmes dans l'histoire, au lieu de faire des drames ; il s'adresse à l'esprit plus qu'au cœur; il veut prouver au lieu de témoigner. Cette histoire raisonneuse et systématique n'aura que le second rang dans le récit des choses humaines; elle passera avec les systèmes, les sectes, les théories qu'elle représente. La nature seule est éternelle; l'histoire est un récit, et non une polémique descendue de la tribune dans la bibliothèque. Macaulay écrit l'histoire pour ses amis de telle ou telle coterie politique, au lieu de l'écrire pour le genre humain; mais son livre n'en est pas moins un grand signe de vie dans la littérature contemporaine de la Grande-Bre-

ragne. L'Angleterre est digne d'avoir un jour son Shakspeare dans l'histoire comme elle l'a eu dans le drame.

En Espagne, l'héroïsme et la poésie se touchent par le grandiose du caractère et par l'orientalisme de l'imagination. L'Espagne n'a plus depuis longtemps ses chantres du Cid, ses Cervantes, ses Calderon et ses Lope de Véga. Le quiétisme somnolent de sa cour et de ses monastères avait assoupi son génie naturel; mais l'invasion révoltante de son territoire, en 1810, par Napoléon, lui a rendu le patriotisme par l'indignation. Ses cortès lui ont rendu la liberté; ses secousses révolutionnaires de 1820, et les contre-coups prolongés de ces secousses jusqu'à ce jour, lui ont rendu ce qui se réveille avant tout dans un peuple en ébullition, l'éloquence. Les orateurs précèdent les poètes; l'âge de la poésie commence à renaître; la liberté, une fois conquise et une fois régularisée, féconde le génie. Le génie n'était pas mort en Espagne, il sommeillait. Voilà le réveil! Attendons-nous à de grandes choses, non seulement dans l'Espagne continentale, mais dans les

Amériques espagnoles. Ces Amériques espagnoles ressemblent à ces colonies grecques de l'Asie, devenues libres par la distance, mais restées grecques par la vigueur des caractères et par l'élégance du génie natal.

Il en est de même du Portugal et du Brésil. Là, une imagination plus latine et une langue plus belle encore que l'espagnol, la langue des Lusiades, attend d'autres Camoëns, dont les chants seront répétés par deux mondes, de Cintra à Rio-Janeiro.

L'Amérique du Nord, jusqu'ici absorbée par la conquête et le défrichement du nouveau monde, n'était pas parvenue encore à son âge littéraire. C'est l'âge de la maturité et du loisir qui succède à l'âge de croissance chez les peuples neufs. Mais la voilà qui y touche par la science, par l'histoire, par la poésie, par le roman, cette poésie domestique. Les noms de ses publicistes, de ses orateurs, de ses hommes d'État, de ses poètes, de ses romanciers naissants, et déjà rivaux de leurs modèles dans le vieux monde, traversent l'Atlantique; ils nous apportent les échos

d'un grand siècle de pensée après un grand siècle d'action. Ce pays en est à son ère fabuleuse d'indépendance, de liberté, d'institutions, de créations; les âmes y ont la vigueur du sol, la grandeur des fleuves, la profondeur des solitudes, la hauteur démesurée des montagnes, l'infini des horizons. Qui peut dire, si elle ne se déchire pas dans l'enfantement, ce qu'enfantera en Amérique cette poésie de la raison et de la liberté, après la poésie des traditions?

Y a-t-il moins de littérature dans la liberté et dans la vérité que dans la servitude et dans les routines d'esprit? Attendons, pour le dire, le poème épique de la raison humaine et le drame de la vérité qui se préparent à naître dans ce nouveau monde.

Il ne chante pas encore, il agit, mais son action est plus poétique que nos poèmes.

La Russie elle-même, jeune race sur une vieille terre, entre dans son époque littéraire par un historien et par un poète (Karamsin et Fouschkine); ils rivalisent du premier coup avec leurs modèles anglais, Hume et Byron. Cette langue

russe, combinée d'énergie tartare, de mélodie grecque, de mollesse slave, de rêverie allemande, de clarté française, instrument à mille voix, comme l'orgue des basiliques, est éminemment propre au lyrisme, au gémissement de la mélancolie du Nord, comme à l'enthousiasme religieux du Midi. L'alluvion des siècles et le mélange des races semblent l'avoir façonnée lentement pour une littérature composite dont nous entendons à peine les premiers balbutiements. Le génie divers, prompt, souple, fort, fantastique des peuples qui parlent cette langue promet prochainement de grands siècles littéraires à la Russie.

Nous ne parlons point ici de l'Orient, parce qu'il dort; il dort après des siècles de fécondité littéraire, religieuse et philosophique. Ces siècles ont épuisé pour un temps ses forces. Mais respectons ce sommeil de l'Asie! On a le droit de se reposer quand on a produit pour l'esprit humain cent poèmes, dix théâtres, dix philosophies et cinq religions; quand on a été l'Inde, la Chine, l'Arabie, la Perse, l'Egypte, la Grèce, la Judée, l'école et le sanctuaire de l'univers.

Nous en dirons autant de l'Italie, terre à laquelle nous devons tant, et à laquelle nous ne restituerons que son bien en lui restituant la liberté, la poésie et l'éloquence, ses fruits naturels. Sa littérature à elle n'est pas morte. Elle y est seulement dans cette sublime langueur qui précède les renaissances. Moi qui l'ai habitée si longtemps, qui l'aime comme une mère, qui lui dois le peu de poésie dont son ciel, ses mers, ses paysages, ses ruines, ont imbibé mon imagination, il m'est impossible de ne pas sentir battre dans ses membres encore enchaînés* le pouls immortel de son génie, le génie initiateur de l'Europe. Je n'ai encore qu'âge d'homme, et j'y ai vu de mes yeux ensevelir Alfieri dans le marbre de Santa Croce, sculpté par Canova; j'y ai entendu Monti réciter ses poèmes aussi dantesques que le Dante; j'y ai serré la main de Manzoni, qui venait d'écrire ses mâles cantates; j'y ai été l'ami de Nicolini, qui agitait de l'accent de Machiavel les fibres toscanes; j'y ai entrevu Ugo Foscolo, ce

* Écrit eu 1856.

Savonarole de la liberté, qui prêtait ses rugissements de douleur patriotique aux lettres de Jacobo Onis ; j'y ai vécu en familiarité avec Canova, cet émule de Phidias à Rome; enfin j'y ai entendu les premiers accents de Rossini, cet homme sans parallèle parmi les hommes vivants, qui a plus de poésie, de vibration, de littérature inarticulée dans une de ses notes que son siècle entier dans toutes ses œuvres! Et combien d'autres que je ne nomme pas, mais en qui j'ai senti la divinité de l'Italie parler à mon âme!

Non, une telle terre n'est pas morte au génie littéraire sous toutes les formes, elle qui fut, comme le dit un de ses fils, la nourrice intellectuelle et artistique de l'Europe, elle qui m'inspirait, quand je foulais son sol sacré, ces vers, hélas! moins poétiques que sa poussière :

Italie ! Italie ! ah ! pleure tes collines,

Où l'histoire du monde est écrite en ruines ;

Où l'empire, en passant de climats en climats,

A gravé plus avant l'empreinte de ses pas,

Où la gloire, qui prit ton nom pour son emblème,

Laisse un voile éclatant sur ta nudité même !

Voilà le plus parlant de tes sacrés débris!

Pleure! un cri de pitié va répondre à tes cris!

Terre que consacra l'empire et l'infortune,

Source des nations, reine, mère commune,

Tu n'es pas seulement chère aux nobles enfants

Que ta verte vieillesse a portés dans ses flancs :

De tes ennemis même enviée et chérie,

De tout ce qui naît grand ton ombre est la patrie !

Et l'esprit inquiet, qui dans l'antiquité

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Remonte vers la gloire et vers la liberté,

Et l'esprit résigné qu'un jour plus pur inonde,

Qui, dédaignant ces dieux qu'adore en vain le monde.

Plus loin, plus haut encor, cherche un unique autel

Pour le Dieu véritable, unique, universel.

Le cœur plein tous les deux d'une tristesse amère,

T'adorent dans ta poudre, et te disent : « Ma mère ! »

Le vent, en ravissant tes os à ton cercueil,

Semble outrager la gloire et profaner le deuil!

De chaque monument qu'ouvre le soc de Rome,

On croit voir s'exhaler les mânes d'un grand homme ;

Et dans le temple immense, où le Dieu du chrétien

Règne sur les débris du Jupiter païen.

Tout mortel en entrant prie, et sent mieux encore

Que ton temple appartient à tout ce qui l'adore ! . . .

Sur tes monts glorieux chaque arbre qui périt, Chaque rocher miné, chaque urne qui tarit. Chaque fleur que le soc brise sur une tombe. De tes sacrés débris chaque pierre qui tombe. Au cœur des nations retentissent longtemps. Comme un coup plus hardi de la hache du temps; Et tout ce qui flétrit ta majesté suprême Semble, en te dégradant, nous dégrader nous-même ! Le malheur pour toi seule a doublé le respect; Tout cœur s'ouvre à ton nom, tout œil à ton aspect 1 Ton soleil, trop brillant pour une humble paupière, Semble épancher sur toi la gloire et la lumière ; Et la voile qui vient de sillonner tes mers, Quand tes grands horizons se montrent dans les airs. Sensible et frémissante à ces grandes images. S'abaisse d'elle-même en touchant tes rivages.

Ah ! garde-nous longtemps, veuve des nations,

Garde au pieux respect des générations

Ces titres mutilés de la grandeur de l'homme.

Qu'on retrouve à tes pieds dans la cendre de Rome !

Respecte tout de toi, jusques à tes lambeaux!

Ne porte point envie à des destins plus beaux!

Mais, semblable à César à son heure suprême, Qui du manteau sanglant s'enveloppa lui-même, Quel que soit le destin que couve l'avenir, Terre, enveloppe-toi de ton grand souvenir! Que t'importe où s'en vont l'empire et la victoire? Il n'est point d'avenir égal à ta mémoire !

Et ailleurs :

Mais, malgré tes malheurs, pays choisi des dieux, Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux; Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire. La barbarie en vain morcelle ton empire, La nature, immuable en sa fécondité, T'a laissé deux présents : ton soleil, ta beauté, Et, noble dans son deuil, sous tes pleurs rajeunie. Comme un fruit du climat enfante le génie. Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend. Comme un glaive tombé des mains du combattant; A ce bruit impuissant la terre tremble encore. Et tout cœur généreux te regrette et t'adore.

Il nous est impossible de ne pas augurer une troisième renaissance littéraire pour une contrée aussi inépuisable en fécondité intellectuelle qu'en fécondité matérielle. Le génie italien n'a pas baissé d'une idée ou d'une image, de Virgile à Dante, d'Horace à Pétrarque, de Sénèque à Machiavel, de Lucain au Tasse. Il est évident pour quiconque a habité une partie de sa vie cette terre et fréquenté ses esprits supérieurs, que ce niveau n'a pas baissé non plus, de Dante, de Machiavel, de Pétrarque, de Tasse à aujourd'hui.

L'Italie est pleine d'hommes de la même trempe de cœur et d'esprit, auxquels il ne manque que la voix.

Nous convenons néanmoins, avec ceux qui signalent en ce moment une certaine stérilité momentanée dans le génie littéraire de l'Europe moderne, qu'en effet ce génie semble non pas décroître, mais se reposer comme d'une trop -énergique production d'hommes et d'œuvres, depuis la mort de Goethe, de Schiller, de Klopstock en Allemagne, et depuis la mort de Byron, de Walter Scott, de Fox, de Pitt, de Canning, de Sheridan, de Peel en Angleterre. Ces poètes, ces orateurs, ces hommes d'Etat, bien que remplacés sur les trois scènes par des hommes qui soutiennent le nom de leur patrie, semblent avoir épuisé pour un temps la prodigieuse fécondité de l'esprit humain dans le commencement de ce siècle. Il y a des saisons pour ces grands phénomènes de végétation intellectuelle comme pour les plantes. Oui, quand on jette un regard sur les Etats de l'Europe moderne aujourd'hui, on se

demande en vain où sont les hommes qu'ont vus nos pères ou que nous avons vus nous-mêmes dans notre jeunesse? Où sont ces noms qui remplissaient l'oreille dans la poésie, dans l'éloquence, à la tribune, dans les conseils des peuples ou des rois? Qui est-ce qui dépasse aujourd'hui du front la taille ordinaire, en Russie, en Prusse (excepté pourtant Humboldt, qui vit encore), en Allemagne, en Angleterre? Est-ce qu'il n'y a pas une grande lacune, non pas dans les masses, mais dans les supériorités? Est-ce qu'on ne dirait pas que toutes les étoiles de première grandeur de ces groupes de l'Europe ont pâli tout à coup et n'ont été remplacées que par des reflets affaiblis de leur splendeur nationale?

La complaisance et la flatterie répondraient en vain: Non; l'impartialité en convient. En promenant son regard sur l'Europe, on voit des peuples, on ne voit plus d'hommes démesurés au sommet des institutions ou des littératures. J'en excepte les nations où, comme en Espagne, en Italie, en Portugal, au Brésil, en Amérique, les secousses des révolutions et les enfantements de l'indépendance ou de la liberté ont redonné aux forces intellectuelles endormies une vitalité qui commence par l'héroïsme et qui finit par la poésie.

Ce sont des pays qui naissent ou qui renaissent. La nature, sollicitée par le patriotisme, y concentre

sa vigueur pour faire d'abord des citoyens, puis des hommes d'Etat, puis des orateurs, puis des poètes. Dans tous ces pays on peut s'attendre à des prodiges prochains d'intelligence appliquée aux lettres. Quand il y a une grande œuvre à faire, elle fait naître les instruments.

Mais, en France, est-il vrai que le niveau de l'esprit humain, politique, scientifique, poétique, oratoire, littéraire, ait baissé dans cette première moitié du siècle? Est-il vrai qu'il y ait pénurie d'hommes, disette de génie, affaissement du ressort, abaissement du niveau? Est-il vrai que ces détracteurs rétrospectifs de l'intelligence française soient fondés à nous convaincre d'une prétendue décadence qui n'existe que dans leurs courtes pensées? Est-il vrai que l'âge des grandes choses, des grands esprits et des grandes paroles soit passé pour nous et pour nos descendants, et que nous n'ayons plus qu'à nous résigner à la stérilité et à couvrir nos fronts, comme les prophètes de malheur, de la cendre de nos pères?

IfO rHlLOSOPHIE ET LITTÉRATURE

Nous ne sommes ni optimiste ni pessimiste de caractère, ni infatué de notre part de temps dans la petite période de siècles que notre nation et nous nous avons à vivre, ni dédaigneux de la part de temps que nos pères de toutes les dates ont eue à vivre avant nous. Nous n'avons pas à un très haut degré cette vanité collective, la plus vaine des vanités, qu'on appelle la vanité nationale; nous n'avons ni excès de sévérité ni excès d'estime pour le pays dont nous portons le nom. S'il fallait tout dire, peut-être nous a-t-on justement accusé quelquefois de n'avoir pas assez de ce patriotisme de mappemonde qui s'arrête aux frontières, et d'avoir trop de penchant pour ce patriotisme universel ou cosmopolite qui s'honore d'être né homme par le don de Dieu beaucoup plus que d'être né Français par l'effet du hasard.

Homo sum! voilà ma patrie! Nous l'avons dit dans ces vers qui nous ont été assez reprochés, et que nous ne désavouons pas, dans un temps où une mesquine politique voulait nous agacer

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE Ifl

contre l'Allemagne et nous ameuter contre l'Angleterre :

Et pourquoi nous haïr, et mettre entre les races Ces bornes de nos cœurs qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte est-elle un mur, une borne, un milieu? Nations, mot pompeux pour dire barbarie. L'esprit s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : « L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n'en a pas ! »

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent l'héritage entre l'humanité : Les bornes des esprits sont leurs seules frontières ; Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité. Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis ! Chacun est du climat de son intelligence ; Je suis concitoyen de toute âme qui pense : La vérité, c'est mon pays !

Pourquoi nous disputer la montagne ou la plaine? Notre tente est légère, un vent va l'enlever. La table où nous rompons le pain est encor pleine. Que la Mort, par nos noms, nous dit de nous lever. Quand le sillon finit, le soc le multiplie. Aucun œil du soleil ne tarit les rayons ; Sous le flot des épis la terre inculte plie. Le linceul, pour couvrir leur race ensevelie, Manque-t-il donc aux nations?

Amis, voyez là-bas ! la terre est grande et plane ! L'Orient délaissé s'y déroule au soleil ; L'espace y lasse en vain la lente caravane, La solitude y dort son immense sommeil !

Ifî PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

Là des peuples taris ont laissé leurs lits vides ; Là, d'empires poudreux les sillons sont couverts; Là, comme un stylet d'or, l'ombre des pyramides Mesure l'heure morte à des sables livides Sur le cadran nu des déserts !

L'homme qui a écrit ces vers ne peut pas être suspect de partialité nationale. Mais notre titre de Français du xix^ siècle ne doit pas nous empêcher cependant de rendre justice à notre patrie et à notre temps. Eh bien! je le dis avec une conviction qui n'emprunte rien au patriotisme et rien à l'illusion, pendant que la grande littérature, l'expression de l'esprit humain par la parole, baisse depuis quelques années en Europe, elle monte en France.

Pour le prouver, il faut envisager d'un regard le caractère de la littérature française, depuis ses premiers balbutiements jusqu'à nos jours.

Et d'abord, répétons-le bien ici : tels peuples, tels livres; le caractère d'une Uttérature, c'est tout simplement le caractère de la nation. Or, qu'est-ce que la France ?

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE If^

La France est géographiquement comme moralement un pays de fusion et de contraste dans l'unité. Après avoir été longtemps la Gaule semibarbare sous ses druides, caste sanguinaire dont un système historique faux veut faire aujourd'hui une académie de platoniciens; après avoir succombé sous les Romains, le flot des races orientales et des émigrations du Nord l'envahit, et la mélange d'un sang plus pur et plus rafiiné que le sang gaulois. Les Francs, ces croisés de la conquête, s'en emparent et lui donnent son nom ; les Bretons, les Normands s'établissent sur ses côtes du nord; les Lombards et les Germains inondent les rives de son Rhin et de sa Saône ; les Goths y débordent des Pyrénées sur ses versants français, les Liguriens et les Grecs sur ses Provences; les Sarrasins eux-mêmes pénètrent jusqu'au cœur du pays, et y laissent, en refluant vers l'Espagne, des colonies, des mœurs, des langues, des imaginations orientales. Le Gaulois proprement dit disparaît sous le flot successif de ces invasions, ou ne se conserve plus que dans les peuplades tout à fait serviles et illettrées des groupes de montagnes, qui sont le noyau central de sa géographie. La Gaule a disparu sous la France; et la France elle-même n'est plus qu'une grande mêlée de races, de sang, de langues, de mœurs, de législations, de cultes, qui fond tout ce qu'elle a de divers dans une lente et laborieuse unité. On

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assiste pour ainsi dire à ce travail des siècles et de la mer, qui jette des alluvions de sable et de coquillages sur des falaises, et qui solidifie ce sable devenu granit en le polissant.

La diversité est donc le caractère essentiel et fondamental de la France nationale. Son caractère n'est pas un caractère, c'est un amalgame. Voilà pourquoi on l'accuse de ne pas avoir de caractère; cela est vrai; mais cela est bien plus beau, car elle en a plusieurs. C'est la pauvreté des autres races nationales de l'Europe de n'avoir qu'un caractère national; c'est le génie, c'est l'aptitude, c'est la grandeur, c'est la gloire de la France d'en avoir plusieurs. C'est par là qu'elle était prédestinée par la Providence à cette universalité qui est son signe entre tous les peuples. Lorsque le travail intestin du temps, du culte, des rois, des ministres, des événements eut fondu toutes ces diversités dans une unité de plus en plus parfaite et qui n'est pas achevée encore, il en sortit la France, c'est-à-dire la race multiple et une tout à la fois, le caractère, non plus français, non plus gaulois, non plus germain, non plus

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE I^f

breton, non plus italien, non plus occitanien, non plus armoricain, non plus burgunde, mais le caractère européen par excellence, la nationalité cosmopolite, l'équilibre de toutes les facultés; autrement dit, le bon sens moderne.

Sans doute cette fusion de toutes ces races, de tous ces caractères et de toutes ces facultés opposées qui s'est opérée dans le bassin français entre les Alpes, les Pyrénées, les deux mers, en effaçant ces divers génies, a dû en même temps effacer quelque chose des facultés dominantes de chacune de ces races. Nous ne le nions pas. C'est par là que la France est plus policée, c'est par là qu'elle est moins originale ; c'est par là qu'en pohtique elle a Montesquieu et qu'elle n'a pas Machiavel; c'est par là qu'en poésie elle a Racine et qu'elle n'a pas Shakspeare ; c'est par là qu'en philosophie elle a Voltaire et qu'elle n'a pas Bacon, Newton ou Leibnitz.

Mais, si elle a moins d'originalité et moins de profondeur, elle a aussi bien plus de convenance, de choix et de goût dans l'esprit. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître

dans la littérature française les trois grands caractères qui finissent par dominer un monde et une ère de l'esprit humain. Ces trois grandes qualités, selon nous, sont :

L'universalité, le bon sens et le bon goût.

Ce n'est pas par ces trois caractères qu'on étonne de loin en loin l'univers, mais c'est par ces trois caractères qu'on le conquiert lentement et qu'on le possède longtemps. Ce n'est pas par là qu'on a les plus grands hommes littéraires, mais c'est par là qu'on a la plus grande littérature parmi les nations lettrées.

Ce ne sont pas nos poètes et nos écrivains qui ont le plus de facultés excellentes, mais ce sont eux qui ont le moins d'imperfections et de vices dans la pensée; ce ne sont pas eux qui ont la grande imagination, mais ce sont eux qui ont le grand discernement. Les miracles seront ailleurs ; la perfection relative et continue sera ici.

Nous ne croyons, en sentant ainsi, ni déprécier les autres races européennes, ni flatter la France. Dieu partage ses dons, et le peuple qui croit tout avoir à lui tout seul n'a que son ignorance et sa vanité. Ce don du bon sens, du bon goût et de l'universalité est assez beau pour qu'on s'en contente. D'ailleurs c'est celui qui promet le plus long avenir à une nation littéraire. L'imagination vieiUit et tarit, le bon sens et le bon goût ne vieillissent pas : ils se perfectionnent avec les

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE I^y

siècles. La France paraît destinée à hériter de l'Europe.

Ce caractère de diversité prodigieuse des races qui composèrent peu à peu la nationalité française fut nécessairement un obstacle à la formation prompte d'une littérature nationale. Ce fut pendant longtemps une littérature de peuplades, et nullement une littérature de nation. Comment y aurait-il eu une littérature? il n'y avait pas même de langue. On parlait latin, celte, normand, italien, espagnol, arabe, allemand, breton, provençal, languedocien; de toutes ces langues mal comprises et mal fondues se formait un patois semi-barbare, qui ne pouvait servir encore de forme logique et de véhicule à une pensée littéraire. Si les pensées font les langues, les langues aussi font les pensées. Là où il n'y a pas de mot, la pensée meurt, ou naît embarrassée et confuse dans ses langes. Ceux qui pensaient ou qui sentaient un peu plus fortement que les autres ne savaient dans quelle langue parler. Les prédicateurs prêchaient en latin, les premiers poètes chantaient en italien ou en langue romane, patois italien; ou en languedocien, patois méri-

dional; ou en langue celtique corrompue, patois des deux Bretagnes ou du pays de Galles. Nous examinerons rapidement, sans nous y arrêter, les premiers romans en vers de ces poètes sans langues, dont on a voulu faire des Homères et des Tasses inconnus. Ils ne sont, selon nous, que des bardes paysans récitant en patois rimes des légendes populaires, mêlant le merveilleux des zMille et une C\uirs arabes aux exploits fabuleux de Roland et aux galanteries maniérées des poètes de la basse Italie, précurseurs del'Arioste; c'était une littérature ambulante, gagne-cœurs des troubadours dans les châteaux, et gagne-pain des trouvères dans les veillées des chaumières. Il pouvait y avoir là quelque naïveté, mais il n'y avait point de génie. Le génie ne naît point avant les langues. On dit qu'il les fait, cela est faux; ce sont les peuples qui font les langues, ce sont les hommes de génie qui les consacrent en les faisant parler. Quand Dante écrivit son poème toscan en Italie, soyez sûrs que Florence avait fait sa langue avant son poète.

Le malheur de la littérature française, si tardive à naître et qui date à peine d'hier (deux siècles.

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE L A ' L 1 TTÉ R AT U R E I f 9

c'est hier pour une littérature), le malheur de la littérature française fut précisément cette diversité de langues ou plutôt de patois entre lesquels elle avait à choisir en naissant. Aussi (et remarquez bien ici un fait qui nous expHque le peu d'originalité dont on accuse très justement la littérature française), quand il fallut choisir définitivement sa langue, au moment où, sous les Valois, la nation fut assez formée et assez policée pour avoir une littérature, que fit-elle? Dans l'embarras de ce choix, elle rejeta tous ces patois et toutes ces ébauches de littérature romane, celtique, languedocienne, qui lui auraient donné du moins un caractère plus original, plus libre, plus propre à ses idées comme à ses mœurs, comme à son climat, et elle choisit le latin, souche commune et vieiUie de tous ces idiomes, pour latiniser son mauvais français.

De ce jour-là, son originalité fut perdue pour longtemps; car, en se décidant pour le latin et pour le grec, beaux modèles de langues sans doute, elle se décida du même coup pour l'imitation servile des littératures sorties du latin et du grec, l'imitation, ce fléau des littératures originales !

Fut-ce un bien, fut-ce un mal, que ce caractère servilement imitateur du latin et du grec dans la littérature française naissante? C'est un curieux problème à examiner et à résoudre. Nous le ferons

l6o PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

ailleurs; mais nous penchons, contre nos instincts mêmes, à répondre que ce fut un bien.

Sans doute, la littérature française de notre grand siècle et jusqu'à nos jours y a beaucoup perdu, poétiquement parlant, en vérité, en spontanéité, en naïveté, en originalité. Corneille et Racine ont été des poètes plus grecs et plus latins que français; Bossuet lui-même a été plus hébraïque que gaulois. Deux siècles ont été perdus à calquer avec un génie fourvoyé les littératures grecque et romaine; nous ne saurions assez le déplorer pour ces grands hommes qui ont consumé ainsi leurs forces et leur nom à être des reflets et des satellites de littératures éteintes, au lieu d'être les phares et les lueurs d'une pensée française et originale.

Mais, d'un autre côté, on ne peut se dissimuler que l'imitation d'abord puérile, puis libre, de deux langues aussi bien construites, aussi rationnelles, aussi mûres que le grec et le latin (dérivant presque en entier elles-mêmes du sanscrit, la source indienne de toutes langues); on ne peut se dissimuler, disons-nous, que cette imitation n'ait été un travail très perdu pour nos écrivains et nos poètes, mais très utile pour notre langue française elle-même: on ne peut méconnaître qu'en se calquant sur ce grec, sur ce latin, sur ce sanscrit, langues toutes faites et presque parfaites, la langue française n'y ait contracté une rigueur

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE l6l

de construction, une solidité de membrure, une disposition de parties du discours, une propriété de verbe, une logique de sens, une clarté de tours et une maturité de mots qui en ont fait, à l'heure où nous sommes, un des plus parfaits instruments de pensée donnés à un peuple pour créer et pour répandre son esprit dans l'univers et pour le propager loin dans la postérité.

Ainsi consolons-nous d'être les fils de ces deux ou trois siècles qui ont perdu leur temps à calquer des langues et des littératures mortes. Ces littératures mortes avaient quelque chose d'excellent à prendre dans leurs sépulcres, c'étaient leurs ossements; revêtons-les d'une nouvelle chair, animons-les d'un nouvel esprit, et nous aurons renoué, grâce à nos ancêtres imitateurs, les deux plus belles choses dont puisse se composer une littérature parfaite, les langues anciennes et la pensée moderne. Nos poètes et nos écrivains ont perdu leur temps, mais la nation a gagné une langue; c'est à nous et à nos neveux de rendre à cette langue le caractère d'originalité, non plus puérile, mais virile, que chaque grand peuple trouve tôt ou tard à l'âge de sa maturité.

Ce triple caractère, nous l'avons dit, c'est le bon sens, le bon goût et l'universalité.

l62 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

Sans adopter le dédain véritablement blasphématoire que les littérateurs de l'école appelée romantique ont manifesté il y a quelques années contre le grand siècle littéraire de la France (le siècle de Louis XIV), nous ne pouvons nous dissimuler cette tendance servile à l'imitation des Grecs et des Romains qui a guidé, mais qui a enchaîné en même temps, le génie littéraire français depuis Malherbe.

Il y eut un moment oîi l'on pouvait espérer une littérature française née d'elle-même.

L'infâme cynique Rabelais, cet Aristophane gaulois, créait une langue avec de la boue, comme l'antiquité avait créé une Vénus avec de l'écume. Le sceptique Montaigne, le candide Amyot rajeunissaient le latin et le grec francisés, en donnant à leur style la naïveté, la grâce, la souplesse et, pour ainsi dire, l'enfance de la nation ; l'audacieux Ronsard, cette imagination attique, avortait dans l'enfantement d'une poésie nationale, mille fois plus libre, plus ailée, plus moderne et plus française que la poésie importée après lui d'Athènes et de Rome. Ces prosateurs et ces

poètes faillirent imprimer à la langue, aux idées, aux vers, ce caractère d'originalité qui manqua après eux à notre littérature. Nous avons dit ce que nous pensons de cet avortement. Ce fut un malheur pour notre génie immédiat, ce fut peutêtre un bonheur pour notre génie futur. Nous aurions eu plus tôt de la gloire httéraire, mais nous l'aurions eue moins universelle et moins consolidée plus tard. Cette naïveté originale de ce style gaulois aurait produit sans doute des chefsd'œuvre de grâce, de finesse, de câlinerie de langue, si l'on peut se servir de ce mot ; mais cette langue et ce style seraient restés entachés et comme noués d'une certaine puérilité irrémédiable, qui aurait enlevé au génie français la maturité, la majesté, la force dont ce génie avait besoin pour parler plus tard à l'univers, soit dans sa chaire sacrée, soit dans ses tribunes politiques, soit sur son théâtre, soit dans ses poèmes.

Os magna sonamrum ! Bouche prédestinée à parler avec accent des grandes choses.

Ainsi, encore une fois, ne nous plaignons pas. Nous aurions eu des Rabelais, des Montaigne, des Ronsard; aurions-nous eu des Bossuet, des Pascal, des Mirabeau? J'en doute.

Nous donnons ces consolations en passant à ceux qui déplorent, comme les romantiques, que la littérature française, prête à naître originale à cette époque, se soit tout à coup dénationalisée elle-même en s'absorbant dans l'imitation superstitieuse de l'antiquité. Cela dit, nous convenons avec eux que le plus grand nombre de nos écrivains et de nos poètes, dans ce que nous appelons avec raison notre grand siècle, ont été aussi peu Français qu'on peut l'être en France.

Malherbe imite Pindare sans avoir ses ailes.

Boileau imite Horace dans tout ce qu'un homme d'esprit peut imiter d'un homme de grâce ; il n'est original que dans le Lutrin, chef-d'œuvre de badinage poétique, mais badinage enfin. Une nation sérieuse ne fonde pas sa poésie sur une facétie. Le sérieux en tout fait partie du beau. L'humanité n'est pas une bouffonnerie; l'homme n'est pas né pour le rire.

Corneille imite surtout les Espagnols et Sénèque; c'est un Romain, si l'on veut, mais un Romain d'Ibérie, Romain exagéré, déclamatoire, qui donne à l'héroïsme l'attitude, le geste, l'accent

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE l6f

du matamore. On peut admirer tout de lui, excepté le caractère naturel, vrai, proportionné et sobre de son pays. Corneille est tout ce qu'on voudra, excepté Français. Supposé qu'on trouve après mille ans, dans une catacombe, un volume de Corneille, et qu'on se demande de quelle nation était ce poète enflé comme un Castillan, tendu comme un Latin, sublime comme un Africain, pompeux comme un Gascon, raisonneur comme un Anglais, à coup sûr on ne devinera pas en mille que ce grand homme était du pays de La Fontaine, de Molière ou de Boileau!

Racine imite, ou plutôt calque les tragiques grecs, Euripide et Sophocle, dans ses tragédies. Dans sa comédie des Tlaideurs, il imite jusqu'à Aristophane dans la scène burlesque des petits chiens; mais pourtant il imite en maître, c'està-dire en transformant. Il fait de la langue poétique de la France une musique où le sens, l'image et l'harmonie confondus donnent au mot la magie du son, au son le sentiment du mot. Imitateur dans les sujets, dans la langue il est créateur : la poésie et lui s'incarnent dans le même nom. Le vers est reconstruit grand comme celui d'Homère, pur comme celui de Virgile. En diction poétique, après lui on peut descendre, mais on ne peut plus remonter, à moins de monter plus haut que nature.

Mais, s'il est Grec dans cAndromaque, Latin dans

l66 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

'BrUannicus et dans Thèdre, dans cAthalie il est luimême, il est Français. Pourquoi? Parce qu'il s'inspire de sa propre religion, qui n'avait encore inspiré que des hymnes. Ce chef-d'œuvre incomparable de la scène française et de toutes les scènes, que nous analyserons bientôt, peut soutenir le parallèle avec toutes les épopées et tous les drames, avec toutes les langues de l'Inde, de la Grèce et de Rome. cAthalie est le Parthénon des littératures modernes. Après avoir imité trente ans, le Phidias de la poésie. Racine, se hasarde enfin à tenter son chef-d'œuvre, et, en signant de son nom son premier monument original, il signe en même temps le nom de la France. Elle a fait cAthalie, comme Athènes a fait le Parthénon; car Athènes avait fait Phidias, et la France avait fait Racine. Le pays qui a produit oiîhalie, n'eût-il produit que ces quinze cents vers, serait encore le premier pays littéraire parmi les nations de l'Europe.

Malheureusement ce chef-d'œuvre est unique et il est isolé; il est construit de matériaux bibliques, et ses dimensions n'égalent pas sa beauté. Mais le temple de Thésée à Athènes est petit aussi, et il n'en est pas moins le modèle accompli des temples. La beauté dans les œuvres de l'homme ne se mesure pas, elle se sent. C'est à la sensation qu'on mesure la grandeur. La sensation d'c4Thalie est grande comme le temple de Salo-

mon, plein de la présence de Jéhovah. Le Dieu n'était pas contenu dans le temple, mais il y était conclu et senti. Il en est ainsi du génie poétique et religieux de Racine; il n'est pas contenu dans cAthalie, mais il y est manifesté dans son originalité, dans sa majesté et dans sa puissance. Plaignons ceux qui ne respirent pas l'immortalité dans de tels vers!

Bossuet imite les prophètes hébraïques. Prophète lui-même, il donne à sa langue la hauteur, l'autorité, l'antiquité et quelquefois la divinité du Vieux Testament, L'accent de l'hébreu et ses âpres images passent avec lui dans le français, et en font une langue d'airain. Il la façonne à son insu pour la grande histoire et pour la grande révolution oratoire. Le français se moule, au besoin, rude, âpre, disproportionné, colossal, fruste, sur le génie incorrect et démesuré de ce Michel-Ange de notre langue.

l68 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

Fénelon imite Homère, Virgile et Platon jusqu'à la souplesse désossée d'un vêtement qui se plie au nu et aux formes des membres. C'est le plus mélodieux des échos de l'antiquité poétique. Il donne néanmoins aux doctrines évangéliques dont il est le ministre quelque chose de lui-même, la poésie de son platonisme, le vague de son imagination, la mélancolie de son cœur. Il efféminé avec grâce cette langue trop durcie par la trempe de Bossuet; il la rend malléable et propre aux plus tendres épanchements de la piété, de la rêverie et de l'amour.

Pascal n'imite rien, parce qu'il ne trouve rien à imiter dans l'antiquité. Excepté dans l'Inde qui était complètement inconnue alors, l'antiquité ne creuse pas comme ce penseur; aussi n'a-t-elle pas de ces cris d'horreur, de ces agonies du néant qui sont dans la langue de Pascal. Il se place à l'extrême bord des mystères chrétiens, il regarde au fond d'un œil effaré, il y prend le vertige, et il se parle à lui-même presque par monosyllabes. Sa langue n'est qu'une logique désespérée, un radicalisme d'anéantissement de l'homme devant sa

destinée; il ne raisonne même plus, il s'abdique. C'est le grand suicide de la métaphysique, qui s'anéantit dans la foi. Algébriste lui-même, il abrège sa pensée et sa langue pour la convertir en formules : les mots lui sont importuns; il voudrait écrire avec des chiffres. De là son désordre, sa vigueur et sa rigueur de termes, sa foudroyante brièveté. La langue lui doit en précision sentie tout ce qu'il fait perdre de droits et de bon sens à la raison humaine. Comme Gilbert, en poésie, il n'a jamais autant de génie d'expression que quand il déUre! Mais qui voudrait retrancher Pascal et Gilbert de la langue française?

XXHI

La Fontaine, selon nous, est un préjugé de la nation. Le caractère tout à fait gaulois de ce poète lui a fait trouver grâce et faveur dans sa postérité, gauloise comme lui, malgré ses négligences, ses immoralités, ses imperfections et ses pauvretés d'invention. Celui-là est un imitateur ou plutôt un traducteur sans scrupule de tout ce qui lui tomba sous la plume. Il n'y a pas, d'après les commentateurs les plus fanatiques de ce plagiaire amnistié à si bon marché, une seule de ses

lyO PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

fables ni un seul de ses contes qui lui appartienne. Les fables sont toutes de Lokman, d'Esope, de Phèdre; les contes sont tous des poètes licencieux de l'Italie ou de Boccace.

On dit : Mais ces fables lui appartiennent par droit de conquête et de naturalisation par son génie. Nous ne voulons pas trop contester ce prétendu génie. C'est le génie de l'incurie, de la puérilité et de la licence, trois choses qui seraient des vices dans un autre et qui ont du moins quelquefois en lui la grâce peu décente de ses vices. C'est par là qu'au grand détriment de la morale de la nation, la routine l'honore et l'indulgence lui pardonne. Mais la grande poésie ne le comptera jamais au nombre des poètes séculaires. A l'exception de quelques prologues courts et véritablement inimitables de ses fables, le style en est vulgaire, inharmonieux, disloqué, plein de constructions obscures, baroques, embarrassées, dont le sens se dégage avec effort et par circonlocutions prosaïques. Ce ne sont pas des vers, ce n'est pas de la prose, ce sont des limbes de la pensée.

Ses contes sont infiniment supérieurs par la versification, mais ils sont obscènes quand ses modèles italiens ne sont que ghssants. Boccace, son maître, a mille fois plus d'imagination, plus de souplesse, plus de pittoresque, plus de sourire fin dans le récit. L' Arioste est l'Homère du badinage.

La Fontaine le contrefait sans jamais l'égaler. Pour quiconque a lu le Joconde original et le Joconde de La Fontaine, il y a entre ces deux poèmes la distance de la grâce à la corruption. Mais La Fontaine cependant, tout en corrompant la morale de l'enfance et les cœurs de la jeunesse, a bien mérité de la langue en lui restituant quelques-uns de ces tours gaulois qui sont les dates de son origine et les familiarités de son génie. On l'a appelé le vieil enfant de son siècle. La Fontaine, en effet, est l'enfant de notre littérature française, mais c'est un enfant vicieux.

Les prédicateurs célèbres de ce temps, tels que Bourdaloue et Massillon après, n'ont rien imité; ils sont originaux dans la forme comme dans le fond. L'antiquité n'avait pas cette éloquence sereine et impérieuse parlant à la conscience au nom du ciel. Ces prophètes raisonneurs de l'Église devenue littéraire ont donné à la langue, avec la période de Cicéron, la gravité, la majesté, l'autorité de l'accent qui manquaient, jusqu'à eux, au génie gaulois de leur patrie. La langue s'est faite dans les livres, elle s'est polie dans les cours, elle

s'est virilisée dans les chaires; elle n'était que spirituelle dans la conversation, harmonieuse dans les vers, énergique sur les théâtres, elle est devenue éloquente dans les cathédrales. Les prédicateurs ont préparé l'auditoire et l'oreille aux orateurs.

Quant à l'histoire, elle n'avait encore ni assez d'âge, ni assez d'indépendance, ni assez de profondeur, ni surtout assez de politique; elle ne connaissait dans le récit que le conte, le poème ou la chronique : son Tacite inculte, Saint-Simon, trop passionné pour être irs.itateur de personne, lui donna tout à coup l'originalité de son propre caractère. Ni la Grèce, ni Rome, ni les nations de l'Europe moderne, n'ont un pareil monument de langue et d'histoire. Ce n'est plus le récit, c'est le drame; ce n'est plus la draperie, c'est le nu; ce n'est plus le portrait, c'est l'homme : l'homme avec tous ses traits vivants, calqués sur les beautés comme sur les difformités de sa nature; la photographie du siècle; un roi, une cour, des flatteurs, des courtisans, des ambitieux, des hypocrites, des hommes de bien, des méchants,

des femmes, des pontifes, une nation tout entière saisie au passage dans son mouvement le plus accéléré, et reproduite, non pas seulement par l'art, mais par la passion. Le plus grand coloriste, c'est la passion, parce qu'elle ne prend pas ses couleurs sur une palette, mais dans son propre cœur. Le plus grand peintre (nous ne disons pas le plus vrai) est celui qui aime ou qui hait le plus ses modèles.

Tel est Saint-Simon, historien par hasard, moraliste par explosion, philosophe par colère, satirique par humeur, vertueux par dégoût. Tacite et Juvénal dans la même page, il crée une langue à la vigueur de ses aversions et de ses amours. Son style de coups et de contre-coups brise en mille pièces la période ou l'épanché en un flot intarissable et écumant de phrases qui entraînent l'âme de ses lecteurs dans le débordement de ses impressions.

Après lui, la langue historique est faite, mais elle est en poussière. Il n'y a plus qu'à en ramasser les morceaux, et à en recomposer la structure pour en faire la langue la plus historique, c'est-à-dire la plus lapidaire et la plus sculpturale qu'un peuple ancien ou moderne ait jamais écrite pour la postérité.

Molière, quoique ami et disciple de l'imitateur Boileau, n'imite personne non plus. La raison de cette complète originalité de Molière est toute simple. La comédie est la peinture des mœurs. Un poète tragique ou épique, comme Corneille ou comme Racine, peut imiter l'antiquité, parce qu'il peint la fable ou l'histoire, choses antiques qui se prêtent aux costumes et aux passions hors du temps; mais un poète comique n'est comique qu'à la condition d'être vrai, d'être actuel et de prendre ses modèles, ses couleurs et ses aventures, non dans des mœurs mortes, mais dans des mœurs vivantes.

Aussi est-il ramené forcément à l'originalité par la nécessité de copier, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu sous ses yeux dans les mœurs de son pays et de son époque. Quel peuple s'intéresserait à une comédie de Ménandre ou de Térence? Il y faudrait un parterre d'érudits et d'académiciens. Aussi, malgré le caractère éminemment classique et souvent latin de sa diction en vers, Molière devint-il dans ses comédies complètement Français, et par cela même complètement original.

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE lyf

Nous n'examinerons pas aujourd'hui s'il doit être compté au rang des poètes? s'il suffit, pour mériter ce nom de poète, d'avoir écrit spirituellement la satire ou la comédie de son siècle en vers ? si la peinture de mœurs et la poésie ne sont pas deux choses très dissemblables dans le fond, quoique se ressemblant en apparence par la langue rhythmée et rimée? Nous essayerons de résoudre cette question littéraire quand nous examinerons les œuvres du plus grand comique de tous les temps et de toutes les nations. Il nous suffit aujourd'hui de constater que dans ce siècle de Louis XIV, où le génie français flottait encore indécis entre la servile imitation et l'indépendante originalité, la tragédie imitait et la comédie inventait. Molière n'est si grand que parce qu'il fut lui-même. La nation lui sait gré de lui avoir enseigné à oser croire à son propre génie. Si ce n'est pas le poète, c'est au moins pour elle le peintre et le moraliste national.

On peut en dire autant, quoique à une immense distance, de La Bruyère, ce Molière en maximes et ce Saint-Simon en miniature. Il n'imite rien qu'un peu Sénèque dans la pensée et un peu Théophraste dans la brièveté, mais il fortifie la langue en la resserrant, comme on fortifie la corde trop lâche dans le nœud pour en centupler la force. Le français, depuis La Bruyère, devint propre à être au besoin l'algèbre des pen-

sées. C'est un mérite nul pour l'éloquence et pour la poésie, mais capital pour la philosophie et pour la science. Or le français était destiné à devenir aussi un jour la langue de la science, de l'industrie et de l'économie politique, et à tout abréger en formulant tout. Nous devons donc de la reconnaissance à La Bruyère.

Mais le plus incontestable des écrivains originaux qui donnèrent une langue propre à la France et une langue au cœur plus encore qu'à l'esprit, c'est une femme. Vous avez déjà nommé M"^'^ de Sévigné. Qu'aurait-elle imité? Le cœur est éternellement original, même quand l'esprit est plagiaire.

C'était un écrivain de cœur, un génie du foyer, un esprit domestique. Elle était née pour rendre au français, trop majestueux et trop tendu par les efforts des imitateurs des langues classiques, la détente, l'élasticité et la volubilité de sens, de mots et de tours. Le français était devenu, sous la main virile des écrivains de son siècle, la langue des chaires sacrées, des affaires d'État et des livres; elle devait en faire la langue par excel-

lence de la conversation et de la familiarité. Les langues ne servent pas seulement à écrire, elles servent surtout à causer. L'entretien est une de leurs fonctions les plus usuelles. Elle créa la langue de l'entretien. L'entretien avec les personnes absentes, c'est la correspondance. Les lettres de M'"*^ de Sévigné sont un entretien fixé.

Ce style de M™^ de Sévigné, dont on retrouve à chaque instant l'esprit et la forme dans la langue de la France depuis la publication de ses volumes de lettres, est le chefd'œuvre le plus véritablement original que la littérature française puisse présenter, sans crainte de rivalité, à toutes les littératures anciennes et modernes. C'est le cachet de la France mis sur le style de son plus grand siècle.

Nous définissons ainsi nous-même le style, et surtout celui de M'"'= de Sévigné, le style français, dans ces paroles :

Buffon a dit: Le style est l'homme. Buffon a dit, dans ce mot, ce que le style devrait être bien plutôt que ce qu'il est; car, bien souvent, le style est l'écrivain plus qu'il n'est l'homme. L'art s'in-

lyS PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

terpose entre l'écrivain et ce qu'il écrit; ce n'est plus l'homme que vous voyez, c'est le talent. Le chef-d'œuvre des véritables grands écrivains, c'est d'anéantir en eux le talent et de n'exprimer que l'homme; mais, pour cela, il faut que la sensibilité soit plus accomplie en eux que l'art, c'està-dire il faut qu'ils soient plus grands hommes encore par le cœur que par le style.

Combien y a-t-il de livres par siècle, et même dans tous les siècles, qui portent ce caractère et qui vous donnent de l'âme une impression plus vivante que du génie? Trois ou quatre. Le livre masque presque toujours l'auteur; pourquoi? Parce que le livre esc une œuvre d'art et de volonté, où l'auteur se propose un but, et où il se montre, non ce qu'il est, mais ce qu'il veut paraître.

Ce n'est pas dans les livres qu'il faut chercher le véritable style; il n'est pas là. Je me trompe, il est là; mais c'est dans les livres que l'homme a écrits sans penser qu'il faisait un livre, c'est-à-dire dans ses lettres. Les lettres, c'est le style à nu; les livres, c'est le style habillé. Les vêtements voilent les formes : en style comme en sculpture, il n'y a de beau que la nudité. La nature a fait la chair, l'homme a fait l'étoffe et la draperie. Voulez-vous voir le chef-d'œuvre, dépouillez la statue : cela est aussi vrai de l'esprit que du corps.

Ce que nous aimons le mieux des grands écri-

vains, ce ne sont pas leurs ouvrages, c'est euxmêmes; les œuvres où ils ont mis le plus d'euxmêmes sont donc pour nous les meilleures. Qui ne préfère mille fois une lettre de Cicéron à une de ses harangues? une lettre de Voltaire à une de ses tragédies? une lettre de M'"^ de Sévigné à tous les romans de M''*^ de Scudéry, qu'elle appelait Sapho, et dont elle regardait d'en bas briller la gloire sans oser élever son ambition si haut? Ces grands esprits ont eu du talent dans leurs ouvrages prémédités d'artistes; mais ils n'ont eu de véritable style que dans leur correspondance; pourquoi encore? Parce que là ils ne pensaient point à en avoir ou à en faire. Ils prenaient, comme M'"*^ de Sévigné, leur sensation sur le fait; ils n'écrivaient pas, ils causaient; leur style n'est plus le style, c'est leur pensée même.

De toutes les facultés de l'esprit, la plus indéfinissable, selon nous, c'est le style; et, si nous avions à notre tour à le définir, nous ne le définirions que par son analogie avec quelque chose qui n'a jamais pu être défini, la physionomie

l8o PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

humaine. Nous dirions donc : Le style est la physionomie de la pensée.

Regardez bien un visage, et tâchez de vous expliquer à vous-même pourquoi ce visage vous charme ou vous repousse, ou vous laisse indifférent; le secret de cette indifférence, de ce charme ou de cette répulsion est-il dans tel ou tel trait du visage? dans l'ovale plus ou moins régulier du contour? dans la ligne plus ou moins grecque du front? dans le globe plus ou moins enfoncé des yeux? dans leur couleur? dans leur regard? dans le dessin plus ou moins correct des lèvres? dans les nuances plus ou moins vives du teint? vous ne sauriez le dire, vous ne le saurez jamais; l'impression générale est un mystère, et ce mystère s'appelle physionomie. C'est la contre-épreuve du caractère tout entier sur le front; c'est le résumé vivant et combiné de tous les traits flottant comme une atmosphère de l'âme sur la figure. Tant de nuances concourent à former cette atmosphère qu'il est impossible à l'homme qui la sent de la décomposer; il aime, ou il n'aime pas, voilà toute son analyse; le jugement n'est qu'une impression aussi rapide qu'un instinct, et aussi infailUble en nous que l'impression que nous ressentons en plongeant la main dans une eau brûlante, tiède ou froide. Nous avons chaud ou nous avons froid à l'âme en regardant cette physionomie: voilà tout ce qu'il est permis de conclure.

PRETENDUE DÉCADENCE DE LA LITTERATURE Ibl

Eh bien! il en est de même du style : nous sentons s'il nous charme ou s'il nous laisse languissants, s'il nous réchauffe ou s'il nous glace; mais il est composé de tant d'éléments indéfinissables de l'intelligence, de la pensée et du cœur, qu'il est un mystère pour nous comme la physionomie, et qu'en le ressentant dans ses effets, il nous est impossible de l'analyser dans ses causes. Les rhéteurs n'ont jamais pu l'enseigner ni le surprendre, pas plus que les chimistes n'ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans les éléments qu'ils élaborent : on sait ce qu'il produit, on ne sait pas ce qu'il est. Et comment le saurait-on? l'écrivain ne le sait pas lui-même; c'est un don de sa nature, comme la couleur de ses cheveux ou comme la sensibilité de son tact.

Enumérez seulement quelques-unes des conditions innombrables de ce qu'on nomme style, et jugez s'il est au pouvoir de la rhétorique de créer dans un homme ou dans une femme une telle réunion de qualités diverses :

Il faut qu'il soit vrai, et que le mot se modèle

sur l'impression, sans quoi il ment à l'esprit, et l'on sent le comédien de parade au lieu de l'homme qui dit ce qu'il éprouve;

Il faut qu'il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des mots, et laisse l'esprit en suspens dans les ténèbres;

Il faut qu'il jaillisse, sans quoi l'effort de l'écrivain se fait sentir à l'esprit du lecteur, et la fatigue de l'un se communique à l'autre ;

Il faut qu'il soit transparent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond de l'âme;

Il faut qu'il soit simple, sans quoi l'esprit a trop d'étonnement et trop de peine à suivre les raffinements de l'expression, et, pendant qu'il admire la phrase, l'impression s'évapore ;

Il faut qu'il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste, et l'objet n'a que des lignes et point de reliefs;

Il faut qu'il soit imagé, sans quoi l'objet, seulement décrit, ne se représente dans aucun miroir et ne devient palpable à aucun sens;

Il faut qu'il soit sobre, car l'abondance rassasie;

Il faut qu'il soit abondant, car l'indigence de l'expression atteste la pauvreté de l'intelligence;

Il faut qu'il soit modeste, car l'éclat éblouit;

Il faut qu'il soit riche, car le dénûment attriste;

Il faut qu'il soit naturel, car l'artifice défigure par ses contorsions la pensée;

Il faut qu'il coure, car le mouvement seul entraîne;

II faut qu'il soit chaud, car une douce chaleur est la température de l'âme;

Il faut qu'il soit facile, car tout ce qui est peiné est pénible;

Il faut qu'il s'élève et qu'il s'abaisse, car tout ce qui est uniforme est fastidieux;

Il faut qu'il raisonne, car l'homme est raison;

Il faut qu'il se passionne, car le cœur est passion;

Il faut qu'il converse, car la lecture est un entretien avec les absents ou avec les morts;

Il faut qu'il soit personnel et qu'il ait l'empreinte de l'esprit, car un homme ne ressemble , pas à un autre;

Il faut qu'il soit lyrique, car l'âme a des cris comme la voix ;

Il faut qu'il pleure, car la nature humaine a des gémissements et des larmes;

Il faut... Mais des pages ne suffiraient pas à énumérer tous ces éléments dont se compose le style. Nul ne les réunit jamais, dans une langue écrite, dans une telle harmonie que M'"'-" de Sévigné. Elle n'est pas un écrivain, elle est le style. Son livre n'est pas un livre, c'est une vie.

Ainsi une femme achevait la langue de Bossuet et préparait celle de Voltaire. On dirait qu'une faveur secrète de la destinée façonnait, tantôt sur l'enclume, tantôt sur les genoux d'une mère, le plus divers, le plus malléable et le plus universel instrument de communication de sentiments et d'idées pour la littérature française. Nous avons été injuste quelquefois envers cette langue dans notre jeunesse, en l'accusant d'être trop rebelle à la poésie et trop avare pour l'imagination. Nous nous en repentons maintenant à la réflexion. Elle n'est rebelle et avare que pour les faibles ou pour faire accomplir de plus vigoureux efforts à l'esprit. Elle veut qu'on lui arrache ce qu'elle donne, c'est-à-dire que, comme les instruments de musique les plus parfaits, elle ne souffre pas la médiocrité; elle veut des chefsd'œuvre ou rien.

Heureux les hommes qui parlent ou qui écrivent en français!

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE l8f

Nous ne pouvons terminer cet aperçu rapide sur la langue du siècle de Louis XIV, sans nous arrêter un moment sur le principal caractère de la littérature de ce siècle. Ce caractère distinctif, selon nous, et qui contribue le plus à lui donner son originalité, c'est le caractère religieux et, pour ainsi dire, sacerdotal. C'est l'Église qui inspire, c'est le prêtre qui se pose en pontife des lettres. A l'exception de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Pascal, de Nicole, de Boileau, de Saint-Simon, presque tous les grands fondateurs du style sont des écrivains ou des orateurs sortis du sanctuaire; et encore Racine, Pascal, Nicole, Boileau, Saint-Simon lui-même, étaient-ils des espèces de lévites affiliés à la secte ecclésiastique et ascétique de Port-Royal, cette solitude sacrée des esprits absorbés dans les méditations de la foi. Ce caractère sacerdotal de la haute littérature de ce siècle devait créer un genre de style complètement propre au christianisme, souverainement original et qui n'avait d'exemple dans aucune des littératures antiques. Nous voulons parler de la littérature ecclésiastique, le sermon, l'homélie, l'oraison funèbre. C'est dans l'oraison

l86 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

funèbre surtout que s'aperçoit pour la première fois le confluent de l'éloquence sacrée et de l'éloquence profane, de la chaire et de l'académie, du pontife et de l'homme de lettres. Le prêtre, par son privilège de parler dans l'église et sur les tombes, devait être l'inventeur de ce nouveau genre d'éloquence, éloquence entre ciel et terre, pourrions-nous dire. Cette double situation du prêtre orateur était une nouveauté que nous avons signalée ailleurs en ces termes :

Bossuet en est le personnage culminant.

Cet homme était formé pour le sacerdoce, pour le pontificat, pour l'autel, pour le parvis, pour la chaire, pour la robe traînante, pour la tiare. Aucun autre lieu, aucune autre fonction, aucun autre costume ne siéent à cette nature. L'imagination ne saurait se représenter Bossuet sous l'habit laïque. Il est né pontife. La nature et la profession sont si indissolublement liées et confondues en lui que la pensée même ne peut les séparer. Ce n'est pas un homme, c'est un oracle.

Nous ne voulons ni flatter ni dénigrer ici le sacerdoce. Nous ne voulons parler du prêtre qu'en

qualité de littérateur. La théologie est, comme la conscience, du domaine privé de chaque communion. Nous n'y entrons pas; mais, en laissant de côté la théologie du prêtre, et ne considérant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports avec le monde, nous devons reconnaître les supériorités morales et les privilèges inhérents à cette profession pour l'homme de génie et de vertu qui s'y consacrent d'abord un préjugé de piété, de force et de vertu se répand à l'instant sur le prêtre. La sainteté du sanctuaire précède, en quelque sorte, dans le lieu saint. Ce préjugé n'est pas purement imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les ambitions, les orgueils, les hypocrisies d'état, emmaillottés de bure ou de lin; l'Évangile lui-même lève la pierre des sépulcres blanchis pour décréditer les saintes apparences. Oui, la robe ne transforme pas les difformités du corps. Il y a des vices dans les sacerdoces, et ces vices mêmes sont plus vicieux que dans les autres conditions, parce qu'ils jurent plus avec la sainteté de Dieu et avec la pureté de la morale. Mais, en ne concédant à cet égard aucun privilège aux sacerdoces, il nous est impossible de ne pas reconnaître qu'il y a dans le caractère sacerdotal une autorité de prestige sur les hommes rassemblés.

Eux seuls ils ont la parole à la tribune des

âmes; ils sont les orateurs de la morale; la chaire est leur trône. Ce trône, pour le prêtre de génie, est plus haut que celui des rois : c'est de là qu'il règne sur le monde des consciences. De toutes les places où un mortel peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de génie est incontestablement une chaire sacrée. Si cet homme est Bossuet, c'est-à-dire s'il réunit dans sa personne la conviction qui assure l'attitude, la pureté de vie qui préconise le Verbe, le zèle qui dévore, l'autorité qui impose, la renommée qui prédispose, le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la sainteté du visage, le génie qui est la divinité de la parole, l'idée réfléchie qui est la conquête de l'intelligence, l'explosion soudaine qui est l'assaut de l'esprit, la poésie qui est le resplendissement de la vérité, la gravité de la voix qui est le timbre des pensées, les cheveux blancs, la pâleur émue, le regard lointain, la bouche cordiale, les gestes enfin qui sont les attitudes visibles de l'âme; si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que d'un sanctuaire intérieur; s'il se laisse soulever peu à peu par l'inspiration, comme l'aigle d'abord pesant, donc les premiers battements d'ailes ont peine à embrasser assez d'air pour élever son vol; s'il prend enfin son souffle et son essor, s'il ne sent plus la chaire sous ses pieds, s'il respire à plein souffle l'esprit divin, et s'il épanche intarissablement de

cette hauteur démesurée l'inspiration ou ce qu'on appelle la parole de Dieu à son auditoire, cet homme n'est plus un homme, c'est une voix.

Et quelle voix!... Une voix qui ne s'est jamais enrouée, cassée, aigrie, irritée, profanée dans nos rixes mondaines et passionnées d'intérêts ou du siècle; une voix qui, comme celle du tonnerre dans les nuées ou de l'orgue dans les basihques, n'a jamais été qu'un organe de puissance ou de persuasion divine à nos âmes! une voix qui ne parle qu'à des auditeurs à genoux ! une voix qu'on écoute en silence, à laquelle nul ne répond que par une inclination de front ou par des larmes dans les yeux, applaudissements muets de l'âme! une voix qu'on ne réfute et qu'on ne contredit jamais, même quand elle étonne ou qu'elle blesse! une voix enfin qui ne parle ni au nom de l'opinion, chose fugitive; ni au nom de la philosophie, chose discutable; ni au nom de la patrie, chose locale; ni au nom de la souveraineté du prince, chose temporelle; ni au nom de l'orateur lui-même, chose transformée; mais au nom de Dieu, autorité de langage qui n'a rien d'égal sur la terre, et contre laquelle le moindre murmure est impiété et la moindre protestation blasphème!

Voilà la tribune du sacerdoce! voilà le trépied du prophète, voilà la chaire de l'orateur sacré! On ne veut y voir que Bossuet. Son histoire n'est

que l'histoire de cette éloquence. L'homme était digne de sa tribune : les autres éloquences ne montent pas à ces hauteurs. Les noms qui la représentent restent grands; mais Bossuet, qui les égale par le génie, les dépasse par la portée de sa tribune. Ils parlaient de la terre, il parle du nuage. Cicéron n'a pas plus de culture et d'abondance; Démosthène n'a pas plus de violence de persuasion; Chatham n'a pas plus de poésie oratoire; Mirabeau n,'a pas plus de courant; Vergniaud n'a pas plus d'images. Tous ont moins d'élévation, d'étendue et de majesté dans la parole. Ce sont des orateurs humains; l'orateur divin, c'est Bossuet. Pour l'entendre, il faut d'abord monter à son niveau, le ciel.

Il naquit, il vécut, il mourut dans le temple.

Son existence ne fut qu'un discours. L'homme de lettres disparaît en lui dans le prêtre. Il éleva le premier l'oraison funèbre à la hauteur des prophètes. Sa langue, jusque-là heurtée par la pensée, et hâtée par la précipitation qui ne lui laissait pas le temps de rien polir, y prit l'ampleur de Cicéron.

La mort du prince de Condé lui fournit le plus grand de ses textes. Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait la solennité. La mort du prince de Condé, son premier protecteur et son admira-

teur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit mourir.

Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'une dans la guerre, l'autre dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son cœur, et le répercuta dans sa voix. La péroraison de ce discours est le sommet de l'éloquence moderne. Les anciens n'ont pas de tels accents.

La vieillesse, la contemporanéité, l'égalité de niveau entre l'orateur et le héros couché à ses pieds, complétaient l'éloquence. Le spectacle était aussi grand que le discours.

Jetez les yeux de toutes parts, — dit Bossuet, — voilà ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que celui à qui on les rend.

Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine! Pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros! Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête?

Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : « Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre

eût pu encore gagner des batailles; et voilà que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. 5)

Serviez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu ; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant.

Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau ; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisset-il vous être toujours un cher entretien; ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus ; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple.

Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince! le digne sujet de nos louanges, de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire : votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d'un si beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et hux est Victoria qua vincit mundum, fides nostra (la victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi).

Jouissez, prince, de cette victoire; jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces der-

nicrs efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez iin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant, je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte ; heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.

La langue française prit dans cette bouche un accent qu'elle ne retrouva pas après lui ; mais il en reste un certain écho dans la voix des grands orateurs de la chaire qui lui succèdent sans l'égaler. Ce n'est pas en vain qu'on élève le diapason de l'éloquence d'un peuple. La voix s'éteint, l'orateur passe, mais le diapason reste. L'instrument survit à l'artiste souverain qui l'a touché, et, quand il naît un autre artiste, il trouve l'instrument tout monté sous sa main. C'est ce qui eut lieu en France pour l'éloquence de la chaire, cette haute littérature sacerdotale.

C'est de la chaire sacrée principalement que naquit, sous Louis XIV, ce goût élevé pour la

haute littérature. On n'a pas assez remarqué la puissance de cette institution de la chaire sur l'esprit littéraire d'une nation. C'est la seule éloquence accessible au peuple sous les gouvernements qui n'ont pas de forum ou de tribune populaire. Elle grandit l'auditoire autant que l'orateur.

Rassembler le peuple de toute condition à une heure donnée, et le rassembler où ? dans un temple plein d'avance de la majesté des pensées qu'on va traiter devant lui ; s'abandonner à l'inspiration, tantôt polémique, tantôt lyrique, souvent même extatique, de ses plus sublimes pensées; parler sans contrôle et sans contradiction des choses les plus augustes, les plus intellectuelles, les plus saintes, devant des foules recueillies qui ne voient plus l'homme dans l'orateur, mais la parole incarnée; entraîner à son gré ces auditeurs du ciel à la terre, de la terre au ciel; être soi-même, dans cette tribune élevée au-dessus de ces miUiers de têtes inclinées, l'intermédiaire transfiguré entre le fini et l'infini; formuler des dogmes, sonder des mystères, promulguer des lois aux consciences, tourner et retourner tout le cœur humain dans ses mains, pour lui imprimer les terreurs, les espérances, les angoisses, les ra^ vissements d'un monde surnaturel; descendre de là tout rayonnant des foudres ou des miséricordes divines avec lesquelles on vient d'exciter les fris^

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE IQf

sons OU de faire couler les larmes de tout ce peuple : n'y a-t-il pas là de quoi transporter un orateur sacré au-dessus de ses facultés naturelles, et lui donner ce mens divinior, cette divinité de la poésie et de l'éloquence, dernier échelon du génie humain ? N'y a-t-il pas là aussi de quoi imprimer à la langue une ampleur, une dignité, une force, une sublimité de tons et d'images qui dépassent mille fois ce que toutes les autres tribunes comportent de grandeur, de solennité et d'élévation? Tout ce qui nous étonne, c'est que, dans de pareilles conditions de lieu, d'heure, d'auditoire, de liberté et d'autorité surhumaines, il n'y ait pas autant de Bossuets qu'il y a d'orateurs dans les chaires de Bossuet. Ni Socrate, ni Platon, ni Confucius, niCicéron, niDémosthène, ne parlaient de si haut au peuple assemblé.

Mais le peuple lui-même, dans ces civilisations antiques, n'avait pas de telles tribunes à écouter. Cette tribune sacrée du sacerdoce moderne fut en réalité à cette époque, et à son insu, la plus puissante institution littéraire qui pût initier le peuple illettré au sentiment, au goût et même au jugement des lettres. Il était dans la nature que ces foules convoquées dans les temples, au pied de ces tribunes, y prissent l'habitude d'un certain discernement des choses d'esprit; qu'un orateur leur parût supérieur à un autre ; qu'un langage leur fût fastidieux, un autre langage sympathique;

qu'elles s'entretinssent en sortant du temple des impressions qu'elles avaient reçues; que leur intelligence et leur oreille se façonnassent insensiblement à la langue, aux idées, à l'art de ces harangues sacrées, et qu'entrées sans lettres dans ces portiques de la philosophie des prédicateurs chrétiens, elles n'en sortissent pas illettrées. La première littérature du peuple en France fut donc sa prédication. Sa seconde littérature fut son théâtre; car le peuple lit peu, mais il écoute. Ce furent ses deux écoles de langue et de littérature. L'invention des journaux devait leur en ouvrir, longtemps après, une troisième.

Ne désespérons pas d'une littérature qui a peut-être autant de chefs-d'œuvre dans l'avenir qu'elle en a dans le passé.

Après le siècle de Louis XIV, il y eut en France, comme dans toutes les choses humaines, un moment d'intermittence et de repos du génie français; puis ce caractère de bon sens, de bon goût et d'universalité qui caractérise, selon nous, la littérature nationale, se reproduit, se concentre et se manifeste tout à coup dans un seul homme,

Voltaire. Voltaire, philosophe, historien, critique, érudit, commentateur, poète épique, poète dramatique, poète satirique, poète burlesque et scandaleux, poète léger et rival en grâce d'Horace son maître; Voltaire surtout, correspondant de l'univers et répandant dans ses lettres familières, chef-d'œuvre insoucieux de soixante-dix ans de vie, plus de naturel, d'atticisme, de souplesse, de grâce, de solidité et d'éclat de style qu'il n'en faudrait pour illustrer toute une autre littérature. Il ne manque qu'un caractère à cette grandeur, le sérieux.

On s'est souvent étonné, depuis que nous pensons tout haut dans ce siècle, de notre admiration continue et persévérante pour ce grand écrivain, si peu poète dans la grande acception du terme, et surtout si peu lyrique, si peu éloquent, si peu enthousiaste.

C'est que Voltaire est plus qu'un écrivain et plus qu'un poète à nos yeux, c'est une date, c'est la fin du moyen-âge. C'est plus encore, c'est la France elle-même incarnée avec toutes ses misères, ses imperfections, ses vices et ses qualités d'esprit dans un seul homme; en sorte que notre goût, ou si l'on veut notre faiblesse, pour la nature diverse, sensée, raisonnable, universelle de notre pays, se trouve satisfait et flatté dans ce Protée moderne, et que notre admiration pour ce résumé vivant, spirituel, multiple de la France, est

une espèce de patriotisme de notre esprit, qui contemple et qui aime sa patrie intellectuelle dans ce représentant presque universel de la nation littéraire. Voltaire est la médaille de son pays.

Dire que Voltaire fut la France de son époque, c'est dire assez qu'il fut complètement original, non en vers, mais en prose. Il ne donna pas de chef-d'œuvre littéraire à la langue, excepté dans le badinage, mais il lui donna la liberté de style, et avec la liberté, dix langues pour une. Il lui donna l'instrument de la polémique.

Non pas de la polémique lourde, scolastique, pédante, doctorale, oratoire, qui avait appesanti jusqu'à lui la discussion entre les sectes et entre les partis, mais de la polémique légère, badinage du bon sens, qui fait son métier gaiement, selon l'expression de Mirabeau. Il transporta la conversation dans les lettres et dans l'histoire, et il en chassa l'ennui, ce fléau des livres. Le mouvement et le courant de son esprit empêchèrent l'ennui de germer dans les eaux vives de l'intelligence française.

Les polémistes et les historiens venus après lui

ont réhabilité l'ennui comme une qualité de la pensée, le poids. Mais plus la pensée est pensée, moins elle pèse! Les styles pesants sont le témoignage des esprits lourds qui ne peuvent se débarrasser de la lourdeur des mots. Le génie ne pèse pas, il soulève.

Voltaire serait un grand créateur en style, ne fût-ce que pour avoir purgé de l'ennui la polémique, et pour avoir écrit ce vers, le plus français de tous les vers :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Il créa la langue improvisée, rapide, concise du journalisme, et avec la langue du journalisme il créa cette puissance moderne de la multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous ; il créa le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu naître, le monde aurait continué à être sourd; il fit l'écho qui répercute partout les idées. Ce seul service rendu à la langue française ferait aussi de lui un grand inventeur.

Nous ne ferons pas ici l'analyse du caractère et des talents de ce littérateur universel; si nous fûmes juste et sévère quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique, dédaigneux souvent du poète, nous serons enthousiaste toujours pour le grand monétisateur de l'esprit humain.

Voltaire était un écrivain original par étude; Jean-Jacques Rousseau le fut par nature : c'est véritablement par lui que commence la complète originalité de la littérature moderne. Comment aurait-il imité ? il ne connaissait pas les modèles. Il était né de lui-même, fils de ses œuvres, comme on a dit plus tard ; écrivain de sentiment, il tirait tout de son propre cœur.

Aussi la littérature française prend-elle tout à coup sous sa plume un caractère d'étrangeté, d'indépendance sauvage, de rêverie germanique, de mélancolie septentrionale, d'amertume plaintive et de nature alpestre. Les œuvres de Rousseau rappellent le Genevois, le républicain, le prolétaire, le pasteur arcadien, le philosophe aigri contre la médiocrité inique du sort, se vengeant, par des utopies, de l'inégalité forcée des conditions sociales. Elles rappellent surtout le coloriste helvétien, né dans les montagnes, important dans la littérature artificielle de Paris les images, les harmonies, les couleurs de ces solitudes; un rani des vaches sublime, chanté pendant trente ans à la France et à l'Europe par le fils de l'horloger des Alpes.

La France commençait à s'épuiser de génie et d'esprit français après les siècles de Louis XIV et de Voltaire ; elle sentait le besoin d'une sève étrangère, plus jeune et plus européenne, pour germer de nouvelles idées et de nouveaux sentiments. Jean-Jacques Rousseau la rajeunit du premier mot; elle se précipite à lui avec un enthousiasme qui ressemble au délire; elle l'adopte, elle adore tout de lui, jusqu'à ses démences et à ses injures ; elle en fait son favori, son philosophe, son législateur, son apôtre, son cynique, son Diogène, son Socrate dans un seul homme. Il l'inonde pendant trente ans de sentiments vrais, d'idées fausses, de romans systématiques et de systèmes politiques plus romanesques que ses romans; mais il l'enivre en même temps du plus beau style qu'aucune langue ait jamais parlé depuis les Dialogues de Platon. Par lui la prose française, trop molle dans Fénelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse dans Buffon, trop légère dans Voltaire, prend une vigueur, une gravité mâle, une majesté digne, mais toujours naturelle, qui donne l'autorité à la pensée, la plé-

nitude à l'oreille, l'émotion à la conscience du lecteur. C'est le style éloquent dans l'acception la plus haute du mot. Quand on lit J.-J. Rousseau dans la polémique, dans le Vicaire savoyard, dans quelques pages des Confessions, on entend la voix, on voit le geste de l'orateur platonique ou cicéronien derrière la période accentuée de l'orateur invisible. Ce style, c'est l'éloquence parlée par la page muette; c'est la plume prenant la voix.

Aussi devons-nous à J.-J. Rousseau l'éloquence de nos tribunes ; il était le maître de diction des orateurs qui allaient naître et parler après sa mort. Sa mission littéraire était de façonner la littérature civile de la France à l'usage de la révolution et des discussions politiques.

Un autre écrivain de la même date, Buffbn, accomplissait au même moment pour la littérature française une autre mission presque parallèle : c'était la mission de façonner la langue littéraire à la science. La science et l'industrie, cette conséquence appliquée de la science, allaient devenir une des branches de notre littérature.

Pour cette littérature froide, il n'était pas nécessaire alors d'avoir la chaleur qui vient du cœur, il suffisait de la clarté qui vient de l'esprit. BuflTon y ajoutait le coloris qui vient de l'imagination et qui sert à peindre ce que le naturaliste sans couleur se borne à décrire. La France doit à ce grand coloriste sa langue littéraire mise au service de la science de la nature. Trop majestueux, trop monotone, trop ostentatoire, surtout trop peu sensible, BufTon décrit et n'émeut jamais.

Il a été bien surpassé depuis en vérité descriptive, en pittoresque, et surtout en sentiment dans la langue de la science, par deux étrangers de nos jours, Herschel en astronomie et Audubon en histoire naturelle. Ceux-là semblent avoir écrit et mesuré avec le doigt de Dieu les astres, la nature, les animaux, les grandeurs, les formes, les âmes répandues dans les êtres de la création, toute pleine pour eux d'évidence divine, d'intelligence animale et d'amour universel. Mais c'est que Buffbn leur avait préparé leur langue dans un autre idiome. Ils ont sur lui l'avantage de voir Dieu plus clairement à travers ses œuvres, et de sentir palpiter partout l'âme de la nature.

Le temps approche de l'union plus complète de la science et de la littérature, temps où l'homme ne chantera plus avec l'imagination seulement, mais avec la science, le poème de la nature. Les chiffres eux-mêmes apprendront à

chanter le Créateur et la création, quand ce ne seront plus des athées qui s'en serviront pour arpenter les astres, sans y découvrir le Suprême Mathématicien des mondes animés.

Ainsi la littérature française complétait rapidement la langue destinée à remuer par toutes ses fibres l'esprit de l'Europe moderne.

Une institution nouvelle, l'Académie française, contribuait puissamment, contre l'intention de Richelieu son fondateur, sinon à créer (car ce ne sont pas les grammairiens qui créent les langues, ce sont les ignorants), du moins à conserver et à épurer le langage.

L'Académie française avait été, dans le principe, un hochet littéraire de la vanité de Richelieu, puis un luxe de cour, puis un moyen de discipliner les lettres et de dorer le joug que voulait leur imposer le despotisme. Cette institution, plus forte que la main qui prétendait la façonner à la servitude, n'avait pas tardé à créer contre tout despotisme une force ingouvernable par toute autre puissance que l'opinion. Avant l'époque des représentations nationales, elle s'était consti-

PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE 20f

tuée par sa nature et à son insu le corps représentatif de la pensée. Elle avait créé, en face du corps de la noblesse, du corps parlementaire, du corps ecclésiastique, la corporation des hommes de lettres. De ces écrivains isolés dans leur faiblesse individuelle, elle avait fait une caste pensante, un parlement de l'intelligence, une sorte d'église laïque, trois choses bien contraires à l'esprit de Richelieu, de Louis XIV et de la monarchie.

Il y a deux faces à cette institution tant controversée de l'Académie française, et deux manières de la juger, selon qu'on la considère au point de vue de l'émulation qu'elle était destinée à donner au génie national, ou au point de vue de l'ascendant et de l'autorité qu'elle peut donner à la pensée.

Sous ce premier rapport, c'est-à-dire comme corps destiné à faire naître et à élever le niveau du génie dans la nation, c'est à nos yeux une institution puérile; nous dirons plus, c'est une institution complètement contraire à son but. Ce ne sont pas les corps qui font naître le génie, c'est la nature; ce ne sont pas même les corps qui reconnaissent, qui constatent, qui honorent le génie, c'est la postérité.

Si vous voulez rabaisser, étouffer, absorber, persécuter même un homme de génie, faites-le membre d'un corps littéraire ou politique. S'il a

2o6 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

du caractère, il brise à l'instant le cadre trop étroit dans lequel sa trop grande individualité ne peut se renfermer; il fait éclater le cadre, il devient ennemi-né de ce qui le rétrécit, et il a bientôt pour ennemis lui-même tous les membres du corps, offusqués par sa supériorité.

S'il n'a point de caractère, il se plie, il se ravale, il s'abaisse au niveau de la médiocrité commune; il abdique son génie, il lui substitue l'esprit de corps : ce n'est qu'à cette condition qu'il y est souffert ou honoré. Cette loi est sans exception; car quelle que soit la supériorité relative des hommes élus à titre d'intelligence dans un corps intellectuel, c'est une loi de la nature que l'empire y appartient toujours à la médiocrité. Pourquoi? nous dira-t-on. Parce que la nature ne crée pas quarante ou mille supériorités de la même taille d'esprit dans une nation ou dans un siècle, et que dans un corps, qu'il soit composé de mille ou qu'il soit composé de quarante esprits éminents, la supériorité culminante est toujours en minorité, et la médiocrité relative toujours en majorité. Dans toutes les délibérations parlementaires, la supériorité

individuelle sera donc inévitablement opprimée, et la médiocrité nombreuse toujours triomphante. C'est ce que l'on voit clairement dans la conduite des choses humaines : le niveau de l'intelligence s'y abaisse en proportion exacte du nombre des délibérants. Ce n'est la faute de personne, c'est celle de la nature, elle a plus de surface que de sommités dans ses créations ; il se forme ce qu'on appelle en géométrie une moyenne d'intelligence et de volonté qui est la résultante du nombre des êtres doués de pensée et de volonté dans le corps, et cette moyenne est toujours à égale distance du génie et de l'imbéciUité; c'est ce qu'on appelle médiocrité. On peut dire, avec une parfaite exactitude, que la médiocrité gouverne le monde. Voilà sans doute pourquoi il est si souvent mal gouverné.

On peut dire avec la même certitude que la médiocrité gouverne les académies. Le génie, qui est la supériorité naturelle et transcendante, n'a donc rien à bénéficier des corps académiques; car il n'y entre qu'à la condition de se niveler, et il n'y conserve sa place en surface qu'à la condition de la perdre en hauteur. Aussi la gloire littéraire force-t-elle quelquefois les portes des académies; mais elle y entre toute faite, elle n'en vient pas.

Ce n'est donc pas aux académies que les nations doivent leur gloire littéraire. S'il fallait tout

2o8 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

dire, je croirais plutôt que les académies nuisent à la formation de ces phénomènes toujours isolés d'intelligence qui deviennent les lustres des peuples sur la nuit des temps. Homère, Virgile, Dante, Shakspeare, Milton, Camoëns, Cervantes, n'étaient membres d'aucun corps privilégié des lettres. Les hommes de cette taille font leur gloire, ils ne la reçoivent pas. On peut affirmer même sans se tromper qu'ils ont été d'autant plus originaux qu'ils ont été plus isolés et moins asservis à la routine des corps et des préceptes de. leur temps. Le génie n'est génie que parce qu'il est seul, et il est seul parce qu'il est génie. Son indépendance fait partie de sa supériorité, il ne peut perdre l'une sans diminuer l'autre. Ce n'est pas le génie qui a créé l'Académie française, c'est Richelieu, c'est-à-dire une des plus grandes médiocrités littéraires qui aient jamais été associées dans un grand favori du sort à un caractère tyrannique; un Cottin dans un Machiavel qui voulait illuminer d'un reflet de belles-lettres sa pourpre teinte de sang.

Remarquez bien que nous ne parlons ici que des lettres et non des sciences. Dans les sciences, les académies sont utiles à grouper les faits et à populariser les découvertes.

Mais si nous considérons l'institution littéraire de l'Académie française à un autre point de vue, c'est-à-dire au point de vue de l'autorité morale, de l'indépendance et de la dignité de la pensée en France, l'institution de l'Académie change d'aspect et mérite la plus sérieuse considération dans l'esprit public.

On ne peut se dissimuler en effet qu'en fondant cette institution dans son esprit purement disciplinaire des lettres, le cardinal de Richelieu s'est complètement trompé, et que là oii il voulait créer une institution de servilité, il" a créé, sans le prévoir, une institution de force collective et d'indépendance. C'est ce qui arrive toutes les fois que l'on crée un corps : on croit créer un instrument, et l'on crée un obstacle; on veut organiser une règle, et on organise une liberté; c'est ce qui devait arriver aussi, et c'est ce qui est arrivé en effet de l'Académie française. En concentrant dans un seul foyer toutes les individualités littéraires éparses et isolées dans la nation, on leur a donné ainsi le sentiment de leur force, de leur dignité et de leur ascendant sur l'opinion et même sur le pouvoir politique. La pensée isolée, en devenant

collective, est devenue puissance; les hommes de lettres ont pris confiance en eux-mêmes; ils ont imposé considération à la nation, respect aux gouvernements; ils ont donné à la raison publique, muette ou intimidée dans l'individu, une audace modérée, mais efficace dans le corps ; ils sont devenus le concile laïque et permanent de la littérature nationale; ils ont donné du caractère au génie français. L'homme de lettres est devenu homme public; la force de tous a résidé par l'Académie dans chacun; la littérature s'est constituée par eux en fonction nationale; la France a emprunté par ses académies, et bientôt par ses hautes écoles peuplées d'académiciens, quelque chose de cette institution démocratique et si libérale de la Chine, oii les mêmes degrés littéraires élèvent à la capacité et à l'autorité publique. Les fondateurs de l'Académie ont de plus, en formant ce faisceau de génie, de talent, d'illustration, condensés dans un même nom et dans un même corps, donné à la France un grand sentiment de sa valeur littéraire et donné à l'Europe un grand respect des lettres françaises. Quelle que soit la valeur intrinsèque des académies, on ne peut nier que l'Académie française n'ait contribué puissamment à la considération extérieure de la nation littéraire dans le monde. L'Académie est au dehors plus encore qu'au dedans une popularité de la France en Europe.

Aussi ce corps littéraire est-il devenu, malgré les épigrammes qui s'émoussent éternellement contre ses portes, une habitude qu'il est presque impossible de décréditer et de déraciner dans notre pays. Moi-même, dans une circonstance suprême où l'on sondait toutes les institutions monarchiques pour les remplacer par des institutions républicaines, quand des voix s'élevèrent en dehors du gouvernement pour demander l'abolition de cette aristocratie élective des lettres, je ne la défendis que par ce mot : « C'est plus qu'une institution, c'est une habitude de la France; respectons les habitudes d'un peuple, surtout quand elles sont morales, littéraires, glorieuses pour la nation. La plus réellement républicaine des institutions françaises sous la monarchie, c'était peutêtre l'Académie, la république des lettres. »

Seulement, je l'avoue, si le temps avait été donné à la république, je voulais enfoncer les portes de l'Académie française pour faire entrer en plus grande proportion et pour de plus dignes rémunérations l'armée des lettres, de la science, des arts dans cette vétérance du travail intellectuel, le plus mal rémunéré et souvent le plus indi-

gent des travaux humains. Je voulais que la France créât le budget des lettres; je voulais que l'écrivain, le savant, l'artiste de tous les genres de culture d'esprit, après avoir consacré onéreusement sa vie à l'utilité ou à la gloire, cette utilité suprême de son pays, ne reçût pas pour tout salaire de cette noble abnégation de vie un misérable subside de douze cents francs, inférieur aux gages d'un mercenaire, et distribué parcimonieusement à quarante privilégiés de la détresse à la porte d'une académie ouverte de temps en temps par la mort. L'abandon dans lequel la nation laisse les ouvriers de son intelligence et de sa gloire est un opprobre pour le pays des lettres.

Mais poursuivons ce coup d'œil sur la formation de la langue et de la littérature de la France.

Ce n'était pas impunément que Voltaire, Rousseau, Buffon, et les disciples éminents de ces différentes écoles et de ces différents styles, répandaient en Europe la connaissance, le goût et la passion même de notre langue; cette littérature et cette langue contenaient l'idée moderne, l'idée française.

On s'est beaucoup récrié sur la signification un peu emphatique et très ambitieuse de ce mot si souvent et si étrangement interprété depuis en faveur de tous les systèmes d'idées plus ou moins aventurés, plus ou moins solides, qui se sont disputé l'esprit humain; on a eu raison. L'idée, considérée dans sa grande acception humaine, n'est ni française, ni anglaise, ni nationale, ni locale; le monde pense et produit partout; chaque nation civilisée et littéraire apporte son contingent à ce qu'on appelle l'idée. Pourquoi l'a-t-on ap' pelée l'idée moderne? Parce qu'elle date de la renaissance de la philosophie et des littératures laïques en Europe à la fin du moyen-âge, dont le siècle de Louis XIV fut à la fois l'apogée et la clôture. Pourquoi l'a-t-on appelée l'idée française? Parce que la France, en vertu de son activité impatiente et de son ardeur naturelle, fut la première à en tenter la propagation et l'application dans ses livres et dans ses institutions.

Or, qu'est-ce en effet que l'idée, l'idée moderne, l'idée française? C'est tout simplement la raison humaine développée par le temps, par l'étude, par l'examen, par la lecture, par la science, par l'histoire, par la réflexion, par la liberté de penser; la raison discutée se substituant en toutes choses à l'idée imposée, et ne demandant sa sanction qu'à l'évidence, au lieu de la demander à l'autorité.

On sent ce qu'une pareille révolution dans les esprits portait en elle de révolutions dans les philosophies, dans les civilisations et dans les institutions du globe.

Cette révélation par la raison, cette idée moderne, quoique appelée l'idée française, ne datait ni de Descartes ni de Malebranche, ces philosophes français; elle datait, selon nous, de Bacon, en Angleterre, ce véritable Archimède de la philosophie raisonnée. Bacon, appuyant le levier de son raisonnement sur l'évidence, s'apprêtait à soulever le monde, comme l'autre Archimède s'il avait trouvé en mécanique le point d'appui que Bacon avait trouvé en raisonnement.

V Encyclopédie, ce catéchisme universel des connaissances humaines, ce livre progressif par excellence, comme on dit aujourd'hui, fut une grande et belle idée de la littérature française et de l'Académie, pour renouveler la face du monde intellectuel en rectifiant beaucoup de notions fausses sur toutes les matières, et en universalisant les connaissances acquises jusque-là. Malheureusement les ouvriers manquèrent à l'œuvre; il y aurait fallu un atelier de Bacon, de Descartes, de Fénelon, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Franklin, de tous les hommes de littérature, de philosophie, d'arts, de sciences, de métiers réunis en un seul esprit, dont chaque membre eût été un maître de l'esprit humain.

Un siècle ne fournit pas à lui tout seul, encore moins une nation, une telle collection de supériorités; l'esprit de secte s'empara du monument, et le ravala aux proportions d'une œuvre de secte, Diderot, Helvétius et leurs amis infectèrent d'athéisme, déraison suprême, le livre par lequel la raison humaine devait élever par tous les degrés son temple à la souveraine intelligence. Le livre avorta; mais, malgré cet avortement, il contribua par sa popularité en Europe à répandre, avec la littérature française, l'aspiration aux doctrines et aux institutions de raison et de liberté, premières conditions de vérité dans les esprits et dans les choses.

Ainsi la philosophie, ce résumé des littératures et ce suc des langues, disséminait la langue française dans tout l'univers lettré. Cette langue était acceptée partout comme celle de ce qu'on appelait l'idée; elle l'était également comme la langue delà diplomatie à cause de sa clarté qui se refuse à l'amphibologie et à l'équivoque. L'Europe faisait ses traités et ses affaires en français, comme autrefois elle les avait faits en latin. Le français

2l6 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

était devenu une monnaie courante et une médaille monumentale qui avait, d'un consentement commun, cours dans tout l'univers. Le véhicule des idées générales était créé et il s'appelait la littérature française. En peut-on douter quand on lit la correspondance de l'impératrice Catherine Il de Russie avec Voltaire, Diderot, d'Alembert? quand on voit le vaste empire de Moscovie abandonner sa filiation littéraire slave et grecque, et adopter le français pour sa langue aristocratique, en laissant au vulgaire sa langue russe plus riche et plus harmonieuse cependant? En peut-on douter, surtout quand on voit le grand Frédéric, ce Denys héroïque et pédantesque de la Prusse, rougir de sa belle langue natale, écrire, parler, rimer, causer, correspondre en français avec l'Aristote de la France, et n'employer l'allemand qu'avec ses casernes?

Mais un événement plus grand que tous ceux qui avaient influé, depuis l'origine de la nation, sur sa langue, allait faire faire à la littérature française une explosion dans le monde, comparable à l'explosion de la langue grecque quand

elle répandit les premières rumeurs du christianisme, de Constantinople sur toutes les côtes de l'Asie et de l'Afrique : cet événement, c'était la révolution française, littérature d'abord, philosophie après, politique ensuite, écroulement et conquête tour à tour, retentissement immense et universel; le plus grand bruit des temps européens !

Nous ne savons pas pourquoi, ou plutôt nous le savons trop, on s'étudie depuis quelque temps à rapetisser les causes de cette révolution; c'est sans doute pour en rapetisser la portée. Certes, personne plus que nous, quoi qu'on en ait dit, n'a moins confondu dans la révolution française l'erreur et la vérité, l'excès et la mesure, la justice et l'iniquité, l'héroïsme et le terrorisme; personne n'a fait un plus sévère triage du sang et des vérités, des victimes et des bourreaux; mais personne aussi ne s'est moins dissimulé la puissance de l'impulsion et la grandeur du but que l'idée française (puisqu'on l'appelle ainsi) portait en elle en commençant, en poursuivant, hélas ! et en n'achevant pas cette généreuse tentative de rénovation du monde intellectuel, moral et politique.

Un écrivain grave, dont nous avons signalé un des premiers la pénétration et la puissance d'analyse dans les autopsies des nations, M. de Tocqueville, vient de retomber, ce me semble,

2l8 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE

dans cette erreur de point de vue, en écrivant son beau livre sur l'ancien régime et la révolution. Il donne trop à entendre que la révolution française n'était point une révolution morale, intellectuelle, mais un simple redressement d'abus, redressement d'abus entraîné hors de sa voie et au delà de son but par une force d'impulsion égarée et par les passions soulevées en chemin dans le tumulte d'une réforme.

Il nous est difficile de comprendre comment un esprit d'un si grand sang-froid, et comment un coup d'œil d'une si habituelle justesse ont semblé méconnaître à cet égard le caractère, les causes, la portée du plus vaste événement de l'histoire moderne.

Non, la révolution française n'est point un accident; c'est la méconnaître et la rétrécir, que d'appeler hasard ou malheur ce qui fut réflexion et volonté en elle. Sa cause ne fut point dans des hasards, elle fut dans une pensée : cette pensée, rapide et universelle comme tous les mouvements intellectuels de ce pays où la main est si près de la tête, s'était développée d'abord dans sa littérature. Ce pays est si intellectuel que ses écrivains le gouvernent plus véritablement que ses ministres. Ses rois donnent leurs noms aux monnaies, mais ce sont ses écrivains qui donnent leur esprit aux règnes. Il y a une république dans cette monarchie; c'est la république de la pensée.

La France, bien considérée, est le gouvernement des lettres. Voilà pourquoi il ne faut jamais y désespérer de la liberté. Les baïonnettes ellesmêmes, comme on l'a dit, y sont intelligentes, les armes y obéissent à leur insu à la tête plutôt qu'à la main.

Ne remontons pas, en risquant de nous égarer, plus haut qu'un siècle dans la recherche des causes de la révolution. Les uns la trouvent dans la réforme protestante, les autres dans la destruction de la grande féodalité par Richelieu, ceux-ci dans les parlements, ceux-là dans la bourgeoisie. Admettons toutes ces causes secondaires, sans trop y croire.

La réforme protestante, selon nous, ne fut qu'un mouvement intestin du moyen-âge contre lui-même, mouvement qui ne portait en soi qu'une révolte, mais point de lumière et peu de liberté.

L'esprit des parlements n'est à nos yeux qu'un esprit de corps qui bornait son indépendance à lui-même.

L'extinction de la grande féodalité par les rois ne fut qu'une concentration ambitieuse et san-

glante de la monarchie contre des vassaux trop puissants pour la couronne.

La bourgeoisie ne fut qu'une croissance natuturelle qui donne une tête aux peuples quand le corps est formé; elle portait en elle le travail, l'aisance, le commerce, les industries, toutes choses matérielles; elle ne portait pas encore la pensée.

Or, la Révolution était une pensée.

Quelle était cette pensée? On la voit croître d'écrivain en écrivain, de livre en livre avec la littérature jusque dans l'antichambre du plus antirévolutionnaire des rois, Louis XIV. Cette pensée, c'est la révision pièce à pièce de toutes les institutions du moyen-âge et la reconstruction de l'esprit humain sur un plan neuf et raisonné. Sous le moyen-âge, la raison générale était ecclésiastique; elle voulait devenir laïque, elle tendait, pour employer le mot des juristes, à la grande sécularisation de l'esprit humain.

Elle voulait agir sur la pensée humaine plus encore que sur les institutions civiles de la France. Ce n'était pas le Français qui était son principal objet, c'était l'homme.

Aussi nous paraît-il tout à fait erroné de rechercher aujourd'hui les causes de cette révolution dans tel ou tel abus ou dans tel ou tel vice de constitution, d'administration, de répartition d'impôt, de luxe de cour, de mesquines jalousies

entre un clergé, une noblesse, des parlements, une bourgeoisie, un peuple demandant à la monarchie quelques réformes administratives ou quelques satisfactions de vanités réciproques, au moyen desquelles tout ce grand mouvement des esprits et des âmes se serait apaisé comme une mauvaise humeur d'enfant qui brise un de ses hochets pour qu'on lui en donne un autre!...

Sans doute il fallait bien, pour coïntéresser le peuple et toutes les classes supérieures au peuple à ce mouvement intestin, que le temps et les vices du gouvernement se prêtassent à ce besoin de réformes purement matérielles qui furent l'occasion et non la cause de la révolution; les appétits matériels sont la solde des masses qui servent les grandes pensées sans les comprendre, et qui, selon l'expression de Mirabeau, échangeraient leur liberté pour un morceau de pain.

Sans doute il fallait bien que le fanatisme de quelque bénéfice immédiat matériel et palpable enflammât d'un égoïste enthousiasme chacune des classes, même privilégiées, qui allaient conspirer leur propre ruine en croyant conspirer leur propre avantage; que le clergé inférieur s'ameutât contre l'opulence et la tyrannie de ses pontifes; que la noblesse miUtaire des provinces s'indignât contre les favoris de la cour; que les favoris de course soulevassent contre l'arbitraire du favoritisme royal; que le parlement se constituât en

espérance corps représentatif souverain, rival de la royauté; que la bourgeoisie se révoltât contre ces prétentions ambitieuses des parlements, et le peuple enfin des campagnes contre l'orgueil des ennoblis et des bourgeois. C'est de la masse et du concours de toutes ces mesquines satisfactions matérielles que devait se recruter, pour l'action politique simultanée et collective, cette grande force motrice, capable de remuer jusque dans ses fondements le moyen-âge et de faire place à l'âge intellectuel. Les instruments étaient des hommes, il leur fallait en perspective un salaire humain; mais la révolution n'était rien de tout cela; elle n'était pas corps, elle était idée; elle n'était pas intérêt, elle était dévouement; elle n'était pas civile, elle était morale. Vous auriez donné, par toutes ces petites réformes, satisfaction à chacun de ces misérables intérêts purement civils ou administratifs de la France, que vous n'auriez pas apaisé la commotion de l'esprit moderne, auquel la littérature et la philosophie françaises avaient mis le feu. Il s'agissait bien de la France ! La bouche du volcan s'était ouverte en France, mais la lueur se réverbérait sur l'Europe, et la lave coulait sur tout l'univers.

Si la révolution, comme on le dit, avait eu pour cause principale et pour but légitime un intérêt purement français, comment s'expliquerait cet intérêt passionné, et pour ainsi dire personnel, qu'elle inspirait dans ses premiers symptômes à l'Europe entière et même jusqu'à Constantinople et jusqu'aux Indes orientales ? 11 nous importerait peu à nous aujourd'hui que la Russie modifiât les conditions civiles entre sa noblesse, sa bourgeoisie, ses serfs; que l'Angleterre rétrécît ou relâchât ses liens civils avec l'Irlande, les Indes et ses colonies; que l'Autriche modifiât ses rapports intérieurs avec les États fédératifs de Hongrie ou de Bohême; que la Suisse ou les Etats- Unis introduisissent plus ou moins d'aristocratie helvétique ou de démocratie américaine dans leurs républiques. Qu'importait donc à l'Europe que la cour, le clergé, les parlements, la noblesse, le peuple se donnassent en France telle ou telle égalité ou telle ou telle supériorité réciproques, qui ne touchaient en rien aux intérêts personnels ou matériels des différents États du continent? Les petits intérêts, purement locaux, matériels ou

nationaux, n'auraient pas passé les frontières de France. Les intérêts ne les passent pas, mais l'esprit passe par-dessus les fleuves et les montagnes. L'esprit de la révolution française les avait franchis dans nos livres avant que la révolution ellemême soupçonnât, en France, ce qu'elle portait de rénovation d'idées dans sa langue et dans sa main. Je ne voudrais d'autre preuve de cette immatérialiré de la révolution française au commencement, que ceci : c'est que le jour où cette révolution donna son premier signe de vie en France, elle ne fut plus française, elle fut européenne et même universelle; c'est que l'Europe tout entière, attentive, haletante, passionnée, ne fut plus en Europe, mais à Paris; c'est que chaque grand esprit de chaque nation étrangère. Fox, Burke, Pitt lui-même en Angleterre; Klopstock, Schiller, Gœthe en Allemagne; Monti, Alfieri en Italie, la saluèrent dans leurs discours, dans leurs poèmes ou dans leurs hymnes, comme l'aurore non d'un jour français, mais d'un jour nouveau et universel, qui allait se lever sur le monde et dissiper les ténèbres épaissies depuis des siècles de barbarie sur l'esprit hum.ain? Est-ce que ces écrivains, ces orateurs, ces philosophes, ces poètes, étrangers à nos petits débats de cour, de noblesse et de clergé, de parlement et de bourgeoisie ou de peuple, auraient été saisis sur leurs tribunes ou sur leurs trépieds de cet enthousiasme

véritablement européen et fatidique pour quelques misérables réformes d'abus fiscaux ou administratifs en France ? Non, mais ils furent saisis tout entiers du vertige universel de l'espérance d'une ère nouvelle, dont le crépuscule apparaissait tout à coup sur l'horizon de la France.

D'ailleurs, nous n'aimons pas qu'on donne de si petites causes aux grands effets : c'est toujours une erreur, quand ce n'est pas un paradoxe. Quand vous voyez une haute marée assiéger les falaises et surmonter les digues de l'Océan aux équinoxes d'automne, soyez sûrs que ce n'est pas la main d'un enfant qui a fait rouler un caillou de l'autre côté de l'Atlantique dans le bassin des mers, mais que c'est un grand vent ou un grand astre qui pèsent de tout leur poids invisible sur l'élément dont vous voyez les convulsions sans les comprendre.

La meilleure preuve que la révolution était une explosion d'idée bien plus qu'une réforme administrative, fiscale, ou politique, c'est que la révolution alors ne songeait pas même à répudier la dynastie ou la monarchie. Le rouage politique lui était parfaitement indiffèrent, il lui était même précieux comme une habitude des peuples, pourvu qu'il n'empêchât pas le mécanisme de sonner les heures de la rénovation des idées par la liberté de l'esprit.

Quoi qu'il en soit, cette révolution, pour laquelle la France depuis deux siècles semblait avoir façonné sa langue claire, forte, polémique, oratoire, se concentra tout à coup avec toutes ses idées et ses nobles passions intellectuelles dans l'Assemblée Constituante, assemblée la plus littéraire qui ait jamais existé, véritable concile œcuménique de la raison humaine en ce moment.

Le clergé dans ses chaires, la noblesse dans ses états provinciaux, le parlement dans ses sessions, la bourgeoisie dans ses bureaux, la littérature dans ses académies, lui avaient préparé les élus de l'esprit du siècle. Tous ces grands talents s'élurent pour ainsi dire d'acclamation. Les hommes étaient dignes du rôle, la cause digne des hommes.

Ce jour-là toute littérature cessa et devint philosophie, législation et politique. L'Europe fit silence pour écouter ces représentants d'un siècle nouveau à qui des événements inattendus venaien t de donner la parole, non pour la France, répétons-le bien, mais pour l'esprit humain.

Le génie littéraire et oratoire de la France

répondit à l'attente du monde. L'Assemblée Constituante fut une sorte de Sinaï des peuples; Mirabeau en fut la voix; l'univers entier en fut l'auditoire. Notre langue porta notre philosophie politique d'oreille en oreille et de bouche en bouche dans toute l'Europe. Chaque vérité proclamée ou décrétée devenait un morceau de notre langue. Le décalogue de la raison moderne et de la liberté fut écrit en français: la langue ainsi devint monumentale en même temps qu'elle devint véhicule d'éloquence, de législation et de philosophie chez tous les peuples. Elle prit dans les discours de l'Assemblée Constituante une élévation, une solennité, une autorité, un accent qui dépasse tout ce que nous connaissons des discussions antiques d'Athènes et de Rome. Démosthène et Cicéron ne parlaient que pour eux, de leurs affaires ou de leur nation: nous parlions pour l'humanité tout entière; notre affaire était l'affaire de la raison générale, la cause de l'homme et de l'esprit humain. L'éloquence raisonnée ne va pas plus haut. Le monde s'était fait tout écho pour l'entendre. Ce fut le point culminant de notre littérature. Le Verbe s'était fait peuple, pour nous servir d'une expression sacrée, et ce peuple était la France.

Après de telles explosions de raison et de génie, les esprits s'affaissent. Un peuple ne vit pas plus longtemps qu'un poète sur le trépied. L'Assemblée Législative, d'où les orateurs de l'Assemblée Constituante s'étaient exclus euxmêmes, abaissa de cent coudées le niveau de la littérature politique. Une nation n'a pas deux têtes : quand elle se décapite, il ne reste que le tronc. La médiocrité, l'envie, le verbiage, l'émulation de popularité des favoris du peuple, remplacèrent la majesté grandiose des orateurs politiques et des philosophes. La littérature s'éteignit dans la poussière et au vent des factions les plus mesquines. La France, hier si grande d'idées, de cœur et de langue, ne fut plus que l'ombre d'elle-même.

Il en est toujours ainsi des assemblées qui suivent la première assemblée sortie d'une grande révolution. Pourquoi? parce que c'est l'enthousiasme qui nomme la première, et parce que c'est le dégoût qui nomme la seconde. Il y a, dans toutes les choses humaines et surtout dans les révolutions, une part d'illusion et une part de

déception inévitables. Les généreuses illusions sont toutes brûlantes au premier moment dans l'âme du peuple; elles animent les premiers orateurs qui sortent du sein de ce peuple; elles élèvent un instant ce peuple au-dessus de lui-même. C'est l'heure de l'inspiration. La nation est plus grande que nature; les obstacles disparaissent, on ne voit que le but, on ne proclame que des principes; ils sont vrais et divins comme les théories : on ne foule pas la terre, on marche sur les nues. C'est la belle destinée des assemblées constituantes.

LU

Les assemblées législatives sont l'expression de cette part de déception, de réaction, de difficultés et de découragement, qui, chez les peuples mobiles et impatients comme nous, marque le lendemain des grandes émotions nationales. On ne reconnaît plus le peuple de la veille : exagération ou défaillance, c'est le nom de ces secondes assemblées. Pourquoi encore? C'est que les premières sont élues en enthousiasme, et que les secondes sont élues en haine de la révolution accomplie.

C'est ce que nous avons vu en 1791, c'est ce que nous avons vu en 1849, ^'^^^ ^^ 4"^ "°^^ reverrons toujours. L'assemblée constituante de 1848 n'avait pas reçu du temps et de la Providence les grandes nécessités d'initiation et de promulgation de principes de l'assemblée constituante de 1790, mais elle en avait le courage, le patriotisme, la haute raison, la vertu publique, souvent l'éloquence. Ce fut la plus probe, la plus honnête, la plus impartiale, la plus dévouée de nos assemblées nationales. Son rôle était de sauver la France en constituant une démocratie sans crime. Ce rôle, elle en avait accompli la moitié quand elle fît, en abdiquant avant l'heure, la généreuse faute de se retirer devant d'autres élections.

L'assemblée législative de 1849, nommée, comme nous l'avons dit, en exagération ou en haine de la démocratie, fut ainsi la perte de la république. La fausse montagne, volcan sans flamme et sans lave, n'eut que les bruits creux du tremblement de terre sur un sol qui ne voulait pas trembler. Elle fît les gestes de la terreur sans en avoir ni la colère dans le cœur ni le glaive dans la main. Cette pseudo-terreur de paroles, puéril plagiat de la Convention, n'intimida personne et servit de prétexte aux ennemis de la démocratie constituée; ils prirent la société tremblante sous leur égide, ils lui montrèrent du

doigt les faux terroristes, comme les Spartiates montraient aux enfants les ilotes ivres pour les dégoûter de l'ivresse. Les sociétés ont un tel instinct d'ordre et de conservation, qu'en les menant au bord de l'anarchie on est sûr de les faire reculer dans le despotisme. Un homme qui se noie saisit le fer rouge; une société qui a peur d'être pillée ou égorgée saisit la lame du sabre ou les pointes des baïonnettes. Tout est bon, même la force brutale, à une nation effarée par la terreur. Trois ou quatre rêveurs, enivrés d'utopies antisociales, vinrent achever la terreur des esprits faibles en lançant des axiomes contre la propriété dans un pays où la propriété est la religion du sol. Les uns proposèrent aux hommes le communisme des brutes; les autres, la multiplication du salaire par la suppression du capital d'où coule tout salaire; les autres, l'égalité du salaire forcée entre les travailleurs et les paresseux; les autres enfin, l'anéantissement de la monnaie, cette invention presque divine de la civilisation, cette langue universelle du commerce, et le retour à la barbarie de l'échange en nature sous le nom de banque du peuple. Ces délires très individuels de quelques sectaires sans sectateurs parurent des partis menaçants quand ce n'étaient que des jeux d'esprit sans idée, des puérilités ou des débauches de chimères. Il n'y avait qu'à rire : on frémit, tout fut perdu ; la démocratie avait laissé

parler les fous, on la crut folle elle-même. Ainsi périt la seconde de nos assemblées législatives. Mais revenons à la première déjà remplacée par la Convention, et voyons son influence sur la littérature française.

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