LUI
C'est la mode, c'est la grâce du style, c'est l'affectation de force d'esprit, ou c'est la faiblesse de conscience aujourd'hui d'excuser, d'innocenter, de glorifier la Convention. Nous-même, on nous a accusé de cette molle complaisance dans VHistoire des Girondins. « Il va nous dorer la guillotine, » disait M. de Chateaubriand à l'apparition de ce livre. C'était une calomnie par anticipation. J'en appelle à ceux qui ont lu le livre. Où la justice a-t-elle été plus faite de la moindre lâcheté de conscience, ou de la moindre goutte de sang livré par cette assemblée? La Convention ne sauva rien par ses meurtres, et perdit pour longtemps la république en associant son nom à la Terreur. Voilà la vérité.
Les institutions, pour renaître, ont besoin de bonne renommée; elle perdit de renommée la démocratie en la souillant du sang de ses milliers
de victimes ; elle jeta des têtes sans compter à la Terreur, comme on jette des lambeaux de ses vêtements à la bête féroce par qui on est poursuivi pour lui échapper; elle appela le peuple au spectacle quotidien de la mort sur la place publique; elle commença par un massacre de trois mille prisonniers sans jugement aux journées de Septembre, cette Saint-Barthélémy de la panique ; elle finit par un massacre le 9 thermidor: sa seule institution fut l'échafaud en permanence. Nul parmi cette assemblée ne fut assez courageux pourlerenverser. La terrible machine fonctionnait encore d'elle-même quand ses moteurs étaient déjà des cadavres sans tête couchés dans son panier. Elle s'arrêta d'elle-même aussi quand il n'y eut plus personne pour envoyer personne au tombereau. Voilà la lugubre vérité sur la Convention. Quelle influence pouvait-elle avoir sur la langue et sur la littérature françaises? L'influence du cinquième acte d'une tragédie à flots de sang sur un auditoire sans haleine, la pitié, l'horreur, les vociférations du chœur sanguinaire, les rugissements des bourreaux, le cri prolongé et renaissant des victimes; elle eut tout cela, mais ce n'était plus de la langue : c'étaient des hoquets et des sanglotements d'agonie, Vox faucibus Inrret! Plus on aime la Révolution, plus on doit flétrir la Convention.
Deux hommes seuls conservèrent jusqu'à la mort, dans cet abattoir d'hommes, des accents d'éloquence tragique et même littéraire à la proportion de ces terribles scènes, Danton et Vergniaud. Danton, le seul homme d'État de la Convention s'il n'avait pas à jamais souillé son génie en le laissant tremper dans les massacres de Septembre et dans l'institution du tribunal révolutionnaire, dont il aiguisa pour sa propre tête le couteau; mais grand du moins par son remords, grand par ses roulements de foudre humaine et par ses éclairs d'inspiration patriotique, grand même par ses frustes excès de style, qui rappelaient en lui le Michel-Ange du peuple ébréchant le marbre, mais creusant à grands coups d'images la physionomie.
Le second est Vergniaud.
Vergniaud, le plus sublime lyrique d'éloquence qui ait jamais prophétisé sa propre mort et la mort de ses ennemis sur une tribune, les pieds dans le sang; orateur pathétique de la pitié, de la justice, de la modération, des remords, de la supplication à un peuple charmé mais sourd, chant du
cygne de la littérature et de l'éloquence françaises expirantes, fait pour parler en présence de la mort, et à qui on ne peut supposer une autre tribune que l'échafaud.
L'Europe écoutait encore avec un frisson de ravissement, morimri te salmam!
Ces deux hommes morts, on n'entendit et on n'écouta plus rien. Quelques mots sublimes d'ironie et brefs de temps en temps, comme celui de Lanjuinais au boucher Legendre : « Avant de m'immoler, fais décréter que je suis un bœuf! » ou l'apostrophe antique du même orateur à l'assemblée meurtrière, qui le couvrait d'outrages avant de le frapper: « Quand les anciens avaient choisi une victime pour le sacrifice, ils l'ornaient de bandelettes et la couronnaient de fleurs avant de la frapper; et vous, pires que ces sacrificateurs, vous couvrez d'insultes et vous traînez dans la boue vos victimes! etc. »
Quand l'Europe, d'abord si passionnée sous l'Assemblée Constituante pournotrephilosophie, notre littérature, notre langue, notre révolution, vit la France, saisie tout à coup comme d'une
démence d'Oreste, immoler son roi innocent, sa reine étrangère, ses orateurs, ses philosophes, ses poètes, ses femmes, ses enfants, ses vieillards, et jusqu'à ces jeunes vierges traînées en groupe à l'échafaud, comme pour composer à la mort des bouquets de cadavres, l'Europe détourna la tête, elle retira son intérêt à une cause si belle mais si honteusement profanée; elle crut à une démence de la nation ; elle la prit en pitié, puis en terreur, puis en horreur. Elle répudia du cœur la langue, les idées, la littérature d'un peuple dont le gouvernement avait pour premier ministre le bourreau.
Mais cependant cette tragédie même avait par sa nature pathétique, pour le cœur humain, l'intérêt palpitant et passionné qui attache l'âme aux combats du cirque, aux grands crimes comme aux grandes vertus sur la scène où les peuples jouent les drames de Dieu. La France était la tragédienne en action du monde moderne : on frémissait, mais on ne pouvait pas s'empêcher de regarder. Elle se gravait par ses convulsions comme par ses exploits dans l'imagination fascinée de l'Europe. 11 y a de la fascination dans les calamités mêmes du peuple, quand ces calamités dépassent les proportions ordinaires du crime et s'élèvent jusqu'à l'impossible du forfait. Les proscriptions de Rome sous les Marius et sous les Sylla sont atroces, mais ces proscriptions mêmes
font partie de l'histoire de Rome et défient la mémoire d'oublier le nom de cette tragédienne du vieux monde. Il en fut ainsi delà France sous la Convention; elle donna quinze mois le frisson de l'horreur à l'Europe, et défia l'imagination de l'Europe de se détacher du spectacle de sang qu'elle donnait aux nations.
Mais peut-on louer en conscience et en humanité une assemblée qui gouvernait à coups de hache, comme si le meurtre était un gouvernement? Peut-on même l'excuser sur la prétendue nécessité du crime en grande politique ? Le crime est précisément l'inverse de toute politique; car toute politique n'est que la morale divine appliquée par la grande conscience des hommes d'Etat au gouvernement des nations : le crime au contraire n'est que l'immoralité humaine appliquée par l'impuissance ou parla perversité de la fausse conscience des ambitions au succès de leur cause ou de leur fanatisme. Le crime n'est que le sophisme de la politique; c'est la morale qui en est la vérité. Les Machiavel, les Robespierre, les Danton ne sont au fond que des dupes qui ont
mis leur génie à la torture pour chercher dans le crime ce que Dieu a caché dans la conscience et dans la vertu. La suprême habileté politique, c'est la suprême innocence. L'histoire finira peutêtre par apprendre aux hommes d'État ce simple axiome qui les fait sourire de pitié aujourd'hui.
On a été jusqu'à innocenter, que dis-je? jusqu'à glorifier les membres de la Convention d'avoir suivi comme un vil troupeau les proscripteurs du comité de salut pubhc, et d'avoir, les yeux fermés, donné leurs signatures de confiance ou de complaisance sur ces listes de proscriptions qui décimaient tous les matins la vieillesse et la jeunesse, l'infirmité, l'imbécilUté, l'enfance, le pêle-mêle de la contre-révolution, de la révolution.
J'avoue que ma raison s'est toujours soulevée en moi contre cette amnistie en masse, jetée comme un manteau, non sur les proscrits, mais sur les proscripteurs. « De deux choses l'une, me suis-je toujours dit à moi-même : ou ces membres en masse de la Convention qui signaient de complaisance les arrêts de mort de tant de milliers
d'innocents étaient dans leur cœur complices des proscriptions, et alors ils étaient aussi criminels que leur comité de proscription ; ou ces hommes n'étaient pas complices dans leur cœur de ces immolations en masse, et alors ils étaient donc les plus lâches des juges, des législateurs et des hommes, puisqu'ils concédaient ces milliers de têtes aux proscripteurs, de peur d'exposer leur propre tête, en disant oui par leur signature ou par leur silence, quand leur conscience disait non? »
Complice de meurtre ou complaisante de l'échafaud, quel dilemme pour la Convention! Elle n'en sortira pas quand la vraie postérité sera levée pour cette assemblée tragique. Elle n'est pas encore levée. La conscience de la France est encore intimidée, ou muette, ou captée; mais le temps lui déhera les lèvres.
Les politiques acerbes de 1848 nous reprochent d'avoir désarmé la démocratie et aboli la peine de mort politique, de peur que le peuple ne fût tenté d'imiter un jour les sévices sanguinaires de la Convention, dont nous voulions à
jamais séparer la nouvelle république par un abime de magnanimité. Nous avons, disent-ils, énervé ainsi la démocratie, nous avons fait répudier au peuple sa seule force, la terreur; nous avons rassuré et encouragé d'avance par l'impunité les réactions de ses ennemis. Ah ! nous acceptons fièrement le reproche, et nous en appelons au temps pour prononcer entre nos accusateurs et nous ! Si jamais l'heure de la démocratie sonne pour la nation (et quelle heure ne revient pas sur ce cadran mobile d'une nation, où les heures ne sont que des minutes ?), on verra combien les souvenirs néfastes de la Convention portent d'ombres sanglantes après soixante ans sur l'imagination de la nation et sur le nom de république; on verra combien la moindre ressemblance tragique avec la Convention ferait fuir à l'instant cette nation jusque sous le sabre par peur de la hache! On verra combien il faudra de républiques magnanimes, désarmées, innocentes, victimes même de leur innocence, pour apprivoiser ce peuple avec la liberté qui eut le malheur de s'appeler une fois la Terreur!
Nous ajournons sans hésitation et sans crainte ceux qui nous reprochent notre innocence aux épreuves et au jugement des démocraties à venir. Si c'était à refaire, nous le referions mille fois. Le plus grand danger pour la république n'est pas dans l'institution, il est dans son nom; et la
peur que ce nom inspirait avant 1 848, elle la doit tout entière à la Convention. On épouvante le monde avec la peur, mais on ne le gouverne qu'avec la justice et la magnanimité! ;
Après cette terreur, il n'y eut plus de littérature, parce que la France avait tué ou proscrit tous ses poètes et tous ses écrivains, et parce qu'il n'y avait plus ni sang-froid, ni loisir, ni attention dans les âmes pour ce luxe de l'esprit qu'on appelle les lettres.
Il était sorti seulement de temps en temps des prisons quelques chants du cygne, quelques plaintes mélodieuses; ces poésies avaient l'accent des brises de nuit qui traversent les ifs ou les cyprès des cimetières, elles donnèrent à la langue poétique, et même à la prose française d'après la Révolution, les premières notes de cette mélancolie tragique, inconnues jusque-là à la langue. C'était une corde nouvelle, corde trempée de 5ang et de larmes, que la mort avait ajoutée à la yre moderne : cela ressemblait aux voix des pleureuses qu'on entend de loin en Orient suivre ;n chantant les cercueils au bord de la mer, der-
rière les oliviers ou les cyprès des champs des morts. Mais cela conservait néanmoins quelque chose de grave, de mâle et d'héroïque qui, tout en pleurant sur sa propre mort, insultait courageusement aux bourreaux. Les plus fières et les plus touchantes de ces lamentations de l'échafaud sont d'André Chénier, cet Orphée républicain du Bosphore, déchiré pour sa modération par les femmes thraces de la Terreur.
Écoutez ces dernières ironies du républicain mourant tué par les démagogues de la Convention, dans la voix d'André Chénier :
Prison de Saint-Lazare.
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
Ouvre ses cavernes de mort, Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie
Ne s'informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,
Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
Dans cet abîme enseveli J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire. Mille autres moutons, comme moi.
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, Seront servis au peuple-roi.
due pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
Un mot, à travers ces barreaux, A verse quelque baume en mon âme flétrie;
De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis ; vivez contents.
En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre.
Peut-être en de plus heureux temps
J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits; A mon tour aujourd'hui ; mon malheur importune :
Vivez, amis ; vivez en paix.
Voilà la sainte colère du poète mourant résigné à la stupide férocité des hommes.
Maintenant voici quelques strophes de sa dernière élégie, écrite, la veille de sa mort, pour déplorer le prochain supplice de M^^^ de Coigny, sa compagne de captivité. Jusqu'alors la France n'avait jamais pleuré ainsi. Ce sanglot donna le ton de l'élégie moderne à M™^ de Staël, à Bernardin de Saint-Pierre, à Chateaubriand, à moi peut-être à mon insu. La tristesse fait maintenant partie de la langue; c'est un don de la mort trouvé sur tant de tombeaux.
L^ JEU'K.E C^TTIVE
Saint-Lazare.
« L'épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été Boit les doux présents de l'aurore;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui. Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui, Je ne veux pas mourir encore.
« Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?
« L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain.
J'ai les ailes de l'espérance :
Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.
« Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
« Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé. Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
« Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison.
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin. Je n'ai vu luire encor que les feux du matin.
Je veux achever ma journée.
PRÉTENDUE DÉCADENCE DE LA LITTÉRATURE 24f
« O Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi.
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux pas mourir encore. »
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix.
Ces vœux d'une jeune captive ; Et secouant le joug de nies jours languissants. Aux douces lois des vers je pliais les accents
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux. Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours. Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.
Une poésie qui inventait de tels accents en mourant ne pouvait manquer de revivre.
La Convention avait fauché tout ce qui se trouvait sous le couteau. La littérature française n'était pas seulement muette, elle était morte. On ne sait pas assez combien meurt vite une civilisation littéraire sous la hache d'une assemblée ou sous la faux d'un Attila. Les croyants au progrès continu et indéfini des civilisations par les livres ne se sont jamais rendu compte de la rapidité avec laquelle s'évanouirent en cendre, au vent de l'incendie des bibliothèques, les prodigieuses littératures de l'Egypte ancienne, de la Perse, de l'Inde lettrée, de la Grèce académique, de la Rome latine, sous les pas de leurs conquérants barbares ou sous les anarchies de leurs propres déchirements. Les langues elles-mêmes, du moment qu'on ne les écrit plus, s'évanouissent avec une promptitude qui tient du prodige. Ne croyez pas tant à l'immortalité de ce chiffon empreint de noir qu'on appelle du papyrus ou du papier. On en chauffe les bains d'Alexandrie, et au bout de deux générations on ne sait plus les lire. Supposez dix ans de Convention, une invasion tartare de Souvarof, un changement de reli-
gion, une subversion générale de la société, un nivellement communiste de la propriété en Europe, et soyez sûrs qu'en vingt ans il n'y aurait plus ni poésie, ni théâtre, ni littérature, ni langue lettrée en France. Il faut du loisir, de l'élégance de mœurs, du superflu de temps et d'aisance pour les arts de l'esprit; quand il n'y a plus de lecteurs, où sont les écrivains?
La Convention avait mis la France bien près de cette extinction des lettres. C'était déjà une terrible désignation à mort que d'être suspect de génie. Cette aristocratie de la pensée n'était guère moins innocente que l'aristocratie de naissance, de fortune, ou même de costume. A quel orateur, à quel poète, à quel philosophe la Convention avait-elle pardonné? Vergniaud, Danton, Camille Desmoulins, Bailly, Condorcet, Lavoisier, Roucher, Chénier et cent autres avaient éteint dans leur sang les dernières voix. Les supériorités étaient des crimes. On aspirait à la médiocrité pour vivre. « Qu'as-tu fait pour vivre pendant la Convention? » demandait-on à Siéyès. (( Je me suis fait petit et je me suis tu! » Toute
la nation aurait pu bientôt en dire autant. Or, une nation obligée de se rapetisser et de se taire pour vivre perd bientôt sa langue avec ses idées.
Cependant une réaction terrible du sentiment civilisé en Europe contre la France, sa philosophie, sa révolution, ses idées, sa Terreur, sa langue (et c'est encore ici un des funestes services de la Convention), se déclarait chez tous les peuples. Un cri de vengeance contre le terrorisme de la Convention s'élevait de tous les cœurs. Ceux-là mêmes qui avaient adoré nos idées répudiaient nos excès et se repentaient à haute voix d'avoir bien espéré de nos principes. Gœthe, Klopstock, Schiller, en Allemagne; Monti en Italie; Fox et Pitt en Angleterre, retournaient leur éloquence contre nous. Burke surtout écrivait avec le fer rouge de l'invective contre nos barbaries une série de harangues qui rappelaient les philippiques d'un nouveau Cicéron contre les bourreaux d'une autre Rome. La Convention, en quinze mois, avait dépopularisé les deux siècles de la littérature française. On ne
voulait plus ni lire, ni écrire, ni parler la langue des prescripteurs de leur propre génie.
Un phénomène très inattendu sauva la littérature et la langue de cette proscription par le dégoût. Ce phénomène fut l'émigration : cent mille familles françaises, l'élite littéraire de la nation par le rang, le nom, l'élégance, les mœurs, le langage, s'étaient dispersées dans toutes les cours et dans toutes les villes de la Suisse, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Angleterre, traînant avec elles la haine qu'elles portaient à la révolution et la pitié qui s'attache aux proscrits. Ces colonies de nouveaux zMesséniens, favoris des cours, hôtes des châteaux, suppliants des villes et des campagnes, semaient et entretenaient partout cette langue proscrite dans les bourreaux, amnistiée et aimée dans les victimes. Ces princes, ces vieillards, ces femmes, ces courtisans, cette jeune noblesse, ces militaires, ces hommes de lettres, ces poètes expatriés, ces jeunes filles qui croissaient en âge et en grâce dans l'exil, pénétraient dans toutes les familles, y payaient l'hospitalité en enseignant la langue et les lettres de leur patrie aux enfants de leurs hôtes, racontaient leurs malheurs, intéressaient à leur ruine et naturalisaient en Europe une France errante et fugitive qui devenait plus chère par les asiles qu'on lui prodiguait. Cette émigration fut pour la littérature de la France quelque chose comme la
captivité de Babylone qui sema le dieu, le livre et la langue des Hébreux jusqu'aux extrémités de l'Asie.
Cette émigration traînait après elle ses orateurs de l'Assemblée Constituante échappés en petit nombre à la mort, ses poètes, ses publicistes, ses pamphlétaires, ses écrivdfls, ses journalistes expatriés. Ce fut le moment où se forma entre ces écrivains antirévolutionnaires de l'Europe cette littérature de réaction contre la philosophie française qui entraîna l'esprit humain tout entier dans son contre-courant d'idées et de principes, et qui dure nialheureusement encore (autre service funeste de la Convention, qui, comme Carthage, avait rallié des ennemis à la littérature française dans tout l'univers).
Cette littérature émigrée couvait de grands talents connus ou inconnus dans son sein. On y comptait Delille, poète aujourd'hui trop ravalé, mais qui fut en réalité l'Ovide de la France. Comme Ovide, il écrivait alors ses Tristes dans le poème de la Titié. Ses vers étaient la complainte redite partout de l'émigration. On y comptait Chateaubriand, encore invisible, mais qui mûrissait son génie dans un grenier de Londres; M. de Talleyrand, puissance d'esprit qui laissait passer l'orage, en Amérique, pour revenir au premier vent maniable dans sa patrie; le comte de Maistre alors en Russie, qui se posait, dans ses
Considér allons sur la T{cvolud on française, en confident intime de la Providence, et qui prophétisait à coup sûr la ruine à une Convention qui s'entre-tuait; M™^ de Staël à Coppet; Mallet du Pan, écrivain de combat, à Bâle; Rivarol, épigrammatiste éblouissant, à Hambourg; M. de Fontanes à Genève; M. de Bonald, gentilhomme philosophe du Rouergue, menant à pied ses petits-enfants par la main sur les grandes routes de la Hollande, et méditant sa Législation primiïlve, théocratie biblique et absolue inventée en haine et en vengeance de notre terrorisme. Bientôt cette littérature, cette poésie et cette philosophie émigrées s'allièrent par la sympathie du malheur avec tout ce qui avait survécu des lettres en France. Cette littérature prépara par ses doctrines l'avènement d'un Macchabée ou d'un Cromwell, s'il y en avait un dans les armées de la France.
Nous n'écrivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement l'influence de la révolution française sur la langue et la littérature françaises. Nous franchissons le Directoire, qui
ne fut qu'une ère de journalisme et de victoires de nos armées au dehors, de débats sans éloquence au dedans. La littérature émigrée avait seule la voix; elle s'essayait à des théories et à des audaces qui tendaient à ramener plus que la monarchie.
Le Consulat et l'Empire ne furent pas des époques littéraires. Des bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brièveté soldatesque, des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les prosternements d'éloquence de Cicéron courtisan devant César, enfin quelques poésies de collège, sans âme, sans virilité dans l'accent, efféminèrent et aplatirent la langue comme le despotisme efféminé les cœurs et aplatit les idées. Toute cette gloire militaire ne produisit que l'écho du canon qui faisait écrouler d'abord l'Europe, puis enfin la France elle-même, pièce à pièce. Mais dix ans de combats, de victoires, de désastres, promenant les armes et le nom de dix armées depuis les extrémités de l'Egypte, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu'à Moscou, et ramenant deux fois sur leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour la langue et pour la littérature d'un peuple. Bonaparte fut le plus funeste mais le plus grand poète des temps modernes. Il fit du monde une tragédie de dix ans. Il y fit jouer à la France le principal personnage dans tous les
excès et dans tous les désastres de sa gloire. Il n'y avait point d'idée, mais il y avait un mouvement, un intérêt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son île, et nullement homme européen de son siècle, tout son rôle semblait être de déplacer violemment la révolution de son centre, de changer le courant des idées en courant de conquêtes, et de faire une longue diversion à la philosophie et à la hberté pour faire oublier à la France sa mission et à l'Europe sa régénération par la pensée libre. Il n'a que trop bien accompli ce rôle; il a ajourné l'esprit humain de trois siècles. Mais quel poème il a écrit en trophées et en désastres militaires, de Memphis à Moscou, de Paris à Sainte- Hélène, pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue et pour la littérature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas le poète, mais le sujet du plus grand drame de l'univers. A ce poème gigantesque il ne manquera que la moralité. Mais Alexandre et César ne cherchaient d'autre moralité que le bruit de leurs pas dans le monde et dans l'histoire. C'était un homme de leur race : il ne faut pas lui demander un but; son but, c'était son nom. Qu'il en jouisse, puisque le monde a plus d'écho que d'intelligence, et confondra toujours le bruit avec la gloire!. — Passons! — ou plutôt mourons, car il n'y a plus qu'à désespérer des peuples qui n'ont
d'estime que pour ceux qui les ont le plus méprisés !
C'est encore là un dernier funeste service de la Convention. Toutes les fois que vous donnerez à choisir à une société entre un échafaud ou un trône, elle choisira le trône; et qui osera s'en étonner?
La chute de l'Empire fut tout à coup une renaissance des lettres, de l'éloquence, de la poésie, des tribunes, du journalisme. On manquait d'air dans cette glorieuse caserne. La liberté souffla un nouveau génie français. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons, cette dynastie lettrée, ce fut la restauration de l'intelligence.
TicACICNiE — « ATHALIE »
ous avons dit que la littérature était l'expression de la pensée humaine sous toutes ses formes.
Il y a cinq manières principales d'exprimer sa pensée pour la communiquer aux hommes :
La chaire sacrée, qui parle aux hommes, dans les temples, de leurs premiers intérêts : la Divinité et la morale;
La tribune aux harangues, qui parle aux hommes, dans les assemblées publiques, de leurs intérêts temporels de patrie, de liberté, de lois, de formes de gouvernement, d'aristocratie ou de démocratie, de monarchie ou de république, et
IfÔ PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE
qui remue leurs idées ou leurs passions par l'éloquence de discussion, l'éloquence parlementaire;
La place publique, où, dans les temps de tempête, de révolution, de sédition, le magistrat, le tribun, le citoyen monte sur la borne ou sur les marches du premier édifice qu'il rencontre, parle face à face et directement au peuple soulevé, le gourmande, l'attendrir, le persuade, le modère, et fait tomber de ses mains les armes du crime pour lui faire reprendre les armes du patriotisme et des lois. Ce n'est plus là ni l'éloquence sacrée, ni l'éloquence parlementaire, c'est l'éloquence héroïque, l'éloquence d'action qui présente sa poitrine nue à ses auditeurs, et qui offre son sang en gage de ses discours;
Le livre, qui, par l'ingénieux procédé de l'écriture ou de l'impression, reproduit, pour tous et pour tous les temps, la pensée conçue et exprimée par un seul, et qui communique, sans autre intermédiaire qu'une feuille de papier, l'idée, le raisonnement, la passion, l'image, l'harmonie même empreinte sur la page;
Enfin le théâtre, scène artificielle sur laquelle le poète fait monter, aux yeux du peuple, ses personnages, pour les faire agir et parler dans des actions historiques ou imaginaires, imitation^ des actions tragiques ou comiques de la vie des hommes.
De tous ces modes de communiquer sa pensée
RACINE — «ATHALIE» 2f7
à ses semblables par la parole, c'est le théâtre qui nous paraît le plus indirect, le plus compliqué d'accessoires étrangers à la pensée elle-même, et par conséquent le moins parfait. La pensée cesse, pour ainsi dire, d'être pensée, c'est-à-dire immatérielle, en montant sur le théâtre; elle est obligée de prendre un corps réel et de s'adresser aux sens autant qu'à l'âme. De tous les plaisirs intellectuels, le théâtre devient véritablement ainsi le plus sensuel: voilà pourquoi sans doute il est le plus populaire.
Ce noble plaisir populaire du théâtre est inconnu par sa nature aux époques de barbarie ou même de jeunesse des peuples. Il ne peut naître et se développer qu'en pleine et opulente civilisation.
Les premiers poètes sont des poètes sacrés; les seconds sont des poètes épiques; les troisièmes sont des poètes lyriques; les quatrièmes sont des poètes dramatiques.
La raison en est simple : les peuples, avant leur âge de parfaite civilisation, n'ont ni assez de loisir, ni assez de richesse, ni assez de luxe public pour élever à leurs poètes ces édifices vastes et splendides, ces institutions de plaisir public qu'on appelle des théâtres et des scènes. La multitude elle-même n'est pas assez riche pour se donner à prix d'or, tous les soirs, ces heures délicieuses de rassemblement, d'oisiveté et de repré-
2f8 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE
sentations scéniques. Les acteurs ne manquent pas moins aux poètes pour jouer leurs œuvres que les édifices, les décorations et les spectateurs. Comment ces acteurs et ces actrices nécessaires en grand nombre à la représentation de la scène se consacreraient-ils, dès leur enfance, à un art difficile qui ne leur promettrait ni pain, ni gloire, ni compensation à tant d'études? Or, sans acteurs consommés dans leur art, que devient le drame le mieux conçu et le mieux écrit? l'ennui de ceux qu'il a pour objet de charmer par la perfection de la langue, de l'attitude, du geste, de l'action.
Ce n'est qu'après de longs siècles de grossières ébauches théâtrales pareilles à celles de Thespis en Grèce, ou de nos mystères en France, que s'élèvent des théâtres permanents dignes de la majesté du trône ou du peuple. Ce n'est qu'alors aussi que se forment ces grands acteurs aussi rares que les grands poètes, qui, comme Roscius, Garrick, Talma, Rachel, Ristori, personnifient, dans un corps et dans une diction modelés sur la nature par l'art, les grandes ou touchantes figures que l'histoire ou l'imagination groupent sur la scène dans des poèmes dialogues pétris de sang et de pleurs. L'imagination recule devant les prodigieuses difficultés qu'un grand acteur ou une grande actrice ont à vaincre pour se transfigurer ainsi à volonté dans le personnage qu'ils sont
RACINE — « ATHALIE » 2f9
chargés de revêtir, depuis la physionomie jusqu'à la passion et à l'accent.
Il faut que non seulement la nature morale, mais encore la nature physique leur obéissent comme la note obéit au musicien sur l'instrument, comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard, lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche, orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons, frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du cœur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce^ le clavier sympathique du cœur humain : voilà la puissance de ces hommes et de ces femmes, mais voici aussi leur génie!
De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces acteurs indispensables à la scène, "des miracles d'efforts, d'études^ d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments
fantastiques qui ne se produisent que dans un état très lettré, très oisif et très opulent des nations. Les poètes dramatiques ne sont pas seuls dans leurs œuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils dépendent ainsi du temps où ils vivent, et ne peuvent naître qu'à la consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère, qui allait récitant luimême ses poèmes sur les chemins de Chio ou de Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues, et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les pasteurs ou les matelots de l'Ionie?
A chaque âge son genre de poésie; mais le plus parfait, sinon le plus émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie elle-même et qui ne demande, comme le poète épique ou le poète lyrique, qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.
Cela dit, sans faire ici l'étude du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain, presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnol, anglais, allemand, et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des lan-
gues, bornons-nous au commentaire de son chefd'œuvre, cAîhalie.
Il faut tuer ici, par un mot dur mais vrai, la vanité de l'homme. Un grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses œuvres : un grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se fait homme en lui : voilà la vérité.
Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans les cinq ou six grands poètes ou grands écrivains qui furent avec lui comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV. Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la poh tique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, pour concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière perfection de croissance, d'unité et de génie.
La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut donner le despotisme : la concentration et la règle de toutes ses forces intellectuelles et matérielles dans un effort universel des intelligences disciplinées sous fÈglise et sous le roi. La liberté a autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier fÉglise et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.
Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui fait les héros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractères s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce feu des guerres sacrées.
La fortune et la défection d'Henri I V, ce dupeur de Dieu et des hommes, avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher par elle. Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement
« ATHALIE » 263
un crime contre le ciel, c'était un crime contre l'Etat. Le roi n'était que la main du pontife, il vengeait l'Eglise, et l'Église, à son tour, vengeait le prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait à l'Eglise tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans son cœur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Eglise. Il ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.
Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à M"''^ de Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement impie et cependant consciencieux d'asservissement à la personne divinisée du prince dont on se glorifiait à cette époque : « Dieu m'a fait la grâce, Madame, de ne jamais rougir de l'Evangile ni du Roi dans tout le cours de ma vie. »
Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce mot, qui paraîtrait abject et sacrilège aujourd'hui aux plus vils des courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à la tyrannie.
Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres : l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien, Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.
L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complètement le trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, avait abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou dans les provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une proscription de Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, c'était sa maxime. Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était lui qui était le roi sous sa pourpre. Cette Terreur d'en haut avait réussi.
L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de tous les pohtiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une régence de royaume pendant une longue minorité.
RACINE — «ATHALIE» 26f
avait rejeté loin de lui la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée, caressée et séduite par les manèges et par les bienfaits d'une politique de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le cœur de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbécile avait tremblé elle-même sous Richelieu ; elle s'était précipitée avec confiance dans l'esprit et dans le cœur d'un ministre qu'elle ne pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.
L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée et plus magnanime qu'Elisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière la pourpre de Mazarin.
Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre odieux mais nécessaire, et les grands révoltés,
Anne d'Autriche conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix, et qui sauvait à la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.
C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut Anne d'Autriche.
Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de Louis X I V. Il n'eut qu'à le saisir et à le conserver. Il fit bien l'un et l'autre ; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait donné à la fois les vices et les vertus : un orgueil de dieu et un commandement de roi.
Mais ce n'était pas tout encore; il faut un instrument au génie des lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente diffé-
rentes voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en purifiant tout dans son cours.
C'est le moment où l'on dit que les poètes créent les langues. Créer est un mot impropre ; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une nation : c'est le travail et la gloire de tous ; mais il est vrai de dire que c'est le moment où les grands poètes et les grands écrivains façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poètes, et les poètes frappent de leur empreinte ce lingot : voilà la vérité.
Or tout avait concouru aussi, dans les mœurs et dans les règnes, à enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.
L'Église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité. La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une brièveté concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur faire rendre avec plus d'énergie le sens.
La pompe du grec, réimportée en Italie par Lascaris sous les premiers Médicis, et réimportée
d'Italie en France par Ronsard et ses disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par la nature au latin.
L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de François I^^ de ses poésies, lui avait donné, par Dante et par Pétrarque, parle Tasse et par l'Arioste, la fluidité, l'harmonie et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen-âge. La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant qu'à Florence par ses artistes et par ses poètes presque naturalisés français.
Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque, chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui touchait au sublime par sa hauteur et au ridicule par son exagération. Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il nous avait fait une langue de héros, presque de matamores; la langue qui montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel, et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un.
L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.
Quels plus riches matériaux de langue un grand poète éclectique comme Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à la gloire de la nation le chef-d'œuvre achevé et insurpassable de la langue poétique française, si ce poète surtout savait choisir avec la sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du caractère français, ce qui convenait le mieux dans ces matériaux étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la passion?
C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui fit naître Racine, c'est-àdire la perfection incarnée de la langue poétique en France ! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre littérature. Mais aussi remarquez bien une chose : c'est que tous ceux qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des critiques, des écrivains ou des poètes, qui sont eux-mêmes trop étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du latin, de l'hébreu, de
l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a su, avec un art sévère,corriger et exclure delà langue dans laquelle nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.
C'est cette même coïncidence de religion achevée, de mœurs faites, de politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de langue créée par le temps, qui fait, comme nous le disions tout à l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe prédestiné de grands hommes.
Ainsi, au moment dont nous parlons, la monarchie s'était faite homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet, l'Evangile s'était faite homme dans Fénelon, la comédie s'était faite homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans Racine. cAthalie allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une saison de choix.
Nous ne voulons pas écrire ici la vie de Racine, malgré la corrélation intime qui, pour le regard clairvoyant du philosophe, existe entre le poète
« ATHALIE » 271
et ses œuvres. Toutefois nous en dirons assez pour faire bien comprendre la naissance et la perfection de l'œuvre â!c4r/ialie à nos lecteurs.
Jean Racine était né à la Ferté-Milon, petite ville de l'ancienne province de Valois. Sa famille appartenait à cette vieille bourgeoisie française qui avait la distinction des mœurs de la noblesse sans en avoir les légèretés et les vices. Son père occupait un de ces modestes emplois publics du fisc royal, apanage habituel de ces familles. Son aïeul maternel remplissait un emploi de magistrature. Les deux familles étaient lettrées de profession, religieuses de cœur.
Une circonstance fortuite nourrit cette double disposition aux lettres et à la religion dans la maison. Une tante de l'enfant était religieuse dans cette célèbre maison de Port-Royal, le berceau et le cénacle du jansénisme. Le jansénisme préoccupait gravement alors de la menace d'un schisme l'EgUse et le gouvernement de Louis XIV. Les jansénistes étaient les stoïciens du christianisme.
Les jésuites, leurs implacables ennemis, étaient beaucoup moins sévères. En hommes aussi politiques que rehgieux, ils redoutaient l'exagération de foi et de mœurs des jansénistes. Cette exagération de foi et de mœurs aurait fini par révolter la faiblesse humaine et par réduire le christianisme à un petit groupe de chrétiens forcenés qui auraient damné le monde en sauvant quelques
sectaires. Les jésuites appropriaient, avec un art consommé, la religion au temps, au pays, aux usages, aux vices mêmes tolérés du prince et du peuple; ils négociaient, comme des diplomates accrédités à la fois au ciel et sur la terre, entre le Christ et le monde.
Cette profonde habileté de conduite leur avait valu, à la fin, la confiance absolue d'un roi qui avait besoin de foi pour son esprit et de tolérance pour ses faiblesses. Sa conscience était dans leurs mains. Us la maniaient à leur fantaisie dans leurs intérêts et dans les intérêts de l'ÉgUse. Ils lui avaient ordonné de persécuter les religieux et les religieuses de Port-Royal. Louis XIV leur obéissait d'autant plus volontiers qu'un soupçon de révolte contre l'Eglise était à ses yeux un soupçon d'opposition contre la monarchie, et qu'un levain de républicanisme lui semblait caché dans ces doctrines d'obéissance à Dieu seul, de stoïcisme romain et de mépris de la persécution terrestre.
Ces religieux et ces religieuses de Port-Royal, expulsés pour la première fois de leur solitude,
avaient cherché un refuge dans une sauvage abbaye des forêts de la Ferté-Milon, la Chartreuse de Bourg-Fontaine. Leur mérite et leur sainteté répandaient leur bonne odeur jusque dans les familles pieuses de la Ferté-Milon, On s'attacha à eux pour leur vertu, pour leur science et pour leur persécution.
j La famille maternelle du jeune Racine fut particulièrement édifiée de la piété de ces saints et de ces saintes anachorètes. Trois de ses tantes, [entraînées par la contagion de l'exemple, entrèrent dans leur ordre religieux, s'y distinguèrent par leur zèle et y persévérèrent jusqu'à la mort. C'est ainsi que le futur poète d'cArhalie fut imbibé lès sa tendre enfance de ces émanations de foi iît de piété chrétienne qui s'évaporèrent un mojment au vent du siècle, mais qui se retrouvèrent Comme un premier parfum au fond de son cœur juand il repassait les jours de sa jeunesse dans la inaturité de ses années.
Après de premières études classiques sévères aites à la Ferté-Milon, sous la direction de son juteur, le crédit de ses tantes religieuses au molastère de Port-Royal, près Paris, le fit entrer au lombre des disciples de cette savante et sainte aaison, La colère du roi s'était encore une fois aimée devant la résignation de ces pieux solilires. Racine y acheva sous eux ses études d'aniquité et de théologie. A seize ans il vint les
terminer à Paris, au collège d'Harcourt. Un des associés libres de Porc-Royal, M. le Maistre, lui prêtait sa chambre à Paris, et le traitait en fils plus qu'en disciple.
La correspondance de ce second père avec le jeune homme pendant les absences de M. le Maistre de Paris, est pleine de ces naïvetés à la fois tendres et austères qui caractérisent ces paternités intellectuelles.
Mandez-moi si mes vieux livres sont bien en ordre sur les tablettes, et si mes onze volumes de saint Chrysostome y sont ; voyez-les de temps en temps pour en enlever la poussière. Mettez de l'eau dans les écuelles au-dessus desquelles ils sont rangés, afin que les rats ne puissent les ronger. Suivez bien en tout les conseils de votre sainte tante. La jeunesse doit toujours se laisser conduire et tâcher de ne point s'émanciper. Peut-être que Dieu vous fera revenir à Port-Royal. Tâchez que les événements vous détachent du monde si ennemi de la piété. Adieu, mon cher fils, aimez en moi votre père comme il vous aime. Envoyez-moi aussi mon Tacite infolio.
Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collège
« ATHALIE » 275
d'Harcourt comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme des instincts en lui: le goût de l'histoire, qu'il satisfaisait dans Plutarque; le goût de la poésie, qu'il nourrissait d'Homère et de Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en drame, dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et Euripide. Il passait des journées entières enfiDncé dans les fiarêts qui entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire, aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du cœur humain.
Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature, un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont besoin d'exemples pour imiter, et qui empruntent leur sève à toute l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'œuvre antiques. Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la paix religieuse du monastère de Port-Royal, sur
les hymnes traduites du Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la CN^ymphe de la Seine, sont des exercices très ordinaires d'un novice de l'art et des imitations très pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille a déjà son harmonie; la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier : un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle; un homme de renaissance, non de création; original plus tard, mais original seulement par la perfection.
Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le chef-d'œuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias, celle de Raphaël, celle de Racine? Passons.
Le roi et la cour avaient goûté son ode de poète lauréat, la U^ymphe de la Seine. Les soli-
taires de Port-Royal furent plus alarmés que flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient [a faiblesse, ainsi qu'on le voit dans les Tensées de Pascal, de mépriser la poésie, sans doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être innocente. Us se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le Père Sionin. Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce neveu serait entré dans l'Eglise.
Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la théologie; mais sa nature mondaine, légère et passionnée, répugnait invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les mœurs claustrales et la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et de ses poètes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie de la Thébaïde ou des Frères ennemis ; il méditait de la donner au théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'ÉgUse et précipitèrent son retour à Paris.
C'était le moment de la gloire et de la faveur
de Molière, génie jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes les bontés du cœur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode médiocre, intitulée la T^enojnmée aux zMuses, lui valut des louanges de la bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé, l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint, par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit naïf, gracieux, discincms, pour nous servir de l'expression latine qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie, souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits.
Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de théâtre, obtinrent la représentation de la Thébaïde ou des Frères ennemis. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus d'Eschyle, d'Euripide et de Sénèque, qui avaient traité avant Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la jeunesse du poète. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses
faibles muscles pour rappeler l'Hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit par ce premier essai : cependant rien n'indiquait encore qu'un rival était né au poète vieilli du Cid.
L'année suivante, i66f, Racine donna au théâtre la tragédie d'cAlexandre le Grand, tirée de Quinte-Curce et imitée de Corneille et du roman chevaleresque de M^^^ de Scudéri. L'élégance de la versification et les allusions adulatrices à Louis XIV, héros toujours réel de ces pièces héroïques, donnèrent à l'ouvrage un succès qu'il était loin de mériter par lui-même.
Tout le génie grec et tragique de Racine n'éclata dans sa plénitude que dans cAndromaque. Le poète français y égale, comme poète épique, Homère et Virgile, chantres des mêmes catastrophes. Dans 'Britannicus , qu'il donna en 1669, il rivalisa de génie historique avec Tacite : il ne rivalisa plus de poésie qu'avec lui-même. 'Bérénice, qui suivit Britannicus , n'est qu'une élégie héroïque pleine d'allusions aux amours du roi. Le poète cesse d'être tragique à force d'efféminer l'amour et le langage d'un héros. Bajaiet offre des beautés
2bo PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE
supérieures, mais corrompues par la ridicule application des mœurs galantes d'une cour française aux mœurs des Ottomans. zMhhridate, Iphigénie, Thèdre enfin, son chef-d'œuvre profane, élevèrent le nom du poète au zénith de sa gloire : Thèdre, la plus immortelle de ces œuvres, où ce génie éclectique et appropriateur, en empruntant à ses émules de l'antiquité grecque et latine, a égalé et surpassé ses modèles.
Mais reprenons notre récit, puisque ce sont les circonstances de sa vie qui furent l'occasion de ses dernières et de ses meilleures œuvres.
Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère, n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile et nonchalante de La Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit de Boileau son ami.
Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui soumettant la tragédie à'oilexandre, lui avait répondu ce que nous lui aurions répondu
nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et à distance la nature de son génie : « qu'il avait un admirable talent de poète épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et concentré de la tragédie. »
Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de vouloir échpser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté de la vieillesse; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la faiblesse d'un homme hors de combat.
Corneille cependant avait raison, selon nous; et en assignant au jeune Racine le rôle de poète épique, il ne lui assignait certes pas une gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le poème; et la lecture des tragédies, dépourvues des fantasmagories de la scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent fastidieuse.
Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de la tragédie.
La première de ces causes, c'est la brièveté nécessaire de la tragédie ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de décoration
et une grande lenteur de déclamation devant le peuple rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et l'ampleur indéfinie du poème épique. C'est de la poésie en abrégé pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.
La seconde de ces causes, c'est que le poète tragique est privé, par la nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie, c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poème. Le poète tragique est comme le sculpteur en bronze ou en marbre : il ne montre que des statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les réflexions, les peintures n'existent pas et ne peuvent pas exister pour lui; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan ; le spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui sont à peu près interdits. Lacune immense dans son œuvre! Que feraient Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur retranchiez leurs descriptions et leur paysage?
Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poète dramatique ou tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur vie ou de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au mo-
ment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang, sous la main de la pitié ou de la terreur.
Qu'en résulte-t-il? C'est que le poète tragique est conduit à ne peindre que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du cœur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or les sentiments doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont interdites au poète tragique : il ne prend l'homme qu'en flagrant délit de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la douleur comme ceux du Laocoon.
Peut-on dire qu'avec ces trois causes d'infériorité relative dans le cadre même de son œuvre, le poète épique, qui peint et qui chante la nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en génie, mais en genre et en charme, au poète de théâtre?
Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui assignait en réalité la meilleure part du génie.
Sa conduite avec Molière, son premier protecteur, son introducteur à la cour, son introducteur au théâtre, ne fut pas plus exempte d'excès d'amour-propre, de personnalité et même d'ingratitude. C'était iMolière qui avait fait représenter les premières tragédies de son ami sur son propre théâtre, en répondant, pour ainsi dire, au public, de la chute ou du succès de ces tragédies. C'était là un de ces services qui lient pour jamais un poète reconnaissant à son protecteur.
Molière avait le droit d'espérer que la gloire de son protégé deviendrait la fortune de sa scène. Cependant Racine, n'ayant pas été satisfait dans sa vanité de la manière dont les comédiens de Molière jouaient son oAlexandre, retira brusquement sa tragédie de ce théâtre. Il la porta au théâtre rival de l'hôtel de Bourgogne, et ce qu'il y eut de plus cruel pour le pauvre Molière dans ce procédé, c'est que Racine lui enleva, en même temps que sa pièce, la meilleure de ses actrices. Elle passa, avec la tragédie, du théâtre de Mohère au théâtre de Bourgogne, enlevant ainsi à Molière la curiosité d'une pièce nouvelle et la popularité d'une comédienne accomplie.
« ATH AL I E » 28f
L'amitié entre Molière et Racine fut à jamais rompue par cette défection. Molière, qui était incapable de vengeance, était capable d'une profonde affliction et d'un amer souvenir. Il ne parla plus de Racine qu'avec peine, en louant toujours son génie, mais en se taisant sur son cœur. La blessure ne pouvait plus se fermer. Ces deux hommes laissèrent la froideur de la faute et du souvenir s'établir entre leurs âmes.
Une faute de cœur plus grave et plus éclatante encore, à la même époque, signala tristement l'excès de personnalité et la facilité d'oubli des services reçus dans le cœur du poète devenu le favori de la cour et de la scène. On a vu que Port-Royal avait été le foyer presque paternel et, pour ainsi dire, le berceau de l'âme et du génie de Racine.
Les vénérables religieux de cette maison considéraient le théâtre, qui remue les passions, comme une institution entièrement opposée au christianisme, qui les corrige ou les supprime. Ils s'affligèrent de voir le jeune Racine, leur élève bienaimé, prêter son talent de poète au théâtre.
Nicole, après Pascal, le plus rude écrivain moraliste de cette école, avait écrit dans une de ses polémiques, « qu'un faiseur de romans ou un poète de théâtre étoit un empoisonneur public, non du corps, mais des âmes; » il avait ajouté « qu'un tel poète devoit s'accuser de la mort d'une multitude d'âmes qu'il avoit perdues ou qu'il avoit pu perdre par ses vers. »
Une lettre sévère et touchante que la tante de Racine, religieuse à Port-Royal, écrivit à son neveu dans le même temps, fit croire à Racine que la réprobation générale de Nicole s'adressait surtout à lui. Rien n'était plus faux; Nicole s'adressait au poète Saint-Sorhn, espèce de fou qui se donnait pour prophète.
La lettre de la tante au neveu mérite d'être citée ici.
Ayant appris que vous aviez dessein de faire ici un voyage, j'avais demandé permission à notre mère de vous voir, parce que quelques personnes nous avaient assurées que vous étiez dans la pensée de songer sérieusement à vous; et j'aurais été bien aise de l'apprendre par vous-même, afin de vous témoigner la joie que j'aurais s'il plaisait à Dieu de vous toucher; mais j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans l'amertume de mon cœur et en versant des larmes, que je voudrais pouvoir répandre en assez grande abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre salut, qui est la chose du monde que je souhaite avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec douleur que vous fréquentiez plus que jamais des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu'on leur interdit l'entrée de
l'Église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu'ils ne se reconnaissent. Jugez donc, mon cher neveu, dans quel état je puis être, puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien désiré, sinon que vous fussiez tout à Dieu dans quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, mon cher neveu, d'avoir pitié de votre âme, et de rentrer dans votre cœur pour y considérer sérieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas vrai ; mais si vous êtes assez malheureux pour n'avoir pas rompu un commerce qui vous déshonore devant Dieu et devant les hommes, vous ne devez pas penser à nous venir voir; car vous savez bien que je ne pourrais pas vous parler, vous sachant dans un état si déplorable et si contraire au christianisme. Cependant je ne cesserai point de prier Dieu qu'il vous fasse miséricorde, et à moi en vous la faisant, puisque votre salut m'est si cher.
Racine, pour toute réponse à ses torts de piété et de tendresse envers ses anciens maîtres, leur adressa deux lettres imprimées où la réfutation très aigre de leur doctrine était assaisonnée par les plus odieuses incriminations contre leur prétendue vanité de corps.
Il est aisé de connaître, dit-il à la fin d'une de ces diatribes, par le soin qu'ils ont pris d'immortaliser ces réponses, qu'ils y avaient plus de part qu'ils ne disaient. A la vérité, ce n'est pas leur coutume de laisser rien imprimer pour eux qu'ils n'y mettent quelque chose du leur. Ils portent aux docteurs les approbations toutes dressées. Les avis de l'imprimeur sont ordinairement des éloges qu'ils se donnent à eux-mêmes ; et l'on scellerait à la chancellerie des privilèges fort éloquents, si leurs livres s'imprimaient avec privilège.
Ces outrages à ses seconds pères étaient d'au-
tant plus impardonnables que ces solitaires étaient en ce moment en suspicion et en persécution devant la cour, et que l'injure littéraire pouvait se transformer contre eux en sévices du gouvernement. Pascal indigné prit la plume des Trovinciales pour répondre; on étouffa la querelle, heureusement pour Racine. Pascal, l'hercule de la polémique, aurait écrasé le poète aussi téméraire qu'ingrat dans son injure. L'immortalité de la vengeance aurait immortalisé l'agression.
La facilité du poète à oublier les amitiés et les services quand sa gloire ou quand sa fortune étaient en jeu n'éclata pas moins envers M'"^ de Montespan, Il avait été le courtisan sans scrupule de cette favorite tant qu'elle avait régné dans le cœur du roi; il la sacrifia, comme nous Talions voir, à M™^ de Maintenon, quand cette austère favorite se fut insinuée entre sa maîtresse et Dieu dans la faveur de Louis XIV. Il était temps que la religion de son enfance, qui n'était qu'assoupie sous les vanités et sous les voluptés de la vie mondaine du grand poète, se réveillât dans son âme, et qu'elle vînt lui imposer ses règles sévères de probité d'esprit et d'abnégation de vaine gloire qu'il ne trouvait pas assez dans son caractère. Mais Racine était déjà tellement corrompu par l'esprit des cours, qu'il fallut que cette religion se confondît avec la faveur du monarque pour
reprendre sur lui le double empire de la cour et de la foi.
Ce fut l'époque de sa conversion; elle fut opportune pour sa faveur auprès du roi, mais elle fut sincère devant Dieu et efficace pour la réforme de ses mœurs. Ses torts lui apparurent au jour de la conscience : il rougit de son ingratitude envers ses maîtres de Port-Royal; il se condamna luimême plus sévèrement peut-être qu'ils ne l'auraient condamné; il se repentit d'avoir employé au plaisir profane du public et à la conquête d'une gloire périssable les admirables talents qu'il avait reçus de la nature et des lettres. Il fit à Dieu et à ses maîtres la promesse de ne plus écrire pour le théâtre; il répudia ses amours; il se maria à une femme vertueuse et sainte qui ne connut jamais de lui que l'époux et le père, et qui ne lut pas même ses chefs-d'œuvre de poète. Il éleva dans l'ombre et dans la piété une famille chrétienne à laquelle il ne songea à laisser pour héritage que sa religion pour toute gloire.
Sa femme, fille d'un trésorier des finances d'Amiens, s'appelait Catherine de Romanet; elle avait apporté en dot une fortune modeste, à peu près égale à celle de son mari. Les bienfaits du roi, qui se renouvelaient sous la forme de gratification littéraire à chacune de ses pièces, et qui se convertirent bientôt après en une pension de deux mille livres, somme considérable pour le temps,
donnaient une grande aisance à la famille. « Il est juste, écrivait-il à cette époque, que l'auteur laborieux tire de son travail une rémunération légitime, »
Le roi ajouta à cette aisance des gratifications annuelles s'élevant de cinq cents jusqu'à mille louis pendant huit ans et plus, une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre avec une nouvelle pension de quatre mille livres, et enfin la charge à la fois politique et littéraire d'historiographe de son règne et de ses campagnes, avec Boileau, son collègue et son ami. Les émoluments de cette charge étaient proportionnés aux dépenses que les deux historiographes avaient à faire pour suivre le roi aux armées. Louis XIV payait largement ses plaisirs et sa gloire. Versailles et l'immortalité de son nom, ses monuments et sa renommée ne lui paraissaient jamais trop chers; il voulait, comme Alexandre, des témoins des exploits de son règne, et il choisissait ses témoins parmi les poètes, ces échos éternels du temps.
La vie de Racine, depuis cette faveur ainsi consolidée par ses charges, ne fut plus celle d'un poète, mais celle d'un saint dans sa maison et d'un courtisan accompli à la cour. De toutes ses faiblesses passées, il ne lui en restait qu'une, l'adulation aux vertus et jusqu'aux caprices du roi. C'est de cette faiblesse qu'il vivait et qu'il
devait mourir. Mais cette faiblesse était alors si générale et si consacrée qu'elle se confondait presque avec une vertu.
Cependant ses maîtres sévères de Port-Royal, avec lesquels il s'était réconcilié, et dont il goûtait, plus que le roi ne l'aurait voulu, les doctrines, résistaient seuls à cette contagion servile du temps; ils conservaient la sainte indépendance de leur rigorisme au milieu de la prostration de l'Église et du siècle. Racine, entraîné vers eux par son estime, retenu à la cour par le prestige du roi et par les caresses de M'"^ de Maintenon, flottait dans une pénible ambiguïté entre les exigences de sa conscience janséniste et les complaisances de situation qu'il devait au roi.
Il était tout occupé alors, avec Boileau, d'exercer sa plume au style historique, pour élever au règne le monument qu'on attendait de lui. Il y réussit mal; la poésie lui avait gâté la main pour la prose : trop préoccupé de la forme du rhythme et de l'harmonie des périodes, il manquait de nerf et de pensée pour consolider sa phrase historique. Dans ses fragments d'histoire comme dans ses
lettres, on ne retrouve, selon moi, rien du génie | de l'auteur de Th'edre et à'cAthalie; quand il n'y avait plus ni passion, ni pompe, ni harmonie de théâtre sous sa plume, tout s'évaporait, et tout se glaçait sur sa page. Entre Euripide et Tacite, il n'y avait qu'un abîme de médiocrité élégante; on en peut dire autant de Boileau.
Pendant que ces deux poètes réunissaient leurs forces pour écrire, à la gloire du roi, ces pages couvertes d'or, Saint-Simon, seul, gravait dans l'ombre l'histoire. L'histoire et la poésie sont deux talents bien rarement réunis. Tacite, parmi les historiens, aurait pu être poète; Dante, parmi les poètes, aurait pu être historien; cela ne fut donné ni à Boileau ni à Racine. Ils ne furent qu'historiographes, c'est-à-dire les annotateurs d'un règne, prenant des notes pour la postérité. Mais la postérité ne les lit pas.
Racine ne se montra pas, dans ses essais de discours, plus égal à la haute éloquence qu'à la grande histoire. Le discours qu'il prononça à l'époque de sa réception à l'Académie française ne fut qu'une harangue vulgaire et mal balbutiée.
Celui qu'il prononça après la mort de Corneille, son rival, ne fut pas digne de ce deuil, mené par l'émule d'Euripide devant la tombe de l'émule de Sophocle. Quelle plus magnifique occasion d'éloquence, cependant, que l'apothéose de Corneille dans la bouche de l'auteur d'oirhalie! Mais le souffle de l'éloquence, qui vient du caractère et du cœur, ne soulevait pas aussi énergiquement cette poitrine que le souffle poétique qui vient de l'imagination. D'ailleurs, excepté l'éloquence de la chaire qui éblouissait alors les temples dans la parole et dans la personne de Bossuet, l'éloquence civique et littéraire n'était pas née alors en France; elle ne devait naître qu'avec la liberté. Le roi alors se faisait lire ces morceaux d'histoire de son règne à Versailles, dans la chambre de M"^^ de Montespan, sa favorite en titre, bien que son cœur appartînt déjà à M"^^ de Maintenon. Ce fut à une de ces lectures que Racine et Boileau s'aperçurent, pour la première fois, du déclin de l'une et de l'ascendant de l'autre. Racine le fils, sur le récit de son père, raconte ainsi cette révolution de palais, qui devait donner tant de gloire et tant d'amertume ensuite à son père :
Ces lectures se faisaient chez M^e de Montespan. Tous deux avaient leur entrée chez elle aux heures que le roi y venait jouer, et M^e de Maintenon était ordinairement présente à la lecture. Elle avait, au rapport de Boileau, plus de goût pour mon père que pour lui, et M^e de Montespan
294 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATUrvE
avait, au contraire, plus de goût pour Boileau que pour mon père ; mais ils faisaient toujours ensemble leur cour, sans aucune jalousie entre eux. Lorsque le roi arrivait chez M^e de Montespan, ils lui lisaient quelque chose de son histoire; ensuite le jeu commençait, et lorsqu'il échappait à M™e de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants, que le roi, sans lui répondre, regardait en souriant M™e de Maintenon, qui était assise vis-à-vis de lui sur un tabouret, et qui, enfin, disparut tout à coup de ces assemblées. Ils la rencontrèrent dans la galerie, et lui demandèrent pourquoi elle ne venait plus écouter la lecture. Elle leur répondit fort froidement : « Je ne suis plus admise à ces mystères. » Comme ils lui trouvaient beaucoup d'esprit, ils en furent mortifiés et étonnés. Leur étonnement fut bien plus grand lorsque le roi, obligé de garder le lit, les fit appeler, avec ordre d'apporter ce qu'ils avaient écrit de nouveau sur son histoire, et qu'ils virent, en entrant, M^e de Maintenon assise dans un fauteuil près du chevet du roi, s'entretenant famiUèrement avec Sa Majesté. Ils allaient commencer leur lecture, lorsque M™e de Montespan, qui n'était point attendue, entra, et, après quelques compliments au roi, en fit de si longs à Mme de Maintenon, que, pour les interrompre, le roi lui dit de s'asseoir, « n'étant pas juste, ajouta-t-il, qu'on lise sans vous un ouvrage que vous avez vous-même commandé. » Son premier mouvement fut de prendre une bougie pour éclairer le lecteur ; elle fit ensuite réflexion qu'il était plus convenable de s'asseoir et de faire tous ses efforts pour paraître attentive à la lecture. Depuis ce jour le crédit de Mme de Maintenon alla en augmentant d'une manière si visible que les deux historiens lui firent leur cour, autant qu'ils la savaient faire.
Mon père, dont elle goûtait la conversation, était beaucoup mieux reçu que son ami, qu'il menait toujours avec lui. Ils s'entretenaient un jour avec elle de la poésie; et Boileau, déclamant contre le goût de la poésie burlesque, qui avait régné autrefois, dit dans sa colère : « Heureusement ce misérable goût est passé, et on ne lit plus Scarron, même dans les provinces. » Son ami chercha promptement un autre sujet de
RACINE — « ATHALIE » 2Ç<f
conversation, et lui dit, quand il fut seul avec lui : « Pourquoi parlez- vous devant elle de Scarron? Ignorez-vous l'intérêt qu'elle y prend? — Hélas ! non, reprit-il; mais c'est toujours la première chose que j'oublie quand je la vois 1 » Malgré la remontrance de son ami, il eut encore la même distraction au lever du roi. On parlait de la mort du comédien Poisson : « C'est une perte, dit le roi, il était bon comédien... — Oui, reprit Boileau, pour faire un Don Japhet : il ne brillait que dans ces misérables pièces de Scarron! » Mon père lui fit signe de se taire, et lui dit en particulier : « Je ne puis donc paraître avec vous à la cour, si vous êtes toujours si imprudent. — J'en suis honteux, lui répondit Boileau; mais quel est l'homme à qui il n'échappe aucune sottise? »
Racine n'avait pas, comme on le voit, la rudesse étourdie ou la franchise désintéressée de Boileau. Il lui fallait la faveur ou la mort. Une suprême occasion de consolider cette faveur et de river sa fortune dans le cœur même de la nouvelle favorite ne tarda pas à se présenter. Il fait ainsi lui-même, dans un de ses conseils à son fils, l'éloge de son aptitude au rôle de courtisan. On y sent l'homme achevé du monde plus que le poète; il voulait dégoûter son fils des vers :
Ne croyez pas que ce soient mes vers qui m'attirent toutes ces caresses. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde. On ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je me contente de leur tenir des propos amusants et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi, quand vous
voyez M. le duc passer souvent des heures entières avec moi, vous seriez étonné, si vous étiez présent, de voir que souvent il en sort sans que j'aie dit quatre paroles : mais peu à peu je le mets en humeur de causer, et il sort de chez moi encore plus satisfait de lui que de moi.
M'"^ de Maintenon avait triomphé de sa rivale; M""^ de Montespan était reléguée loin de la cour, dans un de ces splendides oublis qui sont le supplice des favorites-mères. La religion avait triomphé avec M™^ de Maintenon. Un mariage secret mit en repos la conscience agitée du roi. Ce mariage suffisait à Louis XIV pour calmer ses scrupules, mais il ne suffisait pas à la pieuse ambition de la nouvelle favorite pour élever son rang au niveau du miracle de ses rêves; elle aspirait à conquérir dans l'esprit de la cour, du clergé, de la noblesse française, des titres de considération et de reconnaissance capables de justifier son élévation jusqu'au trône.
Dans cette vue, elle faisait régner par elle l'Eglise et l'aristocratie à Versailles; pour flatter ces deux esprits de corps, elle avait fondé à Saint- Cyr, dans le voisinage de ce palais, une maison royale d'éducation gratuite pour les filles de la haute noblesse militaire, déshéritées de la fortune. Saint-Cyr était un splendide noviciat de futures mères de familles nobles qui devaient perpétuer, par les exemples et les enseignements domestiques, le zèle envers la religion de l'État,
le dévouement au roi, et la reconnaissance envers la nouvelle Esther de ce nouvel Assuérus. La cour était à cette époque très lettrée, et la plupart de ces jeunes personnes étant destinées, par leur naissance ou par leur mariage, à vivre à la cour, les lettres saintes et profanes, les arts d'agrément, et principalement la déclamation théâtrale des plus beaux vers de la langue, entraient dans ce plan d'éducation.
Mais il entrait de plus dans les vues personnelles de M"^^ de Maintenon d'attacher le roi à cet établissement royal par l'innocent plaisir que lui procureraient les exercices presque publics de ces jeunes et belles novices, Louis XIV, sevré, par la piété que M"^^ de Maintenon nourrissait en lui, des amours et des fêtes mondaines de sa jeunesse, était très susceptible d'ennui, comme les âmes vides. Il fallait compenser pour lui les pompes et les plaisirs de ses belles années par les pompes saintes et par des plaisirs sacrés qui lui fissent retrouver dans la religion quelque chose des sensualités profanes retranchées de sa vie.
M"^^ de Maintenon imagina donc de transporter le théâtre à Saint-Cyr, de faire de ses belles élèves des actrices naïves de ces représentations théâtrales, et d'illustrer ces représentations de Saint-Cyr par la présence de la cour et par le génie emprunté aux plus grands poètes de son siècle. La représentation d'cAndromaque de Racine,
donnée sur le théâtre de Saint-Cyr, ne tarda pas à démontrer le contraste fâcheux et presque corrupteur entre l'innocence de ces jeunes actrices et les rôles d'amour et de passion qui juraient avec leur pureté et avec leur âge. On y renonça par respect pour leur pudeur; mais M"^^ de Maintenon, qui ne renonçait pas à son plan d'amuser le roi, supplia Racine de composer exprès pour Saint-Cyr quelques-uns de ces chefs-d'œuvre irréprochables où la sévérité de son génie n'éclaterait que dans l'expression de passions pures et de sentiments pieux adaptés à l'âge, au lieu et à la sainteté de ces jeunes âmes.
Il ne fallait rien moins que ce désir du roi et de jy^me jg Maintenon pour faire rompre au grand poète un silence qu'il gardait depuis dix ans par scrupule de conscience, et pour rallumer en lui cette flamme du génie qui n'était point morte, mais qui dormait sous les cendres de sa pénitence. L'occasion était unique; Racine pouvait enfin consacrer à la religion un talent qu'elle lui avait commandé d'étouffer avant l'âge, et sanctifier sa gloire en ne se glorifiant que pour Dieu. Aussi il n'hésita pas; son inspiration, si longtemps réprimée, lui révéla des chefs-d'œuvre. Tout se réunissait pour l'élever cette fois au-dessus de luimême : la nature, qui se révoltait souvent en lui contre cette abstention de la scène; son talent, qui avait mûri et qui ne demandait qu'à porter
des fruits plus consommés dans la maturité de ses années ; la passion de complaire au roi, qui était sa dernière et sa plus grande faiblesse; le désir de mériter la faveur de M"^^ de Maintenon, dont il estimait l'esprit et dont il vénérait la piété; sa fortume à consolider à la cour par des triomphes poétiques qui retentiraient plus loin que Saint-Cyr; enfin la satisfaction de conscience qu'il éprouvait à mettre son génie dans sa foi, sa foi dans son génie, et à faire son salut pour le ciel en faisant sa grandeur pour ce monde: tous ces motifs combinés tendaient son âme jusqu'à l'exaltation et concentraient toutes ses facultés déjà si puissantes en un de ces efforts suprêmes qui produisent les miracles de la volonté et du génie.
Ce furent là les inspirations de Racine; le monde seul ne lui en aurait pas donné de pareilles. Aussi ce n'était plus une œuvre mondaine, c'était une œuvre divine qu'il roulait dans sa pensée.
Il n'hésita pas davantage sur la source dans laquelle il allait puiser ses sujets de tragédie. La
religion à illustrer était son but; c'est dans la religion qu'il devait chercher son texte. Il ferma l'histoire profane, Sophocle, Euripide, Sénèque, tout ce monde fabuleux, olympien, païen, dans lequel il avait jusque-là paganisé son génie; il ouvrit les livres sacrés pleins d'un autre ciel, d'une autre histoire, d'un autre style; il ne souffla pas, pour les rallumer, sur les charbons éteints du trépied et du lyrisme grecs, mais il prit hardiment les charbons vivants dans le foyer du tabernacle juif et chrétien pour en réchauffer son âme; il s'inspira de ce qu'il croyait, et non de ce qu'il imaginait ou de ce qu'il imitait.
De ce moment il devint un autre homme. Imitateur jusque-là tant qu'il avait été païen, du jour où il fut biblique et chrétien il fut original. C'est qu'un peuple ne prend jamais son originalité que dans sa foi.
L'originalité littéraire de l'Europe moderne, c'est la Bible et le christianisme. Le hasard découvrit ce mystère à Racine; il avait été jusque-là Sophocle, Euripide, Sénèque; mais de ce jour-là il fut Racine. Ce sont ses imitations qui l'avaient fait homme de style; c'est sa foi qui le fit homme de génie.
Jusqu'à Esîher et c4rhalie, nous concevons qu'on accuse ce grand poète de n'avoir été qu'un sublime plagiaire de l'antiquité; mais, après Esther et c/lthalie, nous ne concevons pas qu'on
lui conteste la personnalité poétique la plus neuve et la plus caractérisée : c'est le christianisme fait poésie, c'est l'œil qui voit, c'est le zèle qui parle, c'est la foi qui chante, c'est l'écho des deux temples qui résonne dans l'âme du chrétien convaincu, et qui de son âme se répercute dans ses vers.
La langue n'est pas moins transformée que l'idée; de molle et de langoureuse qu'elle était dans cAndromaque, dans "Bajaiet ou dans Thèdre, elle devient nerveuse comme le dogme, majestueuse comme la prophétie, laconique comme la loi, simple comme l'enfance, tendre comme la componction, embaumée comme l'encens des tabernacles; ce ne sont plus des vers qu'on entend, c'est la musique des anges; ce n'est plus de la poésie qu'on respire, c'est de la sainteté.
Voilà l'immense originalité de Racine à dater à!EstherQt d'c^r/ta/rV; le génie n'est plus un génie, cet art n'est plus un art : c'est une religion.
Dès qu'il eut pris la résolution d'obéir au vœu du roi et de M°^^ de Maintenon, il s'enferma dans sa retraite, il parcourut la Bible. Elle est pleine
de meurtres et de catastrophes tragiques; mais ces grands sujets de larmes ou de terreur, tels que Saûl, par exemple, l'Oreste biblique, ne concordaient pas assez avec la naïveté du sexe de ses actrices : il y avait là des mystères de haute politique et des éclats de voix tragiques qui ne pouvaient pas avoir pour interprètes et pour organes des jeunes filles de seize ans.
D'ailleurs, il faut l'avouer, et cet aveu n'est pas cette fois à la gloire du poète chrétien, Racine voulait que son sujet même, tout biblique qu'il était, fût une adulation indirecte, mais comprise, à la nouvelle favorite et au roi. Cette adulation à M°^^ de Maintenon, trop clairement désignée sous la figure et sous le triomphe d'Esther, était même une offense et une ingratitude envers la favorite répudiée, M™^ de Montespan, Valnere Vasrhi. Elle avait goûté, aimé, protégé la fortune du poète; il n'était pas beau à lui de célébrer, dans sa chute, le triomphe de sa rivale.
On voudrait effacer d'une vie si sainte ces impiétés du cœur qui dégradent l'âme en relevant le talent. Mais Racine était malheureusement aussi courtisan qu'il était religieux, et la religion même, intéressée à la disgrâce de M"^^ de Montespan, entraînait tout dans le parti de M"^*^ de Maintenon. Racine trouvait donc son excuse dans sa piété, excuse sainte, mais mauvaise excuse, qui lave la foi, mais qui n'innocente pas le cœur.
On rougit de voir la religion et le génie oublier ainsi jusqu'à la pudeur de la reconnaissance, et triompher avec ce qui s'élève, en secouant la poussière de leurs souliers sur ce qui tombe. Malheur à l'historien qui amnistierait de telles faiblesses de caractère : le génie ne fait qu'illustrer l'ingratitude, il ne l'absout pas.
Avant de choisir le sujet à'Esther, Racine, qui était resté toujours plein de déférence pour Boileau, alla le consulter sur son projet de chercher des tragédies dans la Bible. Boileau, à qui la moindre originalité faisait peur, ne comprenait de route vers la gloire que sur les traces des poètes olympiens. Il détourna de toutes ses forces son ami de cette idée : l'auteur des Satires n'avait pas assez d'âme pour avoir beaucoup de religion.
De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Ces deux mauvais vers de son o^rr poétique étaient toute sa théorie; toute nouveauté semblait sacrilège à cet esprit timide et étroit qui n'avait foi que dans la routine.
L'inspiration souveraine de Racine n'en fut
point ébranlée. Il sortit de la chambre de Boileau pour écrire le plan et les scènes d'Esiker. L'esprit de la Bible avait soufflé sur lui comme il soufflait sur les prophètes. Le plan à'Esther fut conçu en quelques nuits. Ce n'était point, à proprement parler, une tragédie, c'était une idylle héroïque sur le modèle du Tasror Fido de Guarini ou de l'c4minra du Tasse.
Ce genre de composition avait été inventé par les poètes italiens du xvi^ siècle et importé en France par les Médicis. Ce genre tenait le milieu entre l'églogue et le drame; il participait également de Théocrite et d'Euripide, des églogues de Virgile et des scènes de Sophocle : seulement ici c'était non seulement une idylle héroïque, mais une idylle sainte. Racine, sans y penser, avait inventé un genre. Ce genre était admirablement approprié à la scène moitié royale, moitié monastique, sur laquelle Esther était destinée à être représentée, et aux jeunes actrices qui devaient la représenter devant le moderne Assuérus.
Racine toutefois, avant de se lancer à plein génie dans son œuvre, voulut s'assurer que cette
RACINE — «ATHALIE» 'jOf
œuvre serait suivant la pensée et suivant le cœur de M'"*^ de Maintenon. Il était bien sûr d'avance qu'elle serait suivant l'ambition toute royale de cette favorite, car la favorite ne pouvait manquer de se reconnaître, comme le public la reconnaîtrait, dans le personnage d'Esther. Les traits cruels qui tomberaient sur sa rivale, M^^de Montespan, sous le nom de Vasthi, ne pouvaient que réjouir secrètement sa jalousie de faveur; c'est ici la lâche complaisance du poète : il convertissait, dans le sanctuaire même, l'encens qu'il faisait respirer à l'une en poison pour l'autre; il employait l'esprit saint du poète à flatter la haine d'une femme.
Mais l'intérêt de la religion était tellement confondu dans sa pensée avec l'intérêt de M"^^ de Maintenon et avec sa propre gloire, qu'il était servile, adulateur et ingrat en conscience, et que son caractère était corrompu par son zèle pour le trône et pour la foi. Terrible leçon pour les hommes qui consultent, dans leurs actes, leur esprit de parti, au lieu de consulter l'infaillibilité de leur propre cœur.
Racine, — dit M^e de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr, qui joua le rôle d'Esther, — Racine ne fut pas longtemps sans apporter à M™e de Maintenon, non seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait. M™^ de Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications. Aman des traits de ressemblance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait parfaitement à Saint- Cyr. Les choeurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient placés naturellement dans Esther; et il était ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.
Esther fut représentée un an après la résolution que Vi^^ de Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès que le souvenir n'en est pas encore effacé.
Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas que je dusse y représenter un rôle; mais, me trouvant présente aux récits que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un jou à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce a
Mme de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée : car on représenta Esther tout l'hiver; et cette pièce, qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement.
Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au succès de la tragédie d' Esther : ces jeunes et tendres fleurs transplantées étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.
La Vasthi, comme dit M'"^ de Caylus, avait quelque ressemblance avec M"'^ de Montespan. Cette Esther, qui a puisé ses Jours dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec M'"^ de Maintenon, née protestante.
Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations de M™^ de Sévigné, qui jusque-là n'avait pas été favorable à Racine :
Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées d'Esther. M. le prince de Condé a pleuré. M^e de Maintenon et huit jésuites, dont était le Père Gaillard, ont honoré de leur personne la dernière représentation. Enfin
3o8 PHILOSOPHIE ET LITTÉRATURE
c'est le chef-d'œuvre de Racine. Il s'est surpassé : il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec sublimité !
M""' de La Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, mais avec plus de sangfroid, de l'effet à'Esther sur la cour et sur le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement à la cour :
Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller ; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. A la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le Père Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit M™e de Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie.
La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué Esther, fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême de 1689 interrompit les représentations d'Esther; elles furent reprises le y janvier de l'année suivante; et dans le
RACINE «ATHALIE» ^OÇ
cours de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.
Nous ne jetterons qu'un coup d'œil rapide sur cette idylle héroïque et sacrée à'Esther, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier prélude à son style sacré.
Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. C'est la Piété qui parle par la bouche de M™^ de Caylus,