‹ Philosophie et littératureChapitre 7 sur 12 · LA PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA PIÉTÉ

Du séjour bienheureux de la Divinité Je descends dans ce lieu par la Grâce habité ; L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle, Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle. Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints Tout un peuple naissant est formé par mes mains : Je nourris dans son cœur la semence féconde Des vertus dont il doit sanctifier le monde. Un roi qui me protège, un roi victorieux, A commis à mes soins ce dépôt précieux. C'est lui qui rassembla ces colombes timides, Eparses en cent lieux, sans secours et sans guides.

Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné, Humilier ce front de splendeur couronné.

Grand Dieu I juge ta cause, et déploie aujourd'hui

Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,

Lorsque des nations à sa perte animées

Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.

Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil;

Ils viennent se briser contre le même écueil.

Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures.

Vous qui goûtez ici des délices si pures.

S'il permet à son cœur un moment de repos,

A vos jeux innocents appelez ce héros;

Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse,

Et sur l'impiété la foi victorieuse.

Et vous, qui vous plaisez aux folles passions

Qu'allument dans vos cœurs les vaines fictions,

Profanes amateurs de spectacles frivoles.

Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,

Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité :

Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.

Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes scènes et deux chœurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes Juives compagnes d'Esther. Dans la première scène, Esther raconte à sa confidente Elise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans connaître

sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit d'adulation à M'"*^ de Maintenon : car Vasthi, cette première épouse, n'a point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu. Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses compagnons de débauche. Mais pour que M'"^ de Maintenon, sous le nom d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.

Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux vers ne fussent un encouragement à M°^^ de Maintenon d'aspirer au trône, et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir ? Jamais la politique ne s'insinua au cœur des rois dans un si divin langage.

ESTHER à Élise.

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi dont j'occupe la place, Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit. Mais il ne put si tôt en bannir la pensée : Vasthi régna longtemps dans son âme oflfensée. Dans ses vastes États il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher;

On m'élevait alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

Du triste état des Juifs nuit et jour agité.

Il me tira du sein de mon obscurité,

Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance,

B me fit d'un empire accepter l'espérance.

Le fier Assuérus couronna sa captive, Et le Persan superbe est aux pieds de la Juive. Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?

La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son triomphe :

Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise;

La moitié de la terre à son sceptre est soumise,

Et de Jérusalem l'herbe cache les murs !

Sion, repaire affreux de reptiles impurs,

Voit de son temple saint les pierres dispersées,

Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées,

Dans un lieu séparé de profanes témoins

Je mets à les former mon étude et mes soins;

RACINE — «ATHALIE» ']l']

Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier.

M'"^ de Maintenôn, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins pour les jeunes filles de Saint-Cyr, transpercent presque sans voile sous ces allusions.

Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de la captivité.

Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le plan du massacre des Juifs, conçu par le ministre Aman. Il encourage Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.

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