‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 19 sur 57 · LE SONNET MUSIQUE SUR DIVERS SONNETS · texte numérisé non relu

LE SONNET MUSIQUE SUR DIVERS SONNETS

Notre illustre symphoniste Hector Berlioz, entendant un jour raconter diversement ce qui s'élait passé la veille à la Chambre, s'écriait : Ecrivez donc l'histoire ! Et il accompagnait son exclamation d'un de ces gestes tragi-comiques qui lui étaient familiers.

En eiFet, il n'est pas facile d'écrire l'histoire, voire une histoire particulière ou même une simple monographie, celle du sonnet, par exemple. On ne s'entend pas sur l'origine de ce petit poème. Les populations ultramontaines s'en attribuèrent l'invention ; Fauteur de V Apollon italien prétend que Pétrarque en est le père ; dans son Art poétique ^ Jacques Pelletier déclare que le sonnet naquit au-delà des Alpes ; Joachim du Bellay l'affirme également, car il écrivait jadis dans une de ses belles odes :

Par moi les grâces divines Oat fait sonner assez bien, Sur les rives angevines Le sonnet italien.

Sous la plume d'un auteur aussi instruit que du Bellay, cette assertion devrait être concluante ; elle ne Test pas. Thibaut VI et non Thibaut VIL ainsi que l'avance Guillaume CoUetet, Thibaut, comte de Champagne, devenu roi de Navarre en 1^34 du chef de sa mère

Blanche, nous a lai-sé dans une de ses soixante-dix chansons, le décasyllabe que voici :

Et maint sonnet, et mainte recordie.

Le sonnet existait donc avant Thibaut. Or Thibaut, sorte de girouette politiqne tout à fait à la mode de notre temps, llorissait un siècle avant Pétrarque. Et cependant, s'il est vrai que le moine allemand Raban Maur, né à Mayence en jjô, ait donné les patrons de certains sonnets pédantesques, me voilà obligé de convenirqueTAllemagne nous a précédés dans ce genre de composition. Constatation désagréable. Oui, mais Rabanus Maurus, qui étudia d'abord à Tabbaye de Fuldes. continua ses études à Saint-Martin de Tours, sousAlcuin, et il parait constant, si Ton s'en rapporte à l'opinion du loyal Colletet, opinion appuyée sur des recherches sérieuses, que le sonnet prit naissance sou^ nos premiers rois. D'après cela, le sonnet serait do création française, et Maurus, qui prit les ordres en 814, Tannée même où mourut Charlemagne, n'aurait fait qu'importer le sonnet dans son pays. Cette version me plaît, je m'y tiens, et je laisse à quelque archéologue le soin de défricher plus avant le terrain historique du passé remis en jachère par les événements, et tout couvert de ténèbres et de ruines.

Le sonnet, négligé, puis oublié en France, traversa les monts, illustra Pétrarque et nous revint. Le moyenâge et la Renaissance en abusèrent. L'Italie seule produisit, au seizième siècle, six cent soixante et un faiseurs de sonnets ; Frescimboni le constate. Se ligure-t-on le nombre de rimes amoncelées par ces six cent soixante et un poètes, poétereaux et rimailleurs courant après la gloire, rêvant le triomphe et s'évanouissant au souflle de l'oubli ? Le sonnet tourna la tète à tout le monde ; il éblouit les sages et les fous, les artistes et les savants ; il s'introduisit dans les châteaux avec les trouvères ; il

se glissa à la cour avec les courtisans ; il monta sur le trône avec les rois. Surrev, dont Henrv ^ III f'nl lebourreau, et le brillant Spencer, pillé par les révoltés de Tyrone ; sir Walter Ualeigh, un des vainqueurs de TArmada, et la reine-vierge Elisabeth firent des sonnets; la poétesse Gaspara ïempa, dont la sœur Cassandre publia les œuvres, en fit ; Paterno en fit ; Claudio Toloniée en lit ; des gens de lettres autrefois renommés, aujourd'hui inconnus : Caro, Pellegrini, Baldi, luttèrent contre les dilBcultés du sonnet. En France, les sonnets fourmillèrent. Etienne de la Boëtie, qui, à fage de seize ans, avait traduit plusieurs ouvrages de Xénophonet de Plutarque, ne dédaigna pas de marcher sur les brisées de du Bellay et de Ronsard. Olivier de Magny affola Henri II et sa cour par ce dialogue entre le poète et Caron :

— Holà, Charon, Charon, nautonnicr infernal.

— Quel est cet importun, qui, si pressé, m'appelle?

— C'est le cœur éploré d'un amoureux fidelle, Lequel pour bien aimer n'eut jamais que du mal.

— Que cherches-tu de moy ! — Le passage fatal.

— Quel est ton homicide ? — O demande cruelle ! Amour m'a fait mourir. — Jamais dans ma nacelle Nul sujet de l'Amour je ne conduis à yal.

— Hé ! de grâce, Charon, conduy-moy dans ta barque.

— Cherche un autre nocher, cai ni moy, ni la Parque N'entreprenons jamais sur ce maître des Dieux.

— J'irai donc malgré toy, car je porte dans l'âme Tant de traits amoureux, tant de larmes aux yeux, Que je ferai le lleuve, et la barque, et la rame.

Ce style mièvre, affecté, précieux et faux, ces images forcées et prétentieuses étaient du goût du roi Henri II ; ils charmaient le prince indolent et prodigue, dont le père, François I", personnifiait la bravoure, et dont le fils, Charles IX, personnifia le fanatisme et le meurtre.

Dès longtemps le pédantisme, qui glisse partout son museau haigneux et puant, avait fabriqué des sonnets doubles, rétrogrades, acrostiches, mésostiches, à queue, continus, serpentins, retournés, enchaînés, estrambots, septénaires, en losange, par répétition, en croix de Saint-André : c'était très joH. Ces puérilités ridicules, bonnes tout au plus pour des cuistres en goguette, correspondaient à Tordre d'idées d'où sortirent les messes à neuf chœurs, les morceaux à soixante, à quatre-vingtseize parties et les canons énigmatiques, exercices déplorables, fort prisés par les imbéciles qui s'y livraient, et si justement décriés par Beethoven, qui voyait dans la musique autre chose que des billevesées privées de chant, de poésie, de goût et de sens. Casa, en Italie, et en France. Magnard, qui trouvait la rime difficile, voulurent l'un et l'autre modifier les règles du sonnet et les rendre moins sévères; à son tour, Antonio Tempo ajouta un ou deux vers au sonnet et l'appela : // sonnet to con ritornello. Laudun d'Aigaliers, lui, inventa des demisonnets : grâce à lui on eut des demi-sonnets, comme on a des demi-glaces. En revanche, Jean de Boissières de Monlferrand s'avisa d'écrire des sonnets doubles, c'està dire quatre quatrains sur deux fois huit rimes semblables, et quatre tercets également construits sur les mêmes rimes. C'était substituer la gymnastique à la poésie et préférer la ditliculté à l'expression naïve de la pensée.

Ressuscité en France vers l'époque de François \^^ et de Henri II, le sonnet ne tendit à rien moins qu'à remplacer rondeaux, ballades, lais, virelais, triolets, chants royaux, etc., ce qui ht jeter les hauts cris à Charles Fontaine, antagoniste de du Bellay. Encore assez en vogue au dix-sei)tième siècle, le sonnet, au dix-huitième, tomba dans le discrédit. Voltaire, Jean-Jacques Rousseau eurent des préoccupations graves qui éloignèrent d'eux, sans doute, jusqu'à l'idée de ciseler quatorze

vers pour y glisser une plainte élégiaque ou une pointe quelconque ; esprits vastes, ils démasquèrent les préjugés, ils traquèrent Terreur, ils dénoncèrent les abus, ils soutinrent le droit, ils combattirent pour la liberté, ils flétrirent le mensonge, ils soufiletèrentrégoïsme sanguinaire, le bon plaisir et Timpudeur assis sur tous les trônes de la terre, et s'y prélassant orgueilleusement ; ils déchirèrent les voiles qui couvraient les plaies du pouvoir; ils évoquèrent et firent apparaître la vérité qui, chaste et rayonnante, le pied sur le globe, le front dans les cieux, laisse tomber de sages paroles de ses lèvres divines ; ils appelèrent tous les deshérités autour d'elle ; ils la montrèrent ; ils dirent aux peuples qui les écoutaient : Voilà la reine future du monde ; suivez-la, servez-la, n'aimez qu'elle. Ces vastes esprits, poursuivant un but sublime, se souciaient médiocrement, je suppose, d'enfermer dans un cadre, d'ailleurs mesquin, des idées qui l'eussent brisé.

Cependant, et malgré sa forme bizarre, étriquée, le sonnet tenta les meilleurs poètes. Dante coula sa pensée dans ce moule ; Shakespeare aussi ; Pétrarque y jeta la sienne ; Torquato Tasso, Ronsard, Remy Relleau, Pietro Metastasio, qui s'éteignit à Vienne cinq ans avant l'heure où devait éclater la Révolution française ; le naïf Uhland ; Gœthe, qui entendit de loin, avant de mourir, la réponse brutale mais concluante faite par les Parisiens aux Ordonnances de Charles X ; tous ces auteurs et mille autres également renommés, durent en partie leur célébrité au sonnet. Le sonnet justifie-t-il donc la vogue prodigieuse dont il a joui et la recrudescence d'enthousiasme qu'il provoque ? Faut-il le considérer comme une merveille ? Est-il, ainsi qu'on osa l'affirmer naguère, le plus grand effort de l'esprit humain? J'en doute.

La riine avec deux soiis frappant huit fois loreille

manque de grâce ; les tercets boîtent ; avec des prétentions à la symétrie, Tensemble choque Touïe autant que la vue par son irrégularité ; la mélodieuse monotonie des quadruples rimes fait songer aux six rimes en ore — soit dit sans calembour — de certains vers adressés à Elvire par Lamartine, le rêveur à l'imagination amoureuse et catholique :

Oui, l'Anio murmure encore Le doux nom de Gintliie aux rochers de Tibur, Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure ;

Et Ferrare, au siècle futur, Murmurera toujours celui d'Eleonore ; Heureuse la beauté que le poêle adore !

Heureux le nom qu'il a chanté !

Toi qu'en secret son culte honore, Tu peux, tu peux mourir !...

J'ignore jusqu'à quel point Elvire dut se sentir heureuse de pouvoir mourir après avoir été chantée par Alphonse. Quoi qu'il en soit, je prise peu ce début : outre que la fatuité y domine l'amour, il me rappelle un des côtés désagréables du sonnet auquel je reviens en avouant que, si sa forme me déplaît, j'admire volontiers ce qu'elle contient parfois ; Tétrangeté du flacon ne m'empoche point de goûter la liqueur; j'oublie le vase aussitôt qu'il disparaît sous le tas charmant des fleurs.

O Tasso, ô Ronsard, ô Pétrarque, ô rayonnements faits hommes, ne m'en veuillez pas si, détournant mes regards de vous, je les ïv\(t un moment sur un penseur longtemps perdu dans les brouillards du Nord ! Ce penseur, Shakespeare, composa, comme vous, des sonnets. Vous dépasse-t-il, maîtres gloiieux, ou se place-t-il seulement à votre hauteur? Le colosse britannique parle. Que dit-il? Ecoutons :

« La satisfaction de la luxure, c'est l'épuisement de « l'àme en prodigalité de honte : jusqu'à ce qu'elle u soit satisfaite, la luxure est parjure, meurtrière, saii-

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« guinaire, infâme, sauvage, extrême, brutale, cruelle, « déloyale.

)) Aussitôt assouvie, aussitôt méprisée. Poursuivi « hors de raison, à peine son désir est-il atteint, qu'il « est maudit hors de raison, comme une fatale amorce, « mise exprès pour rendre fou celui qui l'avale.

« Folle dans la poursuite, elle l'est aussi dans la « possession ; ayant eu, elle veut encore, extrême dans « son exigence; béatitude à l'épreuve; après l'épreuve, (( vraie douleur ; d'abord joyeux projet ; rêve ensuite !

« Le monde sait tout cela, et pourtant nul ne sait (( éviter le ciel qui mène les hommes à cet enfer. »

Veut-on savoir comment Shakespeare comprenait l'amour?

(( L'amour, dit-il, est un fanal permanent qui regarde « les tempêtes sans être ébranlé par elles ; c'est l'étoile (( brillant pour toute barque errante dont la valeur est (( inconnue de celui même qui en consulte la hauteur.

(( L'amour n'est pas le jouet du temps, bien que les (( lèvres et les joues roses soient dans le cercle de sa faulx (( recourbée ; l'amour ne change pas avec les heures et (( les semaines éphémères, mais il reste immuable jus- « qu'au jour du jugement. )^

Quelle profondeur ! quelle superbe virilité de sentiment et d'expression ! Se figure-t-on ce qu'a dû souffrir celui qui comprenait l'amour ainsi ?

Les traits sublimes, encore rehaussés par l'éclat des images, abondent dans les sonnets du dramaturge anglais. Preuve :

« Les rides que ta glace te montrera fidèlement, te (( feront souvenir des tombes béantes; les pas furtifs « de l'ombre sur le cadran te feront connaître la mar- (( che clandestine du temps vers l'éternité. » (i).

(1) Traduction de François-Victor liugo.

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Eh bien ! Ronsard, Pétrarque, Tasso, ceci ne vautil pas une élégie erotique ?

Et toi, Gœthe, toi qui empruntas aux Anglais leur système dramatique et qui, à l'occasion, t'es inspiré de Shakespeare, ne demeures-tu pas au-dessous de ce modèle? Va, lorsque je te compare à lui, lorsque je compare tes sonnt ts aux siens, je me dis que le vieux William est ton maître.

Depuis peu la manie, ou, si Ton veut, le goût du sonnet se réveille. L'excellent Théophile Gautier, Edmond Arnould qui, de son vivant, caclia son commerce avec la Muse, l'excentrique Baudelaire, mes amis François Barrillot et Zacharie Astruc, MM. Leconte de Liste, Théodore de Banville, Spinelli, Sylvestre, Sully- Prudhomme, quelques autres encore en ont fait d'exquis. Moi-même, hélas ! j'ai cédé à l'entraînement général, j'en ai griflbnné un certain noml)re. Léon Kreutzer ayant appris, je ne sais comment, que je me livrais à cette dangereuse passion, m'écrivit un matin : * Faitesvous toujours des sonnets? » Je lui répondis en lui envoyant ce sonnet affreusement libertin :

Hélas ! mon cher ami, ciseler un sonnet Est un travail ingrat, je vous le dis tout net. Plutôt que d'en voir un revêtu de ma grille, J'aimerais mieux rouler le rocher de Sisyphe,

J'aimerais mieux apprendre à jouer du cornet, Devenir sénateur, ou même baronnet, Composer pour les sots un ouvrage apocryphe. Ou pâlir sans espoir sur un hiéroglyphe.

Je hais décidément ces deux allreux ijuatrains, Suivis de deux tercets qui cassèrent les reins Au bataillon nombreux des Pétrarques en herbe

C'est bien assez, vraiment, d'être un musicien. C'est-à-dire un rêveur, un fou, de n'être rien ! Sans chercher à lier quatorze vers en gerbe.

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On ne se demande plus guère à cette heure si les sonnets qu'on s'avise de produire sont orthodoxes ou hétérodoxes ; le pauvre Gautier s'en plaignait aniùremcnt. Casa, Maynard ont fait école ; chacun traite quatrains et tercets comme il l'entend. Charles Nodier n'a recours qu'à deux rimes pour coucher, en 1828, quatorze vers bien venus sur l'album d'Emile Deschamps. Ce dernier, trop poli pour casser les vitres, trop conciliant pour ne pas chercher à mettre la paix entre les partis extrêmes, ménage adroitement les classiques et les romantique ; il ne se sert pas de rimes plates à l'intérieur du quatrain ; mais pour le reste il s'exécute.

Antoni, qu'un mal terrible avait frappé et qui sentit souvent sa raison osciller vaguement au contact de la Muse, Antoni Deschamps, frère d'Emile, consentit à passer sous ce niveau, la règle ; mais ses rimes sont assez pauvres et il fait rimer sans vergogne amis avec ennemis^ dans un sonnet fort touchant qui commence ainsi :

Depuis longtemps je suis entre deux ennemis ;

L'un s'appelle la Mort et l'autre la Folie ;

L'un m'a pris la raison, l'autre prendra ma vie...

Pétrarque, à la vérité, avait fait rimer visa avec PZ50, ce qui était au moins hardi; mais une faute en excuse-t-elle une autre ?

Au grand désespoir de Théophile Gautier (son ami et son maître), Baudelaire, qu'on accusait — à tort probablement — d'être un mangeur de haschich, saute à pieds joints dans l'hétérodoxie littéraire. Jugez-en :

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