‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 18 sur 57 · L ONOMATOPÉE · texte numérisé non relu

L ONOMATOPÉE

L'onomatopée, on le sait, est la formation d'un mot dont le son est imitatif de la chose qu'il signifie : le retentissement des armes, cliquetis ; la chanson joyeuse des moulins, tic-tac ; la plainte de la bouteille dont le vin s'échappe, ^lou^lou ; le nom vulgaire des grillons, cri-cri ; voilà des onomatopées. Une foule de substantifs par exemple : bœuf, grimpereau, croassement, ont été construits d'après le système onomatopique. Dans une multitude de racines on retrouve l'imitation d'un bruit, d'un cri. L'onomatopée, disait Charles Nodier, est l'écho de la nature. D'accord. Mais allant plus loin, il la considérait comme l'âme de la poésie pittoresque et imitative et, sous ce rapport, il se fourvoyait, car l'onomatopée n'étant que la reproduction aussi fidèle que possible d'un son et rappelant uniquement le côté par lequel les objets, les éléments ou les êtres frappent l'oreille, elle ne saurait, si pittoresque et imitative qu'on le suppose, devenir l'âme de cette poésie ; tout au plus, en est-elle l'occasion, le moyen.

La poésie est instinct, sentiment, esprit ; elle résulte de certaines idées, de certaines émotions combinées avec la sensation et planant au-dessus d'elle.

Est-ce à dire qu'il faille mépriser l'onomatopée? Non, certes ! sans elle, où aurait-on été chercher le langage humain ?

L'harmonie imitative occupe dans la hiérarchie poétique, une position plus élevée que Tonomatopée simple. Tout le monde connaît ces vers si souvent cités :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

La réunion des sifflantes dans le premier alexandrin et, dans l'autre, le retour de la consonne palatale produisent sans doute un excellent effet; toutefois l'admiration qu'ils excitent ne tient-elle qu'à l'arrangement des expressions et ne faut-il pas voir, avant de songer aux s et aux r qu'ils contiennent, les images qu'ils expriment ?

Musset a dit, en s'adrcssant au Tyrol :

La neige tombe en paix sur tes épaules nues.

Ce magnifique vers ne s'envole-t-il pas à des hauteurs où l'onomatopée devient absolument inutile?

La musique comme la parole, a ses onomatopées, son harmonie imitative: im coup frappé sur une caisse de forte dimension imite le canon : un roulement exécuté sur les timbales ou sur une grosse caisse placée debout, rappelle le grondement lointain du tonnerre ; des gammes chromatiques rapides, bien rendues par les instruments à cordes, fi.^iirent parfaitement une ondée, la rafale ; la petite flûte rend à merveille les sifflements du vent, les clartés soudaines de l'éclair; la flûte ordinaire m'a tout l'air d'être la sœur cadette du rossignol ; les contrebasses mugissent comme les voix terribles qui montent des profondeurs de l'océan pendant la temjH'te. En écoutant certains coups d'archet familiers aux violons, on s'imagine assister à un combat à larme blanche ; une cymbale suspendue à une courroie et mise en vibration par une baguette, produit l'eflet des vagues se brisant sur la plage ou du

rebondissement de la pluie sur la vitre ; enfin les sons harmoniques des harpes mêlés à ceux plus ai^iis des violons, semblent venir d'un monde inconnu ; ils font naître instantanément dans Fàme des aspirations vers les créatures imaginaires féeriques ou célestes.

Vous souvenez-vous, après l'évocation des nonnes, au troisième acte de Robert-le-Diable, de ces deux vieux bassons qui, tantôt séparés, tantôt unis, afïéctent Touïe comme le ferait le craquement sinistre des squelettes se heurtant les uns contre les autres en dansant au clair de lune parmi les ruines et les tombeaux ?

Ah ! la musique est un g^rand peintre quand elle obéit à un Méhul, à un Meyerbeer, à un Wagner. D'ailleurs, elle ne se borne pas à une imitation approximative ; elle note textuellement le chant de plusieurs oiseaux et si des coucous, des cailles, voire des rossignols, pouvaient obtenir leurs entrées au Conservatoire et entendre la symphonie pastorale, ils croiraient avoir des confrères à Forchestre.

Nées de l'observation, les harmonies imitatives servent également bien le poète et le musicien. Gardons-nous donc de les repousser, adoptons-les au contraire ; mais à la condition qu'elles ne se subtitueront point à la pensée, cette fille légitime de Thomnie, et que, tout en Tornant, en l'enchâssant elles lui demeurent subordonnées. Les vêtements, les parures, ne nous en servons pas pour vêtir et parer des ombres. De toute la matière qui nous entoure, faisons un piédestal à l'idéal, et si nos pieds sont attachés à la terre, que du moins notre tète soit voisine du ciel.

Chez La fontaine, dont je viens de rappeler indirectement un des plus beaux passages, l'harmonie imitative tient une large place. On peut s'en convaincre par les citations suivantes où les images abondent aussi :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche.

Femmes, moines, vieillards, tout était descendu :

L'attelage suait, soufflait, était rendu.

Le paysage d'abord, les bêtes et les gens après.

Je ne m'arrêterai pas pour le moment aux deux premiers vers ; je n'examinerai que le troisième et le cinquième.

Le troisième :

Six forts chevaux tiraient un coche,

contient à la fois une onomatopée et une image. Dans l'ordre où ils se succèdent, les mots ne montrent pas seulement les chevaux raidissant leurs jarrets et tirant le cou, ils peignent encore le roulement des roues sur la route et le pas régulier, lent et lourd des quadrupèdes.

Le cinquième vers non moins beau :

L'attelage suait, soufflait, était rendu,

outre la peinture si naturelle qu'il fait de cet attelage résistant à la fatigue, marchant et montant toujours, ne tombe-t-il pas dans l'oreille comme la respiration pénible et bruyante des animaux au poitrail fumant ?

Dans une autre fable, l'harmonie imitative s'unit au drame, s'y incorpore et l'embellit ;

Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée. Sous le faix du fardeau aussi bien que des ans, Gémissant et courbé, marchait à pas pesants Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Quel tableau ! Tout y est à sa place. On s'intéresse immédiatement à ce pauvre homme.

Sous le faix du fagot aassi bien que des ans. Gémissant et courbé!

Ici rharmonie imitative occupe le second plan ; elle s'efface en quelque sorte derrière le bûcheron. Transporté dans une sphère élevée, le lecteur se sent pris par les entrailles à la vue de ce malheureux ; la misère lui apparaît soudain dans sa hideur ; l'aspect physique s'évanouit devant l'aspect moral et le personnage principal s'empare si complètement de l'attention qu'on ne remarque pas immédiatement la suprême beauté de ce début.

Si nous nous rapprochons de plus en plus des sommets où l'intelligence ouvre ses vastes ailes et où réside la philosophie, nous trouvons encore plus mesquines les ressources précieuses empruntées à l'onomatopée.

Un tome de Corneille me tombe sous la main ; je l'ouvre et je lis :

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ? — Qu'il mourût.

Je prends un volume de Hugo et Hugo me dit : Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé.

Ce sont là des sublimités supérieures à toutes les onomatopées imaginables ; elles s'épanouissent dans les régions immatérielles où éclot la pensée pure, où l'esprit, dégagé des choses physiques, des entraves dont la glèbe charge ses ailes, exerce ses droits d'une manière absolue et, conséquemment, sans avoir recours à des éléments qui lui sont étrangers.

L'âme songe-t-elle à son immortalité? voit-elle clairement que le corps, quand il redevient inerte, ne l'anéantit pas avec lui ? pense-t-elle aux existences successives qui lui permettront de se rapprocher de Tinfini? Si cette âme est celle d'un vrai poète, elle lui dictera des vers comme celui-ci :

L*amour est vainqueur de la mort.

Cet octosyllabe si^né François Barillot ne vous paraît-il pas juste dans tous les sens ? ne sentez-vous pas quMl laisse apercevoir le prolongement indéfini de la vie à travers les sept mots dont il se compose? ne vous semble-t-il pas qu'il renverse les barrières qui séparent Thomme de Téternité ?

Il est impossible de se maintenir à ces hauteurs où le génie lui-même serait pris de vertige : on sy élance ardemment, puis, les ayant atteintes, on redescend sur la terre où, grâce à cet amour qui est vainqueur de la mort, on mêle de nouveau son moi à ce pauvre et cher monde. Le cœur bat, les yeux se mouillent, l'ame comprend qu'elle est retenue ici bas par mille liens, et, pensive, inquiète, elle se demande si, lorsqu'il lui faudra quitter les sensations terrestres où le bonheur verse tant de larmes, elle emportera avec elle le souvenir de ses admirations, de ses tendresses, de ses joies !

La musique est peut-être moins matérielle encore que la parole. Cette appréciation, je la maintiens: si vous la croyez exagérée, injuste, étudiez les dernières conceptions de Beethoven qui, cherchant Dieu, commvuiiquait avec lui directement ou par l'entremise de la nature : ses partitions étaient saturées dinlini. De là, son style magnilicpie et soutenu, sa grandeur, sa puissance, son action sur les masses, action qu'il exercera toujours, action sans limites assignables. On iera autrement que Beethoven, on ne fera jamais mieux. Quant à faiie moins bien, c'est très facile, et cela se voit tous les jours.

Oui, des médiocrités, fascinées par la réalité, oublient que l'art et la photographie diffèrent l'un de l'autre. Inclinés sur la nature et la regardant avec les yeux de la chair, elles prennent des empreintes brillantes, voilà tout. Erreur profonde! Mais quoi î la création a une si belle voix et il est si

commode de reproduire à peu près ce qu'on a entendu ! Arrière, pales copistes ! et vous, génies, à l'œuvre !

Voyez, voyez! l'hiver s'éloigne, s'efTace et disparait. L'hiver est mort! Vive le printemps! Les dernières giboulées aveug-lent Mars qui larmoie et s'es- ([uive ; Avril arrivant à son tour sourit dans le ciel clair ; sa robe verte se couvre d'innombrables fleurs ; déjà les violettes deviennent rares ; les boutons d'or et les marguerites montrent leurs gentilles corolles ; l'herbe encore basse les voit avec jalousie s'élever audessus d'elle; les arbres fruitiers mettent leur ravissante parure blanche et rose; les lilas fleurissent, les peupliers entr'ouvrent leurs bourgeons et commencent à se revêtir de feuilles jaunâtres; ils ondulent au moindre souffle, sveltes, frôles, se détachant sur l'azur qu'on aperçoit derrière leurs branches légères; l'atmosphère s'épure, l'air s'adoucit; une chaleur humide et bienfaisante ranime l'homme ; les animaux et les plantes se redressent en se sentant eflleurer par l'haleine du renouveau; le soleil, cet enchanteur, dore tous les horizons ; il se pose sur les toits, sur les dômes, sur les vitres qui lui renvoient ses rayons ; il réchaufle la forêt frissonnante et les rochers étincelants; il caresse les sommets neigeux, les collines verdoyantes, les bocages enchantés, la plaine ravie, le pauvre qui lui dit : Merci ! le voyageur qu'il égaie et le flot, cet autre voyageur qui court, source dans les bois, ruisseau dans la prairie, torrent dans la montagne, fleuve dans la vallée ; il rayonne sur l'océan immense ; il emplit de sa lumière les goufl*res éthérés. Et l'onde transformée en vapeur monte vers Tastre en nuages capricieux, et la plante lui offre son odeur, et les bêtes ravies lui jettent leurs cris, et l'homme le bénit et la nature entière l'adore.

Puis voilà Mai avec sa couronne fleurie et em-

baumce, avec ses petits doigts roses, sa taille gracieuse, son visage juvénile; le voilà s'ébattant dans les champs, lorgnant la jeune fille pensive, l'adolescent inquiet, les amants qui, se dérobant au monde pour chercher la solitude, laissent s'exhaler les parfums de leurs âmes comme la terre laisse s'épanouir la végétation hors de son sein.

Heure sacrée, heure charmante, heure chère aux amours, je te salue et je t'aime ! Maintenant je te regarde de loin avec regret et mélancolie, toi, l'éternelle jeunesse ! Une guirlande au front, un frais bouquet à la ceinture, tu vas, heure enivrante ! tu vas et on t'admire, et on s'élance vers toi et on te chérit! Tu passes et on voudrait te suivre toujours. Rien qu'à te voir ainsi, pimpante, confiante, avide de tendresse, livrant tes paroles à la brise qui les sème par tous les sentiers, les plus endurcis s'attendrissent, les plus sages tressaillent, les plus incrédules croient, les plus malheureux espèrent î Heure éblouissante, tu es l'orgueil du bonheur et tu donnes le vertige. Tu jettes par milliers au vent tes chansons, tes chuchottements et tes baisers. Tes soupirs, tes larmes sont encore des caresses ; tu bouleverses tout l'être et tu connais les secrets de cette divine comédie qui se joue éternellement au fond du cœur humain dont tu es la prêtresse.

Tandis que les soirées s'allongent et que le jour matinal ronge plus tôt les bords du vêtement de la nuit, tout jase : h' ruisseau dans le pré, l'oiseau sur l'arbre, l'air dans la ranuire; le rossignol, perdu dans les feuilles, gazouille à la clarté des étoiles. Conmie il module bien ses nu'lodies î II n'y a qu'un instant, il perchait sur les lilas, maintenant, il se réfugie parmi les nuirronniers. Ecoutez, mais n'apiirochez pas, car vous le feriez fuir et il se tairait peut-être î Pour qui ehante-t-il ? Est-ce pour sa femelle? Est-ce pour l'cuni ([ui hii répond là-bas du haut d'un peuplier? Est-ce

pour Vénus qui brille, ou pour V Invisible cachr aux profondeurs inconnues ? Ghante-t-il en égoïste, simpleplement pour chanter, ou pour faire admirer aux autres oiseaux son gosier d'artiste? Aux sons prolongés et (lûtes succèdent les sons aigus, sorte d'interrogation qui semble attendre une réponse. Son voisin Tinterpelle à son tour ; le premier interlocuteur continue le dialogue, et les roulades succèdent aux roulades. Quelle verve ! En écoutant le fin chanteur, les phalènes se réjouissent et les hiboux deviennent songeurs.

Moi cependant, rêveur attardé par le bruissement de la foret doucement agitée, je quitte la lisière des bois et je m'avance dans la prairie. Oh! oh! qui donc cause par là? Est-ce ce mince filet d'eau? Oui vraiment ! La lune le visite et s'y reflète. Que raconte-t-il ? Ah ! j'entends ! il dit à la terre : « Vois comme je suis grand, je baigne ton satellite dans mon onde ! » Que s'avise-t-il de dire aux fleurettes qui se penchent sur lui, aux herbages qui peuplent ses rives, aux joncs qu'il caresse, aux cailloux qu'il gourmande ? Je ne sais, mais son bavardage me plaît. Ruisseau mignon, permets que je t'enjambe et que je m'éloigne... Minuit sonne : vais-je errer ainsi jusqu'à l'aurore ? Pourquoi pas? Tout à coup une plainte s'élève du côté des fourrés; elle m'arrive, sinistre, aiguë. Qu'est cela? Quelque oiseau nocturne sans doute. Pourtant ceci m'a glacé.

Les contes effrayants qui me troublèrent si fort au temps de mon enfance me reviennent à l'esprit; je me souviens des légendes, des ballades, des apparitions terribles. N'est-ce pas le moment où les trépassés sortent de leurs tombeaux et commencent leur danse eff'rénée, le moment où ils tournoient sur les fougères sans en froisser les cimes? Vampires et goules hantent la contrée, on le sait; couples hideux, se glissant dans le lit des vivants dont ils

sucent le sang, ils n'abandonnent leurs victimes que pour laisser à la tombe de nouvelles dépouilles. Ecoutez î lorgne vibre tout seul dans l'Eglise; les portes en sont fermées depuis longtemps pourtant. Qui donc chante au lutrin? Quel chœur formidable psalmodie rollice des morts ? Gomment des lueurs étranges, semblables à celles qui s'échappent de Tenfer, flottent-elles sur les vitraux pendant que la lime disparaît sous de gros nuages sombres où le tonnerre gronde sourdement ? Les cloches baptisées et bénites s'agitent dans la tour ; dans la clairière hennissent des chevaux noirs aux naseaux flamboyants, à la crinière de feu : ces chevaux fantômes, que n'arrête aucun obstacle, sont montés par des cavaliers gigantesques et rasent le sol au son des fanfares éclatantes. Les chauves-souris reprennent leur ronde interrompue ; les corbeaux efl'arouchés s'envolent : ime odeur de soufre se répand dans les broussailles à demi-consumées, les étangs coassent et le vent chargé de flanunes qui traverse la haute futaie, semble l'incendier! Une heure î

Soudain l'ouragan s'apaise, je n'entends plus que la cascade qui se précipite dans la plaine en bondissant sur les rochers qu'elle polit. Son hymne grandiose monte vers la nue en sonorités majestueuses.

Fatigué de nui longue promenade je me rapproche des taillis, j'avise un tronc d'arbre renversé, je m'assieds, je me recueille. Ah ! cpu^lle harmonie dans ce silence ! (pielle éhxpu'uce dans ce calme î Toute la création me parle du (Créateur! Je sens palpiter l'iutini en UK^i, autour de moi. Il habite ces retraites, il s'épand dans la ramée, il euq)lit les cavernes, il réside dans cha(pie feuille, dans clKujue brin d'herbe. Les étoiles, silencieuses pour le \ulgaire. uie disent par leurs merveilleux scintilUineuts : « Nous voguons en chantant dans l'espace illiuiité, et notre chœur n'est qu'une note dans \c prodigieux concert des mondes. » Kt la brise

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caressante me dit : « .rappartiens à la terre et je donne aussi ma phrase mélodieuse. »

Enfin l'aurore reparait ; tout se réveille, tout s'anime : les oiseaux reconmiencent à s'appeler, à gazouiller, les troupeaux sortent des étables, les moutons peureux bondissent et se pressent dans l'étroit sentier, les chevaux errent ou caracolent dans les pâturages encore humides de rosée, le fermier jure un brin, la fermière fredonne ses airs favoris tout en s'occupant des soins journaliers, les poules, voletant sur le vieux mur en ruines, gloussent, le coq les poursuit, la campagne tressaille au vent, le laboureur conduit ses bœufs au poil roux, la laitière ses vaches blanches et noires aux mamelles pleines de lait ; et moi, témoin pensif, je hume le grand air, je respire les parfums, je contemple ces tableaux variés qui me charment, j'écoute la musique émanant de cette multitude d' êtres si différents, je songe aux myriades de générations qui Font entendue avant moi, qui l'entendront après moi î et j'ai le souvenir du bon Haydn qui écrivit le Chaos, et je pense à Beethoven qui fit la Symphonie pastorale. L'âme de ces musiciens illustres s'unissait à la nature dont ils comprenaient et savouraient les mélodies en quelque sorte inconscientes ; ils y mêlaient un peu de leur chair, beaucoup de leur cœur et de leur esprit ; le principal pour eux n'était certes pas l'imitation matérielle ; oh ! non : ils s'inspiraient du sens moral, philosophique, humain, divin des choses; ils palpaient l'Être sous ce manteau : la matière ; ils brisaient l'écorce sous laquelle il se dissimule ; du sein des innombrables transformations de la vie, c'est l'éternité, c'est Dieu qu'ils visaient et ils obligeaient l'Invisible à se montrer dans leurs œuvres.

LA FONTAINE, SES FABLES, ET LA MUSIQUE QU ELLES ONT INSPIREE VICTOR HUGO ET LES CONTEMPLATIONS.

La France ayant produit au seizième siècle des orateurs comme THospital et Calvin, riiistorien de Tliou, le traducteur xVmyot ; des pliilosophes tels que Rabelais et Montaigne, une multitude de poètes : Marot, Pierre de Ronsard, du Rellay, Labé, la belle cordière lyonnaise, Remy Belleau, rival parfois heureux de Ronsard, Desportes, l'oncle du ^rand Régnier, Régnier lui-même, satirique dont Tillustre Boileau, régulateur de notre Parnasse, ne parvint pas à éclipser la gloire ; Malherbe un peu surfait peut-être , Racan et quelques autres, on pouvait supposer que ce noble pays, alors amoureux de l'antiquité et s'appliquant à l'imiter allait se reposer et vivre quelque temps sur les travaux accomplis. R n'en fut rien. Pierre Corneille naissait sept ans avant la mort de Régnier, survenue en i6i3, fixait définitivement notre langue et, tout en s'appuyant sur les Latins et les Espagnols, créait pourtant un art dramatique vraiment national. Le génie cornélien ouvrait une ère nouvelle à notre littérature qui, se développant magnitiquementdans tous les genres, apparaissait soudain comme un phare sublime au centre de TEurope éblouie . Fier de son théâtre, Corneille aurait pu se mesurer sans peine avec son contemporain Milton ; les Horace^ le Cid^ Cinna, sont de

hante taille, et Poljeucte vaut le Paradis perdu; Molière construisait son nid au faîte d'un roc inaccessible ; le foudroyant Bossuet rendait la chaire presque inabordable, même aux Bourdaloue, aux Fléchier, aux Massillon ; Descartes proclamait la liberté philosophique, examinait, discutait, combattait Aristote : Fart de raisonner , la logique semblaient s'être incarnés dans Pascal ; à côté de La Rochefoucauld qui méprisait, viHpendait l'humanité, il y avait Lal^ruyère qui Tétudiait et Taimait ; Mme de Séviji^né écrivait un peu pour sa fille et beaucoup pour être lue : d'autres disent le contraire ; le doux et suave croyant sur qui se projetait une lueur émanée du ciel païen, Fénelon, brillait près de Bayle, le sceptique précurseur de Voltaire ; enfin, et pour en revenir à la poésie. Serrais faisait admirer ses é^log'ues, Jean-Baptiste Rousseau, se croyant un homme supérieur, cherchait une voie inexplorée, Boileau donnait ses excellentes satires, ses épîtres charmantes, le Lutrin^ dont les premiers chants font regretter que les autres ne soient pas meilleurs, et plusieurs ouvrages de diverse nature dont un, Y Art poétique, est dans la mémoire de tous ceux qui savent lire. Si au dix-huitième siècle, la prose se poétise, le vers devient singulièrement prosaïque. Sauf ^'oltaire, André Chénier et Lemercier. nul n'a (h'oit au titre de poète ; encore est-ce par pure condescentlance que j'accorde ce titre à Voltaire, écrivain a(hniral)le, prosateur chaleureux autant que clair et concis, mais rimeur froid et sec, brillant et faux au théâtre où il philosophe, antij^alhique ailleurs. Les j)olissonneries de Parny n'inspirent guère que le dégoût ; Panard, Piron, Collé n'ont pas une ombre de poésie dans l'esprit ; Lefranc de Pompignan, sifllé par ^ oltaire, méritait son sort ; Bernis chante convenablement la paresse, mais il aurait mieux fait de garder le silence ; Lebrun vit tout confit dans sa médiocrité ; Diane, Morphée, Apollon, les GrA-

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ces, les nymphes, toute la Mytholoj^ie, en un mot, s'étale dans les élucuhrations d'un tas de poétillons, aussi bien que dans les rimes du brave Le Mierre, lesquelles, par parenthèse, donnent une triste hospitalité au vieil Olympe ; on passe avec anj^oisse devant Malfilàtre, et l'on ne peut que plaindre cet infortuné ; au seul nom de Ducis, les lèvres esquissent involontairement un sourire, car on se rappelle que cet auteur, parodiste sans le savoir, arrangea Shakespeare, lequel Shakespeare devait être échenillé plus tard par Emile Deschamps ; Dorât débite des fadeurs telles que, après les avoir lues, il semble qu'on ait avalé une boutique de confiseur ; Jacques Delille griffonne des choses comme celles-ci :

J'ai promis des vers à Constance ; Pour moi son ordre est une loi :

Qu'un regard soit ma récompense !

Il est vrai qu'avec répugnance, J'ai d'abord reçu cet emploi ;

Est-ce assez plat ? Ailleurs, — dans la partie de trictrac et la partie d'échecs, on lit :

Le ciel devient-il sombre ; eh bien ! dans ce salon, Près d'un chêne brûlant j'insulte à l'aquilon ; Dans cette chaude enceinte avec goût éclairée, Mille heureux passe-temps abrègent la soirée.

Que dites-vous de ce bravé abbé qui croit insulter à l'aquilon en mettant du bois dans sa cheminée ? Comment trouvez-vous cette chaude enceinte avec goût éclairée et ces heureux passe-temps qui se contenteraient parfaitement d'être agréables ?

Il reste une belle strophe de Gilbert, précédée des vers suivants :

Tout trompe la simplicité...

Mais Dieu t'entend gémir; Dieu vers qui te ramène Un vrai remords né des douleurs.

En lisant cela, fait-on la différence avec les vers précédents ?

Rivarol établit un dialogue entre un chou et un navet, puis il adresse le tout à M. Delille.

J'en passe et des moins bons.

Enfin, et malgré le chevalier de Florian, émule de Gessner, le dix-huitième siècle, poétiquement parlant, n'eût laissé qu'un souvenir assez triste, si, grâce au m

malheureux André Chénier, une nouvelle aube ne se f

fût levée sur la France ensanglantée, mais hélas ! la tourmente révolutionnaire emporta dans son tourbillon et la tète de Chénier et les poèmes qu'elle contenait...

Cependant le chantre d'Elvire était né. Fauteur des Châtiments allait naître : la France littéraire rajeunie par Alphonse de Lamartine et par Victor Hugo, s'apprêtait à vivre une vie nouvelle ; une sève généreuse gonflait ses veines ; Dieu, la nature, l'humanité reprenaient leurs places respectives au foyer poétique. Pan. attentif, se réjouissait dans l'ombre. L'incommensurable esprit, les esprits invisibles qui tlottent sans doute autour de nous, les énergies impalpables, inconnues des règnes minéral et végétal, les relations des animaux avec l'homme toujours penché sur l'univers, l'âme emportée vers l'infmi ou absorbée un moment par des tendresses inénarrables : la pensée interrogeant la création pour mieux connaître le Créateur, tout, jusqu'à l'instinct indestructible dont il ne faut pas médire, sortait de son sommeil, planait dans la lumière, s'aflirmait par un immense élan. Le lyrisme, ressuscité par la prose de Jean-Jacques et par celle de Chateaubriand, se montrait bravement dans le vers d'où les versificateurs du dixhuitième siècle, y compris ^'ollaire, l'avaient exclu.

Eh bien ! si, passant en revue les écrivains qui se distinguèrent ou crurent se distinguer durant la longue période qui sé})are Corneille de Hugo, j'examine avec attention leurs œuvres rimées, je ne vois, en dehors de

la poésie dramatique, qu'un seul poète, un seul, qui soit de la force de La Fontaine, et ce poète, c'est La Fontaine lui-même. En effet, La Fontaine est à la fois un tragique, un comique, un dramaturge, un philosophe, un moraliste, un peintre, un sculpteur, un musicien, un homme, un penseur, un artiste ; il fouille le ciel, il explore la terre, il connaît ses semblables et les raille doucement, j'allais dire paternellement ; il aime les animaux dont il observe les mœurs, il se plaît aux champs ; la fleur, le buisson, l'arbre, Toiseau, Teau qui coule, le vent qui passe, la pluie qui tombe, le printemps qui chante et l'hiver qui frissonne lui content tous quelque chose. Il cause avec mille interlocuteurs; il interpelle le moucheron, le lion, le lièvre, Taigle ; il arpente la campagne avec Jean Lapin ou volète avec la perdrix ; il court les greniers avec les rats et les belettes, il affronte les gouttières en compagnie de Rodilardus, il assiste au conseil de la gent trotte-menu, il est témoin du pari fait par la tortue, tenu par le lièvre et gagné par le reptile ; il s'arrête pendant l'orage pour entendre discourir le chêne et le roseau ; il aperçoit la Mort à côté du bûcheron qui l'appelle et tremble de la suivre ; il sait ce que contiennent d'ambition insatiable et de passions monstrueuses la tête et le cœur des puissants ; il apprécie à leur juste valeur les jugements de cour et, toisant la société du faîte à la base, il la voit comme il faut la voir d'ailleurs ; il lui parle sans amertume, il ne la flatte ni ne la calomnie et, impartial envers elle, il pèse dans des balances parfaites les vertus et les vices. Son livre, c'est son théâtre et son tliéàtre, c'est le monde.

La Fontaine, j'en conviens, ne se tient pas ordinaiment dans des régions fort élevées: cependant, et dès qu'il le veut, son style prend une ampleur extraordinaire, ainsi qu'on peut en acquérir la preuve en relisant le Chêne et le Roseau, les Animaux malades de la

peste^ le Lion de^^enu vieux. Connaît-on beaucoup d'alexandrins plus énerg-iques que celui-ci :

Va-t-en, chétif insecte, excrément delà terre !

A-t-on découvert quelque part des vers plus poétiques que ces t rois-là? (c'est le chêne qui parle au roseau) :

Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau, Vous oblige à baisser la tête.

Plus loin, le roi de la forêt ajoute, en constatant orgueilleusement et sa puissance encore invaincue, et la faiblesse de son voisin :

Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souftrir ;

Je vous défendrais de l'orage :

Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords du royaume du vent. La Nature envers vous me semble bien injuste.

Le roseau ayant répondu au chêne : Quittez ce souci, Je plie et ne romps pas ; attendons la fin, le poète reprend :

Comme il disait ces mots, Du fond de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants Que le Nord ait porté jusque-là dans ses flancs.

Comme cette phrase se prolonge ! Ne croirait-on pas entendre le formidable sifilement de cet enfant du \ord, apportant des confins de la terre Thorreur et la dévastation ? La Fontaine poursuit :

L'arbre tient bon ;

Ne scnt-on pas la résistance de Tarbre ?

Le roseau plie.

Le vent redouble ses eflorts Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au ciel était voisine

Et dont les pieds touchaient à renipii'c des morts.

Quelle grandeur ! quelle nia^nifieenee ! quelle majestueuse et splendide simplicité !

Ce qui me parait merveilleux chez La Fontaine, c'est l'aisance avec laquelle il mêle la poésie aux actes les plus vulgaires de la vie ; ce qui m'étonne, c'est que la réllexion, la morale, la philosophie, ne sont jamais un obstacle au développement du sentiment poétique qui anime, embellit et gi^andit son œuvre ; ce qui m'enchante, c'est la justesse, la grâce, la naïveté souvent grandiose de l'expression ; c'est la perfection du dessin, la richesse de la couleur, la bonhomie inexprimable répandue sur ses jiKis mordantes railleries ; ce qui me séduit, c'est l'émotion si vraie, si pénétrante, qui, au sortir de son cœur, se communique instantanément au lecteur attendri ! Rien de mesquin, de heurté, de frivole dans ce style ample et serré ; rien qui paraisse voulu dans ces prodigieuses fables dont chaque mot pourtant dit précisément ce qu'il doit dire. La vérité partout, le naturel partout, la beauté partout. Regardez. La profondeur , l'observation et l'enjouement font route ensemble et marchent au but d'un commun accord, cueillant sur le chemin, par les bois, les collines et les prairies, la fleur fraîchement éclose, ne reculant ni devant l'abîme, ni devant la montagne, ne perdant pas de vue le réel pour l'idéal, mais les complétant l'un par l'autre, s'illuminant des innombrables rayonnements de l'âme et faisant entrevoir, parfois, dans le lointain à ce passant, Thomme, le progrès qui chemine, l'aspiration qui s'élance pleine d'ardeur et de foi vers les plages divines, et l'amour, et l'amitié, et le travail qui couronnent notre existence passagère de leur triple et bienfaisante clarté.

M'accusera-t-on de partialité envers le fabuliste dont un judicieux critique, qui est aussi un charmant poète,

254 PHILOSOPHIE ET IVIUSIQUE

a pu dire : Peintre de son temps et de tous les temps ? Criera-t-on à rexagération si je me range à l'avis de Théodore de Banville qui dit textuellement, dans son excellente étude sur La Fontaine : « Bonhomme s'il en « fut, le montreur de ce spectacle, où tout est repré- (( sente, renvoie naïvement les images qui se sont « reflétées en lui, et il atteste qu'un honmie de génie « peut, sans être troublé ni orgueilleux, contenir Tuni- « vers entier dans son cerveau et tout entier le repro- « duire avec la parole, qui est plus grande à elle seule (( que la création monstrueuse. N'est-il pas un Gaulois « comme ce Rabelais, qui a en lui Tétoffe de dix Ho- « mères, et qui dans la paume de sa main de géant, tait « jouer les Olympes et lem^s habitants, comme de pe- « tils acteurs sculptés par caprice ? Il est Gaulois et il « en profitera pour garder le masque naïf et railleur, « pour ne s'embarquer ni dans les grands mots ni dans (( les grandes phrases, pour rester gai comme l'alouette, (( fin comme la vigne poussée en pleine pierre à fusil... »

Outre les qualités vraiment adorables que les juges impartiaux reconnaissent à La Fontaine, il en est une peu remarquée ; la voici : La Fontaine est essentiellement lyrique ; et j'entends par là, non seulement qu'il est poète dans la plus large acception du mot, mais aussi qu'il offre aux musiciens des ressources dont il est surprenant que les compositeurs n'aient pas essayé de profiter plus tôt.

Certains critiques, je le sais, ne partagent point cette opinion. Pourquoi? Ils ne le disent pas. Je voudrais pourtant bien le savoir. Allons, messieurs, confiez-nous vos raisons, ^'ous vous taisez? Fort bien. Vous mettez vos réponses en retenue? A la bonne heure ! J'admire votre discrétion î j'aime votre modestie. Que ne puis-je les imiter! que ne puis-je, comme vous, garder un silence convenable, et, conservateur de ma pensée, renfermer soigneusement au fond de mon

PHn^OSOPHTE ET MUSIQUE 255

cerveau, afin de la dérober pour toujours aux curieux î Malheureusement, j'ai pris la détestable habitude de justifier mes afïirmations ; c'est chez moi une manie. Il serait si naturel de faiie autrement, de faire comme vous, par exemple. Je dirais : La Fontaine est lyrique. Vous répliqueriez : Il ne l'est pas. On devine la fin du dialogue. Si ! — Non ! — Si fait ! — Non vraiment. — Pourtant... — Allons donc î — A'oilà comment on élucide une question. — Quant à moi, qui suis un raisonneur enragé, je tiens à me rendre compte des choses, à les examiner de près; le parti-pris et le préjugé me semblent insipides, ridicules, pitoyables, odieux parfois ; je leur ai depuis longtemps fermé la porte au nez en souhaitant que mes voisins en fassent autant, et je me demande quel archange terrassera ces diables-là.

Les drôles voudraient s'éterniser, continuer à diriger les hommes, s'imposer à la société et , pour la mater, protéger la sottise, l'intérêt, la friponnerie. Hélas ! hélas ! ils ne réussissent que trop à la tenir sous l'éteignoir et il faudra bien des efforts, sans cesse renouvelés, pour les obliger à déguerpir. En attendant leur disparition totale, je vais essayer de motiver l'opinion émise ci-dessus.

Et d'abord, au point de vue spécial où je me place, je ne puis comparer à La Fontaine ni Racine, ni Molière, ni J.-B. Rousseau. Racine, malgré son mérite, n'est guère qu'un traducteur, un imitateur, un reflet ; il dévalise les saintes écritures, mais, en passant sous sa plume, les images bibliques s'amoindrissent, le psaume perd de sa majesté, de sa vigueur, de son enthousiasme, l'inspiration, refoulée par la convention, s'ellace, s'évanouit. Les chœurs d'Esther et d'Athalie, un peu rehaussés par quelques belles strophes, manquent de chaleur, supportent mal la lecture et n'appellent pas lanmsique. Le prosaïsme le plus intolérable glace les vers destinés par Molière au chant ; J.-B. Rousseau, moins prosaïque

256 PHTLOSOPHTE ET MUSIQUE

que Molière, moins froid que Racine, pèche par la lourdeur, par Fenfliu^e, par l'absence de naturel et de facilité ; le lyrisme ne lui fait pourtant pas défaut ; mais sous ce rapport et sous beaucoup d'autres, qu'il demeure loin de La Fontaine !

Notre fabuliste, on le sait, emprunte les sujets de ses fables environ à une centaine d'auteurs. Ces auteurs s'imposer t-ils à lui? En aucune façon. Il reste entièrement, constamment lui-même. Sa profonde originalité s'accuse à cliaciue ligne ; elle se révèle dans les détails, dans l'ensemble ; continuatem^ de Rabelais et de Montaigne, gaulois comme on l'était au seizième siècle, français comme on le fut au dix-septième, ennemi de l'apparat et de la contrainte ; spirituel, tendre, primesautier, amant de la nature, il poétise tout ; son style châtié, vêtement léger de la pensée, pare à peine la vérité qu'il orne sans en cacher les chastes et sévères nudités ; sa conscience d'artiste épris des splendeurs de la forme esta l'abri de tout reproche; ce qu'il dit. il semble qu'on ne le dirait pas autrement en prose ; son talent a la saveur, le parfum, la sève ; si facile en apparence, si difficile en réalité, le vers libre dont La Fontaine sait merveilleusement se servir, enchâsse l'idée, lui donne du relief, la fait briller ; avec ses tours imprévus, ses points d'arrêts subits, ses aspects multiples, il rappelle les ondulations et les tons changeants du serpent ; il étonne, il intéresse, il charme Tesprit par ses formes ingénieuses ; il ouvre des perspectives soudaines, inattendues, inespérées ; il est exempt de monotonie, il se prête aux innombrables caprices de rimaginalion, aux mille nuances du sentiment, à l'expression de ce (jue nos actes instinclifs ont d'irrélléchi, d'involontaire, à la si)onlanéité de nos impressions les plus intimes, les plus [)rofondes.

La Fontaine au moyen des vers libres, Victor Hugo pai" reiracement fréquent de riiémistiche, par d'heureux

enjambements, par Tart avec lequel il asservit la césure aux exi|^ences de la pensée, arrivent à des résultats identiques, également favorables aux compositeurs, qu'ils n'oblig^ent pas à se débattre contre raftlij^eante régularité de Thexamètre prétendu classique, régularité si contraire au mouvement, à la passion, au lyrisme. Soumis aux règles de l'ancienne versification française, La Fontaine, dans le Lièvre et la Tortue, écrira :

Notre lièvre n'avait que quatre pas à faire ;

J'entends de ceux qu'il fait lorsque, prêt d'être atteint,

Il s éloigne des chiens, les renvoie aux calendes.

Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue

Aller son train de sénateur.

Elle part, elle s'évertue ;

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageure à peu de gloire.

Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. 11 broute, il se repose ;

Il s'amuse à toute autre chose Qu'à la gageure. A la fin quand il vit Que l'autre touchait presque au bout de la carrière. Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit Furent vains.

Ces trois dernières syllabes constituent un véritable enjambement ; plus haut, La Fontaine, on le voit, s'arrête volontiers et avec un bonheur inouï après le premier hémistiche du décasyllabe ; cela lui arrive trois fois dans ce court passage.

Victor Hugo, lui, renouvelle notre langue ; il crée le vers actuel, il adopte bravement renjambement à la façon des Latins, des Allemands, des Anglais, et il écrit :

Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre Des chevaux morts ;

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs, Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants, Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise. Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise Sifflait ;

Cet empiétement d'un vers sur l'autre, sévèrement qualifié par les partisans de Tancien régime poétique, devient exécrable, en ell'et, lorsqu'il n'est pas habilement ménagé par un écrivain de haute volée ; dans le cas dont il s'agit, il me paraît être d'une incontestable beauté. Ailleurs, dans la Légende des Siècles, Victor Hugo, parlant d'une femme morte, dit :

Elle laissait parmi la paille du grabat Son bras livide et sa main déjà verte Pendre...

Or, je prétends que l'alexandrin tel que l'a conçu Victor Hugo et le vers lil)re si magistralement manié par La Fonlaine aident le musicien au lieu de le gêner. Quant à La Fontaine, il les attire, il les captive, il les séduit ; non seulement il met à leur disposition sa verve, son es})rit, sa philosophie, sa poétique raison, le réel, l'idéal, des dialogues où la finesse s'unit à la grâce, des scènes comiques ou dramatiques, un spectacle immense où la nature entière apparaît et joue un rôle magniliciue, intéressant et charmant : non seulement il leur livre la tragédie au front pùle, la comédie aux lèvres roses, le drame qui est tout l'homme et qui conq)rend, outre l'humanité, l'univers et Dieu; non seulcmenl il leur monlre, ici, le sourire qui s'épancniit, là, les pk'urs qui coulenl, puis les sanglots répondant aux éclats d'une gaité farouche, railleuse ou terrible ; mais il leur oiliv encore des formes piH'tiques, tlexibk s, variées, parfaites, des riiythmes enchanteiu^s, des phrases pleines de n()nd)re, de mesure, d'harmonie, et celle précieuse espèce de poésie qui se laisse voir entre

les lignes, qui se glisse entre les mots et semble les écarter pour mettre à nu toute chose.

Ce n'est pas lui, certes, qui se fût permis d'écrire :

QueUe que soit sa mère, et de qui qu'il soit fils.

Le vieux Corneille se trompe quelquefois et ce quelle que de qui qu'il, il faut le reconnaître, manque de charme.

Il n'eût pas écrit davantage :

NoQ, il n'est rien que Nanine n'honore. Voltaire se trompe aussi.

En avez-vous jugé Manco-Gapac capable? (i)

Il avait Toreille trop délicate pour commettre de pareilles fautes ; avec lui, la sécurité du lecteur n'est jamais troublée.

Ce qu'il faut surtout au musicien, c'est un sujet bien conçu, une action habilement conduite, une forme nette, arrêtée, des pensées caractéristiques, un sens précis, un dialogue serré, varié, des impressions, des sentiments, des coups d'ailes, un tableau exact du réel, une échappée sur l'au-delà, les mouvements du cœur et de l'esprit appliqués à la donnée première ou plutôt résultant de cette donnée, un vers souple, ductile, dont la monotonie et la convention soient bannies, un style à peu près exempt de la vague rêverie si chère à Lamartine, où le maniéré ne tienne point la place delà grâce, où l'agencement plus ou moins brillant des mots ne se substitue pas à l'expression forte des passions.

Ces qualités si rares offrent au compositeur des ressources précieuses ; elles Taident à affecter aux paroles des mélodies saillantes, elles lui permettent de développer logiquement son motif, de toucher à la fois au drame et à la symphonie, c'est-à-dire de montrer

(1) Leblanc de Guillet.

Tart musical sous ses deux principaux aspects : elles ajoutent la précision du plan, du langage à ce je ne sais quoi mystérieux cpii, dans la musique, n'est pas de ce monde et nous emporte vers l'inconnu. Or, ces qualités, La Fontaine les possède ; en quoi donc l'idée si naturelle d'ajouter de la musique à ses fables peut-elle causer tant d'étonnement à certains critiques ? Je ne le devine pas. Au surplus, cette idée n'est point nouvelle: Jacques OlTenbach l'eut, si je ne me trompe, vers 1841 ; il publia alors chez Cotelle : Le Berger et la Mer(\m est la meilleure de ses productions en ce genre, le Corbeau et le Renard, la Cigale et la Fourmi y la Laitière et le Pot au lait, le Bat de i'ille et le Bat des champs, le Sai^etier et le Financier. Malgré quelques détails assez spirituels, assez fins même, ces morceaux passablement médiocres, sauf Le Berger et la Mer qui mérite une mention honorable, n'obtinrent aucun succès. Vais-je pour ce fait crier à l'injustice et ranger Olfenbach dans la catégorie des maîtres incompris ? Non vraiment : car je crois que le peu de bruit qui se lit jadis autour de ses fables tient précisément à ce qu'on en apprécia tout d'abord la valeur. Jugées, elles tombèrent. Convenons-en; on i)eut venir de Cologne sans être précisément de la taille de La Fontaine. L'illustre inq)resario le sentit : il se borna à dénouer les cordons des souliers du grand poète et il ne le tourmenta plus. O modestie ! voilà de tes coups î

La tentative avortée d'Olfenbach ne découragea personne.

Bientôt, et sansme compter,CharlesGounod,Ehvard, Edmond Moreau, Etienne Rey, et quelques autres que j'oublie peut-être ou dont j'ignore l'existence, entrèrent en lice et s'attacpu'rent au colosse. Gounod, faiblement inspiré par le Corbeau et le Benard, le fut très heureusement par la (j'gale et la /'ow/*/?//.' le début fugué du chœur, le passage à bouche fermée où les croches déta-

chées confiées aux secondes basses accompag'nent si délicatement la mélodie, Tinterro^ation des trois voix graves : Que faisiez-vous au temps chaud? interrogation à laquelle les ténors répondent, comme si la Fourmi, dont ils expriment ici Tembarras, appréhendait d'avance la vérité : Au temps chaud? tout cela est traité avec esprit. La musique rétrospective appliquée à : Je chantais ne vous déplaise et les : La, lalala, la, dits par le corbeau, gâtent un peu la fable. En cet endroit, Gounod a sacrifié La Fontaine à Teffet musical. Le long trille, beaucoup trop prolongé, qu'il place sur la première syllabe du mot dan...sez, et les petites notes à la fois vieillotes et affectées qui le suivent me déplaisent absolument. A quoi bon ce retour aux formules du passé? ces mièvreries sont-elles d'un si grand prix ? Enfin, et je ne saurais trop le répéter, l'imitation du vieux style ne remplacera jamais ce qu'on nomme la couleur. La couleur résulte de la connaissance approfondie que l'on a d'une époque, elle ne gît pas dans la reproduction systématique d'un trait dont tout le monde peut s'emparer et qui appartient au premier venu par la raison, qu'à un moment donné, il était déjà dans le domaine public.

Une dernière observation : Gounod termine son morceau en défigurant le dernier vers de la fable :

Hé bien, maintenant, dansez.

C'est le cas de dire que dansez ne rime à rien. Je trouve la licence trop forte, je l'avoue. Voici les vers de La Fontaine :

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

— Vous chantiez I j'en suis fort aise,

Hé bien ! dansez maintenant.

Gounod leur substitue :

Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

— Vous chantiez ! j'en suis fort aise,

Hé bien ! maintenant, dansez.

Franchement, je préfère la rime riche !

Les chœurs composés par Elward sur les fables de La Fontaine ont-ils été chantés, ont-ils paru ? Je l'ignore. Je sais seulement qu'ils existent : cela ne suffit pas pour en parler.

Quelqu'un connaît-il M. Edmond Moreau? Est-il jeune ou vieux, grand ou petit, amateur ou artiste, mort ou vif? Je le croirais volontiers jeune, très jeune même, je me le figure plutôt petit que grand ; je le classe sans hésiter parmi les amateurs et je lui souhaite d'être encore de ce monde. M. Moreau voulut aussi illustrer La Fontaine ; il mit en musique, entre autres fables, la Grenouille et le Bœuf (Ikelmer, éditeur, gros et détail, exportation). AL Edmond Moreau a une manière de prosodier qui n'appartient qu'à lui : il couche les longues sous des notes brèves et les brèves sous des notes longues. Exemple :

Une^ Elle^ Envieuse. C'est ingénieux.

Doué d'une bonne voix, M. Etienne Rey chantait ces fables avec chaleur, avec intelligence. Il les faisait valoir et en rehaussait encore la valeur par une diction excellente. La Cigale et la Fourmi, mais surtout Le Bat de ville et le Bat des champs, sorte de petite scène, très bien interprétée par lui, ne manquent ni d'intérêt ni de charme. Je voudrais seulement à M. Rey des allures plus françaises. Sommes-nous si déshérités qu'il nous faille emprimter à ime Muse étrangère de quoi parer nos poètes? Est-ce en franchissant les Alpes ou le Rhin que nous retrouverons cet excellent esprit gaulois, vif, gracieux, mordant, héroïque, fier, naïf,

PHILOSOPfflE ET MUSIQUE 2^3

railleur, sain, vigoureux, pénétrant, profond, qui n'est sans doute qu'endoi'mi chez nous ? Cet esprit n'a rien de conimun avec l'Allemagne, avec l'Italie; il naquit, il vécut, il demeure sur le sol où croissent les ceps bordelais et bourguignons, où le paysan boit à l'immense cuve dans laquelle il verse chaque année, aux vendanges, les fruits bleuâtres, roses ou dorés de ses vignes ; cet esprit-là pétille sur les lèvres comme le vin frais et léger dans les verres. Ne le cherchez pas ailleurs, vous ne l'y trouveriez pas. O toi qui le comprends, garde-toi de le renier ; si tu le négliges, que ce soit à la condition de t'élever à ces régions sereines où, pour l'artiste penseur, les nations deviennent l'humanité. Ne mettons donc pas à La Fontaine un costume italien ou allemand quelque richement brodé qu'il soit ; ne dépaysons pas ce génie; c'est une nécessité, c'est presque un devoir.

J'étais de passage à Bordeaux lorsque l'envie me prit, il y a dix-sept ou dix-huit ans, de composer un chœur sur Le Corbeau et le Renard. Le chœur terminé, je le fis entendre, dès mon retour à Paris, à l'éditeur Fleury qui me proposa de le publier avec plusieurs autres morceaux de piano et de chant, ce qui fut fait. Je songeais sérieusement alors à réaliser un projet que différentes circonstances m'avaient empêché de mettre à exécution, et je crus qu'il était urgent, à l'heure où le théâtre contemporain semblait s'être donné pour mission de corrompre les mœurs, de ne laisser subsister aucun sentiment honnête et de faire tomber en putréfaction la société moderne, je crus urgent, dis-je, d'opposer aux turpitudes dramatiques qui troublent les sens et la conscience, des œuvres saines, viriles, pures, auxquelles les sociétés chorales, les artistes intelligents, la presse et le public pussent s'intéresser, qui répandissent le bon grain dans ce sillon immortel qu'on nomme l'âme et qui permissent à la foule de

reconquérir la vie morale qui allait se dissolvant au souille de certains auteurs. Bien quVntravé par des difficultés de toutes sortes, par des malheurs irréparables, par des chagrins dont le cœur et le visage gardent à jamais les traces douloureuses, je me mis courageusement à la besogne, soutenu que j'étais par une de ces idées qui décuplent les forces. Blessé, mais non vaincu par la souUrance, je puisai avec une sombre joie dans les trésors de mes chers poètes, La Fontaine, Victor Hugo, et, sachant qu'ils ont chanté superbement, eux, tout ce que Thonmie doit respecter, aimer et bénir, je voulus m'associer à leur mission, unir ma musique à leurs vers de façon à ce qu'on ne puisse plus l'en séparer et, à défaut de génie peut-être, m'élever du moins à leur hauteur par mon attachement à l'art, à la vérité, au progrès, à ma patrie, à mes semblables.

Cette tâche était-elle trop lourde pour moi? On décidera cela lorsque la terre recouvrira mon corps.

Tout ce que je tiens à établir aujourd'hui, c'est que j'appelai à mon secours les nombreuses ressources ofTertes par la musique à ceux qui l'étudient avec amour et qui la croient apte à ranimer la pudeur, le dévouement, la vertu. Je pris à La Fontaine l'observation, j'empruntai à Victor Hugo le rêve, je mêlai en moi la philosophie humaine de l'un à la philosophie transcendante et divine de l'autre, et j'attendis ce que la voix intérieure me dicterait ; j'entrepris d'assimiler entièrement la phrase musicale à la phrase parlée ; j'essayai de faire dire à la note ce que dit le mot sans enlever à la musique son caractère propre qui est de tout agrandir, d'idéaliser tout ce qu'elle touche. Et maintenant, certain d'avoir travaillé en honnête ouvrier, j'attends, non sans appréhension, mais sans trouble, l'arrêt équitable du tem])s. Que j'aie ou non réussi, que l'avenir accueille ou repousse les œuvres

PHIT.OSOPHIE ET MUSIQUE 265

dont je parle, il me restera jiisciu'à mon dernier souflïe la satist'acti(jn suprC'me qu'on éprouve à suivre une voie droite menant à quelcjne j^rand but; il me restera la conviction, la consolation d'avoir respecté Tart et riuimanité. A défant d'autre chose, cela me sufïira.

L'art, ce semeur, rayonne sur l'univers, il aide au développement de la pensée trop souvent opprimée, il éclaire les peuples ensevelis dans les ténèbres, agenouillés dans la poussière ; il leur dit : Souvenezvous que vous êtes nés libres et que Dieu seul est votre maître; il les soutient, les g-uide, les affranchit en les épurant, il les arme contre les jouissances banales ou indignes, les arrache aux intérêts matériels, les remplit d'amour, leur montre dans l'éloignement le terme qu'ils ne sauraient atteindre, mais dont ils doivent se rapprocher : l'Infini, et il les invite à la concorde qui sera le commencement de l'airranchissement, de la vraie liberté., du bonheur. Voilà pourqupi j'aime l'art, pourquoi je le vénère, pourquoi je lui ai voué ma vie.

C'est, je crois, dans la poésie lyrique, que le génie de Victor Hugo s'est le plus naturellement développé. Les Odes et Ballades sont comme l'aube de cette magnifique individualité. Si plusieurs des odes rappellent la manière de Lamartine, si les ballades contiennent çà et là un reflet des poèmes anglais et allemands, on ne saurait signaler dans les unes les négligences de style, les fautes de grammaire, les pensées vagues si fréquentes chez Lamartine, ni dans les autres, cette manie déplorable de l'imitation qui enlève toute valeur aux œuvres. Dans maintes pièces, au contraire, Victor Hugo se révèle déjà et quoiqu'il soit impossible de pressentir dès lors l'auteur des Châtiments et de la Légende des Siècles^ on sent qu'un maître vient de naître. On s'étonne qu'un adolescent, presque un enfant, ait écrit à seize ans Les Vierges de Verdun ; on s'attend à quelque chose ; la France a-t-elle enfanté un

nouvel Homère? Qui sait? Ceux-ci espèrent, ceux-là tremblent ; la jalousie, Tenvie s'éveillent autour du poète ; c'est bon si^ne, car la critique venimeuse ne s'acharne guère que sur la beauté. Cependant Victor Hugo publie successivement une multitude de poésies : Les Feuilles d'automne, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres, Les Orientales; roriginalité de plus en plus manifeste de l'auteur s'affirme largement dans toutes ces œuvres magistrales reproduisant la vie sous une foule d'aspects ; le public commence à comprendre la valeur de l'homme auquel il doit tant de belles pages ; la poésie pourrait bien ne pas être tout à fait morte; il pourrait encore y avoir des poètes, même après l'abbé Delille. C'est surprenant ! Toutes les voix autorisées de la presse ont rendu une éclatante justice à la poésie si vivante de Victor Hugo, à la langue magnifique qu'il s'est créée, outil merveilleux dont nul ne se servira mieux que lui, à ces formes splendides, vêtements de la pensée qui la rehaussent, l'embellissent, la fixent à jamais dans l'esprit, la rendent impérissable. Un seul ouvrage du maître me parait ne pas avoir été suffisamment goûté, je veux parler du recueil admirable intitulé : Les Contemplations. Ce livre, sorte d'autobiographie où l'auteur relate en beaux vers les différentes phases de son existence, ses courtes joies, ses longues douleurs, les joies et les douleurs de tous, en somme î Ce livre où les sourires se mêlent aux larmes, où le cœur parle un langage si éloquent, où les questions religieuses, politiques, sociales, sont élucidées souvent, et toujours posées d'une manière saisissante, ce livre est, selon moi, au plus haut degré, lyrique.

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