INTRODUCTION
Un soir, il y a environ une vingtaine d'années, je causais avec deux jeunes artistes : un peintre, un statuaire, gens d'esprit, de cœur et de talent. Nous parlions art. Or les questions artistiques, nul ne l'ignore, touchent de près aux questions religieuses et philosophiques. Mes interlocuteurs, tout en convenant qu'il existe des lois immuables auxquelles la nature entière est soumise, me déclarèrent qu'ils étaient athées. Le sont-ils demeurés? Je ne sais; à l'époque dont il s'agit, ils se faisaient gloire de l'être, et ils prétendaient étayer cette négation, l'athéisme, par tous les sophismes connus. En vain leur répondis-je qu'il n'était pas plus difficile d'admettre un Dieu que des lois immuables; que du moment où ils reconnaissaient que la création obéit à de telles lois, qu'elle est sujette à naître, à vivre, à mourir, à se transformer d'innombrables manières sans que jamais la naissance, la vie, la mort, les transformations successives puissent déranger, ébranler en aucune façon l'ordre établi, il fallait bien reconnaître que ces lois ont précédé la création, qu'elles y présidèrent, qu'elles la dominent, qu'elles relèvent de l'infini, c'est-à-dire de Dieu.
En vain leur fis-je observer que la pensée précède
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l'acte et que les semailles d'étoiles dont les vastes cieux sont comme encombrés ne se sont point laites seules ; en vain ajoutai-je que je croirais à l'univers se créant lui-même quand ils m'auraient montré une statue, une symphonie, un tableau, une œuvre quelconque éclose sans le secours de l'homme ; mes contradicteurs gardèrent leur opinion, je gardai la mienne, et je constate sans chagrin que ce que je pensais jadis, je le pense encore. Oui, le tiavail, mes recherches, la réflexion, m'ont en quelcjue sorte rivé à certaines idées; ces idées je vais les exposer, les expliquer ici.
I/art est du ciel ou de la terre, divin ou humain, absolu ou relatif. L'art absolu se dérobant à la vue dans les profondeurs de l'Incréé, nous n'en contemplerons jamais tous les aspects, nous n'en embrasserons jamais l'ensemble magnifique. Quant à l'art relatif, il vise à réaliser la beauté parfaite éternellement vivante, épanouie en l'Ktre suprême. Son mérite principal consiste à tendre vers l'infini, à ouvrir sur Dieu de nouveaux horizons, à réconforter les âmes en les faisant vibrer au contact du beau, du vrai, du bien. Son but est d'initier les peuples aux mystères d'une existence supérieure, de les y pré])arer, de les en rendre dignes.
(A)nsidérer l'art comme un moyen de satisfaire l'amour-propre des artistes et de procurer au public des jouissances superficielles et passagères, c'est donc le méconnaître étrangement, le rabaisser, le calomnier. Non î l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, (pii ont leurs bases incommensurables dans le sein de Dieu et leur puissance relative dans le sein de l'humanité, ne sont pas de simples passe-temps propres seulement à réjouir la nudlitude et à flatter la vanité. L'art est un grand missionnaire: il a chai^ge d'ùmes. Aussi ne demande-t-il pas simplement du génie à ses adept<'s : il (»\ige «l'eux de sérieuses études, une conscience scrupuleuse, un sens moral profond ; il attend
de ses prophètes qu'ils se dévouent à sa cause, qu'ils supportent pour lui la souffrance, le sacrifice, le martyre. — Homère, obligé de mendier, savait cela ; Dante, percuté, savait cela; Shakespeare, faisant représenter ses drames dans une grange devant des spectateurs qui parlaient, riaient, buvaient, se querellaient, qui jouaient aux cartes et aux dés pendant la représentation ; le vieux Corneille forcé, après avoir écrit le Cid, Cinna, les Horace, Poljeucte, de raccommoder ses chaussures et ne continuant à recevoir une modique pension de Louis XIV qu'à la prière de Boileau ; Molière, insulté par les petits marquis, calomnié par les faux dévots ; J.-S. Bach, gravant sa musique faute d'éditeur et laissant des manuscrits non encore publiés ; Beethoven , tourné en ridicule par ses contemporains, savaient cela. Ils ont su tous cela, ces maîtres prodigieux, ces Christ de la pensée que l'avenir adorera si le présent les outrage. François Schubert meurt de faim ; Frédéric Chopin succombe et ses amis se cotisent pour le faire enterrer ; Berlioz, presque fou de douleur, s'affaisse sous l'indifférence de son pays.
.... Pourquoi ces travailleurs n'auraient-ils pas suivi le chemin frayé par la vulgarité , par la basse complaisance, par la fortune acquise au prix du reniement, s'ils avaient pensé que l'art peut sans remords se borner à charmer les loisirs des badauds, des ignorants et des imbéciles ? Pourquoi, s'ils n'avaient pas cru remplir une mission sacrée, auraient-ils consenti à supporter mille maux, mille injustices, mille critiques effrontées, ineptes ? Ah ! croyez-le ! si les riches et superbes individualités savent qu'elles portent la lumière qui dissipera les ténèbres ; si elles pensent qu'elles offrent aux masses le pain de vie, elles n'ignorent pas que marcher dans la véritable voie c'est souffrir, que le Calvaire est sur leur route, et qu'elles devront y monter pour avoir affirmé le vrai.
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A cette liauteur. mais à cette hauteur seulement, l'artiste devient le collaborateur de Dieu ; il aide l'absolu à s'incarner dans le réel, il donne une forme sensible à la pensée, et cette forme, devenant de jour en jour plus transparente, voile de moins en moins le modèle suprême dont les initiés sont éblouis et dont ils mettent sous les yeux de la foule les fécondes et impérissables beautés. Ainsi — et pour tout dire en un mot — TArtest Téclosion de l'invisible dans le visible.
Je l'avouerai avec franchise, je n'aperçois rien audessus de l'Art et de la Science, ces deux arbres frères qui entrelacent si volontiers leurs rameaux bénis ; arbres maj^niiliques croissant petit à petit par les efforts et sous les larmes des travailleurs, et dont les fruits incomparables sont le développement des facultés intellectuelles et morales, l'accroissement de l'âme et, conséquemment, la civilisation, la liberté, la civilisation sans la mollesse, la liberté sans la licence.
Et maintenant sullit-il de porter en soi la semence divine pour remplir les desseins de la Providence ? — Non. Le penseur, comme le laboureur, doit cultiver en tenq)s opportun le champ d'où sortira la moisson; celuici, j)enché sur le sillon, fera germer le blé ; celui-là, penché sur les rayons célestes, fera germer l'idée. Mais, hélas î à coté de cette joie immense : concevoir, se place encore cette lon^i^ue douleur : enfanter. Ce n'est pas tout : l'auteur dune œuvre nouvelle doit se résigner à la lutte, sup])()rter les privations, les déceptions, subir lesattacpios viles et toujours renouvelées des rivalités niaises, acceptei* \v combat de chaque heure contre riguorauce des uus, contre le parti pris des autres, contre les intrigues inavouables de rin4)uissance, contre les hai)itudes de tous.
Les habihidcsde tous, ai-je dit; sans doute, car le geiiic dérange, olfuscpie, inquiète, la(iuine les admiralions convenues, banales, faciles; il prive les amateurs
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du plaisir de se pâmer sur des riens ; il leur ôte leurs belles robes de chambre bien chaudes, leurs pantoufles bien larges ; il les arrache à leurs chenets, il les sort de leurs jardins dont toutes les allées, toutes les Heurs, tous les recoins leur sont connus, pour les jeter violemment en pays étranger, dans les aventures de voyage et cela, à rimproviste! juste au moment où ils se sentent à Taise dans leur domaine, la convention, au milieu d'idées agréables qu'ils croient en ordre parce qu'elles sont numérotées. Chose triste ! on les oblige à chercher, à examiner, à apprendre, à comparer, à réfléchir ; on les force non pas uniquement à regarder, mais à voir. Or, si regarder est facile, voir ne l'est point; une appréciation judicieuse exige absolument des connaissances très étendues, très variées, un goût très sûr, une loyauté parfaite^ du sang-froid et pourtant de la chaleur. Elle implique au même degré , chez le juge , le dédain de l'insipide et l'enthousiasme pour le beau.
La haine et l'amour lui sont également nécessaires. Voilà pourquoi la critique n'est pas aisée en dépit de certain hémistiche beaucoup trop célèbre selon moi. Peu d'écrivains ont assez de talent pour conquérir une autorité indiscutable, assez de courage pour ne pas abuser de la position qu'ils se sont acquise, assez de vertu pour conserver leur indépendance. Se ménager un camarade bienveillant , servir un ami , se rendre agréable à la femme aimée ; ou bien encore entraver la carrière d'un rival redoutable, jeter de la boue aux astres, mettre en évidence des nullités au détriment du mérite, sont des jouissances trop douces pour qu'il soit extrêmement aisé d'y renoncer tout à fait. Aussi, n'y renonce-t-on guère.
Sans le concours du temps qui remet, lentement mais sûrement, chaque chose à sa place ; sans la mort des hommes supérieurs, qui permet aux appréciations désintéressées de se produire ; sans Tinstinct faillible et pour-
tant merveilleux des masses qui parfois pressentent des beautés qui échappent aux spécialistes, aux connaisseurs, Tart deviendrait impossible, et les meilleures œuvres demeureraient enveloppées dans ce formidable suaire : Toubli.
Du reste, si les arts s'appuient tous sur les mêmes principes, s'ils ont tous pour objet la nature, Thumanité et Dieu, tous s'affirment par des moyens différents plus ou moins matériels. L'architecture s'empare de la pierre, la sculpture du marbre; la peinture a la couleur, la danse a le geste, la musique a le son, la littérature a le mot.
Puis l'artiste vient ; il prend ces éléments divers, les façonne, leur infuse la vie, leur donne le mouvement, les revêt d'une forme et les dote de son individualité ; entre ses mains la matière inanimée immortalise le passé, explique le présent, prédit l'avenir. Le temple sort du sol, les dieux s'ét< misent dans le marbre, la toile se couvre de paysages, d'événements religieux, historiques ou intimes, la sonorité vague se change en mélodie, la symphonie naît avec des ailes, le langage exprime les hautes conceptions que récriture fixe sur le papier avec une exactitude admirable ; étonnante boussole des nations, la poésie leur indique le sentier qu'elles doivent suivre.
Et voyez ! la voûte de l'église se souvient de la voûte céleste ; les colonnes où court le feuillage rappellent la forêt pleine d'ombre et de lumière ; sur la masse imposante de l'édifice se dressent des animaux connus ou fantastiques; les rayonsdu soleil, arrêtés et adoucis par les vitraux aux couleurs éblouissantes, répandent partout une lueur mystérieuse ; les tours semblent indestructibles ; la flèche élancée monte vers l'abîme éthéré ; le portail, les portes latérales, les bas-reliefs mêlent les démons aux saints, le grotesque au sublime, Satan à Jésus; en sorte que le prodigieux livre de pierre raconte
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le monde inorganique, le monde végétal, le règne animal, riiomme avec ses passions funestes ou nobles, avec ses inspirations saintes et impérissables, et le mal et le bien, et l'ange et Dieu même enfin dont il représente hardiment la merveilleuse trinité. Le polythéisme trouve un Phidias, un Pygmalion , un Praxitèle. Moïse, déjà immortalisé par la Bible, Test encore par Michel-Ange.
Le Christianisme inspire aux artistes du moyen âge des milliers de tètes profondément touchantes où l'esprit chrétien, où la foi, où la soutïïance d'exister et l'ardent désir de mériter le ciel se manifestent avec une incroyable intensité ; la guerre et ses désastres, la victoire et ses victimes arrachent à Rude un groupe dont l'énergie et la magnificence n'échappent à personne ; — \e Jii(fement dermier iaiiVit du cerveau de Michel-Ange sur les murs de La Sixtine; Holbein, outre le portrait de sa femme et de ses fils , laisse un Christ mort , toile splendide, et douze petits tableaux représentant les stations du Sauveur ; Rubens lègue à la postérité la Descente de Croix, conservée à Anvers ; Raphaël prête à ses vierges inimitables une expression légèrement terrestre ; Claude Lorrain révèle, à celui qui l'étudié attentivement, ce je ne sais quoi de divin qui se cache parmi l'herbe de la prairie, dans la profondeur des nuages et des bois, sous les ondes tranquilles et qui est comme le souffle de Finfini ; Géricault crée son fameux Naufrage de la Méduse et des tableaux de genre d'une vigueur extraordinaire; Ary Scherter prête un corps à l'idée et aux sentiments , il spiritualise ses personnages, il s'identifie à leur bonheur, à leurs maux, à leur histoire fictive ou vraie : il peint les âmes.
Les écoles italienne , espagnole . flamande , hollandaise, française, allemande, trahissent le génie des nations qu'elles personnifient, par le pinceau d'innombrables peintres dont les noms seuls rempliraient un volume.
Jusqu'ici, la pensée, cette guerrière incrustée dans le granit ou dans le marbre, confiée aux vastes murailles d'un monument ou à la toile fragile, reste privée de mouvement, non du mouvement intérieur sans lequel une œuvre demeurerait étrangère à fart par son côté vital, essentiel, mais du mouvement extérieur. C'est sans se mouvoir qu'elle prend part à la lutte des idées. Elle pose devant vous, grandiose ou riante, mais immobile. Elle est le beau pétrifié. Regardez î Aucune puissance ne saurait modifier l'attitude de ces personnages, de ces animaux ; nulle brise n'agite ce feuillage ; nul changement ne se produit dans ce ciel ; ces chênes secoués et penchés par fouragan ne se redresseront pas ; ces femmes ne quitteront plus la fontaine où elles lavent du linge ; cette nuée ne se meut point ; ce nuage porte au flanc un éclair ineflaçable.
La danse, la musique , la parole vont tirer l'art de son immobilité et lui fournir l'élément qui lui manque, le mouvement ! Il était fiiiiage de la vie, il sera la vie même. La danse retracera la course harmonieuse des astres, les élans de la tendresse, les emportements de la passion : la parole exprimera tout, sauf l'infini, et trouvera une barrière infranchissable dans la précision même qui fait son mérite, tandis que la musique, impuissante à se faire comprendre d'une manière aussi précise que le verbe, moins entravée que lui, toutefois, dans sa communication directe avec le Créateur par le sentiiiicnt, et plus proche de la foi peut-être que sa rivale, la littérature, excitera les masses au recueillement, les remplira d'enthousiasme et les transportera soudain au seuil de (^.elui dont les meilleures définitions ne donnent qu'une idée imparfaite.
Convenons-en, le sentiment en tout va plus vite et plus loin que le raisonneinent. Le raisonnement procède lentement; il examine, il analyse, il se trompe, il revient sur ses pas, il cherche un nouveau point d'ap-
pui, il repart; le sentiment vole, lui, et il touche le but longtemps avant son redoutable antagoniste. En résume, le raisonnement rend-il compte de toutes nos aspirations ? Explique-t-il le besoin d'inconnu qui est le fond passif ou actif de notre nature? Pressentiment, attraction, foi, sont-ils des mots sans signification? Qui ne sent remuer en soi quelque chose d'inexplicable, d'inexpliqué? Qui ne sent que la conviction sentimentale, la foi, devancent la coaviction intellectuelle, la croyance ? Un raisonnement peut en détruire un autre, car le faux a sa logique comme le vrai, mais aucun raisonnement ne détruit la foi ; elle est ancrée en nous et y reste malgré les efforts multipliés des sophistes pour l'en extirper. A quoi cela tient-il? A ce que le raisonnement est de l'homme, tandis que la foi vient de Dieu. L'esprit et le cœur sont deux lumières; raisonnons, mais croyons et persuadons-nous que nous n'expliquerons jamais tout. Le mystère nous entoure ; il est en nous, hors de nous, ici, là, sur notre tête, sous nos pieds ; on ne saurait faire un seul pas sans se heurter à la cause incompréhensible, occulte, génératrice de l'univers ; on sent l'œil divin sur soi et pourtant on le cherche ; un rayon sans bornes se pose sur la créature qui s'y réchauffe sans le voir ; d'où venonsnous? Où allons-nous? Qu'est-ce que la vie? Qu'estce que la mort? Nous l'ignorons.
Cependant l'Eternel touche le berceau et la tombe ; il met l'espérance auprès de l'un et au bord de l'autre. Le moment suprême arrive : plongerons-nous dans l'ombre ou dans la clarté ? Dans la clarté ? la raison s'écrie : Impossible! la foi murmure : Je crois ! Oh ! que de questions nous nous adressons ! le trépas nous sépare-t-il pour toujours des êtres aimés? les reverronsnous? Qui le sait? Personne. Nous marchons à tâtons à travers les ténèbres vers un but ignoré. Retomberonsnous au néant ; retrouverons-nous ailleurs la souf-
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france, subirons-nous de nouveau l'existence avec ses doutes, ses angoisses, ses bonheurs éphémères? Je le répète : un mystère impénétrable nous enveloppe. Eh bien, la musique me paraît être l'art ineflable et majestueux qui soulève le mieux le voile nous dérobant les choses cachées et qui met le plus sûrement en rapport les peuples avec la puissance inconnue qui les charme, les attire et les subjugue, et que nous appelons Dieu.
Quoi qu'il en soit, les plus beaux livres sont ceux qui recèlent les théologies respectives des nations. Sous ce rapport, les Indiens, les Chinois, les Hébreux, les Grecs ont laissé des ouvrages admirables qu'on ne saurait trop approfonair. La Bible est un monde, un sujet inépuisable de méditations : ses images colossales, sa poésie, source où Funivers s'abreuve, étonneront les peuples futurs, comme elles étonnèrent les peuples dispersés ou disparus. La Genèse, le livre de Moïse, les psaumes attribués à David, Tobie, seront considérés dans la suite des siècles, ainsi qu'ils le sont aujourd'hui, comme des modèles inimitables.
h' Iliade avec ses combats gigantesques, VOdjssée avec ses aventures charmantes, sont des miroirs magiques, où la Grèce antique apparaît entourée de son brillant corlège de dieux, de demi-dieux, de héros, de femmes accomplies ou voluptueuses, de nymphes et de déesses. Les deux poèmes nous la montrent tout entière, splendide et radieuse. C'est bien elle : voilà sa religion, voilà le dénombrement de ses guerriers, voilà sa géographie, voilà ses coutumes, ses mœurs, ses lois, son histoire, ses légendes, son esprit.
Home se fonde. De repaire de brigands elle se fait capitale. Trop soucieuse de son extension pour songer beaucoup à l'art, elle se contente d'imiter la Grèce ; en sa qualité de concjuérante probablement, elle plonge à pleines mains dans les trésors de sa nourrice ; elle se les approprie ; elle s'en pare ; elle pille l'antiquité
comme le fit depuis la Renaissance. Excepté peut-être Juvénal, elle n'a pas de têtes de colonnes. Les auj^ures rient. Il faut un bouleversement pour donner à l'Italie son entier développement intellectuel; ce bouleversement arrive, le voici :
Le Christ naît. Le paganisme agonise. Jésus remplit sa mission. Il prêche la fraternité et, ce qui vaut mieux, il la pratique ; il abat les superbes, il relève les humbles, il apporta au genre humain la loi de sacrifice ; victime volontaire, il olfre son propre sang, convaincu que ce sang criera éternellement en faveur du juste. Les apôtres sèment la sainte parole, les évangélistcs l'écrivent ; le bon grain, trouvant les sillons préparés, germe sans retard; le christianisme se propage, grandit, s'affirme ; il ouvre la voie la plus large, la plus belle qu'il ait été permis aux nations de suivre jusqu'à cette heure ; l'illusion, la force brutale, le mensonge avaient cru vaincre la vérité, c'est la vérité qui les écrase. Bientôt saint Paul prend un chemin de traverse ; on l'y suit : le catholicisme se fonde. Douze cents ans après, Dante fouille dans les entrailles de la religion nouvelle et en tire la DUnna comedla. L'illustre Gibelin n'avait qu'à regarder autour de lui pour écrire la géhenne. Les luttes politiques, les abus de pouvoir, les crimes seigneuriaux, les misères de la multitude, les persécutions, les tortures, le talent inventif et raffiné du bourreau, les clameurs des victimes ou des coupables, tout cela formait un ensemble assez effrayant pour monter Timagination dantesque au diapason voulu. Dans ces temps horribles la vengeance habitait toutes les poitrines, la férocité était dans les mœurs ; le poète, pour peindre les ténèbres extérieures, n'avait qu'à retracer le tableau qu'il avait sous les yeux ; il le fit avec tant de bonheur, ses vers étaient si virils, si éplorés, si grandioses , et maniaient si habilement le fouet de la satire, que les femmes et les enfants, en les répétant avec une sorte de terreur
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superstitieuse, disaient en voyant passer Dante et en le désignant du doigt : Voilà celui qui revient de Venfer.
Presque démon parmi les réprouvés, Dante redevient homme en pénétrant dans le Purgatoire : il trace le suave et douloureux épisode de Françoise de Rimini et les cœurs s'attendrissent et les paupières se mouillent : la nature reprend son empire sur l'àme d'Alighieri. Enfin, ravissant une plume à l'aile de quelque chérubin, Fauteur s'en sert pour écrire la partie lumineuse de son poème : le Paradis. Je n'ai point à entreprendre ici l'analyse de Tœuvre infernale, humaine et paradisiaque dans laquelle Dante, notons-le , prouve qu'il avait étudié sérieusement les sciences connues de son temps : je me bornerai à remarquer que la Divina Comcdia contient en germe le drame moderne dont elle est le point de départ.
Plus tard, Shakespeare, jetant bas les règles établies par Aristote, fera coudoyer sur la scène les pleurs avec les rires, et il ne s'en trouvera pas plus mal. Il ne tiendra compte ni de l'unité de lieu, ni de l'unité de temps, ni de l'unité d'action ; il poussera devant lui l'effroyable amas des passions, troupeau dont il connaît les plaies. Dans cette fangeuse mêlée, le grotesque rencontrera le sublime et lui frappera familièrement sur l'épaule.
Shakespeare montrera la logique des événements, il représentera Tcxistence telle qu'elle est, il mettra dans la bouche de chacun le langage qui lui convient.
Shakespeare, qu'on ose taxer d'ignorance, Shakespeare, (pli sait énormément de choses, Shakespeare, d'où sortirent Gœthe, Schiller et Hugo, Shakespeare arrache à la société le masque de politesse, de froideur ou de ruse sous le(piel elle cherche à cacher ses véritables sentiments; il démêle sur lespiiysionomies la pensée secrète qui voudrait se dérober à la vue ; observateur sagace qu'on ne trompe point, il arrête une à une au passage les idées qui tendent à se dissimuler dans les replis du cerveau.
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Shakespeare, édifié sur les turpitudes de ce monde, reste bon parce qu'il a souffert et qu'il a du génie ; il est puissant parce qu'il sort du peuple et qu'il Taime ; il est fort parce qu'il ne se trouble pas devant la noblesse hautaine ; il est inflexible parce qu'il s'appuie sur la vérité ; il tient d'une main sûre des balances égales pour tous ; il pèse dans ces redoutables balances les rois et les peuples, les pauvres et les riches, les ambitieux et les amants, ces ambitieux d'un autre ordre, les tyrans et les sages, les enchanteurs et les philosophes, la politique et les partis, et il leur dit : Vous valez tant ! — Si les Anglais, les Allemands, les Italiens, voire les Polonais ont leurs phares, nous avons les nôtres, Rabelais, Corneille, La Fontaine, Molière, Pascal, Montaigne, Bossuet, Voltaire, tant d'autres que je ne puis nommer sont de véritables éclaireurs, de véritables pionniers de la civilisation. Il ne manquait à la France qu'un poète digne de ses j)rosateurs, et qu'elle pût placer à côté d'un Homère, d'un Dante, d'un Shakespeare ; ce poète, la France ne l'attend plus, elle l'a, et celui qui composa Les chants du crépuscule, Les rayons et les ombres, Lesfeuilles d'automne; celui qui réclama l'abolition de la peine de mort ; l'orateur qui prononça tant de magnifiques discours, l'historien qui conçut La légende des siècles, le satirique farouche qui détrôna Juvénal, le dramaturge qui écrivit Marion Delorme, lluy-Blas, les Burgraves, ne nous permet plus d'envier rien à nos voisins, car si ce fécond génie a des pairs, il n'a pas de supérieurs.
Et toi, sœur et rivale de la poésie, Musique, chère Musique, d'où viens-tu ? quelle contrée, quel pays enchanté a senti le premier ta pure haleine, ton souffle régénérateur? Fille du ciel exilée sur la terre, est-ce la prière qui t'enfanta, qui te donna parmi les hommes ta forme légère, insaisissable, vaporeuse, virile? Quelle bouche charmante fut assez fortunée pour murmurer la
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première mélodie en face des cieux attentifs, de la forêt frémissante, des grands prés où Tonde court, folle et joyeuse, à travers les hautes herbes parfumées? Quelles oreilles entendirent, au matin de la Création peut-être, cette merveille, une mélodie? — Musique! ton haleine, comme cel!e du printemps, rafraîchit et rajeunit le monde ! Tu chantes et la créature s'agenouille ; tu chaules et la mère berce son enfant; tu chantes et le guerrier brandit son glaive ; tu chantes et l'amour s'éveille, et la nature parle, et les astres scintillent, et les oiseaux gazouillent , et la foudre éclate, et la vaste mer roule ses montagnes de flots : tu chantes et le coupable songe à l'éternité, et la religion t'emprunte ses accents les plus pénétrants; tu chantes enfin, et les Séraphins prennent leurs harpes d'or pour redire l'hosannah qui s'exhale de leurs lèvres. O ma seconde mère. Musique, sois à jamais bénie!
Que d'artistes inimitables ont pressé tes saintes mamelles et s'y sont abreuvés ! Vois comme ils sont beaux, tes fils immortels ! Quelques-uns d'entre eux m'apparaissent, le front ceint d'une glorieuse auréole ; vivants rayons, ils m'éblouissent. Quelle noble légion! Saint Ambroise et le pape Grégoire recueillent les épaves de l'antiquité pour en former le plain-chant ; au suave Palestrina, au sévère Leisring succèdent les principaux chantres de la réforme : Martin Luther, Claude Goudimol, J.-S. Bach, dont les motifs empreints d'une suprême originalité transportent encore d'admiration les maîtres en état de les comprendre, conduit à ses dernières limites l'art des combinaisons que j'appellerai arlisti(iucs, pour les discerner des combinaisons savantes, scolastiques , anti-musicales et parfaitement oiseuses dont on a tant abusé avant et depuis lui. Ihendel dote l'Angleterre de trente-cinq oratorios et de soixanle-cintj o])éras ; il est le produit immédiat et magnitique du protestantisme ; — Gluck ne saurait renier
ses pères spirituels, Lulli et Rameau, mais le compositeur allemand obscurcit la gloire de ses prédécesseurs à force de talent et de génie ; la Grèce antique se réincarne en lui ; — Haydn crée la symphonie : Mozart aborde tous les genres et réussit à tracer musicalement les caractères de ses personnages ; Beethoven détruit les bornes du chemin ; Méhul remonte le cours des siècles et retrouve la simplicité des vieux âges; Weber interroge les puissances mystérieuses de la nature et leur prête un langage; — dans Schubert, le pittoresque et le sentiment dominent ; son œuvre est un réseau des mélodies enchanteresses qui tiennent captifs le cœur et l'esprit ; Mendelssohn, encore adolescent, connaît déjà toutes les ressources de son art ; il se popularise par les Liecler ohne Worte^ genre dont il est le créateur, et il s'immortalise par le Songe d'une nuit cVété. Quant à Rossini, il s'abandonne à la sensation qui le mène ; il compose comme l'aurore se lève, comme le rossignol chante, comme l'eau coule. Lorsqu'il tient la plume avec plaisir, cela va bien ; lorsqu'il la tient avec ennui, cela va mal ; tant mieux ! tant pis ! à quoi bon prendre tant de peine.
La sévérité du style et la facilité de l'écrivain ne font pas toujours bon ménage. Fin, gai, railleur, sceptique, Rossini vit à sa guise, c'est là l'essentiel. Que lui importe qu'un censeur malencontreux signale des défectuosités dans des morceaux mille fois goûtés et applaudis ? N'a-t-il pas pour lui le public, depuis Naples jusqu'à Saint-Pétersbourg, depuis New- York jusqu'à Constantinople ? N'a-t-il pas affolé Paris qui le traite en demi-dieu et lui dresse des autels. Rossini, singulier mélange de scepticisme et de bonté, aime l'existence facile ; il se la procure telle et il en jouit, satisfait de la pensée qu'il laissera à son héritière une superbe fortune, et à l'univers un chef-d'œuvre et demi : le Barbier de Séville et les deux premiers actes de Guillaume'
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Tell. Rossini est mort. Paix à Tillustre maestro ! mais, hélas î malgré d'éminentes qualités, ce grand compositeur, dont nous déplorons tous la perte, t'a souvent blessée dans ta dignité, ô chère musique ! Halé\y conçoit la Juive; Tenfantement fut laborieux, mais l'enfant est bien venu.
Ah ! j'aperçois Meyerbeer. Celui-ci est de l'école de Shakespeare ; il touche à tout : au catholicisme, au protestantisme, au fanatisme, à la haine, à l'amour, à la politique, vieille sorcière qu'il serait grand temps de rajeunir, à la fantaisie qui le boude par moments et par moments revient à lui, à l'enfer qui lui doit des effets. Meyerbeer navigue tour à tour sur trois fleuves : le Rhin, le Pô, la Seine ; il puise à chacun d'eux sans parvenir, en dépit d'eiTorts réitérés, à mêler l'eau des trois sources. Il a pourtant un genre parfaitement déterminé et le feuilleton, par l'organe de ses trompettes courtes ou longues, ne s'est pas trompé en le proclamant chef de file.
Ce n'est pas en quelques lignes qu'on formule une appréciation sur un Rossini, sur un Halévy, sur un Meyerbeer ; aussi leur réservé-je une étude spéciale.
Schumann, qui s'égare quelquefois en parcourant les clianips de la symphonie, est adorable d^nsses Lieders et dans ses morceaux de piano, parmi lesquels je citerai son beau concerto en la mineur. Que d'originalité! que de profondeur! que de grâce dans les ravissantes pièces qui tombaient vives et colorées de sa plume laborieuse comme le fruit mùr se détache de l'arbre!
Wagner se construit un piédestal avec Lohengrin : Lislz avise l'enharmonie et en fait la base de ses compositions ; à ce titre seul, il mérite l'attention du monde musical... musicien surtout. Berlioz s'attaque à la fameuse légende de Faust et, comme Gœthe, il élève une pyramide qui bravera indistinctement le vent du désert cl le sourire banal, ell'acé aussitôt que dessiné sur les
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lèvres précieuses et impertinentes de la mode ; l'ouverture des Francs-juges^ la Damnation de Faust, la seconde partie de VEnJance du Christ et la grande messe des morts s'emparent de plus en plus de l'opinion publique. Le temps seul sait faire une place convenable à de pareilles œuvres.
Ma tâche s'arrête là. Je n'écris, on le comprendra, ni une histoire , ni un dictionnaire des Beaux- Arts ; je me suis donc borné, dans cetle revue à vol d'oiseau, à signaler quelques sommets artistiques et littéraires, à montrer toujours debout, toujours lumineux les fronts pensifs d'où s'échappe non la flamme qui brûle, mais la flamme qui éclaire, à désigner les doigts qui indiquent la route, les mains qui posent les jalons de l'esprit.
Certes, j'aurais voulu citer bien des noms, bien des travaux justement célèbres ; ces noms sont des rayons, ces travaux sont des colonnes du temple idéal élevé par les peuples à la Beauté suprême. Chacun fait ce qu'il peut et donne ce qu'il a. Lamartine apporte ses harmonies poétiques et religieuses; Lamennais pose, inachevée, sur le bord de la fosse commune, l'esquisse d'une philosophie ; Auguste Barbier forge son vers parfois grossier mais honnête homme au Jond; Alfred de Musset offre : Une bonne fortune, V Espoir en Dieu, les Nuits, perles écloses dans la vase; Chateaubriand combat la Révolution par le Génie du Christianisme.
Beaumarchais charge Figaro d'instruire le procès de la noblesse ; Béranger change la chanson en ode ; Klopstock écrit la Messiade; Byron ressuscite Caïn: Milton , l'aveugle-voyant , dicte le Paradis perdu ; Uhland tisse ses plus délicieuses ballades; en remontant dans le passé je rencontre le chef de la Pkïade, Ronsard , l'imitateur de Gerson, les poètes du cycle carlovingien , Virgile et son Enéide , Horace flagorneur de Mécène et d'Auguste, Plante, Terence, Aristophane, ejfronté comme le Soleil; puis d'autres immor-
tels : Eschyle. Sophocle. Euripide. — Je vois une lueur du côté de TOrient : c'est la littérature immense de rindc qui la projette.
Les peintres, Us sculpteurs, les musiciens fréquentent en foule les liauleurs sacrées. Voici Rude, Pradier, lîarve, Jean Goujon, Le Poussin, Rubens, Le Tintoret, Paul Véronèse, le Titien. Fra Rartholoméo, Fra Angelico, André Delsarte. Albert Durer, pêle-mêle avec les Monteverde, les Scarlatti. les Spontini, les Hérold, les Chopin. O population resplendissante, salut et merci!
PIIILOSOPUIE ET MISIQLE