‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 3 sur 57 · NAISSANCE DE LA PAROLE, DE LA MUSIQUE ET DES CHANTS POPULAIRES · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE LA PAROLE, DE LA MUSIQUE ET DES CHANTS POPULAIRES

Quand FEternel eut tiré l'univers de Tincompréhensible néant; quand, jetant à tous les horizons des étoiles, des étoiles, puis encore des étoiles, il régla la course vertigineuse des astres dont les révolutions sont les pas du temps qui fuit ; dès qu'il eut, avec les soleils, tracé des chemins qui se perdent dans l'immensité et mis partout le prodigieux fourmillement des mondes ; après qu'il eut lancé les comètes échevelées à travers les planètes tremblantes, et dit à notre globe : « Tu feras annuellement deux cents millions de lieues, » lorsqu'enfin la terre fut préparée pour recevoir l'homme, le Seigneur forma d'un peu d'argile la créature privilégiée à laquelle il donna le verbe en héritage. La créature étant née, les yeux s'ouvrirent pour chercher te père commun, les lèvres s'agitèrent pour prier, pour louer, pour bénir ; le nouveau né put dire à Dieu : Je t'adore ; à sa femme et à ses enfants : Je vous aime ! Et qui sait si la Création ne tressaillit pas d'aise en entendant prononcer ces mots divins ? La langue étant déliée, les sens, le cœur, l'esprit avaient une interprète. O mystère î ô bénédiction I Le Verbe était descendu sur le

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Iront de l'homme . l'idéal s'enfermait dans le réel, le génie pouvait prendre son essor, le créé pouvait renvoyer à rincréé quelques-uns de ses rayons !

A cette heure sacrée, à ce moment suprême , la musique existait-elle déjà ? Je ne le pense pas. Quand, où, comment fut-elle enfantée? Question épineuse, obscure, insoluble ! On ne connaît pas mieux ses origines que le lieu et la date de sa naissance. L'Egypte pratiqua cet art avant la Grèce ; les Indiens, les Hébreux, les (Chinois le connurent certainement avant les Egyptiens. Gonfutzée passe pour avoir été un excellent musicien. — La légende raconte que le législateur de la Chine, invité à lire une mélodie dont on lui demandait s'il saurait deviner le sens, Gonfutzée pria le tiers qui lui transmettait cette étrange demande de venir le voir le lendemain; le lendemain, Gonfutzée déclara qu'il n'avait pas sullisamment étudié l'air qu'on lui avait confié ; il pria le consultant de repasser le surlendemain ; le surlendemain, nouveau rendez-vous proposé et accepté pour le jour suivant. Lorsque l'inconnu se présenta pour la quatrième fois chez le philosophe, celui-ci, allant au-devant du visiteur, lui dit en souriant malignement : « Si je vous ai fait un peu attendre, ce ne sera pas en vain, j'espère ; non seulement je crois avoir découvert le sens intime de la mélodie que je vous rends, mais j'ai, d'après le caractère de cette mélodie, dessiné le portrait de l'auteur. » La légende ajoute que le portrait était fort ressemblant. — Je connais aujourd'hui bien des critiques qui ne sont pas de cette force-là.

La Bible assure que Jubal inventa les premiers instruments de musicjue. En acceptant ce fait comme positif, me voilà forcé de faire remonter l'art musical audelà du déluge. Or, il est indubitable qu'on a chanté h)ngtenq)s avant de songer à fabriquer des instruments. Antérieurement à Jubal, le texte sacré ne fournit malheureusement aucun renseignement relatif au sujet

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qui nous intéresse. Des conjectures, pas de certitudes, tel est notre bilan depuis la Création. Le fil des traditions rompu, nous marchons en pleine nuit. Toutefois, ce que l'histoire cache, le bon sens le découvre. L'homme, né d'hier, avait bien autre chose à faire qu'à chanter; il avait à défricher le sol, à protéger sa famille, à se défendre contre les bêtes fauves, à s'ouvrir un passage à travers les forêts inextricables , à se débattre contre les éléments, à sentir, à comprendre que la terre ne lui avait pas été confiée exclusivement pour qu'il en jouît, que le labeur était inévitable autant que salutaire. Ce n'est pas tout d'exister ; il faut se nourrir, se vêtir, s'abriter. Au commencement, les plantes donnèrent la nourriture, les sources calmèrent la soif, les troupeaux fournirent le sang des sacrifices et le vêtement ; les chênes énormes, les hauts troncs creusés par le mortel baiser des siècles servirent d'abri.

Il fallut apprivoiser la brebis soyeuse, la vache pensive, le cheval qui hennit et se cabre ; il fallut fuir le lion et le tigre rôdant sur la montagne, s'aventurer au loin, en suivant le cours des fleuves, devenir berger, chercher des pâturages propres aux animaux domestiques qui vivent en société et se laissent le plus facilement approcher. De berger on se fît pâtre, chasseur. Les tribus se formèrent. La population augmentant toujours, la nécessité de se disperser parut évidente ; les uns restèrent, les autres partirent. Adieu, frères, sœurs, pères, mères, aïeux ! Les voyageurs franchissent les plaines, escaladent les monts. Ils ne s'égareront pas cependant : ils savent de quel côté l'aurore se lève, de quel côté le soleil se couche ; ils vont au septentrion, au midi, dans toutes les directions ; pour mieux s'orienter ils observent les astres, car ils reviendront un jour sur leurs pas, ils voudront revoir le berceau commun, ils désireront embrasser ceux que la mort aura épargnés. Que de fois, pendant la séparation, ils tourneront

leurs yeux et tout leur cœur vers rimperceptible point du globe où ils vécurent leurs jeunes années ! Déjà rhomme a perdu quelque chose de sa barbarie ; il a soufTert, il sait la vie ; il regrette les êtres chéris demeurés aux champs paternels; il s'attendrit, il pleure, il espère; le voilà poëte. Est-il musicien? Peut-être.

Quoi qu'il en soit, comment découvrit-il le secret d'exprimer ses sensations, ses sentiments, ses pensées par des sons ? La musique existait en lui à l'état latent, c'est évident ; par quel prodige s'échappa-t-elle soudain de l'âme humaine ? Jéhovah avait révélé la parole au grand couple pétri de matière et animé par le souffle de la divinité ; la Genèse ne dit pas qu'il lui ait révélé la musique. Que d'infructueuses recherches sur la naissance de cet art ! Pythagore, si je ne me trompe, et après lui Misckiewicz, parlent de l'harmonie des astres ; c'est fort bien ; mais quelle oreille entendit jamais cette harmonie que Dieu seul, sans doute, peut percevoir? Diodore prétend qu'on retrouva la musique, perdue après le déluge, dans les roseaux du Nil, aux heures où ils étaient agités par la brise ; j'y consens, et des gens graves affirment que les bœufs, les loups, les ânes aussi apparemment, furent nos naïfs instituteurs...

Ces belles imaginations, je l'avoue, me paraissent assez ridicules. N'allez pourtant pas croire que je n'admire ni les cris souvent expressifs de nos aînés, les animaux, ni les bruits émouvants de la nature ; ne vous figurez pas que je sois insensible aux sitllements lugubres du vent qui se lamente, qui se rue, furieux, sur les rocs inébranlables, qui déracine les pins séculaires d'un coup d'aile et les précipite dans l'abîme ; qui s'abat sur la forêt, brise les branches et pousse devant lui les feuilles jaunies ; ne pensez pas que j'entende sans plaisir la goutte d'eau filtrant du rocher et tombant à intervalles égaux sur le caillou qu'elle creuse, comme si sa petite voix disait : a Dieu nous mesure le temps à

tous! )) Ne croyez pas que j'écoute avec indifTcTence les roulements prolongées du tonnerre, la menace des vagues tumultueuses, le tintement de la grêle contre la vitre, le clapotement du lac tranquille ; ne supposez pas que je perçoive sans un tressaillement intérieur le croassement aigu des corbeaux attirés sur un champ de bataille et tournoyant au-dessus des cadavres mutilés ; ne m'accusez pas d'écouter sans réfléchir l'aboiement du chien, gardien fidèle, dont l'œil tendu et vigilant dit si clairement : (( Maître je suis là pour t'aimer et, au besoin, pour te défendre ! »

Le gazouillis du rossignol et celui du ruisseau me jettent dans une ineflable rêverie. Ce que l'on appelle improprement le chant de la cigale me ravit, lorsque par une chaude soirée d'été j'erre le long des blés bariolés de bleuets et de coquelicots. Quand la nuit vient, quand la lune se montre au détour d'une allée ou s'accroche à l'angle d'un vieux toit , quand là-bas, dans les marais coassent les crapauds , moi , passant , charmé d'assister à ce concert nocturne, je sens l'émotion me gagner tandis que les bois chuchoteurs applaudissent, doucement remués par un souffle imprévu... Gomme je savoure avec joie ces bruits proches ou lointains qui, tous, me rappellent la munificence du Créateur ! du Créateur dont l'amour a répandu sur la collerette des marguerites et sur la cime des bouleaux, sur la mouche qui bourdonne dans l'herbe et sur l'aigle qui plane dans l'azur, cet adorable rayonnement : la grâce.

Mais, en définitive, ces bruits ne constituent pas la musique ; ils ne la font même pas pressentir. Certains oiseaux, à la vérité, rhythment avec précision une phrase de deux, trois ou quatre sons. La caille, le coucou sont dans ce cas.

Si les reines habitantes des palais sont, en général, peu musiciennes, en revanche, les raines qui fréquentent

les étangs le sont beaucoup : elles se plaisent à répéter, soir et matin, leur refrain pastoral et mélancolique ; malheureusement, ce refrain annonce la pluie ; il n'est pourtant pas ennuyeux comme elle, je vous jure, et plus d'un hautbois Timiterait volontiers. Et puis, s'il était naturel que Toiseau chantât, pourquoi n'eût-il pas été tout simple que l'homme en Ùt autant ? Les éléments, les minéraux, les végétaux, eurent en partage les sonorités confuses ; les quadrupèdes eurent les cris plaintifs, fiers, câlins, menaçants, stridents, sauvages et quelques oiseaux, le privilège de reproduire de génération en génération, une phrase invariable ; l'hoimne seul sut moduler.

Lorsque les grands maîtres empruntent le langage des êtres inférieurs, c'est accidentellement : ce qu'ils tiennent à reproduire, c'est bien moins les accents extérieurs de la nature que l'aspiration qui réside en elle ; c'est moins la sonorité matérielle que le mouvement psychique ascensionnel par lequel les êtres organiques et inorganiques les plus infimes et les plus élevés, les plus laids et les plus beaux, les plus abjects et les plus purs, remontent soit aveuglément, soit instinctivement, soit volontairement, la chaîne infinie qui relie entre eux les anneaux de la création et qui, des profondeurs de la matière, sont attirés vers les sommets où TEsprit palpite affranchi de tous liens.

Née en Orient, la musique n*a dû être primitivement, ce me semble, qu'une sorte d'exclamation, d'interjection chantée. Les bribes mélodieuses échappées à l'âme humaine se bornaient probablement à la répétition indéfinie de certains sons formant une phrase quelconque, non dépourvue d'attrait peut-être, mais courte, et par conséquent sans haleine.

Aujourd'hui encore, pour les peuplades sauvages, le chant n'est pas autre chose. Ces bribes, répétées à satiété, aidaient le pasteur à promener de steppe en

steppe ses bestiaux et sa mélancolie. Lui qui, plusieurs siècles après, en Chaldée, devait, à force de contempler les étoiles du haut des monts — ces observatoires naturels— fonder l'astronomie, ne trouva-t-il pas aussi dans son isolement plein de tristesse et de rêves, quelquesuns des airs naïfs que les nations se transmettent les unes aux autres, comme un précieux héritage ? Sa chanson, à peine plus longue que celle de la caille ou du coucou, abrégeait la journée, charmait sa solitude, endormait les moutons peureux et les chèvres bondissantes, éveillait les échos de la vallée ou de la montagne et s'éteignait, le soir, sur ses lèvres murmurantes, mêlée aux derniers mots de la prière.

Il y a loin de là au Don Juan, de Mozart, au Fretschiitz, de Weber, aux Huguenots, de Meyerbeer ! Le pasteur inconscient, pourtant venait de créer un art nouveau ; il introduisait dans la société un élément extraordinaire qui portait en lui des causes inconnues de destruction ou de régénération, des forces incalculables susceptibles de rabaisser l'humanité jusqu'à la brute ou de l'élever jusqu'à l'ange.

Il apportait au monde encore enfant, une arme à deux tranchants, et il ne se doutait pas, lui, le pauvre pasteur, qu'il se trouverait un jour de prétendus maîtres assez lâches pour corrompre le soufïle qui venait de s'exhaler ingénument d'un cœur viril. Ah ! s'il avait pu le prévoir, qui sait s'il n'eût pas étouffé en lui cette mélodie initiale, s'il ne l'eût pas enfouie au fond de son cerveau? Hélas, hélas ! il est dans la destinée de l'homme de tout connaître et d'abuser de tout ! Qu'importe ? Le Seigneur est là ; il est patient, étant éternel : il attend.

A la longue, le mal succombe, le bien triomphe ; les artistes indignes et leurs œuvres sont balayés par le temps et jetés au néant ; les artistes dignes, au contraire, les nobles artistes deviennent inévitablement les dominateurs, les véritables rois de l'univers.

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