M. DE POURCEAUGNAC
Ah!
l'apothicaire
C'est un petit clystère, un petit clystère, bénin, bénin; il est bénin, bénin ; là, prenez, monsieur, c'est pour déterger, pour déterger, déterger.
Vaillants chanteurs, superbes ténors, basses vénérables, graves contraltos, gracieux et agiles sopranos toujours prêts à enjoliver les belles choses par les ornements de votre cru que vous y glissez pour faire valoir vos bonnes notes ! chanteurs divins, amoureux des traits, courtisans des trilles, adorateurs perpétuels des gammes, défenseurs de tout ce bagage vieilli, froid, décoloré qui prête une allure vulgaire aux œuvres originales et supérieures ; chanteurs délirants dont la cassette tourne à la mine d'or; rossignols bourrés de billets de banque, fauvettes couvertes de diamants, quand viendra-t-elle enlin, Theure désirée où les
maîtres ne vous lanceront plus sur les brisées de ce pauvre apothicaire ?
En Allemagne, Schubert fut un des premiers à réagir contre les rabâchages déplorables dont Técole italienne s'est montrée si prodigue. Sous ce rapport, il alla beaucoup plus loin que Mozart. Il s'identifia avec le poète, il le respecta; il en lit son ami et non son valet; il l'aima, il s'appuya sur lui, il partagea le pouvoir.
N'oublions pas un point essentiel.
La musique instrumentale est libre, la musique vocale ne Test pas. Schubert le sentit. Il comprit que la poésie est la base de la musique chantée ; il vit clairement à quoi le poète obligeait le musicien. Plein d'égards pour les collaborateurs qu'il s'était choisis, les Gœthe, les Schiller, Mayrhofer, Schober, Ossian, il ne les arracha pas à leurs piédestaux ; il ne crut pas qu'il lui était permis de torturer leur pensée. Il voulut l'embellir, l'éclairer davantage, ajouter à son éclat, à sa profondeur, à sa verve, à sa mélancolie, à son charme ; alors, il sonda l'idée, il étudia le sujet, il rendit la phrase, il se soumit aux exigences des vers ; il obéit à la prosodie ; le mot, il le présenta sous son véritable aspect, il lui laissa sa vraie signihcation, il en augmenta l'énergie, l'esprit, la grâce par une adaptation merveilleuse du son à la parole. Aussi est-ce en allemand qu'il faut interpréter ou entendre les Lieder de Schubert. Traduits en français, ils ne conservent qu'une partie de leur mérite. Schubert se garde bien d'apporter le moindre changement à la forme choisie, adoptée par le poète, il la suit dans tous ses mouvements, dans ses ondulations, dans ses mille caprices ; il y adhère comme la barque à l'onde, comme le nid à l'arbre; il s'y incorpore, il la remplit ; il y ajoute sa sympathique individualité, il y joint les battements de son cœur, il la dilate dans une sorte de rayonnement où il semble qu'elle s'éthérise pour redevenir un pur esprit. De cette
consciencieuse fidélité au poète naît, dans les étonnantes compositions de Schubert, la variété prodigieuse et logique des formes musicales et leur harmonie parfaite avec la forme poétique.
On comprendra sans peine combien est sensée, nécessaire, intéressante cette union étroite entre le poète et le musicien, et les personnes même qui ne s'occupent pas spécialement de ces questions, devineront quelle force réside dans l'art de la composition ainsi pratiqué.
Mais, m'objectera le lecteur, par quel miracle évitera-t-on les répétitions dont vous vous plaignez lorsqu'il s'agira d'ajuster un air à un sonnet ? Le sonnet est court; il fournit difficilement matière à un morceau ; si les vers dont il se compose sont décasyllabiques, octosyllabiques ou même tétrasyllabiques, il deviendra impossible, musicalement parlant, d'en tirer parti.
Je répondrai à cela que si le compositeur trouve cette besogne malaisée ou ingrate, nul ne la lui impose et qu'il peut se dispenser de l'entreprendre.
Le sonnet étant redevenu à la mode depuis quelques années, plusieurs jeunes gens se sont appliqués à le réchauffer des sons de leur musique. Ont-ils réussi ? Oui et non. Parmi les heureux, je citerai MM. Massenet et Gouvy; parmi les malheureux... Mais je me tairai sur le compte de ceux-ci.
Il y a sept ou huit ans, M"'^ Marie Damoreau, une cantatrice qui chante juste et qui a du talent, me disait : Faites-moi donc un sonnet. Là dessus, elle partit pour Nice. Moi, je continuai mes voyages de Passy à Paris et de Paris à Passy où je demeurais alors. J'ai toujours aimé la campagne. Pourtant, ma prédilection pour les bois et la solitude n'entrait pour rien dans la résolution que j'avais prise de me fixer momentanément à Beauséjour; j'espérais que le grand
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air rendrait la santé à une pauvre malade que j'aurais voulu sauver au péril de ma vie. Un soir, la mort frappa à ma porte et m'enleva l'être cher... Je souffris, je pleurai, je me sentis entraîner vers le gouffre où nous tombons tous. Vivre m'était insupportable, mourir m'était indilïërent. Un jour pourtant, mon cœur se reprit à aimer. La Providence m'envoyait une consolation. Je me remariai. Je ne songeais plus à la demande de M"'^ Damoreau, lorsque je rencontrai à Bruxelles Zacharie Astruc. Nous nous liâmes. Il me présenta ses Quatorze stations au salon, je les lus et j'y remarquai deux sonnets qui me plurent tellement que, les revêtir d'un chant fut l'affaire d'un instant. Astruc applaudissait ma musique avec enthousiasme; j'acclamais avec bonheur ses vers, sa sculpture, ses ravissantes aquarelles ; notre sympathie réciproque se développa rapidement, et un matin, j'adressai les rimes suivantes à Tauteur du magnifique Saint François exposé maintenant au Palais de l'Industrie :
Vous reçûtes le cœur et le front d'un poète, Vous qui savez traduire en trois langues le beau, Et vous êtes de ceux que jamais le tombeau N'engloutit tout entiers quand la mort les lui jette.
Le chemin creux, le bois, la source, le corbeau, Les blés jaunis, le flot poursuivant la mouette, Tout vous est poésie ! Ainsi que l'alouette, Dès l'aube vous chantez l'azur, les fleurs et l'eau. ,
La Muse, près de vous a replié ses ailes; La plume, le ciseau vous demeurent fidèles; La palette s'épuise et demande merci.
Triste ou joyeux, toujours plein d'ardeur et de sève, Vous poursuivez sans fln le réel et le rêve : L'art vous admire, et Dieu doit vous aimer ainsi.
De retour à Paris, je retrouvai mon vieil ami et collaborateur François Barillot. Il avait subi le siège,
la Commune; il avait résisté au froid, aux privations, à la misère. La passion des sonnets l'avait aussi j^aj^né. Il en avait grifïbnné des masses sous les obus versa illais. Absorbé dans son travail, il errait par les rues, il passait sous le feu des barricades au risque de se faire fusiller, puis il rapportait chez lui un hymne à la patrie, une malédiction contre la guerre, un cri de liberté, une espérance pour l'âme immortelle avide de fraternité et d'absolu. Pendant ses dangereuses promenades, il se serait volontiers écrié comme Napoléon, je ne sais plus à quelle occasion : « Le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu. »
Dans ses sonnets, Barillot aborde tous les genres : on y rencontre l'idylle, cette favorite de Théocrite et de Moschus, l'ode, la complainte, la ballade, l'épigramme. On y aperçoit la religion, la philosophie, l'amour de la patrie et l'amour plus élevé de Thumanité ; on y sent vibrer à chaque ligne une tendresse inexprimable pour le peuple, pour les petits, pour les déshérités ; on y coudoie la haine de la tyrannie et de l'ignorance, ces deux colonnes du pouvoir tel que le passé l'a compris ; on y lit mainte page d'histoire ; le présent soucieux y tourne vers l'avenir son visage plein de larmes ; la terre s'y montre avec ses forêts, ses mers, ses plaines, ses monts à la blanche couronne de neige, et l'infini y apparaît par delà les cieux ruisselant d'étoiles.
La poésie moderne, la poésie contemporaine surtout, ne nous initie pas souvent aux saines pensées, aux sentiments généreux. Elle se traîne ordinairement dans une phraséologie vide et nauséabonde. Elle prend le faux pour le vrai, le laid pour le beau, le mal pour le bien. Le charlatanisme lui va. Semblable au ballon qui s'enfle et crève, il ne reste d'elle qu'une enveloppe détendue, inutile, sans valeur. C'est donc une jouissance singulièrement intense de lire un ouvrage qui touche aux plus hautes questions sociales^ qui remue
la tête et les entrailles, qui est vivant, humain, spirituel, grandiose. Cette jouissance, je l'éprouvai en parcourant les sonnets de Barillot et je voulus associer ma musique à ses vers. A mon tour je chantai. Voilà comment je publiai dans la Chronique musicale , cinq fragments d'une œuvre inédite de François Barillot.
Peut-être essaierai-je bientôt d'apprécier ailleurs la tâche redoutable que j'ai entreprise. Maintenant, j'abandonne les amateurs à leurs impressions. Y aurat-il des oreilles qui se tendront vers Barillot, vers moi ? Pourquoi pas? Dans les ténèbres où nous marchons, passent çà et là des penseurs qui croient aux aurores successives appelées civilisations, aux revanches du droit contre la force, à la délivrance des masses, à la science, à Fart, à la victoire remportée par la vertu sur le vice, à l'écrasement possible des bourreaux, à la résurrection, à la récompense des victimes, s'élevant dans plus de lumière à chaque nouvelle réincarnation. Ces penseurs perdus dans la nuit regardent blanchir l'horizon et ils sentent grandir l'espoir en eux en écoutant ce cri suprême :
Sur le peuple asservi le despotisme règne;
Le progrès creuse en vain son éternel sillon ;
A toute vérité l'on essaye un bâillon ;
La force dit au droit : « Crois-tu que je te craigne? »
L'hypocrisie étend comme la musaraigne Ses ailes dans la nuit; la pourpre, ce haillon, Demande l'eau bénite à l'humble goupillon. Et tous les deux, d'accord, éternisent leur règne.
Les peuples accablés par le poids des impôts Travaillent sans relâche ; ils trouvent le rept»s Quand la mort en passant raidit leur face hâve.
L'Evangile, expliqué par des hommes sans foi. N'est plus que l'oppresseur de la raison esclave... — Kille du Dieu vivant. Liberté ! Lève-toi I