‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 25 sur 57 · LA VIE D UN MUSICIEN HEUREUX · texte numérisé non relu

LA VIE D UN MUSICIEN HEUREUX

Les artistes, ne nous le dissimulons pas, voient, au sortir du bas âge, se dresser devant eux le labeur qui marchera toujours à leur côté et qui recueillera leur dernier soupir. Les paresseux, moins pressés de cultiver leur terrain que de le mettre en jachère, prétendent, avec le proverbe, qu'il y a temps pour tout ; cette assertion est un piège auquel plusieurs se laissent prendre par faiblesse ou autrement. L'inspiration ou ce qu'on appelle ainsi devient improductive et s'annihile quand elle n'est pas soutenue par le travail journalier. Les facultés s'émoussent, s'altèrent, s'évanouissent sous l'haleine desséchante àxxfar niente et des plaisirs. Ah ! qui vise haut doit se hâter : les années et la mort arrivent si vite! L'Enfance, TAdolescence, la Jeunesse crient à l'artiste : Amuse-toi ! Divertis-toi ! Réjouis-toi ! Hélas ! hélas ! si l'enfant, Tadolescent, le jeune homme écoute ce cri menteur, il est perdu. Si le fleuve lui dit : « Laisse couler ta vie ! », si la prairie lui dit : « Cours à travers mes herbes parfumées ! », si la rose lui dit : « Respire mon parfum! », une voix mystérieuse, celle de son génie, dit au contraire: (( Etudie ; le temps presse. » Et riiomme prédestiné, entendant cette voix, lui obéit.

Voulez-vous que nous suivions pas à pas dans sa carrière un artiste favorisé par les circonstances ? Vous

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VOUS convaincrez qu'il a peu d'instants à consacrer au repos, aux récréations, et Texamen que nous allons tenter pourra, au besoin, nous servir de recette pour faire un ^rand musicien.

Et d'abord, approchez-vous de son berceau. A peine né, Tenfant s'endort au doux bruit d'une berceuse. Confiant, il sommeille. Une belle bouche momentanément pfdie se penche vers lui, se pose sur ses joues mignonnes et couvre sa gentille tête de baisers. — N'est-ce pas avec des baisers qu'une mère bénit son enfant, et ne le bénit-elle pas nuit et jour? — Le marmot s'éveille en geignant quelque peu ; caresses et chansons redoublent. On lui sourit, on l'embrasse; on le calme, un refrain favori aidant. Monsieur se rendort sans crainte, sentant confusément flotter autour de lui deux âmes : celle de sa mère et celle de son pays ; celle de sa mère dans un regard, celle de son pays dans une chanson. L'enfant grandit; il commence à bégayer , à marcher ; on danse devant lui sur un air pimpant et frais ; bébé prend sa robe à deux mains et s'avise de danser aussi. Qu'il ne tombera pas, je n'oserais l'affirmer! Bon! il s'assied malgré lui ! Ah ! Seigneur, quelle aftaire ! Ses traits se contractent, surtout si on K' plaint, et trois ou quatre grosses larmes roulent dans ses yeux... Rassurez-vous, elles ne couleront pas ; déjà elles s'arrêtent au bord des paupières, car la nu're accourt, emporte dans ses bras le chérubin, l'agace amoureusement et le fait sauter sur ses genoux maternels, accomi)agnant toutes ces actions gracieuses de roulades qui ressemblent à des sourires. L'enfant, soutenu sous les aisselles, monte des genoux aux lèvres de la nourrice et lui présente des petits pieds blancs, roses et cambrés ipii sont jolis au possible et qu'elle baise avec transport. Le voilà consolé, vous n'en doutez })as.

Un soir, en revenant de la promenade (il a trois

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OU quatre ans), Claudine, sa bonne, le hisse sur une borne afin qu'il voie défiler les tambours qui battent la retraite et les clairons qui la sonnent. Elle si<(nale avec admiration à l'enfant le tambour-major orné de son magnifique plumet tricolore ; — je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous avouant que Claudine a un faible pour les militaires, et surtout pour le tambourmajor dont les fortes moustaches, le dandinement plein de désinvolture, et l'habileté à manier la canne à pomme fascinent les filles les plus cruelles et jettent le ravage dans les cœurs. — L'enfant, n'ayant pas les mêmes idées que Claudine à l'endroit du tambourmajor en particulier et des militaires en général, est absorbé par le tapage éclatant dont le rhythme va relancer les échos hors de la ville. Sa figure s'anime, ses yeux brillent, il bat la mesure en frappant ses mains l'une contre l'autre, et cela si à propos qu'il semble qu'il ait su la musique avant de venir au monde. En rentrant à la maison, il n'a rien de plus pressé que de chanter à sa mère l'air qu'il a retenu tout entier. Le papa, mis au courant et très fier de son fils, exécute le lendemain sur les vitres le rhvthme de plusieurs airs; l'enfant les sait et les devine tous. Décidément ce gaillard-là montre des dispositions.

Les parents se consultent et décident qu'ils ne contrarieront pas une vocation qui s'accuse si franchement. Ils ont raison. Leur fils sait lire ; on lui apprend à solfier ; il promène ses doigts sur le clavier ; il travaille journellement trois heures, quatre heures, cinq heures, puis six heures. Les parents, comprenant qu'il faut être homme avant d'être artiste et pour être artiste, ne négligent pas son éducation. On l'initie à la granmiaire, au calcul, à la géographie, à l'histoire, tandis que de nombreuses mélodies se casent dans son jeune cerveau. Ces mélodies forment précisément le fonds auquel il reviendra peut-être après l'avoir dé-

daigné au début de sa carrière. Il s'est nourri de la pâture musicale que sa mère, son père, ses camarades, les passants lui ont jetée. Il joue passablement une certaine quantité de morceaux. Il n'est encore qu'un réflecteur, et déjà il improvise. Il a des idées; on l'autorise à ouvrir une méthode de composition. Quel bonheur! — Des principes acceptés par lui sans réflexion l'enlacent sans qu'il s'en doute ; des préjugés mêlés à des vérités pénètrent dans sa tète pour ne plus en sortir qu'au moment du triage qu'il en fera plus tard ; des sentiments antipathiques à sa nature et à l'influence desquels il ne songe pas à se soustraire, l'envahissent clandestinement, se rendent maîtres de son cœur, descendent aux plus intimes profondeurs de son moi, et y sèment un champ dont il arrachera bientôt les mauvaises racines. Et lui, frêle arbrisseau, disparaît accidentellement sous une masse de plantes exotiques; vainement essaye-t-il d'étendre çk et là ses pauvres branches comprimées, il ne le peut ; mille lianes enlacent et recouvrent l'arbuste prêt à succoml^er en apparence sous le poids qui l'écrase. Cependant le petit prodige, doué d'une solide constitution, surmonte la fatigue que l'art impose à ceux qui veulent arriver. Lié, meurtri par les entraves dont les professeurs l'ont amplement pourvu, il parvient à sa quinzième ou seizième année. Une transformation s'opère, un être dont il n'avait pas conscience s'agite en hii. une sève généreuse circule et bouiUonne dans ses veines; il réfléchit, il se recueille; il reconnaît à certains mouvements intérieurs qui le transportent, à certaines traces lumineuses ([ui s'échappent de son esprit coninK^ l'étincelle jaillit du caillou. (|u'il a vécu juscpi'iei dans la peau des autres. La science, qui le servira dans peu, le traite en forçat et lui met les menottes; ce savoir, loin de l'aider, le gêne ; il pèse sur le cerveau comme une couche de glace. L'intuition

et rindividualité outrent en lutte avec la science humaine. L'adolescence se querelle avec des principes posés mais non expliqués. Ses hardiesses se tiennent sur la réserve, car de prétendues règles du beau le matent. D'ailleurs, les nouveautés entrevues par son imaj^ination ont pour alliage des réminiscences, des souvenirs qui lui jettent des bâtons dans les jambes et Tempèchent de marcher. Les grands poètes, les grands artistes expriment à leur façon maints détails qui lui apparaissent sous un jour particulier. N'auraient-ils pas tout senti, tout compris, tout exprimé? ou aurait-il le don, lui, nouveau venu, de sentir, de comprendre, d'exprimer à sa manière ce qui le frappe? Cette interrogation posée à la dérobée le trouble et l'enchante. A force de chercher on trouve ; le doute fuit, la coniiance vient. Le jeune homme relève le front avec orgueil. Qui sait s'il n'a pas de génie? Il observe tous les genres, il accumule ébauches sur ébauches. La nature le séduit, il Tobserve ; il déchiffre ce manuscrit de Dieu, la création ; son sommeil s'emplit de visions et de rêves délicieux; il croit à l'amitié, il songe à l'amour, il espère la gloire, il étend ses regards jusqu'aux confms de la terre et son àme jusqu'au seuil de réternité. Bientôt ses premiers essais lui paraissent informes, ridicules; il les livre aux flammes, et cette heure de destruction mélancolique constate un progrès. Enfin le voilà sûr de lui, ses œuvres ont un cachet, il peut les montrer avec fierté, il les montre. — Vous croyez assurément quelles vont être favorablement accueillies? Détrompez-vous. La foule indifférente ou distraite passe sans les voir; les amis de l'auteur haussent les épaules et font une moue dédaigneuse ; les plus bienveillants doutent, car ce n'est pas au mérite, c'est à la réputation que la plupart des hommes accordent leurs applaudissements.

L'artiste frappe à plusieurs portes; elles se refer-

ment sur lui une à une, hermétiquement. « Le libraire ou l'éditeur Tévince : on l'avertit poliment que son nom n'est pas encore coté à la Bourse: on feint de ne pas le comprendre, on le dessert, on l'attaque: l'envie hypocrite l'adule en face, et, les talons tournés, intrij^ue contre lui. A ces sii^nes, toujours les mêmes dans tous les temps, notre futur apôtre acquiert la conviction que son mérite est réel : et la certitude qu'il commence un combat à outrance. Désormais il n'aura ni dimanches^ ni fêtes, ni quiétude, ni repos, et la bataille sera d'autant plus rude qu'il poursuivra un idéal plus élevé. On traitera sa noble persévérance d'obstination, on lui demandera, sachant bien qu'il ny consentira pas, des concessions au goût du public, sans daig-ner s'apercevoir que les œuvres qu'il livre à la circulation répondent précisément aux aspirations actuelles de la société et les résument. On lui suscitera mille diilicultés, on lui dressera mille embûches, on le calomniera de mille manières : et s'il n'est pas armé pour la défense, s'il ne possède pas un immense savoir-faire, il sera, malgré sa valeur, malgré le nombre et la beauté de ses créations, battu parle charlatanisme jusqu'au jour où, lui mettant la main sur l'épaule, la mort lui dira : « Ami, suis-moi ! » Et il mourra peut-être en adressant àquekjue témoin de ses peines la question que Beethoven expirant faisait à Hummel : « J'avais pourtant du talent, n'est-ce pas?»

Cependant une circonstance favorable se présente ; le nuiître en profite: l'église lui ouvre le sanctuaire ; une messe qu'il tenait en réserve lui vaut Testime de quelques penseurs et la haine d'une masse de détracteurs. On le discute, donc il est. On le craint : les cerbères du théâtre le gardent à vue : il pénètre pourtant dans le cabinet d'un directeur: on lui joue un acte: il débute à la scène comme il a débuté à l'église : piu' un succès.

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Les musicailleurs qui lui serraient la main la veille ne le saluent plus. On Tàvite. Mais si son triomphe lui fait des ennemis, il lui fait aussi des amis. En attendant la première représentation de trois actes présentés et reçus, rinfati^ahle musicien compose une symphonie instrumentale, un septuor, des romances, des lieder, une scène dramati({ue ; il s'attelle à un oratorio. Son nouvel opéra est mis en ré})étition ; à deux heures, le maestro arrrive au théâtre, le matin il termine un ballet, le soir il court les salons. Ceux qui le critiquaient s'efforcent de l'admirer ; la mauvaise humeur des sots et des méchants se change en résignation ; un sourire pâle et forcé erre sur leurs lèvres minces et pincées. Pygmées et géants lui font une guerre sourde. Lui, ne perd pas son temps à batailler ; il a un grand opéra en train ; il l'achève tranquillement. Il projette une symphoniecantate, et, pour se délasser de ces travaux importants, il publie une sonate pour son instrument, le piano. Il se hâte lentement, mais il se hâte, car de vastes conceptions surchargent son esprit et il ne saurait se dissimuler que si, par impossible, il devient immortel, il ne sera pas pour cela éternel. A côté de pièces fugitives pour divers instruments et de chœurs sans accompagnement, il prépare la musique d'un drame. Shakespeare trouve un digne interprète. La symphonie dramatique lui plaît; il choisit mi sujet sévère et grandiose , il le traite avec supériorité et il ne tarde pas à offrir aux amateurs sérieux un ouvrage accompli. Alors, jetant un coup d'œil en arrière, il s'aperçoit qu'il a parcouru le cycle musical où beaucoup de talents reconunandables, beaucoup de compositeurs hors ligne n'occupent souvent qu'un point. On ne lui n'épargne pas les critiques outrageantes et sans merci, car sa gloire est au comble et il serait à propos de la ternir. Des misérables qui ne Tout jamais

VU attaquent sa vie privée avec effronterie ; c'est juste ; ne faut-il pas lui faire payer cher ses succès et quelquefois la fortune acquise au prix d'un labeur écrasant ! Sa musique a pénétré dans les temples, dans les théâtres, dans les concerts, dans les salons ; son nom est sur tous les programmes. Il jouirait en paix de sa renommée et de ses dernières années s'il consentait à ne plus produire. Mais quoi! brise-t-on volontairement sa plume ? Est-ce au moment où l'expérience et le savoir décuplent la puissance de la pensée, où la vitesse acquise et la sûreté de main lui permettent d'exécuter ses conceptions avec promptitude et sans retouches que l'artiste désertera la brèche, qu'il renoncera par paresse, par lassitude, par dégoût au bonheur de tirer le beau de cette carrière divine : l'âme ? Le supposer capable de cette lâcheté, de cette sagesse, si on veut, c'est ne le point connaître. Un pied dans la tombe, il produira encore ; il ne quittera sa lyre qu'à l'heure où le souffle implacable de la faucheuse glacera ses doigts. Nouveau Don Juan, il s'endormira sans avoir rencontré la beauté qu'il désirait ; et si un soupir de satisfaction gonlle son cœur où la conscience du travailleur veille contente, il versera une larme en songeant à la page sublime qu'il rêva toute sa vie et qu'il n'écrivit jamais !

Telle est la carrière de l'artiste secondé par les circonstances. Quant à celui qu'elles trahissent, il ne connaît que le travail, la misère, la souffrance morale et physique, le désespoir; il vit cloîtré dans son génie, i)ris()n somptueuse dans laquelle il s'enferme pour ne point conununiciuer avec la société qui le déteste et (jui h* hait. J'aurai l'occasion de m'étendrc sur cet intéressant et douloureux sujet.

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