DU ROLE DES ORPHEONS
Paris a deux aspects bien différents. Lorsque je regarde ses palais, ses boulevards, ses places, ses jardins, ses quais, ses promenades, ses théâtres, ses hôpitaux, ses églises; que je parcours ses musées, ses bibliothèques; que je constate sa supériorité dans les sciences, dans les lettres, dans les arts; que je me rappelle le nom des grands hommes qu'il a produits ou mis en évidence; que je récapitule ses œuvres si considérables et si belles; que j'énumère ses efforts pour conquérir les droits qu'il faut acheter par de si douloureux sacrifices ; quand je me souviens de ces formidables poussées vers la lumière et le progrès ; quand, ouvrant l'histoire, j'assiste à ses luttes, à ses triomphes, à ses revers; quand je le vois démasquer le mensonge, attaquer et détruire les abus, chercher ardenmient la vérité, déclarer les hommes égaux et la pensée libre, alors je trouve Paris sublime : j'ensuis fier, je l'admire, je l'applaudis, je Taime; je me rends compte de la vénération qu'il inspire, je comprends ce fait : la course au clocher du monde entier vers la capitale splendide, généreuse, hospitalière, qui l'accueille, le transforme sans qu'il s'en doute, et lui donne, avec la réputation, la gloire et la fortune.
Mais, à côté de ce Paris magnilique, grandiose, se-
vère, plein de savoir, d'aspirations et de courage, capable de tous les dévouements, prompt au pardon, susceptible d'abnégation, à côté de ce Paris qui a vu briller dans l'azur, entre lui et le ciel, ces sept lettres magnifiques : Justice, il est un autre Paris, amoureux du scandale, fangeux au moral comme au physique. Celui-là tourne le dos à la vertu, il dégringole des hauteurs et roule jusque dans les bas-fonds où les vices tourbillonnent en chœur sur un air qui accompagne leur danse macabre. — Les vices ne ressemblent-ils pas à la mort? — Ce Paris-là s'émoustille, glapit, s'enivre, marche dans la corruption, saute à pieds joints sur le beau, sur le bien, sur le vrai, trépigne sur tout ce qui tente de s'élever, bave sur toutes les gloires, calomnie toutes les grandeurs, salit toutes les noblesses et jette de la boue à tout ce qui pense. La laideur lui plaît. Il contemple avec orgueil son demi-monde, son quart de monde, son monde infinitésimal, son monde de rien grouillant dans les ténèbres ; il a ses beautés à lui étalant leur chair nue et leur sourire hideux aux lueurs du gaz, sur ces mêmes trottoirs où se presse l'Europe ; il a ses courtisanes de bas et de haut étage, infâme, triste et malheureuse pâture de l'hôpital ; il a ses chansons obscènes, ses délires immondes, il souille sans façon ses lèvres de productions infectes, il court les bals où le chahut gesticule ignoblement et roule ivre-mort au coin d'une borne. Dans ses bons moments, il se hausse jusqu'à l'opérette et il se paie Orphée aux Enfers^ la Grande Duchesse ou quelque autre élucubration du même genre.
La musique sert de prétexte à ces spectacles malsains, la foule s'y rue, le vieillard s'y hébète, l'enfant s'y déprave et la jeune fille — car on y conduit des jeunes filles — y contractent une maladie terrible : la démoralisation.
Laissez-moi vous le dire, les œu^Tes dégradantes dont je parle, d'autres encore que je ne veux pas nom-
mer, sont pour beaucoup dans l'état actuel de la société. Les mélodies canailles ou voluptueuses ont une action déplorable sur l'organisme ; elles éteignent une à une les lueurs intellectuelles pour livrer Thonmie aux sens, autrement dit aux bêtes. Or, l'art ne doit pas anéantir l'homme ou, ce qui est pis, l'avilir; il doit, au contraire, étendre l'existence du côté de lïnfmi, améliorer rhumanité et lui ouvrir les portes de l'idéal. Tel est son rôle, tel est son but.
Quelques jeunes compositeurs français paraissent comprendre, aujourd'hui, que la musique n'est pas faite exclusivement pour amuser le public et que son action peut devenir essentiellement civilisatrice. Ces vaillants artistes exerceront une influence considérable sur la foule, n'en doutez pas. Aussi leur crié-je : Courage ! courage ! avancez, élevez- vous à la contemplation de l'immortelle beauté, arrachez-lui ses secrets divins et traduisez-les dans notre langue immatérielle, splendide, mais si peu comprise encore.
Dans un certain ordre d'idées, les orphéons, devenus fort nombreux en France depuis quelques années, rendront des services inappréciables à la bonne cause, dès que les orphéonistes et leurs directeurs acquerront la conviction que de sérieux devoirs leur incombent, que l'art est une foi et que les chanteurs dont se composent les deux ou trois mille Sociétés chorales que nous possédons actuellement deviendront, aussitôt qu'ils en auront la ferme volonté, les prêtres, les propagateurs de cette foi nouvelle. Oui, ce qui /W«>/'a infailliblement tôt ou tard les hommes entre eux, c'est cette religion universelle : l'art; c'est cette autre religion universelle : la science. Il appartient aux sociétés chorales de prêcher la première, de la répandre, d'en faire l'étendard de la vraie fraternité, le promoteur de plus en plus puissant d'une union solide et durable. On a tant de choses à chanter ! le berceau et la tombe, le vagissement et le
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râle, Tenfance naïve, radolescence qui pressent une existence nouvelle, les fraîches et pures amours de la vingtième année, les courageuses et utiles ambitions de Ykge mûr, les génies que la Providence place sur notre route, comme autant de phares qui nous avertissent des écueils et du rivage, la vieillesse si féconde lorsqu'elle est virile, instruite, sage; les espérances de la vie et de la mort; la famille, la patrie, Thumanité ; puis la nature avec ses merveilles : la terre pleine de soleil, les monts couverts de forêts, le pampre où se suspend la grappe, les fleurs qui nous disent, en nous envoyant leurs parfums : (( Nous sommes là ; arrêtez-vous, passants ; poète, arrête-toi, regarde-nous, et si ce n'est pas assez, emporte-nous sur ton cœur » ; puis encore les torrents, les cascades, les lacs tranquilles, les fleuves majestueux qui roulent des îles à la surface de leurs eaux, la mer aux vagues caressantes ou sauvages, les animaux domestiques, ces amis désintéressés dont nous faisons nos auxiliaires, les animaux féroces dont le rugissement et Tallure ont leur poésie ; le serpent qui rampe, le lion qui bondit, l'insecte qui bourdonne, l'aigle qui plane. Est-ce tout? Non pas. Le vent se plaint, il ébranle la maison, il secoue les arbres ; furieux, il roule à travers la campagne les branches brisées et couche sur la terre le chêne orgueilleux où chantaient les passereaux; le sable du désert se soulève et s'abat sur la caravane ; la lave bouillonne, sort du cratère et roule en ruisseaux incandescents ; l'inondation envahit la plaine, couvre les buissons, les chaumes et transforme la contrée en océan ; le ciel ouvre ses larges perspectives ; les étoiles roulent dans l'espace autour d'un centre inconnu et jettent à l'observateur ébloui ce mot : Infini !
Enfin, ne sentons-nous pas vivre autour de nous le monde des esprits ? et la lumière qui contient tous les germes, on le sait positivement à cette heure, ne contient-elle pas aussi les aines ?
Détournons-nous donc de ceux qui obligent la Muse à salir dans la fange le bout de ses ailes et unissons-nous, compositeurs et interprètes, pour réagir vigoureusement contre des tendances que la délicatesse réprouve.
Essayons de changer le cours des idées, de leur donner une meilleure direction. Si nous y parvenons, la société tout entière prendra vite une autre physionomie. Comprenant sa mission, elle renoncera bientôt aux plaisirs bas, elle savourera les émotions sévères et profondes qui ne laissent après elles que la satisfaction de les avoir goûtées, elle verra s'épanouir sur ses traits embellis l'expression de sentiments vraiment humains ; elle fraternisera très sincèrement avec l'univers, elle se sentira plus près du Créateur, et qui sait? elle communiquera peut-être un jour avec les chères créatures qui, invisibles, veillent autour d'elle et dont elle ignore la présence !
Alors Paris aura perdu un de ses aspects; il n'y aura plus que le Paris de la vertu, du travail, de la gloire, du bonheur. L'autre aura disparu. A l'œuvre donc, à l'œuvre ! Nous avons deux tâches à accomplir : détruire le mal, fonder le bien.
Et maintenant si mes paroles vous paraissent sages, si mes conseils vous semblent bons, si vous entrez bravement dans la voie où je voudrais pousser l'esprit national, les habiles riront, n'en doutez pas. Ils vous appelleront rêveurs, utopistes, puritains, charlatans, hypocrites, pédants ; ils vous lanceront, comme autant de projectiles, ces beaux noms à la face ; ils vous dénigreront de mille manières, essayant de vous tourner en ridicule. Qu'importe? Poursuivez votre chemin, et s'ils osent vous offrir le combat, ce qui n'est guère dans leurs us et coutumes, demeurez fermes sur le champ de bataille et vous vaincrez.
A l'époque de trouble où nous vivons, les mots ne disent plus ce qu'ils disaient naguère. Les habiles dont
je signalais à Tinstant l'attitude en ont changé la signification. Sériositc signifie ennui, morale signifie pédanterie, loyauté veut dire sottise, honneur signifie inil>écillité. En revanche, l'adresse qui frise la police correctionnelle, l'intérêt, la friponnerie, le vol accompli dans des conditions honorables, le dérèglement des mœurs, l'assassinat même semblent des vertus, si tout cela est pratiqué par un personnage illustre. Aujourd'hui comme autrefois, on enverrait la ciguë à Socrate et on mettrait Jésus en croix !
Réagir ! réagir, là est le salut ; travaillez donc pour combattre et combattez pour vaincre.