‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 31 sur 57 · AUX ENFANTS DE PARIS · texte numérisé non relu

AUX ENFANTS DE PARIS

La vieille Europe souffre ; un malaise profond la tourmente. L'esprit nouveau et l'esprit ancien sV livrent un combat terrible. Nul ne lit clairement dans le présent, ce livre ouvert sous nos yeux ; nul ne devine ce que sera l'inconnu : l'avenir. Demain nous initiera-t-il à la vie? demain nous apportera-t-il la mort? Qui le sait? Personne. Le troul)le, Thésitation sont partout : dans les idées, dans les institutions, dans les mœurs,

dans la conscience. Mille chemins se croisent autour de nous ; lequel faut-il prendre ? Quel est celui qui nous conduira au but ? Au bout de quelle voie riionime trouverat-il enfin son libre et plein épanouissement ? Les négations et les affirmations, les vices et la vertu, les intérêts de quelques-uns et l'intérêt général sont en guerre ; qui remportera la victoire dans cette mêlée suprême ? Je l'ignore. Mais ce que je sais, c'est que, livrés comme nous le sonmies aux agissements de l'ambition, de la violence et du mensonge, aux événements déplorables, aux intrigues, aux courants contraires dont le monde a tant à souffrir, il nous reste trois points d'appui : Dieu, l'art et la science. Dieu nous attire à lui par des moyens qui lui sont propres, Tart nous rapproche de l'idéal, la science nous explique l'univers.

Puisqu'aucune puissance humaine ne peut nous ravir Celui sans qui rien ne serait, ni ces deux éléments de vie : l'art, la science ; puisqu'ils dominent, quoi qu'on fasse, les destinées de l'humanité ; puisqu'ils ont été, qu'ils sont et qu'ils seront éternellement nos guides, puisqu'ils demeurent les impérissables moteurs de la pensée, contemplons sans efTroi, mais aussi sans indifférence , l'état actuel des choses, traversons sans trop d'inquiétude la crise momentanée où la société semble devoir périr et rappelons-nous que, chacun dans notre sphère, si modeste soit-elle, nous avons des moyens d'action dont nous devons faire usage pour l'amélioration du sort des masses. C'est notre droit, c'est notre devoir. Détournons-nous donc de la haine qui haute certaines régions, tournons-nous vers l'amour, unissons nos forces dans un même élan, marclions, la main dans la main, à la conquête de la civiUsation ; combattons légaknnent, loyalement, en faveur du vrai, aidons l'harmonie à régner, multiplions les nobles uiouvenients si familiers au large cœur de la France et bientôt nous forcerons le mal à la retraite et nous verrons poindre une radieuse aurore

à rhorizon, à l'heure où nos fronts fatigués se pencheront déjà vers la tombe.

Je l'ai dit autrefois ailleurs, et je le répète ici avec joie, les sociétés orphéoniqucs — ma conviction à cet égard est inébranlable — peuvent faire un grand bien à notre pays dont elles développeront encore les instincts fiers et généreux. Les chants grandioses remuent les âmes jusque dans leurs plus intimes profondeurs ; ils les élèvent, ils les obligent à se dilater dans l'infini, loin des misères terrestres, ils leur rappellent les malheurs et les aspirations de la patrie mutilée, ils resserrent les liens sacrés et bénis qui les unissent, ils invitent les nations à la concorde, ils travaillent à la paix universelle, à la justice; ils jettent des clartés subites dans les intelligences, ils emplissent les poitrines d'un soufile magnanime et laissent des traces ineffaçables dans la mémoire.

Il y a quelques années à peine, l'Allemagne nous laissait loin derrière elle, au double point de vue de la composition musicale et du chant choral. A présent, ce n'est plus cela. Nos compositeurs sont en train de disputer à notre voisine le sceptre qu'elle avait peut-être la prétention de garder indéfiniment pour elle, tandis que nos orphéonistes se mettent en mesure de jouter avec les plus fameuses sociétés allemandes et belges. Ce résultat, nous le devons en partie à d'habiles directeurs qui ont le courage de marcher dans l'étroit sentier du beau, de s'y maintenir et de s'y faire suivre. Honneur à ces hommes dévoués, à ces travailleurs intelligents, à ces chercheurs infatigables, à ces amis des hautes cimes, qui rêvent pour notre art un glorieux avenir !

Honneur à vous, orphéons, qui, fidèlement soumis à vos chefs, savez les comprendre et les seconder. Continuez vos études, prouvez aux peuples étrangers que la France ne reste indifférente à aucun des progrès qui s'accomplissent dans le monde et que le drapeau trico-

lore abrite sous ses plis, outre des guerriers qui meurent pour le défendre, des soldats de la pensée. Ces paisibles soldats, d'ailleurs, savent, au besoin, quitter le cahier de musique pour le fusil et courir sus à Tennemi en chantant :

Aux armes, citoyens

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