‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 34 sur 57 · AUX ENFANTS DE SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

AUX ENFANTS DE SAINT-DENIS

Nul de nous n*a oublié TheiuT exécrée où un peuple voisin envaliissait nos frontières, où le canon Krupp roulait sourdement sur notre sol. Nul de nous n'a oublié la présence de Tennenii formidable — formidable par le nombre — qui ravageait nos champs, incendiait nos fermes, ensanglantait nos routes et, vainqueur, essayait de ruiner la France, n'ayant pu la détruire.

Lorsque ces événements terribles eurent courbé nos têtes, un cri sortit de toutes les bouches et ce cri fut : régénération. Chacun sentit sur sa joue encore chaude la trace du soufflet allemand, les cœurs grondaient dans les poitrines — décoiu'agés ? non ! mais frémissants — et les vaincus emportaient en eux cette pensée : la revanche.

On comprit alors que rimpéritie. la corruption, le plaisir sans frein, la dépravation des mœurs ne produisent rien de bon. On \Tt clairement que ces éléments de destruction vont vite en besogne. On s'aperçut qu'une nation ne doit pas s'al^andonner à elle-même, qu'elle ne doit mettre son honneur sous la garde de personne et que quand elle abdique, elle est bien près de l'abîme.

Après sa défaite, la France s'avoua ses fautes ; elle reconnut que, pour reconquérir son rang, pour redevenir l'avant-garde des nations, il lui fallait retourner aux sommets d'où elle était descendue : elle confessa son impuissance relative. Meurtrie, faible, agonisante, elle ne tarda pourtant pas à relever son beau front ; elle se contempla dans son abaissement, se recueillit dans son deuil, et. assise sur des décombres, elle répandit une larme, larme de sang et de rage, lai'me

féconde, larme sublime; puis, se redressant fièrement, elle regarda le ciel et songea à l'avenir.

Par malheur, le magnilique mouvement (jui se produisit à la suite de nos désastres perdit rapidement de son unanimité. Il semble à quelques-uns que Torage est passé, qui gronde au loin. La plèbe artistique tente de regagner le terrain perdu; les exploiteurs des pires instincts de la foule essayent de nouveau leur détestable influence sur elle. Le luxe égoïste et paresseux s'étale, le vice ne se souvient plus de nos maux, l'opérette remonte sur les planches qu'elle avait à peine quittées et traîne sur plusieurs de nos théâtres ses jambes avinées et sa face grotesque. Elle ose reparaître, elle s'ingénie à réclamer par mille moyens l'attention que. Dieu merci! la majorité du public commence à lui refuser. Quelques penseurs s'opposent à cette réaction ; dévoués aux intérêts de l'art, qui sont aussi ceux des masses, ils se liguent avec énergie, sinon avec autorité, contre les empiétements de nos Bobèches modernes.

Les honnêtes gens s'éloignent des lieux malsains où ceux qui ont des goûts dévergondés se portent si volontiers. Avant peu, je l'espère, on désertera les tréteaux d'où l'idée, la raison, le sens commun, la noblesse des sentiments, la morale, tout ce qu'on admire, estime et révère est banni, pour courir aux fêtes de l'intelligence, pour retrouver ces élans du cœur qui font les grands hommes, les grands citoyens, les grands peuples.

A qui devra-t-on plus particulièrement la disparition de ces orgies dites dramatiques qui énervent, abrutissent et désorganisent les nations comme les individus? On la devra surtout aux orphéons, à ceux du moins qui comprendront ce dont la France a besoin. On la devra à ces milliers de chanteurs qui portent dans les villes, dans les hameaux, aux champs, de

bonnes et belles pensées, de belle et bonne musique. La régénération de notre société devra beaucoup aux poètes, aux musiciens d'un certain ordre; elle devra beaucoup aussi aux directeurs qui, comme M. Delhaye, savent comprendre le beau, le faire interpréter. Efforçons-nous donc, littérateurs, compositeurs, chanteurs, de rappeler à nos compatriotes que l'art est l'initiateur par excellence; rappelons-leur par de superbes vers, par de splendides mélodies, que le but de la vie est la perfection et non l'abjection; essayons sur eux le charme du vrai; élevons-les au-dessus de leur niveau, quel qu'il soit ; répandons sur eux le rayonnement d'en haut; remplissons leur âme d'harmonies célestes, divines ; faisons-les tressaillir à ces mots : amour, patrie, travail, progrès; obligeons-les à vibrer aux chants qui donneront des ailes à ces mots respectés ; chantons l'honneur, le succès dans le bien, la confiance en Dieu, la vie future, l'amélioration indéfinie de notre moi éternel ; apprenons aux hommes, si souvent malheureux par leur faute, à vivre dans les régions supérieures et à rêver du ciel sur la terre.

En proclamant les Droits de l'Homme, la France éclaira l'univers d'un jour nouveau. Les nations sentirent qu'elles s'appartenaient désormais. Mais que de luttes nous avons subies, que de peine la raison, la sagesse, l'abnégation, le dévouement n'auront-ils pas encore pour extraire de son enveloppe ce diamant : le vrai, pour faire pénétrer la vertu dans tous les intérieurs, pour tirer de son puits la Vérité un peu confuse d'être toute nue, mais surtout très honteuse de l'accueil qu'elle reçoit parmi les hommes ! La vérité ! mais elle est chassée de partout, et il faudra l'introduire partout, car elle seule dissipe les ténèbres. Lourde tâche. Eh bien ! la France, c'est ma conviction, raccomi)lira.

Aujourd'hui Metz et Strasbourg gémissent sous la domination étrangère; l'Alsace et la Lori'àine nous font

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signe et nous disent : « Souvenez- vous ! » — Demain, par une voie quelconque, nous rentrerons en possession de nos frontières naturelles, et alors la France, laissant à jamais tomber le glaive, redeviendra Tinitiatrice aimée et triomphante. Forte, elle demandera le désarmement; humaine, elle voudra la paix. L'œil étincelant, la poitrine haletante, le front rayonnant, elle criera : Aimez-vous, aimez-vous! puis frappant du pied le sol, elle en fera sortir rimmense olivier qui doit ombrager l'Humanité de ses rameaux.

Certes, nous n'avons qu'un rôle dans ce drame dont le dénouement sera, n'en doutons pas, le bonheur des générations futures. Mais ce rôle est assez grand pour satisfaire les plus ambitieux. Remplissons-le donc. Travaillons à notre propre ascension, à notre transfiguration, si je puis dire. En avant ! en avant du côté du droit, du devoir, de la lumière ! En avant du côté de Dieu !

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