AUX ENFANTS DE LUTECE
Les chiffres ne sont pas des êtres aussi inoirensifs qu'on pourrait le croire.
Les chiffres forment les dates, et les dates sont d'une indiscrétion révoltante.
Exemples :
Si vous apercevez sur une feuille de papier quelconque, voire sur votre livre de dépenses le chiffre 4^^^ aussitôt vous vous rappelez qu'en l'an 400 avant notre ère le bon Socrate fut condamné par les conservateurs de son temps à boire la ciguë, breuvage désagréable qui le mit promptement à même de savoir s'il avait eu tort ou raison de proclamer l'immortalité de l'àme. Un après-
midi, vers trois heures, vous sortez de chez vous sans songer à mal, et tout à coup avisant le ?s° 33, vous pensez au cruciliement du Nazaréen, du doux prophète, du perturbateur Jésus-Christ. 64, 96, 106, 199, ^35, 260, 208, 276, 3o3, chilïVes en face desquels vous pouvez vous trouver chaque jour, rien qu'en parcourant la rue Saint- Honoré, vous rappellent immédiatement les persécutions exercées contre les chrétiens sous les Néron, les Domitien, les Trajan, les Marc-Aurèle, les Septinie-Sévère, les Dèce, les Valérius, les Aurélien, les Dioclétien. Vous vous sentez pleins d'admiration pour un Charlemagne, pour un Saint-Louis, pour un Louis XH.
Qu'un mémoire auquel vous ne pensiez plus vous arrive et vous invite à payer des sommes assez rondes : 1672 francs d'un côté, i685 francs de l'autre, et ces sommes, qui sont aussi des dates célèbres, viennent en im instant bouleverser vos plus chères convictions en vous remémorant la Saint -Barthélémy et la révocation de redit de Nantes. Votre fils atteint sa quatorzième année et ce diable de chiffre quatorze semble vous souffler ces abominables paroles : Prise de la Bastille. Et tressaillant au souvenir de cet acte subversif, vous vous dites à vous-même : « Je serais gentil si on pouvait deviner à quoi je pense î on serait capable de me prendre pour un ennemi de l'ordre, pour un libéral, pour un affreux républicain, pour un radical, peut-être î Horreur !» \ ous frémissez, vous regardez autour de vous avec inquiétude et vous vous enveloi)pez jusqu'au nez dans votre paletot, de peur qu'on n'interprète de travers l'expression de votre physionomie.
Enfin, les dates sont délatrices à ce point que je n'ose prononcer celle-ci : 1789, et que je me crois obligé de recourir à une circonlocution pour vous dire que depuis quatre-vingt-six ans notre pays n'est pas précisément en fêle. On le tire à droite, on le tire à gauche, on ne le laisse pas respirer; si bien qu'avec beaucoup de
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cœur, d'intclli^^encc, dVsprit, avec rainour du travail, joint aux aptitudes les plus variées, notre chère France souiïre. Elle soulïre parce qu'elle a vu successivement le i4 Juillet, le 21 Janvier, le 18 Brumaire, 1804, 1814, i8i5, i83o, 1848... Chut!... je me tais.
Oui, les dates sont des enfants terribles ! Je n'en citerai donc plus une seule. Je n'ignore point d'ailleurs qu'il nous est interdit de parler politique et qu'il m'est défendu, au nom de la liberté, de faire la moindre allusion aux événements qui fati^^uent la France depuis près d'un siècle. Gloire et revers, constitutions aussitôt lacérées qu'octroyées, changements de gouvernements, révolutions, réactions, envahissements fréquents de la patrie, il est entendu que si, par hasard, tout cela nous regardait, nous n'aurions pas le droit d'en causer ensemble.
Mais l'art, je puis du moins dire cela, l'art s'arrange peu de toutes les variations de température gouvernementale ; il serait à désirer qu'il jouît d'une certaine tranquillité relative. Cette tranquillité, je la lui souhaite énergiquement.
Lorsque je jette un coup d'œil sur le dix-neuvième siècle, lorsque je récapitule l'ensemble des efforts qui ont été faits en faveur de la musique chorale par Choron, Massinino, Wilhem, l'ami de Déranger, Chevé et tant d'autres hommes instruits et dévoués, j'admire la puissance de l'art, sa vitalité prodigieuse, sa force civilisatrice, et je contemple avec respect cette vaillante France qui, tiraillée en tous sens par des partis, par des intérêts divers, développe quand même ses énergies, vise toujours plus haut, travaille sans cesse, et, malgré ses luttes intestines, malgré les ténacités du passé et les difficultés du présent, accomplit des progrès merveilleux. Nos malheurs n'ont pas empêché les orphéons de se multiplier. Aujourd'hui, l'on en compte trois ou quatre mille. Je m'en réjouis, car il y a dans le
chant deux éléments de civilisation : la poésie, la musique. La poésie précise les idées, la musique les idéalise; Tune porte un flambeau, l'autre est une flamme ; la parole indique aux chanteurs comme aux auditeurs leurs droits, leurs devoirs, leurs liens terrestres et divins ; l'harmonie ailée emporte les âmes vers l'incompréhensible infini et les fait planer un instant loin du réel; unies, elles réconfortent, consolent et transportent les peuples ; elles les instruisent, elles les moralisent, elles les élèvent au-dessus d'eux-mêmes et les rendent capables de grandes choses, témoin, au temps jadis, \di Marseillaise et les victoires de nos quatorze armées.
C'est avec une profonde émotion, je l'avoue, que j'apprends le succès de nos sociétés chorales en France ou à l'étranger, et je veux ajouter que ces succès si légitimement ambitionnés, obtenus si loyalement, ne me paraissent pas aussi susceptibles d'exciter nos orphéonistes à progresser que certaines raisons d'un ordre supérieur. Les satisfactions même légitimes de Tamourpropre occupent un rang secondaire, et s'il est permis de les goûter, c'est à la condition qu'elles ne nous détournent pas du but élevé que nous poursuivons. Ce but, je viens de l'indiquer et on le connaît : c'est la moralisation par l'art et par l'enthousiasme fortifiant qu'il procure. Les canons sont des agents de meurtre, les lois répressives sont des liberticides ; faites du chant choral un élément destiné à vaincre les canons et à rendre l'oppression inutile ; faites-en un instrument de lutte contre les ténèbres, un chemin vers la lumière. Chantez l'éternel progrès, chantez le grand amour universel, cette base de la société future: chantez la famille, la patrie, l'humanité, les mondes ; chantez l'univers et son radieux moteur : Dieu. Ne vous lassez pas de travailler au constant développement des meilleurs sentiments humains ; triez les instiucts ; honorez les bons, flagellez ou sifflez les mauvais ; obligez ces derniers à se cacher;
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éclairez les intelligences en intc^rprélant de belle musique écrite sur de beaux vers. Les poètes ne nous manquent pas; depuis Ronsard jusqu'à IIuj^o en passant par Malherbe, Corneille, La Fontaine, J.-H. Rousseau, André Ghénier, Lamartine, Auguste Rarhier, Musset, que de magnificences poétiques, que de lyrisme, que d'élans généreux exprimés dans un langage immortel !
Nous traversons une époque étrange ; tout vacille et penche ; la confusion se glisse dans les mots comme dans les esprits ; rien ne se montre hardiment au grand jour ; nous végétons dans un crépuscule où les vieilles forces se mêlent aux forces nouvelles, où les hommes ne se dessinent pas toujours avec une netteté irréprochable, où les convictions se troublent au souffle des intérêts. Gela durera-t-il longtemps ? Je l'ignore et, encore un coup, je n'ai pas à sonder ces questions redoutables ; mais il nous reste un refuge, un point d'appui, un moyen d'action , une base d'opérations, une affirmation — c'est l'art. L'art est un phare. Il est fait de clartés. Il avertit des écueils. Il ouvre la voie. Il appelle les masses à lui. Il les façonne pour l'idéal, il trempe les âmes.
Attachez-vous à lui et soyez sans cesse sur la brèche au nombre des phalanges qui veulent escalader la montagne et gagner les sommets.
Je suis sans inquiétude, parce que je vous connais.
Je suis sans inquiétude parce que des groupes orphéoniques déjà nombreux sont, ainsi que vous, amoureux de la beauté.
Je suis sans inquiétude parce que Paris, ce travailleur infatigable, ne recule jamais devant les obstacles. A-t-il une mission à remplir? le voilà prêt. Il va. Fautil courir à l'ennemi ? En route ! Faut-il combattre pour ses droits ? Debout ! Faut-il travailler douze heures , quinze heures, dix-huit heures par jour? A l'œuvre!
Aussi Paris pourrait-il inscrire sur son drapeau la
fière devise lyonnaise : Vivre en travaillant^ mourir en combattant!
Il travaille, mais il ne mourra pas, car il a la vie dure, et si parfois il sommeille, c'est qu'il répare ses forces pour de nouveaux combats, pour de nouveaux triomphes. »