‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 36 sur 57 · AUX ENFANTS DE SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

AUX ENFANTS DE SAINT-DENIS

L'art fut longtemps un pauvre honteux. Aux temps anciens il s'introduisait dans les palais en suppliant. Il vivait d'aumônes quand il ne mourait pas de misère. L'art ilattait les grands pour en obtenir un morceau de pain. Une lyre à la main, il errait de portique en portique sous le nom d'Homère. Il ne pouvait nourrir ses apôtres. Il illustrait les princes et les rois pour une obole. Il se contentait de peu, mais ce peu il ne Tavait pas toujours. On le considérait comme une superfluité agréable. On l'accueillait, on l'applaudissait à condition qu'il llattât les maîtres du logis et qu'il encensât les aïeux. Puis, quand il avait donné place dans ses chants à des guerriers devenus immortels grâce à lui , on réconduisait plus ou moins poliment et le malheureux allait mendier ailleurs. Plus tard, les secours s'appelèrent des pensions. Comment l'art résista-t-il à tant d'infortune? comment survécut-il à tant de honte? Par (juel miracle parvint-il à surmonter les obstacles qui s'opposaient à son existence? Ah! c'est que l'art est éternel. L'art, arbre immense dont le feuillage s'épaissit de siècle en siècle, pousse ses racines au sein de la nature, abrite l'humanité sous ses rameaux et reçoit sur sa cime majestueuse les rayonnements qui partent de ce foyer qu'on appelle Dieu. L'art touche à tout. Il pressent, il devine, il éclaire. 11 raconte le passé, il

retrace le présent, il prédit Favenir. Cet ouvreur (rtiorizons enchâsse les idées pour réternitc.

La protection accordée à quekjues artistes par des personnages riches et puissants fut-elle utile ou nuisible à Fart ? La question n'est peut-être pas aussi facile à résoudre qu'on pourrait le croire. L'art n'entend rien aux concessions: c'est un intransigeant. S'il se courbe, s'il fléchit, s'il s'humilie, il s'étiole et dépérit. L'atmosphère de certaines régions l'amollit, les récompenses l'enchaînent, le contact du monde l'émousse. Que lui faut-il donc ? Il lui faut l'air des montagnes, la sève des forêts, la splendeur des nuits ruisselantes d'étoiles, la vie imiverselle vue de haut et de loin, la communion avec l'infmi ; il est l'intermédiaire entre le créateur et la création, entre la création et le créateur. Il ne doit ni se jeter aux pieds d'une caste, ni diminuer sa souveraineté par une complaisance coupable, ni se laisser mutiler par la civilisation en courant les réunions où l'attendent la mièvrerie, le genre, la convention. Pour être et demeurer robuste, sain, grand, formidable, sublime, il doit rester libre, contempler tout l'homme, le dominer par une force irrésistible, l'entraîner par des élans impétueux, le rendre meilleur, le guérir en versant sur ses plaies toujours saignantes le baume de ses larmes, faire pénétrer dans les plus lointaines profondeurs des couches sociales l'amour du bien, du beau, du vrai et envoyer partout les rayonnements de ce soleil incommensurable: Tidéal.

Aujourd'hui, l'art respire un peu ; il conunence à s'affranchir de ses liens ; il ne s'adresse plus uniquement à une classe, il se montre à la société toute entière, il accomplit enfin sa destinée qui est d'appeler les masses à ses fêtes pour leur offrir les agapes divines de la pensée. La musique surtout, la musitjue qui se fait entendre aux nations diverses répandues sur le globe sans avoir besoin d'interprète, la musique s'élance vers

les peuples qu'elle ravit par ses harmonies superbes, par ses chants impérissables, pour leur dire : Aimezvous ! Ses magnifiques accents inspirent la concorde ; ils parlent de paix universelle ; ils rappellent la campagne aux citadins, la ville aux campagnards; ils ne restent plus enfermés dans les palais où ils ne retentissent guère qu'au profit de quelques-uns; ils vont s'abattre doucement au seuil de la chaumière, ils planent sur les fronts pensifs ou radieux de la foule ; ils éclatent sous les tentes dressées pour les luttes pacifiques; des oreilles et des cœurs longtemps deshérités s'ouvrent à l'envi pour les recevoir, et la manne céleste pénètre dans les esprits charmés, dans les poitrines émues. Les orphéons, labourant le sol intellectuel et moral de la France, vont gaiement répandre dans les cités, dans les villages, aux champs, les mélodies fières, élevées, profondes, qui préparent l'âme à des destinées meilleures. On déserte le cabaret pour le tournoi; on lîoit moins, on pense davantage ; l'allégresse anime les visages q*ie le vin rougissait autrefois ; on sent mieux la solidarité qui unit tous les membres de la grande famille humaine ; l'union des sons éveille l'union des cœurs ; les mains se serrent, les physionomies s'embellissent, les hommes se sentent frères.

L'art a changé de route : les châteaux ne lui suffisent plus, il lui faut aussi les chaumes ; aristocrate-démocrate, il veut bien chanter pour les rois et pour les princes, mais il veut encore chanter pour les peuples ; il y perdra peut-être des qualités de second ordre, mais il y gagnera des qualités supérieures ; sa sève sera plus abondante, il engendrera des nations géantes, il ne chercliera plus son point d'appui parmi les puissants de la terre, il le trouvera dans sa propre force ; il ne s'agenouillera point devant tel ou tel monaniue pour être pensionné ou pour avoir le droit de se manifester : c'est lui qui sera le souverain et (jui régnera en coinpa-

j^nie de sa sœur, la science. Sa liste civile ne sera jamais considérable, c'est vrai, mais il vivra dignement de Tattrait qu'il exercera sur tous; ses ailes grandiront, grandiront encore, grandiront sans cesse; grâce à leur envergure nul ne pourra les couper, et il [)arcourra son immense domaine sans qu'une voix lui dise : halte-là ! Plus de prison, plus de torture, plus de honte, plus de malheur ! Il ira librement de l'homme à Dieu, de Dieu à l'homme ; il rapprochera de plus en plus l'àme humaine de l'âme divine, et le mendiant, l'esclave, le valet d'autrefois sera le maître aimé et béni du monde.

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