‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 38 sur 57 · AU PUBLIC · texte numérisé non relu

AU PUBLIC

En présence de ces montagnes merveilleuses, changeant d'aspect à chaque heure du jour, de ces vallons peuplés d'arbres, de fleurs, de fruits, de cette nature admirable et charmante, tantôt sévère, tantôt riante, éternellement belle, oserai-je parler d'art? L'art ne paraît-il pas petit à côté de la création ? Est-il à la hauteur de l'œuvre immense, enfantée par le Créateur, et l'artiste doit-il, dans un accès de désespoir, jeter ses pinceaux, son ciseau ou sa plume loin de lui ?

Dieu s'est-il manifesté pleinement, complètement dans son magnifique univers et le monde est-il l'expression parfaite des types contenus dans l'Etre ? Ne saurait-il retourner à Dieu, entrer de plain-pied dans Tidéal par cette voie : l'art ? Le souffle de Dieu passe sur les monts, sur les fleuves, sur les sables du désert, sur la mer, dans le ciel, ce vaste océan d'azur, où germent les soleils et les étoiles qu'il anime ; c'est vrai ; mais un souffle céleste ne passe-t-il pas aussi sur la symphonie pastorale? Beethoven n'a-t-il pas ramené la nature à son état typique et le génie de l'homme ne va-t-il pas souvent plus haut et plus loin que la réalité ?

Ah ! l'art ! l'art est une des vastes échelles qui se perdent dans l'immensité et que nul ne monte sans un frémissement intérieur ! L'art! j'entends Fart vrai, le grand art, c'est le don que fait le penseur de son cœur,

de son esprit, de son àme aux nations attentives, émues, subjuguées par ce qu'il contient de beau, de bon, de généreux. L'art, c'est une explosion damour immense dans une pensée qui se donne à tous î II a pour mission d'introduire riiumanité dans l'absolu, de la faire vivre de cette existence supérieure, qui demande sa pâture à l'intelligence, au sentiment, aux plus nobles instincts, de l'obliger à sentir, à comprendre qu'il existe d'autres jouissances que les jouissances matérielles. Dans ce sens, l'art est une religion. Le poète parle, le musicien chante; aussitôt les créatures deviennent meilleures, les haines s'apaisent, les poitrines respirent plus à l'aise ; Tenthousiasme et la paix pénètrent partout ; les peuples se donnent la main, l'inimitié cesse au moins un moment entre les citovens animés les uns contre les autres; les campagnes comme les cités, soudain élevées au-dessus d'elles-mêmes, vibrent à l'unisson dans une sphère inconnue ; les horizons s'agrandissent, les vues s'étendent, les tètes pensent, une saine et sainte exaltation s'empare des masses étonnées. Sans l'art, sans la science, sans la religion, le monde croupirait dans les ténèbres ; l'homme tomberait au niveau de la brute; privé des clartés supérieures, il végéterait misérablement parmi les innombrables animaux épars sur le globe. Animal lui-même et le pire de tous, peut-être, il perdrait à la fois cette triple boussole : l'aspiration, le savoir, la foi.

Aimons donc l'art, accordons-lui sa véritable place, reconnaissons que, semblable en cela à la science, à la religion, il nous relève, nous améliore, nous civilise et nous emporte vers Celui d'où tout descend, comme disait jadis Lamartine. Oui, aimons l'art comme on l'aima aux siècles qui reçurent les noms de Sésostris, de Périclès, de Léon X, de François P^

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