‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 39 sur 57 · L'ART DOIT IGNORER LES FRONTIÈRES · texte numérisé non relu

L'ART DOIT IGNORER LES FRONTIÈRES

L'art est-il protégé ou protecteur? La question vaut la peine d'être examinée. Autrefois, à cette époque si vantée qu'on appelle le Grand Siècle, Louis XIV retirait au vieux Corneille la très modique pension qu'il lui faisait, et ne la lui rendait qu'à la prière de Boileau ; La Fontaine, qui passait pour n'avoir d'esprit qu'avec les bêtes, était mal vu à la cour où ses fables paraissaient peut-être contenir trop de ces vérités qui ne se disent pas dans ces pays-là. Molière, notre inimitable et prodigieux Molière, recevait à la vérité une pension de trois mille livres, mais il était persécuté par les nombreux tartuffes qu'il démasquait ; les petits marquis le maltraitaient, et la populace insultait à sa dépouille mortelle. Or, que serait le dix-septième siècle si fameux sans Corneille, sans La Fontaine, sans Molière et quelques autres ? Un objet de haine et d'horreur, un amas de boue et de sang, le témoin d'une union étrange entre la guerre, la licence et la persécution.

Et cependant, l'art s'appuyait jadis sur les rois, sur les princes, sur les nobles ; à cette heure il s'appuie sur le personnel de nos ministères et sur la richesse bourgeoise qui ne lui viennent guère en aide ; demain il s'appuiera sur les niasses. Demain donc, il sera libre, lier, imposant, invulnérable ; il ne relèvera plus ni des souverains, ni des caprices des grands, ni de la fortune parfois indifférente, ignorante ou ladre ; il aura pour soutien l'amour des peuples qui, aimants et radieux, se tourneront vers lui comme la fleur se tourne vers le soleil qui l'attire et la vivilie.

Quand viendra-t-il ce moment suprême où Tart brisera toutes ses chaînes pour planer dans la lumière et jeter sur les diverses nations du globe les immortels

rayonnements de l'infini? Quand sonnera-t-elle cette heure formidable , ardemment désirée, où fart éveillera au cœur de tous un profond et solide sentiment d'amour fraternel et où les frontières qui séparent les hommes seront enfin effacées par ses efforts et par ceux de la science ?

Hélas î je n'en sais rien î cet instant rêvé par les savants, par les artistes, par les philanthropes, est bien éloigné; mais il dépend un peu de vous d'en rapprocher le monde qui l'attend et l'espère. Continuez vos études, continuez vos travaux, continuez à interpréter dignement les belles œuvres et à en répandre le goût sur cette foule avide et charmée qui vous écoute et à laquelle vous infuserez par degrés le sentiment du sublime.

Montez sur la colline et cette foule ira avec vous, montez sur la montagne et cette foule vous suivra ; montrez-lui le ciel et elle le regardera ! parlez-lui des pures jouissances de l'àme et elle les goûtera.

11 y a, en France, un noml)re considérable de sociétés orphéoniques ; que chacune d'elles travaille dans sa sphère pour notre cher pays qui, bouleversé par tant d'événements désastreux et entravé dans sa marche depuis tant d'années, retrouvera la force d'avancer, grâce à la musique qui nous épure et nous sanctifie ; grâce à l'art sérieux et civilisateur qui entante des hommes et qui unit les peuples.

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