‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 18 sur 51 · AUX ARTISTES · texte numérisé non relu

AUX ARTISTES

O VOUS, musiciens, sculpteurs, peintres, poètes, Vrais rois de l'avenir, laborieux athlètes Avides de succès et d'immortalité, Vous tous qui travaillez au bonheur de la terre. Aigles qui transportez jusqu'au seuil de voire aire, Pour lui montrer le jour, l'aveugle Humanité,

Fuyez les passions ! — Prôtres de la pensée, Domptez la volupté, cette grande insensée Qui dévore le cœur et s'abreuve de sang ; Craignez les longs banquets où le Champagne fume. Où le front s'engourdit, où le regard s'allume, Où l'esprit se rabaisse et devient impuissant»

Méfiez-vous du jeu, de la soif des richesses ; Mais redoutez surtout les vénales princesses, La grisette vorace et le plaisir banal. Le lit des femmes est le tombeau de l'artiste ; Sous l'empire des sens l'art succombe ou s'attriâte ; L'homme pur entre tous est un vivant fanal.

Paris-Passy, Juillet iMi.

LA VIE d'un musicien HEUREUX

Les artistes, ne nous le dissimulons pas, voient, au sortir du bas âge, se dresser devant eux le labeur f{ui marchera toujours à leur côté et qxii recueillera leur dernier soupir. Les paresseux, moins pressés de cultiver leur terrain que de le mettre en jachère, prétendent, avec le proverbe, qu'il y a temps pour tout ; cette assertion est un piège auquel plusieurs se laissent prendi*e par faiblesse ou autrement. L'inspiration ou ce qu'on appelle ainsi devient improductive et s'annihile quand elle n'est pas soutenue par le travail journalier. Les faculti^s s'émoussent, s'altèrent, s'évanouissent sous rhaleine desséchante an far mente et des plaisirs. Ah! qui vise haut doit se hâter : les années et la mort arrivent si vite! L'Enfance, T Adolescence, la Jeunesse crient a l'artiste : Amuse- toi ! Di* vertis-toi ! Réjouis- toi ! Hélas 1 hélas ! si l'enfant, l'adolescent, le jeune homme écoute ce cri menteur, il est perdu. Si le fleuve lui dit ; « Laisse couler ta vie !», si la prairie lui dit : < Cours à travers mes herbes parfumées! », si la rose lui dit : « Respire mon parfum! », une voix mystérieuse, celle de son ^énîe, dit au contraire; «Etudie; le temps presse. » Et l'homme prédestiné, entendant cette voix, lui obéît.

Voulez-vous que nous suivions pas à pas dans sa carrière un artiste favorisé par les circonstances ? Vous

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VOUS convaincrez qu'il a peu d'instants à consacrer au repos, aux récréations, et Texamen que nous allons tenter pourra, an be.soin^ nous servir de recette pour faire un fjrand musicien.

Et d'abord, approchez-vous de son berceau, A peine n(% r enfant s'endort au doux bruit d'une berceuse. Cou fiant, il sommeille. Une belle bouche momentanément pftlic se [ïcnche vers lui, se pose sur ses joues mignonnes et couvre sa gentille ti'^te de baisers. — N'est-ce pas avec des baisers qu'une mère bénit son enfant, et ne le bénit-elle pas nuit et jour? — Le marmot s'éveille en (peignant quelque peu; caresses et chansons redoublent. Ou lui sourit, on Tembrasse; on le calme, un refrain favori aidant. Monsieur se rendort sans crainte, sentant confusément flotter autour de lui deux Ames ; celle de sa mère et celle de son pays; celle de sa mère dans im rej^ard, celle de son pays dans une chanson. L'enfant grandit; il commence à bégayer, à marcher; on danse devant lui sur un air pimpant et frais; bébé prend sa robe à deux mains et s'avise de danser aussi* Qu'il ne tombera pas, je n'oserais Taflirmer! Bon! il s'assied malgré lui! Ah ! Seigneur, quelle affaire ! Ses traits se contractent, surtout si on le plaint, et trois ou quatre grosses larmes roulent dans ses yeux*.* Rassurez-vous, elles ne couleront pas ; déjà elles s'arrêtent au bord des paupières, car la mère accourt, emporte dans ses bras le chérubin, l'agace anioureusement et le fait sauter sur ses genoux maternels, accompagnant toutes ces actions gracieuses de roulades qui ressemblent à des sourires. L'enfant, soutenu sous les aisselles, monte des genoux aux lèvres de la nouri'ice et lui présente des petits pieds blancs, roses et cambrés qui sont jolis au possible et qu'elle baise avec transport. Le voilà consolé, vous n'en doutez pas.

Un soir, en revenant de la promenade (il a trois

OU quatre ans), Claudine, sa bonne, le hisse sur une borne afin qu'il voie défiler les tambours qui battent la retraite et les clairons qui la sonnent. Elle signale avec admiration à l'enfant le tambour-major orné de son magnifique plumet tricolore ; — je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous avouant que Claudine a un faible pour les militaires, et surtout pour le tambourmajor dont les fortes moustaches, le dandinement plein de désinvolture, et l'habileté à manier la canne à pomme fascinent les filles les plus cruelles et jettent le ravage dans les cœurs. — L'enfant, n'ayant pas les mêmes idées que Claudine à l'endroit du tambourmajor en particulier et des militaires en général, est absorbé par le tapage éclatant dont le rhythnie va relancer les échos hors de la ville. Sa figure s'anime, ses yeux brillent, il bat la mesure en frappant ses mains l'une contre l'autre, et cela si à propos qu'il semble qu'il ait su la musique avant de venir au monde. En rentrant à la maison, il n'a rien de plus pressé que de chanter à sa mère l'air qu'il a l'etenu tout entier. Le papa, mis au courant et très fier de son fils, exécute le lendemain sur les vitres le rhythme de plusieurs airs; l'enfant les sait et les devine tous. Décidément ce gaillard-là montre des dispositions.

Les parents se consultent et décident qu'ils ne contrarieront pas une vocation qui s'accuse si franchement. Ils ont raison. Leur fils sait lire ; on lui apprend à solfier ; il promène ses doigts sur le clavier ; il travaille journellement trois heures, quatre heures, cinq heures, puis six heures. Les parents, comprenant qu'il faut être homme avant d'être artiste et poiu* ùive artiste, ne négligent pas son éducation. On l'initie à la grammaire, au calcul, à la géographie, à l'histoire, tandis que de nombreuses mélodies se casent dans son jeune cerveau. Ces mélodies forment précisément le fonds auquel il reviendra peut-être après l'avoir dé-

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daigné au début de sa carrière. Il s'est nourri de la pâture musicale que sa mère, son père, ses camarades, les passants lui ont jetée. Il joue passal>lement une certaine quantité de morceaux, 11 n'est encore qu'un réflecteur, et déjà il improvise. Il a des idées; on Tautorise à ouvrir une méthode de composition. Quel bonheur! — Des principes acceptés par lui sans réflexion- l'enlacent sans qu'il s'en doute ; des préjugés mêlés à des vérités pénètrent dans sa tète pour ne plus en sortir qu'au moment du triage qu'il en fera plus tard ; des sentiments antipathiques à sa nature et à rinfiuence desqiu^ls il ne songe pas à se souslraire, Tenvahissent clandestinement, se rendent maîtres de son cœur, descendent aux plus intimes profondeurs de son moi, et y sèment un champ dont il arrachera bientôt les mauvaises racines. Et lui, frêle arbrisseau, disparaît accidentellement sous une masse de plantes exotiques; vainement tssaye-t-il d'étendre çà et là ses pauvres branches comprimées, il ne le peut ; mille lianes enlacent et recouvrent l'arbuste prêt à succomber en apparence sous le poids qui l'écrase. Cependant le petit [iroctige, doué d'une solide constitution, surmonte la fatigiu^ (jue Tari impose à ceux qui veulent arriver. Lié, meurtri par les entraves dont les professeurs Font amplement pourvu, il parvient à sa quiniième ou seizième année. Une tnmsformation s'opère, un être dcmt il n'avait pas conscience s'agite en lui, une sève généreuse circule et bouillonne dans ses veines; il réflécliît, il se recueille; il reconnaît à certains mouvements intérieurs qui le transportent, à certaines traces lumineuses qui s'échappent de son esprit comme rétincelle jaillit du caillou, qu'il a vécu jusqu'ici dans la peau des autres. La science, qui le servira dans peu, le traile en forçat et lui met les menottes; ce savoir, loin de Taîder, le gêne; il pèse sur le cerveau comme une couche de glace. L'intuition

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et rindîvidualité entrent en lutte avec la science humaine. L'adolescence se querelle avec des ppincipes posés mais non expliqués. Ses hardiesses se tiennent sur la réserve, car de prétendues règles du beau le matent. D'ailleurs, les nouveautés entrevues i»ar son imagination ont pour alliage des réminiscentîcs, drs souvenirs qui lui jettent des bâtons dans les jambes et l'empêchent de marcher. Les grands poètes, len f^rands artistes expriment à leur façon maints détails qui lui apparaissent sous un jour particulier. N'auraienl-îls pas tout senti, tout compris, tout exprimé? ou aiirait-ii le don, lui, nouveau venu, de sentir, de comprendre, d'exprimer à sa manière ce qui le frappe? Cette interrogation posée à la dérobée le trouble et l'enchante. A force de chercher on trouve ; le doute fuit, la coniiance vient. Le jeune homme relève le front avec orgueil. Qui sait s'il n'a pas de génie? Il observe tous les genres, il accumule ébauches sur ébauches. La nature le séduit, il l'observe ; il déchiffre ce manuscrit de Dieu, la création ; son sommeil s'emplit de visions i?t de rêves délicieux; il croit à l'amitié, il songe à l'amour, il espère la gloire, il étend ses regards jusqu'aux confms de la terre et son âme jusqu'au seuil de l'éternité. Bientôt ses premiers essais lui paraissent informes, ridicules; il les livre aux flammes, et cette heure de destruction mélancolique constate un progrès. Enfin le voilà sûr de lui, ses œuvres ont un cachet, il peut les montrer avec fierté, il les montre. — Vous croyez assurément qu'elles vont être favorablement accueillies? Dé trompez- vous. La foule indifie rente ou distraite passe sans les voir; les amis de Tauteur haussent les épaules et font une moue dédaigneuse; les plus bienveillants doutent, car ce n'est pas au mérite, c'est à la réputation que la plupart des hommes accordent leurs applaudissements.

L'artiste frappe à plusieurs portes ; elles se refer-

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ment sur lui une à une, hermétiquement, a Le libraire ou IVdîteur i'évinee ; on l'avertît poliment que son nom n'est pas encore coté a la Bourse; on feint de ne pas le comprendre, on le dessert, on lattaque; Icnvie hypocrite ladule en face, et, les talons tournés^ intrigue contre lui. A ces sijj^nes, toujours les m^mes dans tous les temps, notre futur apôtre acquiert la convicUon que son mérite est réel ; et la certitude qu'il commence un combat à outrance. Désormais il n'aura ni dimanches, ni fiâtes, ni quiétude, ni repos, et la bataille sera d'autant plus rude qu'il poursuivra un idéal plus élevé. On traitera sa noble persévérance d'obsli nation, on lui demandera, sachant bien qu'il ny consentira pas, des concessions au goftt du public, sans daij^ner s'apercevoir que les œuvres qu'il livre à la circulation répondent précisément aux aspirations actuelles de la société et les résument. On lui suscitera mille diflicultés, on lui dressera mille embûches, on le calomniera de mille manières : et s 11 n'est pas armé pour la défense, s'il ne possède pas un immense savoir-faire, il sera, malgré sa valeur , malgré le nombre et la beauté de ses créations, battu parle charlatanisme jusqu'au jour où, lui mettanl la main sur Tépaule, la mort lui dira : ft Ami, suis*moi ! » Et il mourra peut-être en adressant à quelque témoin de ses peines la question que Beethoven expirant taisait à llmmnel ; a J'avais pourtant du talent, n'est-ce pas?»

Cependant une circonstance favorable se présente; le maître en prolUe; Téf^lisc lui ouvre le sanctuaire; une messe qu'il tenïiit en réserve lui vaut Testime de quelques penseurs et la haine d'une masse de détracteurs. On le discute, donc il est- On le craint ; les cerbères du théâtre le j^ardent k vue ; il pénètre pourtant dans le cabinet d'im directeur; on lui joue un acte ; il débute à la scène comme il a débuté à l'église : pai* un succès.

PHILOSOPIDE ET MUSIQUE Bt^

Les musicailleurs qui lui serraient la main la veille ne le salu* ut plus. On Tévile. Mais si son triomphe lui fait des ennemis, il lui fait aussi des amis. En attendant la première ro|*rcstmfalion de trois atles présentés et reçus, rinfatiyahle musicien compose une syniplionie instrumentale, un sepluor, des romances, des liedei\ une scène dramalic[ue ; il s'attelle à un oratorio. Son nouvel oi:>éra est mis en répétition; à deux heures, le maestro arrrive au Ihéfitre, le matin il termine un ballet, le soir il court les salons. Ceux qui le critiquaient s efforce ut de Tadmirer; hi mauvaise humeur des sots et des méchants se change en résignation ; un sourire julle et forcé erre sur leurs lèvres minces et |)incées. P\ famées et géants lui font une guerre sourde. Lui, ne perd pas son temps à batailler ; il a un grand opéra en train ; il Fachève tranquillement. Il projette une symplioniecimtate, et, poui^ se délasser de ces travaux importants, il publie une sonate pour son instrument, le piano. 11 se hâte lentement, mais il se hâte, car de vastes conceptions surchargent son esprit et il ne saurait se dissimuler que si, par impossible^ il devient înmiortel, il ne sera pas pour cela éternel, A côté de pièces fugitives ]iour divers instruments et de chœurs sans accompagnement, il prépare la musicjue d'un drame. Shakespeare trouve un dij^ne inter|>rète. La syniplu>nie dramatique lui plaît; il choisit un sujet sévère et grandiose , il le traite avec supériorité (^t il ne tarde pas à offrir aux amateurs sérieux im ouvrage accompli. Alors, jetant un coup d'œil en arrière, il s'aperçoit qu'il a parcouru le cycle musical oii l)eaucoup de talents recoimumidables, beaucoup de ccuupositeurs hors ligne n'occupent souvent qu'un point. On ne lui n'épargne pas les critiques outrageantes et sans merci, car sa gloire est au comble et il serait à propos de la ternir. Des misérables qui ne Tout jamais

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VU attaquent sa vie privée avec effronterie ; c'est juste ; ne faut*il pas lui faire payer cher ses succès et quelquefois la foi^tujie acquise au prix d'un labeur écrasant î Sa mussîque a pénétre dans les temples, dans les théiUres, dans les concerts^ dans les salons ; son nom est sur tous les progrimunes. Il *jouiraîL en paix de sa renommée et de ses dernières années s'il consentait à ne plus produire. Mais (juoi! brise-l-on volontairement sa plume? Est-ce au moment où Texpépience et le savoir décuplent la puissanee de la pensée, où la vitesse acquise et la sûreté de main lui permettent d'exécuter ses conceptions avec promptitude et sans retouches que l'artiste désertera la brèche, qu'il renoncera par paresse, par lassitude, par dégoût au bonheur de tirer le beau de cette carrière divine : l'âme? Le supposer capable de cette lâcheté, de cette sagesse, si on veut, c'est ne le point connaître. Un pied dans la tombe, il produira encore; il ne quittera sa lyre qu'à Them^e où le souffle implacable de la faucheuse glacera ses doigts. Nouveau Don Juan, il s'eadonuira sans avoir rencontré la beauté qu'il désirait; et si un soupir de satisfaction gonfle son cœur où la conscience du travailleur veille contente, il versera une larme en songeant à la i>age sublime qu'il rêva toute sa vie et qu'il n'écrivit jniuais !

Telle est la carrière de rarliste secondé par les circonstances. Quant à celui qu'elles trahissent, il ne connaît que le travail, la misère, la souffrance morale et physique, le désespoir; il vit cloîtré dans son génie, prison somptueuse dans laquelle il s'enferme pour ne point conmiuniquer avec la société qui le déteste et qui le hait. J'aurai l'occasion de m'étendre sur cet intéressant et douloureux sujet.

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