‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 21 sur 51 · ÉTUDE SUE BACH · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUE BACH

Repoussés le plus souvent par les hommes en état de les comprendre, mis à Tindex par Pî^orance et la mauvaise foi, malmenés par la critique, nu^connus par le vulgaire, les grands artistes vivent comme des exilés sur ce globe d'où ils ont sondé Tinfinî- La vanité les rabaisse à son niveau, la médiocrité ; la jalousie les attaque, Tenvie les mord, Tintiiguc leur dresse des embûches, le sarcasme les vilipende, Tinsidte ne les épargne pas, la calomnie rôde autour d'eux, les décrie et cherche à les éloufler, la sottise les plaisante, la fortune leur tourne le dos. Les honneurs vont droit au premier venu et passent à côté d'eux sans les regarder. Tournés vers ridéal, ils ne remarquent pas les pièges tendus sous leurs pieds par les faiseurs uniquement occupés d'ÎJitérMs trop souvent contraires au progrè.s de l'art. Naïfs conuue des enftmts, ils se laissent prendre aux pièges. Aussi, leur reproche-t-on de vivre dans les nuages. Vivre dans les nuages, voilà leur crime, crime étemel, crime irrémissible, impardonnable ! — La tète levée, l'œil fixé sur l'azur, que veulent-ils, ces rêveurs? qu'espèrent-ils découvrir dans l'espace incommensurable ? Pourquoi s'occupent-ils du monde ? pourquoi veulent-ils lui mettre un bourrelet et des lisières ? Le monde marchera bien sans eux. Qui les prie de travailler au bonlieur de riimnanité? Qui le^ force de

songer à Tavenir des masses, de veiller à la pureté des unies? Pourquoi jettent-ils le trouille dans les esprits en répandant partout des idées révolutionnaires? Quelle rage les pousse à batailler contre les préjugés, à combattre les idées reçues, à précipiter le genre humain dans des voies meilleures? avec cela qu'ils réussiront ! Poésie, musique, — balivernes ! Assainissement du peuple par Fart, — utopie ! La société ne demande point qu'on l'améliore. Pourvu qu'elle ait de Tor dans sa caisse, qu'importe le reste? Réformateui^s obstines,

Passes votre chemin et laîssei-k tranquille.

A quoi Ôtes-vous bons ? — tout au plus à vexer [^impuissance.

Les génies, comme le malhenreux Job étendu sur son fumier, doivent endurer sans se plaindre les remontrances de leurs amis. D'ailleurs ils appartiennent au public; un passant quelconque les interpelle avec ironie ou suffisance, les agace ou leur lance un projectile ; le bourgeois les taquine ; il les asticote à la façon de ces petites mouches se posant vingt fois par minute tantôt sur le nez, tantrtt sur la paupière, tantôt sur la lèvre ou sur Toreille de riudîvidn qu'elles tourmentent. Se défendront-ils? Non, S'ils le faisaient, on les trouverait susceptibles, ridicules, et on rirait. 11 est, pour des nains, si amusant, si peu dangereux de railler des géants qui ne consentent pas à leur répondre et qui méprisent les attaques niaises ou injustes ! C'est si drôle de piétiner à ctriir joie sur les supériorités ! Au surplus, le rôle de la foule vis-à-vis des artistes est commode : elle est armée, ils ne le sont pas ; l'avantage lui reste donc, momentanément du moins. Ils entassent œuvres sur œuvres, elle amoncelle critiques sur critiques.

De quoi s'agit-il pour elle ? De ne pas sentir, de ne

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pas voir, de ne pas entendre, de ne pas comprendre, dv puiser le matin une opinion toute fraîche dans un feuilleton bon ou mauvais et d'afficher cette opinion comme sienne. Tout cela ne prt sente pas d'insurmontables difficultés. Elle aide sa surdité et sa cécité Jouées ou réelles d'un certain pciic liant invétéré à la médisance; elle frappe vaillamment sur les meilleures choses, elle se divertit à déchirer les vêtements de la pensée comme l'enfant s'amuse à mettre en pièces les robes de sa poupée. Si elle le pouvait, elle éteindrait le soleil. pour voir quel eflFef cela produirait, et je crois, entre nous, que le bon Dieu fit bien de ne le pas laisser à la portée de notre joli monde sublimaire. — Certain conquérant de l'antiquité fouettait la mer ; la multitude, elle, fustige l'art; mais la nier et l'art sont éternels, et malgré la folie de l'un et les sarcasmes de l'autre, la mer grondera indéfiniment sur svs rivages et Fart planera toujours, astre béni, dans le ciel intellectuel où il brille.

Au demeurant, les penseurs, semblables à Moïse, aperçoivent la Terre Promise et n'y entrent pas ; ils meurent en vue de l'absohi qui leur échappe ; non seulement après avoir travaillé longtemps ati profit des générations futures, ils s'endorment sans avoir re^u la rémunération de leur travail, sans voir leurs œuvres appréciées, sans assister à T installation de leurs idées dans l'intelligence d'autrui, mais encore ils sentent que leur rêve ne s'est pas entièrement incarné dans le réel, que la forme qu'ils ont adoptée est définitive sans être parfaite, qu'ils n'ont bu que quelques gouttes à ce fleuve étemel, l'idéal, que la beauté immatérielle ne se révèle à personne sous ses innombrables aspects et que le trépas les surpremlra tous avant qu'ils aient entrevu les horizons immédiats qui s'ouvrent, incommensurables, à leurs yeux éblouis. Au-delà de ces horizons, que d'horizons inaperçus ! que de contrées

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încoîmiies ! que d'océans de lumière ! que de lésons de monde ! cjue de soleils roulant dans les espaces innommés! que de goulVres immenses, rayonnants et sublimes! O beauté suprême, ils ne peuvent te saisir! ils tendent en vain vers toi leurs mains tremblantes, ils baisent en vain le bord de ta clarté majestueuse et divine ! Espoir décevant ! Ils devinent enfin rinauité de leurs efforts au moment où leurs bras, leur cœur et leur front se roidissent dans la mort!

Ainsi, les vrais artistes, sources vives auxquelles les peuples viemieîit boire, s'attristent sous la pression de deux douleurs également poignantes : — ils se savent incomplets, ils se savent incompris. Ils sont trop petits pour les cicux, ils sont trop grands pour la terre. On devrait les soutenir, on les abat; on devrait les aider, on les persécute ; on devrait les aimer^ on les supporte à peine, on les hait; on devrait les attire^, on les tient éloignés; on devrait les laisser libres, on les traque comme des bétes fauves et on leur lie les poings et les pieds. Une voix d'en haut leur dit seule ; u Marchez ! » leur conscience seule leur dit : « Obéissez ! » Cependant ils cherchent, ils travaillent, ils s'acharnent ils luttent ; puis ils reçoivent leur récompense : le martyre couronné d'une auréole.

Simple, modeste, bon, Jean-Sébastien Bach a*t-il eu^ comme tous les grands honuues, le sentiment intime de son impuissance quand il voulut doaner un corps à l'absolu? A-t-il échappé à la douleur qiû dévore l'artiste lorsqu'il compare la vision Intérieure à l'œuvre imparfaite, ijicompléte, sortie de ses mains? S'est- il pu soustraire à la persécution contemporaine si rarement épargnée au mérite? On le prétend et je le désire sans trop y croire. Cependant Bach menait une existence paisible et sa célébrité était incontestable. Mais cette célébrité tant enviée, que la postérité regarde à travers le verre grossissant qu'on nomme imagina-

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tîon, «Hait-elle sî considérable, en effet, et ne se restreignait-elle pas à des limites peu étendues? Fixé sur la virtuosité de Bach, Tétait-on sur la valeur de ses conceptions? J'oserai répondre à cette question par un (( non » des plus affirmalifs. Quoi qu'il en soit^ Bach vécut et produisit dans un nxiUeu excessivement favorable à Tari musical. Là, tout personnage, empereur ou principicule, réunissant sous son sceptre quelques millions ou quelques milliers d'âmes à sa cour, son entourage artistique, scientifique ou littéraire ; là, d'imperceptibles souverains se payent un « Kappelmeist^ri>, ni plus ni moins que le roi de Bavière ou Tempereur d'Autriche, L'usa jçe vent qu'un pasteur d'hommes possédant ^oo à 8ao kilomètres carrés de terrain et des sujets qu'il connaît tous par leurs noms et prénoms, ait une musique, fill-elle composée d'un double quatuor et de quatre instruments à vent. Cet usage permet aux travailleurs intelligents de se produire, aux compositeurs de s'entendre aussi bien à Arolsen (dix-sept cents habitants, d'après le dernier recensement) qu'à Vienne ou à Berlin. En Lippe-Schambourg, en Mecklenbourg- Sehwerin, en Saxe-Meiningen-IIildhurghausen (voici des noms qui remplaceraient avec avantage les cailloux de Démosthéne), un prince quelconque groupe autour de lui un petit nombre de musiciens, les rétribue médiocrement» c'est vrai, mais les rétrihne, et les charge de mettre en rapport ses oreilles aristocratiques et les œuvres des maîtres. Mais ne plaisantons pas. Plût à Dieu que nos préfets, nos sous-préfets et nos maires eussent le goût aussi développé que les seigneurs de Guarbeck et de Kniphausen ! — La féodalité allemande, j^entends cette poussière noble et princière qui pullule sur le sol germanique, demeurera un avantage indubitable pour les compositeurs tant que ces derniers ne pourront s*appuyer avec sécurité sur les masses. Elle leur jette imc corde de sauvetage^ elle les lire de

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Tombre où ils eussent végété, où ils fussent peut-tHre demeures ensevelis, elle leur octroie une modeste place, c'est-à-dire le pain journalier, elle leur permet d'acquérir sans se hâter du talent, de Texpérience; elle alloue une gratification à celui-ci, une pension à celui-là pour aller dans telle ou telle ville étudier avec un professeur célèbre.

Notre dignité, à nous autres Français, souffrirait beaucoup d'un pareil étatdechoses, car si nous recevons notre salaire avec plaisir, avec fierté, tout ce qui ressemble à une aumône nous humilie profondément ; le bienfait nous odusque, le bienfait hautain nous paraît insupportable, le secours pécuniaire, lorsqu'il ne se dissimule pas sons les traits d'une généreuse amitié, nous est antipathique et nous blesse ; notre orgueil ne s'accommode guère d'une charité déguisée, glissa t-elle des doigts d'un roi dans les nôtres. Les Allemands, au contraire, quêtent la rémunération la plus minime sans embarras, ainsi que le prouvent les étudiants se rendant d'une cité dans une autre et ramassant des «( Kreutzer » sous les fenêtres après avoir chanté des chœurs en guise de sérénade. Ailaîre de tempérament.

Vieux logicien de l'art musical, Bach naquit à Eisenach vers la fin du dix-septiéme siècle, le 21 mars i(>8d. Fils de Jean- Ambroise Bach, musicien de cour et de ville, il devint orphelin à l'Age de dix ans et lut dès lors dirigé dans ses éludes par son frère aîné, Jean- Christophe, organiste à Ordruff. Ce Jean-Christophe n'était point commode, à ce qu'il parait. Soit obstination, soit jalousie, il avait refusé à son élève la communication de certain cahier enfermé dans une armoirt^ à larges treillis et contenant différentes œuvres dues à Pachelbel, à Buxtehude, à Froberger, à Fischer, à J.-G, deKel, à Bœhm, àlirunhs, etc. Désolé, le pauvre enfant, chaque fois qu'il passait devant la bibliothèque, loi^nait du coin de l'œil la fameuse collection. Comment s*en

emparer malgré la défense lormelle du terrible Jean- Christophe? Il y rêvait jour et nuîL Un soir, se trouvant seul, il court à la chambre de son frère, il introduit sa petite main par le treillis, il imrvient à rouler le précieux cahier, il le tire doucement à lui, il Ta, il le palpe, il le possède. Le garder longtem[)s, c'était impossible ! l'étudier dans la journée en présence de Jean-Christophe, cela ne se pouvait ; il n'y avait donc qu'un moyen : en tirer une copie ; après quoi il lalUilt remettre promptement le recueil à sa place. Mais hélas ! quand le travail de la journée était achevé, le professeur envoyait le disciple se coucher sans oublier jamais de lui enlever la lampe avec une rigoureuse exactitude î Heureusement la lune luit pour tout le monde. Bach sourit à ses rayons et le voilà, protégé par la blonde lumière, écrivant, écrivant avec ardeur pour mené r è bien son entreprise ; la tâche achevée, Tarmoire rentre en possession du cahier et Sébastien, aux heures de st>litude, se met en devoir d'apprendre en cachette ce qu'il a copié clandestinement. Une après-midi, Jean- Christophe, renti-anl inopinément, surprend Bach attelé aux compositions défendues et, sanségard pour la courai^euse persévérance de l'enfant, lui enlève le manuscrit nocturne* Jean- Christophe mourut peu de temps après.

Jean-Sébastien, d'abord t-horiste à Saint-Michel de Lunebourg, puis, à peine âgé de dix-huit ans, musicien de la cour, à Weimar, est bientôt nommé organiste à Arnstadt. Amoureux de son art, il va plusieurs fois à pied de cette dernière ville à Lubeckpour entendre Diedricht Buxtehude. En 1707, il accepte la place d'organiste devenue vacante à Saint-Biaise de Miilhauseu ; en 1708 on l'appelle à Weimar, en qualité d'organiste de la cour ; en 17 17, il est nommé maître des concerts du Duc; en 1720, le prince Léopold dWnhnlt-Gœthen offre la direction de sa chapelle à Bach; en 1733, à la mort de Kuhnau, Bach remplace cet artiste comme directeur de

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musique à Técole Saint-Thomas, de Leipsîg, n y resta jusqu'à sa mort, survenue le 38 juillet i^So, et non en 1^54 comme le prétend M, Douillet dans son fameux Dictionnaire. Vers la fin de sa vie, Bach devint maître honoraire de la chapelle ducale de Weissenfels et reçut le titre de compositeur du roi de Pologne, électeur de Saxe. Tels sont les états de service et les titres honorifiques de l'homme étonnant dont le talent prodigieux et la gloire inattaquable ne firent pourtant pas la fortune. Bach, qui était fécond de toutes les manières, se maria deux fois et engendra vingt enfants, dix fils et dix filles, n eut du premier lit Guillaume^Friedmann^ son favori, et Charles-Philippe-Emmanuel, célèbres Tun et Tautrepar leurs travaux. — Emmanuel^ encore enfant, étudiaitun matin dans la chambre de son père* Celuici, retenu au lit par un accès de goutte^ récoutait,le reprenait doucement, et entremêlait ses conseils d'observations dont Emmanuel semblait suivre les développements avec la plus grande attention. Survient une dissonnance (la musique de cette époque en regorgeait), mais une dissonance rude, terrible, implacable ; une de ces dissonnances comme on en entend peu, comme on n'en entend plus si ce n'est, je croîs, dans les partitions de Richard Wagner, Emmanuel l'attaque, la résoudrat-il?Non!Le jeune claveciniste, jetant un coup d'ceil furtif sur la montre paternelle suspendue à la muraille, s'aperçoit que les aiguilles de ladite montre marquent l'heure de la délivrance ; aussitôt il se lève et vif comme un écureuil, il s'élance hors de Tappartement malgré les réclamations de son père. Le bon Bach se débat sur sa couche, s'y retourne avec peine (car liiorrible mal n*a pas entièrement disparu); il murmure on ne sait quelles paroles entre ses dents; la dissonnance non résolue Tinquiète, lui laboure roreille, l'agace visiblement ; enfin il quitte Toreiller, il avance avec précaution la jambe malade j il la pose lentement par terre, il s'approche du

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clavecin en s^appuyant aux meubles qu'il rencoiitrr et, après bien des efTorts, arrivé à rinslrument laissé ouvertj il se fait entendre à lui-Dfiéme la résolution de V accord dissonnant qui Tavait si fort tourmenté. Cela fait, il regagne le lit et se recouche-

Je ne garantis pas rauthenticité de cette anecdote, je la cite cependant parce qu'elle montre la rigidité d'ouïe du vieux maître et le besoin qu'il éprouvait de satisfaire à la fois son intelligence et son sens auditif.

On gênerait singulièrement nos colosses artistiques contemporains si on exigeait d'eux un peu de cette charité, de cette modestie si familières à Bach, Lui demandait-on coumient il était parvenu à exécuter en se jouant ies morceaux les plus difficiles? 11 répondait naïvement : a En travaillant beaucoup, » Quoiqu'il ne possédât aucune fortime, comme je l'ai déjà dit, Bach savait pourtant exercer généreusement rhospîtalilé. Il remplissait religieusement tous ses devoirs. C'était, assure-t-on, un ami excellent et un père parfait- La chronique ajoute que c'était un vaillant mari. L'histoire, convenons-en, ne contredit pas la chronique.

Bach, qui n'aimait pas la musique dramatique, ne se montrait sévère qu'envers l'opéra. Lorsqu'il allait en voir représenter un à Dresde, il ne manquait jamais de s'écrier en partant : a Allons entendre des chansonnettes. » Bach ne soupçonnait pas que ces chansonnettes deviendraient avec le temps rexpressîon la plus complète de l'art, de cet art qui, dans la messe, dans la cantate, dans l'oratorio, dans la musique de chambre, le rendit, lui, Bach, illustre parmilcs illustres. Accoutumé à la placidité relative de la musique religieuse, au rigoureux enchaînement des combinaisons scientifiques, aux logiques développements de la pensée, il ne pou- %^ait s'imaginer qu'un temps viendrait où les passions s'imposeraient au compositeur et lui feraient parler

leur langage, où, exaltés par les péripéties du drame, par les terreui's superstitieuses, un Gluck, un Weber mettraient dans leurs œuvres, et les rayonnements de Texistence grecque, cl l'arôme des légendes germaniques.

Il ne pouvait prévoir, lui dont les fugues admirées aujourd'hui comme elles le furent jadis devaient entreprendre leur tour du monde et accomplir triomphalement ce long voyage, que la fugue, bientôt, ne serait plus le but, mais le moyen, qu'elle passerait à l'état légendaire et que les auteurs qui le suivraient, qui lui succéderaient presque immédiatement, la banniraient de leurs opéras, La fugue, soumise à des règles sévères, se marie malaisément à Taction dramatique dont elle est véritablement Tantipode. Mozart, Cherubini s'en servirent avee un incontestable talent, le premier dans la Flûte enchantée, le second dans une partition dont le titre m'échappe. Ils purent constater, en remarquant le peu de succès de leur tentative, que le règne de la fugue était passé et que, d'ailleurs, l'élément magnifique dont il s'agit convient médiocrement à la scène qui vit surtout de sentiment^ de variété, de passion. Sauf exception, la spontanéité des mouvements scéniques exclut Tostentation scientifique ; or la fugue s'affiche et la rampe n'est point son fait.

En dépit de la renommée dont il jouissait de son vivant, notanmient comme claveciniste et comme organiste, on peut afiîrmcr que Bach fut à peu près ignoré de ses contemporains comme compositeur.

Cet homme d'un mérite si rare, cet artiste si merveilleux, ce savant dont le génie s'asservit la science, dont rintelligcnce domina toujours le savoir, ce maître si fécond, si original, qui, par exemple, prenait un thème populaire, le choralisait, l'introduisait dans une partition et, sur ce thème, chanté alternativement par les diilérentes voix du chœur, dessinait un travail ex-

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quis, à dix ou donze parties réelles, un travail d^uue délicatesse inconcevable, plein de saveur, de parfum, de légèreté, de grâce, ce musicien qui connaissait à fond tous les instruments et qui écrivait pour un violon seul des morceaux à quatre parties, qui ue laissa pas moins de deux cent cinquante- trois grandes cantates religieuses (d'autres disent trois cent soixante-cinq), contenant chacune quatre, cinq, six, huit, et jusqu'à dix morceaux, sans compter les récitatifs, ce géant n'était guère connu de son vivant que par son célèbre « clavecin bien tempéré et par sa musique de chambre, » ^

Il était profondément oublié en Allemagne quand, trente-huit apiés sa mort, à Toecasion du passage de Mozart à Leipsig,en i;88 par conséquent, Doles, alors directeur de musique à l'école Saint-Thomas, fit entendre, un dimanche, à Tauteur de Don Jaan un motet qui produisit sur Mozart une impression telle que le jeune Salzbourgeois s'écria : «c Grâce au ciel, voici du nouveau, et j'apprends ici quelque chose », Les génies fraternisent lorsque leurs intérêts réciproques ne s'yoppo* sent pas. Mozart llairait Bach du premier coup; réiégant, le spirituel, le suave auteur de Don Jaan, des Noces de Figaro, de tant de délicieux ouvrages, caractérisait par un mot Juste autant que modeste le talent de Jean-Sébastien en prouonçiuit ces nobles paroles : «c Voici du nouveau et j'apprends ici quelque chose, » ElTectivement on apprend toujours quelque chose avec Bach, et l'illustre prédécesseur de Mozart parattraît singulièrement nouveau à nos artistes s'ils s'avisaient de l'étudier. Mais étudier Bach !„, Allons donc ! c'était bon pour Mozart,

Cent-vingt ans après sa mort, Bach, étranger à nos compositeurs en herbe, demeure également étranger à nos savants. Ainsi je lis textuellement dans le beau dicLionuaire de M. Bescherelle aîné, bibliothécaire du

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Louvre, membre de ta Société de statistique universelle, de la Société grammaticale, etc., etc. ;

u II (Bacli) fut successivement orfifaniste, maître de « chapelle, directeur delà musique dans plusieurs cours «c d'Allemagne, et partout il flt admirer son talent exce traordinaire sur Torgue, »

Et... et c'est tout. Ah! monsieur Beschere lie, le pauvre Bach, s'il pouvait vous tire, serait assurément très touché de rhonneurque vous lui faites et de la justice que vous lui rendez ! Peste ! nous voilà renseignés comme il faut, et nous savons maintenant que Bach passait pour un organiste fameux, extraordinaire même. On n'est pas plus galant que M. Bescherelle aîné, bibliothécaire du Louvre, membre de la Société de statistique universelle, de la Société grammaticale, envers les gloires musicales du passé. — Quat^e-vingt-quin^e ans après la mort de Bach^ M, Bouillet, mieux instruit en i845 que M, Bescherelle en iH56, publie dans son utile et magnifique dictionnaire universel d'histoire et de géographie (troisième édition revue et corrigée), cet intéressant article sur Tartiste qui nous occupe :

« Il — (toujours Bach) — fut musicien du duc de « Weiraar, organiste deMulhausen, maître de chapelle « du prince d'Anhalt-Coethern et compositeur de Té- <t lecteur de Saxe, roî de Pologne, — U a laissé plu- « sieurs morceaux de musique estimés. »

Plusieurs morceaux de musique estimés ! Comme qui dirait quehiues opuscules, quelques babioles, quelques pensées fugitives qui ne manquent pas d'une certaine valeur. De plus, M. Bouillet, d'après je ne sais quels documents, fait mourir Bach en r854, ce qui est fort, car, pour le faire encore mourir en cette année-là, il a fallu^ de toute nécessité, que M. Bouillet commençât par le ressusciter, opération devenue difficile dfr puis la résurrection de Lazare.

Revenons à notre héros.

Le flûtiste Frédéric II, le même qu'on appela Grand, peut-être parce qu'il se brouilla d'une façon assez incivile avec Voltaire, peut-être parce qu'il abandonna traîtreusement son alliée, la France^ par le traité de Breslau, peut-être simplement parce qu'il fit tuer beaucoup d'hommes dans des guerres iniques , le flûtiste Frédéric II, dis-je, aimait à consoler son cœur paternel des tueries militaires par de petits concerts dans lesquels il faisait sa partie ; le royal musicien traduisait sans doute sur son instrument le désespoir des fiancées et des mères dont il avait immolé les futurs et les maris ; aidé par son orchestre, il reproduisait probablement les tortures ou les plaintes des mourants demeurés sur les champs de bataille; à moins qu'il ne préférai, dans un moment de douce expansion, chanter la déroule de ses ennemis et sa propre victoire ; il pouvait encore, quittant l'épopée pour la pastorale, l'ode pour FidyUe, les lauriers sanglants pour les bluets sur les pétales desquels Frédéric retrouvait çà et là, on ne sait pourquoi, quelques gouttes de rosée rouge, risquer un air galant ; il avait bien le droit, ce valeureux capitaine, amoureux de combats, de tabac et de musique, de s'imaginer qu'il errait dans la campagne avec une bergère enrubannée, suivant avec elle le bord de l'eau et lui contant fleurette près des saules au front penché... Un jour donc que le bon Frédéric, ayant sa chapelle sous les yeux et un peu à ses pieds, je suppose, se disposait à essayer une cornposition nouvelle, on lui apporte, suivant la coutume, la liste des étrangers arrivés dans la journée à Postdam. II la parcourt lentement, en maître qui tient à se renseigner au moins aussi sérieusement que M» Bescherelle ou M. Bouillet, et, posant soudain sa flûte : « Messieurs, dit-il aux artistes surpris, le vieux Baeli est ici avec son fils, Philippe-Emmanuel. » Aussitôt ordre est donné d'aller chercher les voyageurs et de les amener immédiatement.

Désir de prince est un feu qui déTore.

On court chez Jean-Sébastien, on le trouve en habit de voyage, fatigué, couvert de poussière ; on Tenlève sans lui permettre de changer de vêtements et on le conduit au palais. L'entrevue dut être curieuse. Je me figure le monarque accueillant d'un air aimable, quoique légèrement protecteur, celui dont Foeuvre îumior telle jettera en cor de splendides clartés quand la Prusse aura cessé d'exister.

Les appartements royaux étaient pleins de pianos fabriqués par Silbermann, célèbre facteur d'alors. Sur rinvitation de Frédéric, Bach, qui devait improviser le lendemain sur toutes les orgues de la ville, improvisa sur tous les pianos du ch&teau, au grand éhahîssemenl du roi et des artistes, qui, suivant Bach de pièce en pièce, s'émerveillaient de voir une science si iacile et si profonde unie à un génie en quelque sorte intarissable. C'était à qui lui indiquerait un motif connu, un thème populaire, un sujet de fugue. L'artiste inimitable ne reculait jamais ; il revêtait les moindres mélodies d'ornements admirables, il les fuguait, il les dévelop* pait, les imprégnait de sa puissante individualité, il en tirait des effets inattendus, étranges, prodigieux, renversants ; on eût dit l'harmonie inconnue des sphères rendue tout à couji perceptible et planant au-dessus de ces têtes attentives; le mathématicien et le compositeur marchaient de pair dans ce travail miraculeux qui troublait la vue à force de clarté, qui charmait l'esprit à force de lumière. Beaucoup ne comprenaient point, incontestablement, mais tous étaient fascinés, ahuris, entraînés par ce talent surhumain, par cette imagination que rien ne fatiguait, par ce style coloré, puissant, nerveux, serré, qui se raillait des plus inextricables difficultés.

Le lendemain, le prodige se renouvela à la gloire de Bach, et les églises de Potsdam retentirenti Tune

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après l'autre, d'improvisations qui furent pour Taule ur de La Passion autant de triomphes...

De retour à Leipsig, Bach composa une svv'w de pièces qu'il intitula : Musikalisches Opfer (Offrande musicale), et qu'il dédia à Frédéric. Or, « Opfer » signifie à la fois « offrande » et « sacrifice »; l'envoi de Bach eut-il cette double signification? c'est ce que les biographes ne disent pas.

Sur la fin de sa vie, Bach, dont la santé avait été excellente jusque-là, devint presque aveugle. Vous figurez-vous, lecteur, cet homme encor plein de sève condamné à ne plus écrire et plongé soudainement dans la nuit ? Vous rendez-vous compte du supplice de ce nouveau Tantale, ne pouvant plus cueillir les fruits qui mûrissaient d'heure en heure dans son: cerveau ensemencé par la nature et fécondé par le travail ? Vous faites-vous ime idée de cette vive clarté enfermée dans une colonne d'ombre, de cette lave ardente destinée à se refroidir entre les murs infranchissables de sa prison? Entendez-vous le fourmillement insensé de ses œuvres colossales, presque infinies, s'amoncelant dans le cerveau de ce Titan, Bach, et se heurtant désespérément contre les parois de leur cachot? Percevezvous le bruissement de leurs ailes brisées et les plaintes touchantes de ces oiseaux effarouchés, oiseaux captifs qui se croyaient éternels et qui vont mourir ?

Deux opérations tentées par un oculiste anglais ne réussirent pas ; Bach perdit entièrement la vue \ son robuste tempérament s'altéra promptement à la suite d'un traitement très douloureux et le pauvre grand artiste succomba à ses souffrances dans sa soixantesixième année.

Bach plaçait haut les Basse, les deux Graun, les Reinke, les Fux, les Caldara, les Telemann, les Keiser; mais il avait une véritable admiration pour Hœndel bien que celui-ci eût composé une soixantaine

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d'opéras : à tout péché miséricorde ; et puis les opéras de Haendel ressemblaient si peu à ceux des autres compositeurs ! Haendel, on le sait, habitait l'Angleterre . Bach, qui ne l'avait jamais vu, désirait fort le connaître. « Hsendel, dit Fétis, fit trois voyages à Halle, sa ville natale. Le premier eut lieu en 17 19. Bach était alors à Cœthen. Aussitôt qu'il fut informé de l'arrivée de Haendel, il partit pour se rendre auprès de lui; mais Haendel avait quitté Halle le jour même. La deuxième fois que cet homme célèbre retourna en Allemagne, Bach était malade à Leipsig; au troisième voyage de Haendel, en 1762, Bach n'était plus. » La camarde n'est point patiente, et elle a pour habitude de ne se pas trop prêter à nos désirs ! Elle arrive toujours trop tôt :

L'homme s'arrangerait si bien d'être étemel!

Bach, qui a donné son nom au doigté de substitution, quoique ce doigté fût probablement connu longtemps avant la naissance de l'illustre organiste, forma un grand nombre d'élèves, parmi lesquels je citerai seulement: Jean-Marie Schubert, mort à trente et un ans conmie son homonyme, Franz Schubert, l'auteur des fameux lieder, Jean-Tobie Krebs, Jean-Gaspard Vogler, Jean-Louis Krebs, fils de Jean-Tobie, Jean-Frédéric Doles, celui qui fit entendre du Bach à Mozart, Jean- Frédéric-Agricola ei enfin Jean-Gottfried Mûthel. Ne dirait-on pas que Bach fut à la fois le professeur et le parrain de tous ces gens là?

Entre les mains des successeurs de Bach, la fugue perd de sa puissance. Domptée par Jean-Sébastien, elle dompte ceux qui veulent rivaliser avec lui. Lorsqu'on tient tête à la belle, ce n'est pas sans peine ; fidèle au vieil amant qu'elle pleure, elle repousse les prétendants qui la courtisent; cavale fringante ou sphinx sinistre, elle désarçonne ou dévore ceux qui tentent de la monter ou de deviner l'énigme proposée. L'art prenant inscn-

siblement une direction nouvelle, on la délaisse; qiîHques-uns la regrettent, veulent retourner à elle, sollicitent ses faveurs... il n'est plus temps, elle apiiartieiit au passé et, debout sur les marches de son trône — la tombe de Bach — elle répond au passant qui la contemple avec étonnement : Je ne suis plus qu^un souvenir.

De nos jours Mendelssohn et Schumann tentèrent une résurrection impossible ; le premier se jeta dans la voie ouverte, le second en ouvrit une et essaj a de faire parler à la Muse savante le langage du sentiment. . . En dépit de leurs louables efforts, Bach les dépasse de cent coudées ; aussi, quelques artistes fanatiques du passé se tournent-ils encore avec ferveur vers leur principale idole, Bach, comme les poètes vers Homèrr, un des dieux de la Grèce antique et le plus grand, peut-être.

On pourrait comparer la fugue à une causerie intime, sérieuse, sinon grave, entre deux ou plusieurs amis devisant sagement sur un sujet qui leur parait intéressant, développant leurs arguments avec calme et les présentant d'une manière ingénieuse, logique. La conversation, d'abord paisible, s'anime bientôt, les interpellations, les réponses se succèdent avec une rapidité croissante ; cependant la bonne intelligence se maintient parmi les causeurs qui, tout en différant sur maints détails, demeurent d'accord sur l'ensemlile de la question. Ce sont de vrais amis, d'ailleurs : de solides liens les unissent ; ils s'estiment, ils s'aiment, et jamais im mot choquant ne vient troubler leurs relations, ni altérer l'entente cordiale qui les unit.

Les amateurs auxquels je dirais qu'il existe des fugues du ton, des fugues réelles et des fugues d'imitation ; que la fugue se compose d'un sujet, d'un ou de plusieurs contre-sujets, de divertissements tires du sujet ou des contre-sujets ; qu'elle a recours au contre-

point simple, double, triple, quadruple ; qu'elle emploie rîmitation canonique, un nombre déterminé de modulations, des moyens qui lui permettent de combiner, sur une note appelée pédale, le sujet, le contre-sujet et le stretto ; les amateurs auxquels je dirais cela, et encore que la fugue instrumentale est moins rigoureuse que la fugue vocale, ne sauraient pas grand'chose et je risquerais de les ennuyer fort en leur débitant une kjTÎelle de termes qui, pour eux, n'auraient qu'une signilication vague; ils s'intéresseraient aussi médiocrement aux agissements des canons à la seconde, à la tierce, à Toctave, par mouvement contraire, à l'écrevisse, etc,, etc.; quant aux canons énigmatiques, ils demeureraient pour mon auditoire ce qu'ils sont pour beaucoup de musiciens, — énigmatiques. Beethoven éprouvait une véritable aversion pour ces tours de passe-passe et il haussait les épaules au souvenir des énigmes musicales que se proposaient réciproquement les anciens maîtres qui se fussent crus déshonorés s'ils n'eussent pas deviné ces môme énigmes. Le préjugé se fourre partout. Au surplus, il ne faut pas confondre la science avec ces subtilités artistiques ; il est bon de discerner l'astrologie de l'astronomie et de ne pas mettre sur la même ligne le sorcier et l'érudit, le saltimbanque et le savant, le charlatan et l'artiste. Les excès du savoir n'absoudraient pas ceux qui voudraient sVn affranchir. Les connaissances acquises servent de marchepied au génie, le talent est l'instrument indispensable au penseur; mais il va de soi que la science ne doit point devenir futile et tourner le dos à l'art ; en ce cas, elle marcherait évidemment contre son but.

Au surplus, et pour envisager la question sous un nouvel aspect, le public s'imagine volontiers que la musique savante, scientifique, se fabrique absolument comme ime pièce de drap ou un chapeau. Le public se

trompe, L'iniaginatioa s'affirme aussi nettement dans un thème de fugue que dans un motif d'opéra; rintelligence joue son rôle dans un canon aussi bien que dans une cavaline, Haendel, Bach, Clénientî, Mendelssohn en ont donné des preuves irrécusables.

J'ose donc affirmer, contrairement à Topinion générale, que la science aide le génie, à la condition que le génie la domine et se Tassuj et tisse.

LA MUSIQUE PURE, LA MUSIQUE UNIE A LA lAROLE.

La musique pure, c'est la musique instrumentale. Sans alliage et sans alliance, n'obéissant qu'aux lois qui lui sont propres, dégagée d'éléments étrangers qui, s'ils peuvent lui servir, peuvent aussi l'entraver, sortant armée et libre du cerveau, prête à chevaucher à travers le cœur et l'esprit pour conquérir sa place à ce soleil dontle triple rayon est Puissance, Intelligence, Amour; habile à traduire les moindres nuances du sentiment et de la pensée, sœur des hommes par la soulîrance, sœur des anges par les ailes, ramenée au foyer commun, à Dieu, par l'attraction, par le besoin de rentrer au sein des sublimités étemelles, elle s'affranchit volontiers de la parole pour suivre selon son bon plaisir la voie humaine ou la voie sacrée.

La musique instrumentale n'aurait donc rien à désirer si la voix n'existait pas. Mais la voix!!! La voix, c'est l'instrument créé par Celui qui est ; Tinstrument, c'est la voix créée par l'homme.

Une cantatrice possédant simplement quelques no* tes sympathiques s'attire plus de bravos en cinq minutes que les instrumentistes les plus habiles dans dix concerts. Cela ne tient pas uniquement à la préférence que le public accorde à la musique vocale sur la musique instrumentale, à la musique simple sur la musique compliquée, cela tient à ce que, de tous les instruments,

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la voix est le plus parfait, à ce que le chanteur se sert d^lne matière vivante , palpitante, répondant avec une incroyable promptitude, avec une fidélité vraiment inouïe, aux exigences de la volonté, de la passion, du génie ; à ce que, enfin, aucun intermédiaire inerte ne s'interpose entre le talent et le larynx , lorsque l'être est en bonne santé ; cela tient encore à ce que la parole, indispensable à la musique vocale, explique la situation avec précision et la rend compréhensible aux esprits les plus obtus.

Mais en acceptant un texte, la musique enchaîne sa liberté ; elle cesse d'avoir la direction absolue de ses actions ; seule, elle se dirigeait à sa fantaisie ; avec sa collaboratrice la poésie, il va falloir qu'elle s'entende et qu'elle partage l'empire ; la voilà soumise à de nouvelles conditions d'existence et contrainte de vivre en paix avec une compagne assez exigeante, à moins qu'elle préfère ne tenir aucun compte de l'association qu'elle accepte, ainsi que cela se pratique en Italie. En agissant d'une façon si cavalière, la musique prouverait victorieusement qu'elle n'a pas le sens conmiun; mais lorsqu'elle commet de telles fautes, lorsqu'elle risque de pareils écarts, ce n'est pas elle qu'il faut accuser, ce sont les malheureux qui la tiennent en laisse, qui la conduisent mal et qui la versent tout doucement dans l'absurde.

La poésie impose à la musique le sujet, la situation, la couleur, le rhythme et jusqu'au choix des accompagnements et des instruments destinés à soutenir la voix. Frappé de ces vérités, Gluck prétendait assujetir entièrement la musique à la parole ; il voulait la réduire à l'état de servante, à la condition d'esclave ; il s'imaginait l'obliger à s'incorporer modestement au mot dont, selon lui, elle ne devait être que l'écho ; il croyait équitable, légitime de la réduire à ce rôle misérable autant qu'ingrat. Gluck, ainsi qu'il arrive fréquem^

ment aux gens à système qui joignent rinspiratinn au talent, oubliait heureusement, en écrivant, le plan qu'il s'était tracé. Après s'être pi njiosc dt* retenir la Muse captive dans les filets delà phrase, il la laissait rompre les mailles et s'évader dans 1rs deux où elle entraînait à sa suite le parolier, boiteux comme le vieux Vulcain, mais non pour la même eau se, le parolier confiis, surpris, effaré de planer à ces hauteurs et songeant peut-être en lui même que le séjour de la terre lui aurait bien suffi. Non ! la musique ne saurait, sans déchoir, sans faillir, se borner à porter le joug, même celui de la poésie. Que faire donc? — La tûche est si malaisée qu'il n'est pas toujours possible aux compositeurs en renom de l'accomplir; quoiqu'il en soit, elle consiste à respecter, en les idéalisant, le sujet, la situa* tion, la couleur, le rhythme imposés p-àv le poète ; àprosodier de manière à prolonger la quantité des syllabes, et, dans le style noble, à leur prêter une valeur qu'elles n'ont pas dans le discours ; adonner des rayonnements à certains mots, et par là, à en centupler TelTet, la i)ortée. L'infini, l'éternité, les mondes, Tunivers, Dieu, la mer, le torrent, le chaos, la forêt, le ileuve, Vùme sont des expressions qui passent vite dans le vers le plus grandiose, le mieux déclamé; le niusieiea les élargit immédiatement; il en fait ressortir Timportance en knr communiquant une durée relativement considérable. Ne semble-t-il pas alors que le mot dépouillé de son vêtement alphabétique se montre sous un aspect divin, essentiel, impérissable? Vu à travers le microscope musical, il prend des proportions dont Tesprit cesse d'apercevoir les limites. C'est étrange, mîiis c'est [lOsitiL Concluons. L'asservissement de la musitiue à la parole est une hypothèse irréalisable etdnnl aucun maître ne voudrait ou ne pourrait subir les ccniséquenees ; si cependant j'avais à choisir entre cet asservissement déplorable et la licence effrénée d'une certaine école qui,

jetant carrément la raison par-dessus les moulins, se vautre dans la mélodie abrutissante où elle se plaît sans tenir compte de la prosodie, de la grammaire, du texte, du sentiment poétique et du reste, je n'hésiterais pas à donner la préférence à la musique pauvre sur la musique honteuse. Dieu merci, les compositeurs peuvent se dispenser de sombrer dans des excès que la conscience, le jugement et la décence réprouvent. L'honnêteté sert mieux Tart qu'on ne le croit généralement.

Le premier devoir de la musique est de ne s'allier qu'à la véritable poésie et de repousser impitoyablement les banalités, les brutalités, qui déteindraient sur elle et la saliraient. Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe ; ne condamnez donc pas la musique, ô musiciens ! à s'unir à des monstruosités qui feraient médire d'elle; respectez-la, aimez-la assez pour ne pas l'associer, en dehors du théâtre où, par malheur, elle est trop souvent obligée de s'adapter à des turpitudes, qu'à des poésies dignes d'elle. Ne l'autorisez pas à faire connaissance avec les écrivains de bas étage ; ne la forcez, pas à courir les rues avec la bohème débraillée, avinée et titubante. Ghers et grands artistes, ne la décon" sidérez pas ; et si vous cueillez avec elle une fleur au bord du chemin, que ce soit sur la montagne ; si vous arrêtez sa vue sur nos fanges, laissez-la planer parmi les astres ; si le drame l'oblige à descendre dans les marais où grouillent les viles passions et d'où montent des vapeurs infectes, faites en sorte qu'elle conserve sa dignité, qu'elle reste elle, immaculée, et qu'elle reparte pour les plaines éthérées sans avoir effleuré notre boue ; faites en sorte que, derrière le désordre des misères humaines, derrière les personnages infSones, derrière les instincts mauvais et les sentiments bas, on sente cir^ culer la probité incorruptible de l'auteur et que, de l'ensemble de votre œuvre s'exhale im parfum de

vertu, une chaleur bienfaisante, vivifiante. Un liltérateur fort spirituel, Emile Augier, me disait un jour : « Tout est dans l'art, même le commirn. » « Oui, lui vé* pondis-je, à condition que la distinction de l'écrivain perce sous la vulgarité du type qu'il s'agit de représenter, à la condition qu'il montre de l'esprit en faisant parler un sot. » — Notre Molière, lorsqu'il y était contraint par Martine, par Gros-René, par Dorine, se servait de termes grosiers, on le sait ; mais il possédait l'art merveilleux de cacher un sens moral sous ces termes malsonnants, et de mettre parfois une leçon au bout du bâton dont il se servait pour fustiger Maître Jacques ou quelque autre de ses personnages. Le mot cru, ridicule, ignoble, ne Tefirayait point ; mais à travers les lettres du mot brillait la pensée ; le masque hideux tombait et la figure se montrait dans tonte sa beauté. Futurs maîtres dans l'art de la composition, faites comme Molière ! — Comment ? En ayant comme lui l'amour du bien ancré au cœur. Rappelez-vous que vos œuvres évoqueront chez autrui les sentiments qui les auront dictées, qn 'elles répandront sur le monde le désenchantement ou la joie, le désespoir ou l'espérance, la faiblesse ou la force, le doute ou la foi, la mort ou la vie ; considérez sans cesse l'art par son côté élevé ; que iesbluettes que vous sèmerez çà et là payent leur tribut à la largeur, à la grâce, à la distinction, à la poésie; accoutumez-vous à contempler l'aspect spirituel des choses ; ne restez pas à leur surface ; souvenez-vous de l'Océan Indien qui cache dans ses eaux profondes et transparentes des perles, du corail et des jardins enchantés. Allez au fond des choses, c'est là qu'est le trésor. Avant de se mettre au travail, Joseph Haydn priait : peut-être est-ce à cette habitude qu'il doit d'avoir conçu la Création j oratorio célèbre, à un âge où le scepticisme devient trop souvent notre partage.

Si je me suis clairement expliqué, on comprend

toute rimportance que j'attache au choix des poésies dont les musiciens s'inspirent. Boileau, déjà cité, disait :

Tous les gear«9 sont bons hors le genre ennuyeux.

J'ai encore le malheur de ne pas être entièrement de son avis ; je voudrais qu^on bannît le genre bas de nos théâtres, de nos concerts, de nos salons. Je ne saurais vous dire à quel degré d'étonnement j'arrive quand je rencontre certaines partitions sur des pianos aristocratiques. Je ne serais pas plus surpris de voir, dans une soirée, un pourceau se faufiler parmi les dames et obtenir par ses grognements des applaudissements et des caresses. Les coups de pied.., im peu lancés, les hoquets, le langage frelaté, les femmes ayant pour tout vêtement des bracelets, des boucles d'oreilles et un collier n'ont pas le moindre charme pour moi.

Chacun son goût. Remontons.

La musique vocale embrasse tous lès genres, depuis la simple chansonnette jusqu'au drame lyrique, depuis le noël jusqu'au psaume, depuis le plain-chant jusqu^à Foratorio et aux messes, depuis le chant populaire jusqu'à la symphonie-cantate. D'ailleurs, il n'y a pas de petit genre, il n'y a que de petite musique ; et s'il est indubitable que la puissance créatrice se manifeste avec autant de force dans un grain de sable que dans une sphère, dans un brin de réséda que dans les énormes fucus qui peuplent la mer Indienne, il n'est pas moins certain que l'exquis se révèle dans une chanson aussi bien que dans une symphonie. Le Roi des Aulnes^ la Jeune religieuse^ la Sérénade valent, sous ce rapport, n'Importe quel opéra en cinq actes, y ajoutât-on un prologue, comme dans Y Ali-Baba^ de Chérubini. Quel que soit le genre qu'il traite, le musicien doit premièrement s'entendre avec le poète, faire

PHILOSOPHIE ET ICUSEQUK 339

cause commune avec hiî, s'appliquer à comprendre j à rendre la signification précise de l'ensemble et des détails, à saisir la couleur que l'auteur des paroles leur a donnée, couleur que le compositeur adoptera sans balancer, à déclamer les vers avec justesse , à soigner la quantité, la prosodie, afin de ne pas imiter Grétry qui, dans Unejièçre brûlante^ oblige le chanteur à appuyer sur les e muets de une et de fièvre^ gâtant par ces accents intempestifs ime de ses meilleures inspirations ; il ménagera des notes longues à la voix quand il sera nécessaire de souligner un mot, d'en augmenter la force ; il se conformera à la contexture des vers, et la phrase musicale ne s'arrêtera qu'avec la phrase poétique, même lorsque celle-ci se terminera par un enjambement; la rime, la lin du vers, dans ce cas, ne sera donc pas une cause de repos; les accompagnements, les instruments chargés de les exécuter, devront être en rapport intime avec ridée, la pensée, la phrase et les mots du poème pour faire valoir la mélodie qui n'est, on le voit, qu'une partie de l'ensemble.

On faisait autrefois un air sur un quatrain. Le parolier écrivait quatre lignes, le compositeur notait quatr)B pages ; ce dernier ressassait les vers^ en intervertissait l'ordre, y ajoutait ou y retranchait des mots ; grâce à ce beau manège, des hexamètres suffisants devenaient impossibles; le musicien inventait des vers de neuf, de onze, de quinze syllabes ; au besoin, il en eût imaginé de trente-six pieds. Germain Delavigne autorisait Rossini à dire : O MathiMe ! idole de mon âme (onze syllabes). Chantait-on les paroles? on entendait sous le chant quelque chose approchant comme la réponse du maître de philosophie à M. Jourdain, quand le bourgeois gentilhomme consulte son professeur sur la manière de tourner galamment : « Belle marquise, vos beaux yeux m'é font mourir

d'amour » et que le philosophe répond à son élève : « On peut dire d'abord comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour, ou bien : D'amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux, ou bien : Vos beaux yeux d'amour me font, belle marquise, mourir, ou bien : Me font vos yeux beaux, mourir, belle marquise, d'amour. » L'heureux temps que celui où le compositeur pouvait se permettre de pareilles absurdités ! C'était commode et charmant ! Les alexandrins disloqués n'avaient plus de forme, le versificateur écorché vif, souffrait sans se plaindre ; le public s'en retournait chez lui en fredonnant : « D'amour mourir, belle marquise, vos beaux yeux me font ; » les chanteurs ne s'embrouillaient pas trop dans ces fastidieuses répétitions ; le jugement et le goût, se bouchant les oreilles, riaient sous cape et ne se fichaient pas... Je ne sais si les hommes sérieux qui écoutent aujourd'hui sans nausées la Duchesse de Gé- ^ rolsteiriy toléreraient ces gentillesses, mais j'avoue qu'elles m'agaceraient au dernier point s'il prenait fantaisie à quelque pauvre diable de les ressusciter,

L'Allemagne, devançant en cela la France et l'Italie, a été la première à comprendre que les platitudes servent mal la musique, que les vers répétés à satiété lui nuisent, que la torture doit être épargnée à la poésie, et qu'il est infiniment préférable de fréquenter Gœthe, Schiller, Uhland, Heine, Klopstock, que de frayer avec les goujats de la littérature.

Le croirait-on, j'ai entendu soutenir que la prose versifiée servait mieux le musicien que la vraie poésie ! C'est probablement à ce préjugé fort autorisé chez nous, que nous devons tant d'insanités littéraires qui n'avaient d'autres prétextes que la musique et dont notre art, je le crains, n'a guère profité. En quoi, je vous prie, la fadeur, les redondances, l'insipidité, l'ineptie, les fautes de français, la médiocrité seraient-

elles favorables au compositeur? Quel a^ antagc reliretril de Tassociation idiote et ridicule de la laideur av( c la beauté, de la sottise avec l'esprit? NV atiraiuil pas au fond de cette singulière opinion une {[uestion de paresse, d'incapacité ? La prose versifiée se manie sans difficulté ; on la traite sans façon et elle se laisse faire ; il n'en est pas de même de la grande ptïesie qui ^ellt être respectée et qui ne se livre pas aux attouchemeuls familiers des cuistres et des manœuvres.

Berlioz, auquel j'avais envoyé une demi-douzaine de chœurs sans accompagnement, me lene outre à quelques jours de là, m'aborde, la pliysiouumie ouverte, et me dit avec cette expression de càlinerie qui lui était habituelle lorsqu'il était dispos et que le spleen le quittait un moment : « Vos chœui s sont charmants, et vous avez prouvé qu'on peut mettn» de belles paroles en musique. » — D'autres l'avaiLut prouvé avant moi. Beethoven s'empare de V Hymne ù lajoie^ de Schiller, et il en fait le final de sa neuvîùine symphonie; Schubert, Schumann, Mendelssohii s'associent aux meilleurs poètes de l'Allemagne ; Der Erlkonig (le roi des aulnes). Gretchen am Sprinnrade (Marguerite au rouet), Der Wanderer^ que nous appelo us le K^oyagenr faute d'un terme plus exact pour traduire le substantif allemand; Die junge Nonne (la jeune religieuse), qui fournit vraisemblablement à Meyeibeer l'idée d'écrire Le Moine; des scènes du Faust, d^Egmontj inspirèrent des compositions dans lest [ utiles la déclamation n'altère en rien les contours év la luéliïilif. Faire marcher simultanément les dévi lupjM uu nts poétiques et musicaux, tel est le probhine >innt l'avenir trouvera sans doute la solution. Vmm Schubert, déjà, répétait rarement les paroles. Le Hoi des aulnes y je crois, ne contient pas luie seule npi-Htion. Weber devance Schubert dans cette révolution rationnelle. L'école moderne s'applique à éviter la répétition

même d'mi mot. En Allemagne, Richard Wagner essaye de débiter ses poèmes, en musique, comme on les déclamerait. Wagner, c'est évident, vise à mie réforme radicale. Il fait bien. Pourquoi ce qui est possible dans un morceau isolé, ne le serait-il pas dans un opéra? L'heure est proche où Ton se demandera conmient on a enduré si longtemps les aberrations d'une méthode qui est l'envers du vrai, du beau et du bien : on recherchera la cause des abus qui entravaient la marche de la poésie et qui la réduisaient aux proportions d'un rabâchage intolérable sans bénéfice pour le compositeur. Le poète donnera plus d'étendue à son livret ou le musicien développera moins sa partition et tout le monde y trouvera son avantage. N'exagérons rien pourtant, et convenons qu'il y a des répétitions heureuses ainsi que le prouve Gluck dans Alceste et ailleurs; par malheur, il y en a cinquante

I insoutenables contre une excellente. Le système que

tentent de faire prévaloir actuellement les réformateurs sérieux est donc le bon ; il est conforme à la nature, il répond à une tendance générale des esprits qui, tournés sincèrement vers la perfection, ne regardent pas les arrêts de l'habitude comme indiscutables; il anéantit le faux, la convention, il introduit dans l'art tme amélioration désirée, attendue par les juges compétents et par tous ceux que la rouille des préjugés n'a pas rongés jusqu'à la moelle.

Un matin, bien avant qu'il fût question de Tristan et healt et du Rheingold^ me trouvant chez M'"^ Pauline Viartlot et lui expliquant les idées que je viens d'émettre, la grande artiste me regardant avec un peu de vivacité, me répartit : « Alors, vous n'écririez pas une messe?» Pardonnez-moi, Madame, lui répondis-je; mais tout en l'écrivant je déplorerais la nécessité où je me trouverais de construire im morceau divisé souvent

' en deux mouvements sur Kyrie eleison, Christe eleison^

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PHn.OSOPHIE ET MUSIQUE 403

Kyrie eleison, — La répétition de ces trois phrases (et la troisième n'est que la r(^*pétition de la première) ; de ces trois phrases composées chacune de deux mots qui reviennent à chaque ligne , et cela pendant trente ou quarante pajjes, me paraîtrait exaspérante, malgré Tobligation où nous sommes tous de nous écrier souvent : Seigneur y ayez pitié de nous, si à Téglise, la sonorité de rédilîce permettait d'entendre les paroles (grâce au ciel elle ne le permet pas). C'est sutlisant pour le public ; l'est-ce pour l'artiste ? Je le mets en suspicion. Quoi qu'il en soit, dans ce cas et dans les cas analogues, le compositeur ne prend du texte que le sentiment ou les sentiments qu'il contient. Envisagé ainsi j le Kyrie sous-entend une multitude de choses.

Et d'abord, a-t-on dit, chaque invocation se répèle trois fois^ ajinctexciter Vattention el la ferveur des fidèles^ et de nous faire voir que ce n^ est qu'à force de prier que nous pouvons obtenir le secours de Dieu dans nos besoins. Songeant ensuite à la Sainte Trinité, ou ajoute en manière de réflexion : a Père tout puissant qui a nous avez créés, ayez pitié de nousl Fils éternel qui nous avez rachetés, ayez pitié de nous! Esprit saint a qui seul pouvez nous sanctifier, ayez pitié de nous ! » Ces trois exclamations : Kyrie eleison, Chris te eleison, Kyrie eleison, outre les signiiications indiquées ci-dessus, renferment Tincessante supplication du genre humain, et le penseur y découvre des milliers d'aspects. De son large cœur une voix s'élève jusqu'à son esprit, de son esprit une voix s'élève jusqu'à son ccenr, et ces voix le font songer aux douleurs de la terre, et il prie, LMiomme, pense-1-il, souffre et pleure : Seigneur, ayez pitié de nous ! L'esclave gémit sous le fouet du maître^ il cultive pour le planteur le sol qui appartient à tous ; le laboureur, courbé dès Taube sur la terre, Thumecte de sueur poinr obtenir d'elle le morceau de pain qui nourrira sa femme et ses enfants; l'ouvrier supporte

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sans se plaindre dix ou douze heures d'un travail écra* sant, et il n'a pas toujours le nécessaire ; le fabricant, l'industriel, le commerçant, ont des maisons de campagne, d'excellents vins dans leurs caves, des jardins fleuris l'été, des appartements bien chaulfés l'hiver, mais Lis assument une responsabilité considérable, ils sont à la merci des affaires publiques, des émeutes, des guerres, des révolutions ; ils se voient inopinément prétipités par quelque bouleversement imprévu des hauteurs du luxe aux bas-fonds delà ruine ; le soldat se bat pour des ambitions stupides ; il croit verser son san^ pour la patrie, il le répand au bénéfice d'intérêts qui ne sont ni les siens ni ceux de la civilisation ; l'avocat plaide les causes les meilleures et les pires et fait fortune à ce métier ; la richesse s'endort dans la batiste et dans la soie tandis que les pauvres courent en haillons dans les rues et que leur chair se marbre au contact de la neige et du froid ; les souverains veillent à la conservation de leur dynastie, parlent beaucoup du peuple au peuple, s'en occupent peu, et font, pour quelques mètres de terrain, s'égorger entre elles les nations; le mensonge est partout, l'hypocrisie est partout, la bassesse, le dénuement, l'orgueil, l'impuissance, la révolte, la trahison, l'indifférence, la sottise s'étalent impudemment sous le ciel outragé; la foi martyrisée baisse les yeux, joint les mains, attend et se résigne; les pécheurs, c'est-à-dire tout le monde hélas ! arrivent chargés d'iniquités, de crimes peut-être, à la porte où nous frappons tous ; la mort est là ; derrière elle est Téternité, la récompense ou la punition... Seigneur, ayez pitié de nous !

Le compositeur commettrait une faute insigne, s'il ne tenait pas compte de la nuance qui sépare : Kyrie eleison deChriste eleison ; s'il ne changeait pas de mélodie quand il profère la seconde exclamation, et si, en cet endroit, son morceau ne s'illuminait paË^de lueurs

PHn.OSOPHTE KT MUSIQUE 405

subites. En effet, dans Kyrie eleison^ le chrétien prosterné ^ avouant ses fautes implicitement, s^ adresse avec terreur à l'Eternel, au créateur du ciel où resplendissent les soleils, et de la terre où nous végétons, au maître absolu qui peut le repousser dans la nuit parmi les réprouvés et les démons, Fenchaîner à jamais dans ce bourbier, le mal, ou lui, le coupable, vagira éternellement loin de la lumière céleste comme un enfant abandonné par sa mère; dans Christe eleison au contraire, le cbréticn demande protection à la victime volontaire qui est morte poar le racheter, et il sent que cette protection peut changer son sort ; et puis cette sublime victime n'a-t-elle pas traverse la vie? n*a-t-elle pas souffert, frémi, pleuré, combattu comme lui ? N'a-t-elle pas bu à la coupe du sacrifice? Celte communauté de maux qu'elle et lui ont endurés ne les attache-t-eUe pas l'un à l'autre par d'indissolubles liens? Rassemblez vos souvenirs et contemplez la douce image du Christ. Jésus tend un bras à la terre et lève Tautre vers le séjour des justes; Jésus c'^est le Dieu fait homme : on le sent près du repentir ; on le voit, ou le touche ; sa robe blanche et lumineuse, on la baisera; sa noble poitrine, on y reposera sa tète. Christe eleison, Christ ayez pitié de nous! C'est comme si on lui disait ; Vous êtes fils de Marie, vous avez revêtu la forme mortelle, vous avez traversé notre ombre, vous connaissez notre faiblesse ; ô bon Jésus, secourez- nous, — Cependant, et, on s'en souvient, le Fils n'existerait pas sans le Père ; sans la volonté du Père, Jésus ne fût pas venu sauver le monde ; le Rédempteur intercède auprès de celui qui l'envoya au secours de rhumanité ; le Père décide en dernier ressort; de là cette troisième exclamation : Seigneur ayez pitié de nous ! Kyrie eleison.

Je ne puis me décider à parler de la musique reHgieuse sans m'arrèter un moment an plain-chant. Mais si le plain-chant n'a guère de rapports avec la musique.

il en a beaucoup avec ce que les Grecs appelaient ainsi ; or, les Grecs, dont la langue merveilleuse a pris racine dans le sanscrit, tiraient vraisemblablement leur traditions musicales de l'Inde. Les Perses, eux, avaient quarante-huit sons. Combien en ont les Chinois que les missionnaires étonnaient si fort, au dire du P. du Halde, en notant sous la dictée et en chantant immédiatement des airs chinois quelconques? Et si les missionnaires parvenaient à écrire fidèlement les airs qu'ils nous ont transmis, que penser de ces terribles quarts de ton dont on assure que les mélodies chinoises sont hérissées ? Et si ces quarts de tons existent, comment les Jésuites seraient-ils parvenus à les transcrire sans avoir recours à un système particulier de notation? Comment surtout auraient-ils pu les chanter, et vaincre ainsi, sans peine, eux qu'on n'accuse pas d'être de parfaits musiciens, une des plus grandes difficultés vocales qu'il soit possible d'imaginer? Je résoudrai ces questions hasardeuses quand j'irai en Chine.

Le premier essai de notation musicale, on le sait, remonte à Gui d'Arezzo ; avant le onzième siècle de notre ère, par conséquent, les sons étaient représentés par des signes graphiques ; les chansons d'amour, les tiymnes, les chants guerriers furent primitivement confiés à la mémoire des peuples qui se les transmettaient, ainsi que je l'ai remarqué, en les variant à l'infini. C'est donc seulement lorsque l'écriture fut inventée qu'on imagina de conserver les airs au moyen de majuscules ou de minuscules représentant les sons. Que de siècles n'a-t-il pas fallu aux hommes pour parler, pour chanter, pour écrire, pour laisser à la postérité ce vivant témoignage de leur passage sur le globe : leur pensée !

Les Grecs se sont beaucoup occupés de musique, cependant la musique leur échappait par un point

essentiel : Tharmonie, C'est plusieurs siècles après la disparition momentanée de la musique grecque et par hasard peut-6tre, que les organistes, joignant la grande voix de Torgue au plain-chant, s'aperçurent que deux sons entendus simultanément et formant tierce, produisaient un eflFet agréable. En attendant la découverte de cette consonnance qui nous paraît si simple aujourd'hui : la simultanéité de deux notes produisant un accord de tierce, la science musicale s'éclipsa et faillit être engloutie sous les vagues de cet océan qu'on appelle Finvasion des barbares. Goths, Sarmates, Quades, Alains, Huns, Vandales, Marcomans s'abattirent comme des oiseaux de proie sur les pays situés entre Gonstantinople et les Alpes Juliennes. Le meurtre, Tincendie, le pillage lèvent partout leurs têtes livides et leurs bras sanglants. L'art disparaît dans ce fourmillement de peuples ; le déluge humain ne laisse rien debout; le fer fouille les poitrines, le sang rougit les fleuves et les plaines; la flamme dévore les villes et les moissons ; elle brille au sommet des tours, elle cornet dans les forêts et dans les blés; la guerre dresse son front échevelé jusqu'aux nuages et son formidable clairon retentit partout dans les nues. Courage, fils d'Adam ! Exterminezvous, frères! Gain n'est pas mort; courage ! — Est-ce tout? Non, Les Gaules, envahies à leur tour, ravagées des Alpes à 1 Océan, du Rhin aux Pyrénées, sentent sur leurs flancs meurtris le talon vainqueur et la main rapace de la violence. Le Nord heurte le Midi, Les Vandales pillent et massacrent l'Espagne, Alaric assiège Rome, La Ville Eternelle fond les idoles d'or et d'argent pour acheter sa délivrance. Les dieux ne sont plus, Alaric part et revient aussitôt. La faim et la peste déciment Rome avant que le glaive ne l'égorgé- Le christianisme s'établit définitivement sur les ruines du paganisme. Adieu, Saturne; adieu, Jupiter; adieu, Destin, Fatalité, vous êtes morts, ensevelis, oubliés ; Dieu seul est vivant.

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C'est à grand peine que Part se retire des mares de sang dont la terre est couverte, qu'il sort des ténèbres, qu'il échappe aux miasmes délétères qui l'asphyxient. Déjà, vers 370, un évêque de Milan, Ambroise, apportant au Catholicisme les dépouilles de la Grèce, n'hésite pas à choisir, parmi les épaves musicales de Tantiquité, les modes doiien, phrygien, éolien et myxo-lydien pour en former les quatres tons authentiques du plain-chant. 11 adapte, concurremment avec Miroclet et Athanase, des mélodies païennes à des prières chrétiennes. L'église se nourrit des restes du paganisme. Saint Grégoire, persistant à parer la religion révélée de musique non révélée, ajoute aux quatre tons adoptés par ses prédécesseurs, quatre nouveaux tons dits plagaux et qui reviennent proprement ainsi que le remarque Rousseau, aux modes hyper-dorien, hyper-phrygien, hyper-éolien et hypermyxo-lydien. Ainsi on empruntait à ces pauvres païens si déshérités un peu de leur génie, on ne craignait pas de prier Dieu sur des hymnes composées en l'honneur des dieux ; le degré d'abaissement où était tombée la musique, rendait inévitable cette étrange anomalie, ce bizarre amalgame de deux idées si peu faites pour s'entendre. L'invention (puisque invention il y a) de Saint Ambroise, perfectionnée par le pape Grégoire, est connue aujourd'hui généralement sous le nom de chant grégorien, d'où j'infère qu'une découverte, fût-ce celle d'un saint, ne porte pas indubitablement le nom de son auteur : Colomb découvre le Nouveau-Monde , c'est Améric Vespuce qui le baptise.

En attendant l'heure où les accords parfaits se joignant à la mélodie l'accompagneront enfin, où le sentiment et la pensée s'appuieront sur la science, où les élans du cœur et les aspirations de l'esprit trouveront leur justification, leur cause cachée, leur fondement dans l'agrégation des sons, où une gamme unique succédera aux quinze modes anciens sans les détruire,

OÙ les modes majeur et mineur, désormais seuls en usage, subsisteront pour procurer la variété et Tunité à la gamme, où Tharmonie consonnante i nfantera lout un cyle de compositions, où le contrepoint, les notes de passage, les retards, les imitations, le canf>ti et la fugue deviendront les moteurs des combinaisons les jihis eompliquées; en attendant l'heure où la septième dominante, se glissant furtivement à travers le ^^r oupe des consonnances, ôtera son masque à la fois sévère et timide, où elle se montrera bravement à détuniverl , où elle se laissera attaquer sans préparation, on elle inau* gurera la modulation tout en accentuant avec énergie la tonalité, disant aux accords parfaits : « Je suis aussi naturelle que vous; comme vous le monot nnle me met en vibration ; > en attendant l'heure où la ni^uvièmr dominante majeure indiquera le ton et le m(ïde eï où l'enharmonie ouvrira au compositeur son palais enohanté, le plain-chant fait son chemin. Introduit pnun])tement dans les Gaules, il ne tarde guère à s'y voir défigurer par des ornements insolites. L'empereur à la biirhc fleurie qui, s'il moissonnait ou transplantait les populations entières, avaitassezd'intelligencepour comprendre qu'à côté del'épéequitue, il faut placer la science etTart qui enfantent ou régénèrent, demanda des chantres au pape Adrien. Celui-ci fit don de deux disciples instruits par Saint Grégoire, Théodore et Benoît. De rcf our en France, Charlemagne envoya ces savants maîtres à Soissons et à Metz avec ordre de réviser les antiplionaîres et d'apprendre à chanter aux chantres français.

Si le plain-chant ravit aux païens une partie de leurs modes, des bribes mélodiques dont il eût mieux valu qu'il ne se servît pas ; s'il dénatun- les hj mnes grecques, s'il en efface le rhythme, s'il les applique â un latin barbare, il est du moins adroitement approprie à l'idée que le catholicisme se fait de la divinité. Sans unité tonale, sans mesures déterminées, dénué d'abord

d'Iiarnionie et, par la suite, quand rharmonie se fornuK se bornant à l'emploi des accords parfaits; contemplatif par nature, écartant à dessein les dissonnaiices dont la musique s'enrichit plus tard , le phuEi-c'hant, irrévocablement fixé par Saint Grégoire, rxclnt certains éléments nouveaux qui, selon lui, rap- [iclhiil trop les passions humaines. En repoussant les Umiles de la tonalité et de la mesure, il envisage plutôt le côté matériel des choses que leur côté idéal ! Cette absence de limites, à laquelle il tient avec raison, est ciepi'ndant un avantage plus apparent que réel. Il adopli^ les accords parfaits, il dédaigne les accords dissonnants. Les premiers, dit-il, appartiennent à Dieu, les derniers à l'homme ou au diable ou à la chair ; les uns représentent le parfait, l'inunuable, l'illimité, les autPf^s représentent les passions ; les consonnances répondent à cet instinct de l'éternité qui est en nous, les dissiMinances conviennent à cette grande tourmente, la vie. Il ne veut constater dans Jésus que la filiation divine, il oublie que le Christ est né de la femme, et il ne se souvient pas de ses paroles touchantes : « Mon père, vous m'avez abandonné. » Au demeurant, il reste sur la limite de deux mondes et, toujours majestueux, toujours imposant, toujours vibrant partout où la croix rédemptrice pare l'autel, il continue à parler du ciel à sa guise, tandis que l'art véritable, s'échappant des ^rilTes de l'art religieux, s'élance vers l'inconnu, à la peeliercjhe des sublimité de l'avenir. Ces explications données, ces réserves faites, je m'empresse de convenir que le plain-chant a des beautés dont nul ne s'avise de contester la sévère et sauvage grandeur. Le Dies ircSj pi\r exemple, est d'une puissance telle que je ne puis Tenteudre sans pâlir. C'est implacable et magnifique.

Dies irae, dies illa Solyet saeclum in favilla Teste David cum sibylla.

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La formidable mélopée, procédant par valeurs égales, répand autour d'elle, avec ses accents profonds^ une terreur indescriptible. Ecoutez! Comme elle annonce lugubrement le terrible jour qui réduira le siècle en cendres! Sentez- vous le frisson courir sur votre chair? Ne pressentez- vous pas, n'entendez-vous pas déjà le foudroyant Tuba mirum qui éclatera dans les nuées quand les trépassés, à demi couverts de leurs suaires sortiront des couches supérieures du globe et, réveillés de leur long sommeil, paraîtront une dernière fois devant Celui qui sait tout, devant le juge incorrup* tible et suprême ?

Dies irœ, dies illa Solvet sœclum in fa villa.

Horreur ! le livre où vos actions les plus cachées, où vos pensées les plus secrètes sont inscrites, est là, ouvert sous l'œil de Dieu ; encore un moment, et il n'y aura plus qu'un paradis et un enfer ; encore un moment et les justes se prosterneront dans la lumière ineffable, et les damnés disparaîtront dans Tabîme.

Mais on se fatigue de tout, même des unissons ; pour en rompre la monotonie, les organistes, soit fortune ^ soit inspiration, imaginèrent d'insérer çà et là des tierces dans les antiphonies. Ces tierces ajoutées principalement à la note sensible vers la fin des airs, c^était la naissance du contrepoint qui est l'art de faire mouvoir ensemble deux ou plusieurs parties d'après certaines règles fort rigoureuses ; ces tierces, c'était le berceau de l'harmonie. Le contrepoint grandit rapidement ; il chargea d'un accord chaque note du cantiis-firmus. C'était bien lourd. Les notes de passages qui introduis sirent des valeurs différentes dans les diverses parties confiées aux chanteurs, vinrent en aide aux compo* siteurs. Est-ce alors que la nécessité de reposer de temps en temps les voix fit inventer les entrées succes-

sives, puis rimitation, qui n'est autre chose qu'une phrase proposée par une voix et reproduite par une autre voix sur un degré quelconque de la gamme. De là à la fugue et à l'imitation perpétuelle sous le titre de canon, il n'y avait pas loin, et comme il est dans la naluif de l'homme d'abuser de tout, on eut la constance de eoiislruire des canons à soixante parties réelles où s'élalaient à plaisir les artifices propres à ce genre de T.^ composition. Cet ignoble gaspillage qu'on pourrait

appeler le grotesque sans le savoir, enchantait apparemment les malheureux qui se le permettaient ; mais la foule, mais les auditeurs dont le goût n'était pas alïsolunient perverti ne devaient y voir qu'un chaos de 1. sons, un tohu-bohu monstrueux, un étalage visible de

' moyens qui, s'ils fussent demeurés le point de mire des

musiciens, auraient eu pour résultat immanquable Taneantissement de l'art.

De r450 à i58o, deux cent compositeurs au moins se produisent. C'est à qui paradera sur ce cheval de bataille, la science; c'est à qui combinera les œuvres les plus compliquées. On se propose des énigmes ; il y a des sphinx, il y a des Œdipes. L'école allemande vanl(* Frinck, Henri Isaac, Hermann, Louis Senfel; l'école llamande est illustrée par Jesquin Desprez, élève flu fameux Ockenheim, lequel est auteur d'une messe à neuf chœurs et à trente-six parties ; l'école française a Claude Goudimel, une des victimes de la Saint-Barthélémy ; outre la gloire du talent et du martyre, Goudimel eut peut-être celle de former Jean Pierlûigi de Palestrina cpiî, mort seulement en 1694, vit poindre, un peu avant Tépoque où fleurissait Monteverde, l'aube de la septième dominante.

Obrecht, dont le célèbre Erasme fut le disciple, composait, dit-on, une belle messe en une nuit ; depuis Olïrecht, Mozart et Rossini écrivirent aussi en une nuit, Vun Touverture de Don Juan, l'autre celle de Guillaume

Tell ; mais il y a de la marge entre ces deux morceaux et une messe, et ces colosses, Rossini, Mozart, n'étaient, s'il faut s'en rapporter à la tradition, que de petits enfants comparés à Obrecht! O tradition, ma mignonne, je parierais que vous n'êtes pas toujours inattaquable !

Cependant, le génie grec et le génie romain avaient reparu à l'horizon comme une double aurore. Les humanistes se mettent à la recherche des vieux manuscrits endormis dans la poussière des bibliothèques et conservés à l'ombre des monastères. En Italie, presque à Tinstant où Palestrina dit le dernier mot de la musique consonnante, le paganisme, par ses savants, ses philosophes et ses poètes, reprend l'empire des ômes qui semblait lui avoir échappé. Cosme de Médicis fonde à Florence l'Académie platonicienne. Laurent de Médicis chante le Néoplatonisme et institue une fête en l'honneur de Platon. L'esprit ancien se faufile jusqu'au chevet de Jules II et de Léon X et lutte avec l'esprit nouveau. Un ennemi de la nuit, Gutemberg, met entre les mains de tous des livres dont la lecture avait été le privilège de quelques-uns. La Renaissance s'occupe à refaire l'Europe chrétienne à l'image de la Rome antique et de la Grèce- La France, abdiquant son individualité, se baigne dans le Tibre et dans la Méditerranée. La lumière antique, perdue et retrouvée, éblouit le monde. L'originalité endosse une livrée, redevient écolière, se fait copie. En regard de cette volte-face prodigieuse des nations s' arrêtant dans leur course , tournant bride ef galopant ventre à terre parmi les débris du passé, trois faits me rassurent et me prouvent que l'avenir échappera au vertige qui s'est emparé du présent ; ce sont : la découverte de l'imprimerie, la découverte de l'Amérique, la découverte de l'harmonie dissonnante.

Gutenberg donne la clef des champs à la pensée j Colomb dresse une nouvelle carte delà terre, la dissonnance complète la musique. Gomme contre-poids à ces

trouvailles sublimes, un moine allemand invente la poudre à canon. Hélas ! que de fois le canon imposera silence i\ la pensée l Un autre moine — celui de Wittemberg — tjuerroie contre la papauté, lui arrache un tiers de F Europe catholique et crée, au bénéfice de Fart, les fiers chorals que les trombones et les trompettes postés au sommet des tours germaniques laissent tomber sur les passants à certaines heures du jour.

Je ne dirai pas un adieu définitif aux accords parfaits et aux chefs-d'œuvre qu'ils produisirent sans proclamer que la musique religieuse eut deux nobles interprètes en Palestrina et Leisring. Leisring surtout me paraît posséder au plus haut degré les qualités requises jmr le catholicisme. Pour moi, le double chœur dû à ce grand musicien et si souvent exécuté à Paris à la Société des Concerts, résume, malgré son peu d'étendue, la virilité, la douceur, le mysticisme, la sévérité, la foi invulnérable, l'humilité craintive mais pleine de grandeur qui conviennent à la religion dite universelle. Ce chœur est d'un croyant qui, même en s'agenouillant, ne perd pas le sentiment de sa dignité.

La septième, la neuvième dominante et à leur suite tous les accords dissonants opèrent une révolution dans Tart et fournissent à la musique des éléments dont les compositeurs s'emparent à l'envi. Depuis le tendre Pergolèse jusqu'au poétique Listz, les messes s'entassent sur les messes, les oratorios sur les oratorios, les motets sur les hymnes. Pergolèse met la douceur de son ôme dans son Stabat Mater ; Bach , dont l'œuvre ressemble a une forêt s'épanouissant au soleil, cisèle ses cantates el prouve que la science disciplinée soutient l'inspiratiou au lieu de lui nuire ; l'Angleterre accueille honorablement Haendel, qui devient le compositeur particulier du protestantisme. Marcello a le courage d'illustrer les cent cinquante psaïunes par sa musique, remarquable sâQs doute, quoiqu'un peu trop féconde en marches

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harmoniques et en modulations enharmoniques élémentaires. Mendelssohn, fort partial comme l'est tout com posîteur tudesque, sérieux ou non, détestait INIarcello et le critiquait volontiers sans se demander si ses propres psaumes était plus religieux que ceux du maestro revendiqué par Fécole vénitienne.

Un jour, Mozart, abordé à la tombée de la nuit par un homme masqué et enveloppé à la façon des traîtres de mélodrame dans un long manteau, reçoit avec une somme en or assez forte, la commande d'un Req aient. Cet incident bizarre frappe Mozart, déjà fatigué par un travail exorbitant ; Wolfgang se met à l'ouvrage et trace fiévreusement la page semée de beautés et de faiblesses qui devait être le chant du cygne, — Si vous voulez connaître Cherubini, regardez le portrait très ressemblant et très beau qu'en fit Ingres ; peut-être le talent du modèle n'était-il pas sans analogie avec celui du peintre; Cherubini, théâtral plutôt que dramatique, musicien plutôt que penseur, dessinait bien et peignait médiocrement, quoique la Messe du Sacre soit considérée (par des critiques qui la connaissent probablement), comme une merveille ; je ne dirais rien de Cherubini, s'il n'avait pas rencontré la beauté suprt^me dans sa messe de Hef/uiem en ré mineur. Beethoven, auquel il faut toujours revenir quand on cherche la plus haute expression du sentiment et de la pensée, termina presque sa carrière par la messe en ré majeur^ conception colos* sale où je remarque un Kyrie^ un Sanctas et un Benedictas qui, pour avoir été sifllés au (-onservatoire, n'en sont pas moins adorables, Schubert, épris de la légende, amoureux de la campagne, n^était pas au niveau de ridée qu'éveille le sacrifice de la messe ; il réussit mal dans le genre sacré. Berlioz s'appliqua, comme Beethoven, à briser le cadre où la parole voudrait tenir la musique captive. Le Kyrie de sa grande messe des morts est plein de regrets et de larmes ; le Tuba mirum accom-

pa^é par quatre masses d'instruments à vent placés aux quatre points cardinaux et, par un orchestre énorme, terrifie Tauditeur épouvanté. Listz enfin, indépendamment d'une messe en mi mineur dans laquelle renharmonie joue un rôle important, a composé pour son pays, la Hongrie, une messe gravée aux irais de TAu* triche (c*est ainsi que les monuments musicaux se publient; il leur faut Fappui d'un gouvernement ouïe produit d'une souscription) ; messe dont le succès fut considérable au bord de Danube, mais qui vint aux rives de la Seine se heurter contre une opposition systématique. Les facéties ont souvent le pas sur les productions des vrais artistes ; la caricature se pose audacieusement entre le beau et l'observ^ateur, de sorte que je suis toujourstenté, enapcrcevant sapitoyable grimace, de lui répéter ce que Diogène disait à Torgueilleux batailleur Alexandre, qui se croyait un grand homme parce qu'il avait éventré la Perse : a Ote-toi de devant mon soleil !...)!>

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