AUX ENFANTS DE SAINT-DENIS
L'art fut lonsrtemps un pauvre honteux. Aux temps anciens il s'introduisait dans les palais en suppliant. Il vivait d'aumônes quand il ne mourait pas de misère. L'art flattait les grands pour en obtenir un morceau de pain. Une lyre à la main, il errait de portique en portique sous le nom d'Homère. Il ne pouvait nourrir ses apôtres. Il illustrait les princes et les rois pour une obole» 11 se contentait de peu, mais ce peu il ne l'avait pas toujours. On le cou sid tarait comme une superfluité agréable. On l'accueillait, on Tapplaudissaità condition qu'il llattât les maîtres du logis et qu'il encensât Ihs aïeux. Puis, quand il avait donné place dans ses chants à des guerriers devenus immortels grâce à lui , on réconduisait plus ou moins poliment et le malheureux allait mendier ailleurs. Plus tard, les secours s'appelèrent des pensions. Comment Fart résista-t-il à tant d'infortune? comment survécut-il à tant de honte? Par quel miracle parvint-il à surmonter les obstacles qui s'opposaient à son existence? Ah! c'est que l'art est éternel. L'art, arbre inmiense dont le feuillage s'épaissît de siècle en siècle, pousse ses racines au sein de la nature, abrite T humanité sous ses rameaux et reçoit sur sa cime majestueuse les raycmnements qui partent de ce foyer qu'on appelle Dieu. L'art touche à tout. Il pressent, il devine ^ il éclaire. Il raconte le passée il
PHILOSOPHIE ET MUSIQUE Hï
retrace le présent j il prédit Ta venir. Cet ouvreur d'horizons enchAsse les idées pour rélernité.
La protection accordée à quelques artistes par des personnages riches et puissants fut-elle utile ou nuisihle à Fart ? La question n'est peut-cHre pas aussi facile à résoudre qu'on pourrait le croire. L'art n'entend rien aux concessions : c'est un intransigeant. S'il se courbe, s'il fléchit, s'il s'humilie, il s\'tiole et dépérit. L'atmosphère de certaines régions TamoUit, les récompenses Tenchainent, le contact du monde l'émousse. Que lui faut-il donc? Il lui faut Taîr des montagnes, la sève des forêts, la splendeur des nuits ruisselantes d'étoiles, la vie universelle vue de haut et de loin, la communion avec rînfini; il est l'intermédiaire entre le créateur et la création, entre la création et le créateur* Il ne doit ni se jeter aux pieds d'une caste, ni diminuer sa souveraineté par une complaisance coupable, ni se laisstT mutiler par la civilisation en courant les réunions où Tattendent la mièvrerie, le genre, la convention. Pour être et demeurer robuste, sain, grand, formidable, sublime, il doit rester libre, contempler tout l'homme, le dominer par une force irrésistible, l'entraîner par des élans impétueux» le rendre meilleur, le guérir en versant sur ses plaies toujours saignantes le baume de ses larmes, faire pénétrer dans les plus lointaines profondeurs des couches sociales l'amour du bien, du beau, du vrai et envoyer partout les rayonnements de ce sf>leil incommensurable: TidéaL
Aujourd'hui, l'art respire un peu; il commence a s'affranchir de ses liens ; il ne s'adresse plus uniquement à une classe, il se montre à la société toute entière, il accomplit enfin sa destinée qui est d'appeler les masses à ses fêtes pour leur offrir les agapes divines de la pensée. La musique surtout, la musique qui se fait entendre aux nations diverses répandues sur le globe sans avoir besoin d'interprète, la musique s élance vers
m PHILOSOPHIE ET MUSIQUE
les peuples qu'elle ravit par ses harmonies superbes, par ses chants impérissables, pour leur dire : Aimezvous ! Ses magnîliques accents inspirent la concorde ; ils parlent de paix universelle ; ils rappellent la campagne aux citadins, la ville aux campagnards; ils ne restent plus enfermés dans les palais où ils ne retentissent guère qu'au profit de quelques-uns; ils vont s'abattre doucement au seuil de la chaumière, ils planent sur les fronts pensifs ou radieux de la foule ; ils éclatent sous les tentes dressées pour les luttes pacifiques ; des oreilles et des cœurs longtemps deshérités s'ouvrent à Ven\\ pour les recevoir, et la manne céleste pénètre dans les esprits charmés, dans les poitrines émues. Les orphéons, labourant le sol intellectuel et moral de la France, vont gaiement répandre dans les cités, dans les villages, aux champs, les mélodies fières, élevées, profondes, qui préparent l'âme à des destinées meilleures. On diserte le cabaret pour le tournoi; on boit moins, on pense davantage; Tallégresse anime les visages que le vin rougissait autrefois ; on sent mieux la solidarité qui unit tous les membres de la grande famille humaine ; l'union des sons éveille l'union des cœurs ; les mains se serrent, les physionomies s'embellissent, les hommes se sentent frères.
L'art a change de route : les châteaux ne lui suffisent phis, il lui faut aussi les chaumes ; aristocrate-démocrate, il veut bien chanter pour les rois et pour les princes, mais il veut encore chanter pour les peuples ; il y perdra peut-être des qualités de second ordre, mais il y gagnera des qualités supérieures ; sa sève sera plus abontlante, il engendrera des nations géantes, il ne cherchera plus son point d'appui parmi les puissants de la terre, il le trouvera dans sa propre force ; il ne s'agenouillera point devant tel ou tel monartiue pour être pensionné ou pour avoir le droit de se manifester : c'est lui qui sera le souverain et qui régnera en compa*
gnie de sa sœur, la science. Sa liste civile ne sera jamais considérable, c'est vrai, mais il vivra dignement de l'attrait qu'il exercera sur tous; ses ailes grandiront, grandiront encore, grandiront sans cesse; grâce à leur envergure nul ne pourra les couper, et il parcourra son immense domaine sans qu^une voix lui dise ; halte-là ! Plus de prison, plus de torture, plus de honte, plus de malheur! Il ira libreuient de Thomme à Dieu, de Dieu à rhomme ; il rapprochera de plus en plus Tàme humaine de Vkme divine, et le mendiant, Tesclave, le valet d'autrefois sera le maître aimé et béni du monde.