ALLOCUTION AUX ENFANTS DE PARIS
Le monde a eu et il a encore les idées les plus étranges sur la grandeur humaine.
Selon lui un peuple qui se jette sur un autre et le dévore est un grand peuple ; un conquérant faisant tournoyer son épée au hasard de son ambition, renfonçant dans un lopin de terre et la ramenant à lui avec sa proie, est un grand homme.
Le bavarois Gharlemagne massacrant les Saxons et les transplantant pour les empêcher de recouvrer leur indépendance était grand; roUgarchie vénitienne jalousant Gènes, ruinant ses voisins, instituant le Conseil des DiXj c est-à-dire l'inquisition d'Etat, était grande ; Torquemada couvrant l'Espagne de bûchers au nom de la religion, était grand ; le flûtiste Frédéric II, espèce de vampire couronné qui commençait par boire le sang de ses futurs sujets et qui finissait par leur jouer un air de tliUe pour les consoler, sans doute était grand; le vieux roi David faisant assassiner celui dont il con-
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voitait la femme, était grand ; le sage Salomon se vaa- Irant sur son tas d'épouses et de concubines» était grand; Louis XIV plantant des enfants partout et traitant les protestants en insectes malfaisants, était grand. Son insecticide Vîcat, c'était Bossuet.
Oui, le monde érigea jadis, et il continue à ériger des arcs triomphaux à toutes les violences, à toutes les turpitudes, à tous les vices. Il n'est pas complètement guéri de cette maladie. Ceux qu'il encense sont presque toujours ceux qui lui font le plus de mal; ceux au contraire qui lui montrent le bon chemin, réclairent et le poussent en avant, il les dénigre, les dédaigne, les torture, les tue. C'est une vieille habitude et tellement enracinée qu'il y retombe sans cesse.
Ne faut-il pas la misère à Firdousi, la cîguc à Socrate, le gibet à Jésus, le bûcher à Jeanne d'Arc, les fers à Christophe Colomb, l'exil à Dante?
De temps en temps cependant la société reçoit une forte commotion. La vérité se montre, la vertu relève la tétc, la justice passe soudain sur la terre, un glaive à la main, une étoile au front, l'iniini brille dans la nuée, le bien se dresse de toute sa hauteur et s'impose à tous, une soulle puissant ende les narines, gonfle les cœui^s, une sève inconnue vîvilie les esprits, emplit les poitrines, les cieux rayonnent un immense amour, un prodigieux cri d'allégresse sort de toutes les bouches. Qu'a donc cette foule ? Elle a entrevu celte Trinité : le beau, le bien, le vrai.
La France compte dans son histoire un de ces moments sublimes où une nation se retrouve, rentre en possession dVlie-mème, se fond dans un élan généreux, tend les bras aux peuples qui l'entourent, leur dit : frères ! et rCve le bonheur universcL
Pourquoi ces moments sont- ils si courts ? Pourquoi ?
Demandez au passé- Mais ces heures si belles et si fugitives, nous pou-
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vons les multiplier, les ramener à courte échéance. Que faut-il pour cela? un peu de coeur, un peu d'intelligence, un peu de bonne volonté : il faut surtout ne pas confondre la fausse grandeur avec la vraie.
Parmentier rapportant une petite plante d'Amérique et partageant avec elle sa ration d'eau potable ne vous semble-t-il pas plus grand, dans sa noble simplicité, dans son tranquille dévouement, qu'un mangeur quelconque de chair humaine ?
Beethoven, tout court, ne vaut-il pas Napoléon, même en y ajoutant : le grand?
Ah! la véritable grandeur consiste dans FaccompliS' sèment du devoir, dans la sincérité du travail, dans la persistance de l'effort, dans la production d'ouvrages illuminant de leurs clartés cette route: la vie, et resserrant les liens invisibles des âmes, dans la fondation d'institutions qui permettent entin aux générations successives, d'acquérir des connaissances variées, d'atteindre un idéal plus élevé.
Cette grandeur-là tient ses pouvoirs de la charité, elle a droit à l'admiration et aussi à l'estime des peuples.
Eh ! bien, lorsque j'ai la satisfaction (trop rare à mon gré) de me trouver au milieu d'un groupe orpliéonique, j'éprouve un instant de pure joie en songeant que nos sociétés chorales coopéreront à la gloire de la France, qu'elles travailleront à sa grandeur réelle , qu'elles l'aideront à gagner doucement les hauteurs d'oùl'onne descend plus etoù trône la civilisation, cette reine de l'avenir. Je me figure que l Orphéon, grâce à ces admirables éléments : la poésie, la musique, soulagera bien des souffrances, tarira bien des larmes^ réveillera bien des souvenirs; j'imagine qu'il sèmera le bon grain dans cette argile vivante qu'on appelle la multitude, qu'il ensemencera les cerveaux et les cœurs, qu'il indiquera à la foule, en l'amusant, en l'intéres-
sant, la voie où se croisent le droit, le devoir, le sacrifice^ la vraie liberté, le dévouement, le progrès, l'espoir en Dieu et la foi profonde, mais non avçugle, qui est pour tous un recours, un appui, une force.
Quand vous exprimez les sentiments contenus dans des poèmes immortels, quand vous interprétez les splendides compositions des Maîtres , ne sentez- vous pas que tout votre être s'emplit d'une énergie singulière et déborde d'enthousiasme ? ne vous ^entez-vous pas meilleurs, plus enclins au bien, plus riches en aspirations ? ne sentez-vous pas se glisser et s'incarner en vous cette véritable grandeur dont je parle plus haut? Si vraiment! La preuve, c'est que dans ces moments-ïà vos physionomies se modifient et vous vous transtigurez. Si vous pouviez vous voir alors, vous comprendriez l'influence de l'art sur l'homme.
Or, puisque le beau, le bien, le vrai agissent sur vous avec cette puissance , pourquoi voudriez-vous qu'ils n'agissent pas également sur ceux qui vous entourent, qui vous écoutent? pourquoi l'âme des masses ne s'ou\Tirait-elle pas, elle aussi, aux accents de la pensée et du sentiment ? pourquoi ce bon et généreux peuple français n'emporterait-il pas dans sa mémoire , en retournant à l'atelier, à la fabrique, aux champs, lui peu de cette grandeur sacrée, saine, moralisatrice, que vous aurez versée en lui ?
Si vous choisissez avec soin, avec sollicitude, les vers et les harmonies qui, parties de vos lèvres, feront le tour de la patrie, vous deviendrez les apôtres de Tidéal. Je n'exagère rien : votre rôle est considérable, il le deviendra de plus en plus.
Dans la belle saison, les orphéonistes vont jeter leurs chants aux quatre points cardinaux. Qu'ils se rappellent que l'idée germe comme le blé ; qu'ils pensent au temps de la moisson ; qu'ils chantent aux citadins, aux villageois, aux campagnards, aux pauvres
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conuiie aux millionnaires, aux heuiTux comme aux misérablcSj cette grandeur quiéditîe au lieu de détruire, qui ne s'assied pas sur des ruines^ Tceil fixé sur des dccomlires et sur du sang, mais qui réside sur les sommets en compagnie des sciences, des arts, de la paix et de la vertu.