‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 31 sur 51 · L'ART DOIT IGNORER LES FRONTIÈRES · texte numérisé non relu

L'ART DOIT IGNORER LES FRONTIÈRES

L'art est-il protégé ou protecteur? La question vaut la peine d'être examinée, Autrelbis, à cette époque si vantée qu'on appelle le Grand Siècle, Louis XIV retirait au vieux Corneille la très modique pension qu'il lui Taisait^ et ne la lui rendait qu'à la prière de Boileau ; La Fontaine, qui passait pour n'avoir d'espnt qu'avec les bêtes, était mal vu à la cour où ses fables paraissaient petit*étre contenir trop de ces vérités qui ne se disent pas dans ces pays- là. Molière, notre inimitable et prodigieux Molière, recevait à la vérité une pension de trois mille livres, mais il était persécuté par les nombreux tartuffes qu'il démasquait ; les petits marquis le maltraitaient, et la populace insultait à sa dépouille mortelle. Or, que serait le dix-septième siècle si fameux sans Corneille, sans La Fontaine, sans Molière et quelques autres? Un objet de haine et d*horreur, un amas de boue et de sang, le témoin d'une union étrange entre la guerre, la licence et la persécution,

Et cependant, Tart s appuyait jadis sur les rois, sur les princes, sur les nobles; à cette heure il s'appuie sur le personnel de nos ministères et sur la richesse bourgeoise qui ne lui viennent guère en aide ; demain il s'appuiera sur les masses. Demain donc, il sera libre^ fier, imposant, invulnérable \ il ne relèvera plus ni des souverains, ni des caprices des grands, ni de la fortune parfois indiQércute, ignortmte ou ladre ; il aura pour soutien Tamour des peuples qui, aimants et radieux, se tourneront vers lui conune la fleur se tourne vers le soleil qui Ta t tire et la vivifie.

Quand viendra-t-il ce moment suprCmc où Tart brisera toutes ses chaînes pour planer dans la lumière et jeter sur les diverses nations du globe les immorlcls

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raj'onnemenlïï de Tinfini? Quand sonnera-t-elle celle lieure formidable' , anlenunrnt désirée, où Tart éveillera au cœur de tous un profond et solide sentiment d'amour fraternel et où les frontières qui séparent les hommes seront enfin effacées par ses eflorts et par ceux de la science?

Hélas ! je n'en sais rien ! cet instant rc^vé par les savants, par les artistes, par les philanthropes, est bien éloigné; mais il dépend un peu de vous d'en rapprt> cher le monde qui l'attend et Tespère, Continuez vos études, continuez vos travaux, continuez à interpréter di|;^nement les belles œuvres et à en répandre le goût sur cette foule avide et charmée qui vous écoute et à laquelle vous infuserez par dejfrés le sentiment du sublime.

Montez sur la colline et cette foule ira avec vous, montez sur la montagne et cette foule vous suivra ; montrez-lui le ciel et (^Ue le regardera! parlez-lui des pures jouissances de TA me et elle les goûtera.

Il y a, eu France, un n(mibre t onsidérable de sociétés orphéoniques ; que chacune d'elles travaille dans sa sphère pour notre cher lîajs qui, bouleversé par tant d'événements désastreux et entravé dans sa marche depuis tant d'années, retrouvera la force d'avancer, grâce à la musique qui nous épure et nous sanctiiîe ; grâce à l'art sérieux et civilisateur qiu enfante des hommes et qui unit ks peuples.

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