‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 7 sur 51 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

J'ai expliqué comment Wagner, poursuivant logiquement le développement de son système, était arrivé, par son penchant naturel, à mettre le chant à Toi^ chestre et le récitatif mesuré ou non, sur la scène ; comment il avait été amené à retrancher presque absolument les ensembles, à les remplacer par une déclamation à peu près perpétuelle et à ressasser^ trois ou quatre heures durant, une demi-douzaine de motifs, lesquels, revenant avec une persistance désespérante, finissent par fatiguer les auditeurs les mieux disposés. Je ne parle pas des fanatiques: ceux-là trouvent toujours admirable le maître qui les subjugue ; le sens critique, à son égard, leur fait complètement défaut et ils s'arrangent, sciemment ou inconsciemment, de manière à ne plus apercevoir qu'un point dans le vaste champ de l'art, condamnant sans examen tout ce qui sort du centre lumineux qui les éblouit.

Malgré leurs défauts, les compositeurs, les poètes, h^s artistes illustres n'ont jamais manqué (de leur vivant, comme Wagner, ou après leur mort, comme Shakespeare) de ces adeptes forcenés, prêts à briser les idoles des autres au bénéfice de la leur. Les génies causent de ces enivrements. A un moment donné, on ne veut pas voir les barbaries de Shakespeare j les

excentricités de Berlioz, l'aridité de ce réactionnaire en matière de combinaisons : Bach ; les pasquinades de Rossini, rinsuffîsance de Mozart lorsqu'il s'agit des sublimes efforts dramatiques, l'absence de sonorité dans les œuvres orchestrales de Schuman, la faiblesse relative de l'idée chez Mendelssohn.

Aujourd'hui, certains esprits, d'ailleurs distingués, considèrent Wagner comme indispensable ; ces excellents juges, partiaux au nom de la justice, le voient debout sur les ruines du vieux et du jeune monde musical dominant les Beethoven, les Gluck, les Berlioz et remplaçant, arf vitam œternam les chants sublimes par la déclamation notée et quelquefois hurlée.

Sans examiner un à un les sujets insignifiants traités par \^'^agner, sans aborder la grande question de Fart dramatique, sans me demander ce que deviendra le drame lyrique privé de situations intéressantes, amputé de chants radieux placés où ils doivent l'être, je veux dire dans la bouche des chanteurs, j'ose affirmer que, même en se plaçant uniquement au point de vue musical, — ce qui me parait impossible en France, — notre public repousserait de toutes ses forces des œuvres dont le mérite cependant est évident.

Les Maîtres chanteurs^ bien qu'il ne soit pas possible de Içs mettre au rang des ouvrages les plus élevés de Wagner, pourraient peut-être trouver grâce ici à la représentation, n'était la donnée absolument inaccepble du poème. Même en Allemagne, où les librettistes n'entendent pas toujours merveilleusement le théâtre, elle est considérée comme inadmissible, j'allais écrire insupportable, ce qui serait le mot propre.

Et pourtant que de belles choses dans les Maîtres chanteurs! Le final du premier acte, le chant de Walther, la valse, sont autant de pages belles ou ravissantes.

Parsifal m'inspire des réflexions analogues. Le

héros de la pièce, espèce d'innocent, obéissant aveugrlément à un pouvoir occulte, manque précisément de ce qui constitue les héros. Poussé, il va. Il arrive aussi. Mais où est Tintérèt ?

LHn tercet réside uniquement dans la musique, A la représentation cela ne sufïit pas»

Maintenant et pour ne pas ressemhler aux admirateurs exclusifs de Wagner, j'affirmerai de nouveau le superbe talent du maître. Nul ne place mieux la note voulue sur le mot, nul nMnstrumente avec plus de maestria, Wagner trouve précisément les chants qui conviennent à ses personnages, à leurs caractères, à leurs passions; il sait à merveille transformer Tidée musicale selon les situations et les revêtir, au moyen de certaines harmonies, de mille détails heureux^ de nuances propres à exprimer leurs sentiments, leurs aspirations, leurs pensées secrètes.

Son œuvre, depuis Tépoque où il composa Tristan et Yseuli, jusqu'au jour où il acheva Parsifal^ est d'une homogénéité parfaite. Pendant cette longue pé* riode, il reste individuel et s'afïîrme avec une constante puissance. J'aime son génie, j'apprécie en lui le travailleur, j'admire les elforts de sa volonté persévérante appliquée à un but dont personne ne niera la noblesse ni la grandeur, et si je pouvais louer la bonté de son cœur, la générosité de son âme, et trouver dans ses travaux pleins de beautés fulgurantes ou ténébreuses, les accents vraiment humains qui s'exhalent de certaines lyres, je le placerais à côté du géant Beethoven, dont la voix colossale parle à Dieu de rhomme et à Thomme de Dieu, leur donnant pour lien éternel la nature immense.

PATHIQTISHE

Il est de mode aujourd'hui, en Italie, en Allemagne et ailleurs, d'attaquer violemment la France. Voyons si elle mérite tout le mal qu'on dit d'elle.

Appuyée aux Alpes et aux Pyrénées qui lui versent leur fraîcheur et leur ombre, côtoyant le Rhin où se croisèrent jadis tant de peuples, le Rhin, qui s'étendait hier encore comme un éternel trait d'union entre deux nations amies et dont les flots verts racontent une si prodigieuse quantité d'histoires merveilleuses, la France entend, à l'ouest, mugir T Océan sévère et formidable, tandis que la Méditerranée, s^enflant sous le soleil méridional, la berce amoureusement. De hautes montagnes Taccidentent, de beaux fleuves Farrosent , cinq mille cours d'eau la fertilisent; des ports, des canaux l'embel- Usent et la servent ; la Seine, la Garonne, la Loire coulent paisiblement entre leurs rives pittoresques et charmantes; après avoir mMé ses eaux jaunes aux eaux bleues du hic Léman , le Rhône s'introduit dans le Lyonnais dont il abreuve la capitale, forme tout à coup un coude et roule en grondant jusqu'au golfe de Lion. Au nord, pousse le houblon ; la vigne croit presque partout, étalant çà et là, parmi ses larges feuilles deve* nues rares par les soins du vigneron, ses grappes de couleurs variées ; au midi, l'olivier montre ses formes maigres et son pâle feuillage ; la Normandie offre de joyeux pâturages où bêtes et gens se plongent jusqu'au

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ventre, et elle attire les regards du voyageur par ses arbres chargés de pommes aux teintes chaleureuses; rAuvcpgne s'enorgueillit de ses volcans éteints; le Dauphiné se glorifie de ses merveilles ; la Touraine cultive des fruits incomparables ; le chasselas de Fontainebleau mûrit à la grande satisfaction des gourmets ; chaque département, chaque ville a ses produits particuliers, j'allais dire exceptionnels; dans la Beauce, dans le Loiret et ailleurs, un homme de haute taille peut se tenir debout dans les blés, sans qu'on le voie ; couverte de houx et de bruyère, la Bretagne dresse et glorifie ses pierres druidiques si recherchées par les curieux et les antiquaires. Loc Maria, Ker et Carnac sont peuplés de ces monuments étranges où les savants espèrent toujours découvrir des inscriptions absentes ; les korrigans, les courils, les fées fréquentent l'âpre et superstitieuse contrées dont les fils, mêlant le druidisme au catholicisme, prennent les vagues corps à corps et arrêtent le poisson au passage ; Bordeaux, Morlaix, le Havre, Marseille retentissent des cris des matelots, se réjouissent à la vue des mâts et envoient leurs bateaux dans le monde entier ; la Champagne donne sa mousse ; le Berry ses moutons, ses pralines, ses épiées; Chartres, AmienSj Toulouse vantent leurs pâtés ; les poulardes du Mans ont bien leur mérite, et l'on n'a rien à dire des rillettes de Tours, non plus que des confitures de Bar ; le département de l'Isère possède un couvent fondé au onzième siècle par Saint Bruno, couvent dont les habitants, voués au mutisme et à la vie contemplative, ne dédaignent pourtant ni le commerce ni l'industrie et composent des liqueurs qui leur rapportent de grandes richesses :

Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d'être siens.

Dénigrera- t-on les poires de Saint-Germain, les pêches de Montreuil, les pruneaux d'Agen? portera-t-on des

accusations graves contre les haricots de Soissons ? se plaindra-t-on des truffes du Périgord et faut-il eu vouloir à ceux qui les enlèvent aux cochons pour les livrer aux amateurs ?

En énumérant toutes ces bonnes choses, le nom de . Brillât-Savarin me revient à la mémoire, et je me rappelle cet aphorisme :

« L'homme mange , Phomme d'esprit seul sait manger. >

Or, et sans vouloir faire tort à qui que ce soit, on sait manger en France.

On y sait travailler aussi.

Voyez plutôt :

Dès l'aube, la ferme ouvre portes et fenêtres. Qua^ drupèdes, gallinacés, fermier et fermière prennent l'air au gloussement des poules, au grognement des porcs qui, la queue tortillée, s'élancent par petits bonds jusqu'au fumier; les chevaux hennissent et piaffent à l'écurie ; le laboureur, sa pipe ou quelque vieil air à la bouche, court aux champs et guide les grands bœufs à travers la terre remuée pour y tracer des sillons ; les fabriques, les usines, les forges bourdonnent, vibrent, éclatent. D'un bout à l'autre du pays, le travail sonne sa grande fanfare retentissante. Quel entrain ! quel cœur ! quelle inépuisable gaîté ! quel courage ! Comme tout va vite et bien! Et comme, sur tous les points du territoire, le paysan, l'ouvrier, le commerçant, l'artiste» le savant, œil vif, démarche prompte, sourire aux lèvres, pensée an front, supportent philosophiquement le rude labeur et la lutte ! La poétique Provence cultive le mûrier, élève le ver-à-soie, expédie ses cocons ; Lyon fabrique de magnifiques étoffes ; Aubusson, Beau vais, les Gobelins fournissent leurs tapis et leurs inimitables tapisseries, Elbeuf, Louviers, leurs draps; Roubaix est fier de son puits artésien qui verse de l'eau à toute la ville ; Tourcoing de ses filatures si florissantes, Amiens

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de ses velours, Saint-Etienne de ses rubans, Sèvres de ses porcelaines.

Ilélas! je n'ai pas d'ailes; mais la pensée en a. Je plane en esprit au-dessus de la France. Voilà des châteaux, des palais, des cathédrales qui s'élèvent partout majestueusement pour altcstor le génie de la nation. Voici Rouen qui possède trois églises d'une rare beauté; voici Lisieux, Coutances, Caen, Bayeux qui en ont de ravissanles; Amiens, Chartres, Orléans prisent avec raison les leurs ; la ville où je suis né, Bourges, l'ancienne capitale du Berri... et de la force d^înertie, Bourges, assez mal bâtie au confluent de l'Auron et de rVèvre, pittoresque cependant avec ses vieilles rues ; Bourges, cité arriérée qui porte un âne dans ses armes et qui cache (est-ce un emblème) d'excellentes et superbes écrevisscs dans une de ses rivières, Bourges célèbre la magnifique cathédrale gothique et le bel Hôtel de ville autrefois habité par l'argentier du roi, Jacques Cœur, si riche, si riche, qu'il pouvait faire paver son hal)itation en écus de six francs ; si riche que Charles Vil, ingrat envers lui comme envers Jeanne d^Arc, consentit à le laisser persécuter; si riche que les courtisans, ces brigands chamarrés et dorés^ voulurent le jeter en prison pour se partager ses biens {ils n'en font jamais et autres !)\ si riche enfin qu'il dut songer à s'évader. Jacques Cœur alors fit ferrer un âne à l'envers et s'échappa, dit-on, par les caves de l'Hôtel de Ville, puis par un souterrain long de dix lieues avec lequel communiquaient ces caves. Après avoir passé plusieurs heures dans les ténèbres, il revit le ciel à Sancerre où il arriva pendant que le prince Charles et sa cour s'engraissaient honteusement de ses dépouilles.

La cathédrale de Rodez m'invite à ne pas l'oublier, celle d'Auch me montre ses stalles sculptées et me rappelle que Napoléon, en vrai conquérant qu'il était, voulait les lui ra\ ir pour les transporter à Notre-Dame/

A rentrée de la vallée de Saint- Amarin voici Thann, avec son adorable petite église adossée en quelque sorte à la montagne et construite dans un site spleiidîde, comme si rarchiteete eût voulu prouver que Tart sait lutter avec la nature et qu'il peut, àToccasion, absorber toute Tâmc humaine. Je passe sans m'y arrêter devant Strasbourg et Metz, nous y reviendrons.

Et maintenant, laissez^moi monter un instant sur une des collines qui environnent notre capitale et permettez-moi de contempler la ville unique, la ville universellcj Paris !

Paris avec ses rues, ses places, ses squares, ses boulevards, ses ponts, ses jardins, ses promenades incessamment arpentées par les peuples qui fourmillent sur le globe et qui viennent môler leurs pas à nos pas, leurs idées à nos idées, leurs mains à nos mains! Paris avec ses monuments, ses théâtres, ses cirques, ses écoles, ses trente-huit bibliothèques dont une seule, la bibliothèque naiiûnaie, comptait naguère au moins quinze cents mille volumes, quatre-vingt mille manuscrits, un million dVstampes et cent cinquante mille médailles (aujourd'hui ces chiflres sont dépassés) ; Paris, avec ses vingt musées, ses académies, ses institutions, ses sociétés savantes, ses trente-cinq écoles de beaux-arts ; Paris, enfin ! Qu'il me soit permis de jeter un regard profond sur cette métropole de rintelligence où se heurtent et se combattent tant dlntérOts divers, tant de passions bonnes et mauvaises, tant de pensées basses ou sublimes ; où se coudoient toutes les misères et toutes les splendeurs ; où la sensualité essaie de s'élever jusqu'au coeur pour le perdre, jusqu'au cerveau pour le dévorer, jusqu'à Tâme pour Panéantir. Si les vices qui pullulent partout où il y a des hommes, grouillent également à Paris, Paris, du moins, a des vertus, des qualités qui lui sont propres et au nombre desquelles je remarque Pamoiir du progrès, le dévouement à Tidée^ Tardeurau

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travail, une certaine habileté gracieuse empreinte dans les choses qu'il façonne, qu'il confectionne, qu'il exécute et dans la manière dont il les expose. Paris est doué d'une aptitude particulière : il devine ] en outre il a du flaîr^ de Tesprit ; sou instinct le trompe rarement, il perce tout à jour ; ses yeux, constamment ouverts, envisagent rapidement les questions sous tous leurs aspects, il déshabille vite les systèmes, il leur enlève légèrement les vêtements sous lesquels ils dissimulent leurs dilîormités, puis il dit à celui-ci : « Tu es borgne », à celui-là: «Tu es bossu », à cet autre: «r Tu es bancal »; il est impitoyable pour la vanité sotte ; la line raillerie, voilà son arme; il est essentiellement bon, confiant, brave, généreux, vif, brillant, plein de verve, afTable, hospitalier, bienveillant; il ne connaît pas la rancune ; il pardonne volontiers, trop volontiers peut-être ; il examine les causes en dernier ressort et la civilisation européenne, en général, ne casse pas ses arrêts. Sa voix éclatante retentit dans une multitude de revues, de journaux, d'opuscules, de livres qui s'éparpillent par toute la terre, 11 est impossible d'errer pendant dix minutes dans Paris sans rencontrer quelque magnificence, quelque souvenir digne d'attention, sans lire au coin des rues quelque nom cher à riiumanité. Marchez et lisez. Quels hommes, quels travaux ces voies étroites ou larges , tortueuses ou droites , vous rappellent ! Regardez : Montesquieu, Biot, Racine, La Bruyère, La Rochefoucauld, Condorcet qui afliroie la perfectibilité indéfinie de l'homme, le fameux Dupuytren, le pliysio* logiste Bichat, mort à trente et un an comme Schubert; RufTon, Tobsèrvateur, l'ami, riiistorien sagace des animaux ; Monsigny, musicien original, connu surtout par un charmant ouvrage ; Le déserteur; un médecin devenu architecte, Claude Perrault; le vieil Ambroise Paré, père de là chirurgie française et chirurgien ordinaire de quatre rois : Henri II, François 11, Charles IX et

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Henri III, princes dont la dwine Providence^ qui n\i sans doute pas plus de haine pour les protestants que pour les catholiques y aurait bien dû nous priver; Vincent de Paul, un véritable saint, à l'instigation duquel se forma la belle institution des Sœurs de la Charité et auquel on doit, indépendamment de la Salpétrière , rétablissement des Enfants trouvés ; Jacquard, inventeur du métier à tisser; Colbert, fondateur de T Académie des inscriptions, de l'Académie des sciences, de TAcadémie d'architecture et créateur de l'Observatoire où furent appelés Cassini et Huyghens et où les Arago, les Emmanuel , les Paye, devaient venir étudier le ciel ; Georges Cuvier qui découvrit la loi de corrélation des formes ; Nicolas Dalayrac, compositeur de Picaros et Diego, Adolphe et Clara, Gulistan, Maison à vendre, et surtout de Nina ou la folle par amour , ouvrages qui l'ont rendu célèbre. Lisez, lisez encore. Voilà Béranger, d'Aguesseau, Bourdaloue, Vaucanson ; je n'en finirais pas si je voulais les nommer tous.

En i833, Paris publia trois cents journaux; en i833, on ne vit pas paraître moins de 6,760 livres. C'est beau, n'est-ce pas ? Si cependant nous ajoutions foi à ce que disent certaines gens qui se prétendent bien renseignés j nous serions fort méprisables. A en croire ces gens-là, nous ne lisons rien, nous n'étudions rien, nous ne savons rien. Paris n'est qu'une taupinière, une Babylone, un éter^ nel foyer de révolutions bon à détruire. Si l'on y vient, c'est par condescendance ; si l'on y reste, c'est pour se vautrer dans la débauche ; si l'on s'y établit, c'est pour y amasser en peu de temps beaucoup d'argent (de notre argent, s'il vous plaît), si, après y avoir fait fortune, on s'y fixe définitivement, c'est par habitude. On pense nous faire beaucoup d'honneur en venant goûter nos vins et notre cuisine, écarquiller les yeux devant nos monuments et devant nos tableaux, ouvrir les oreilles dans pas salles de spectacle et rire au contact de ce détcs-

table esprit gaulois célèbre dans le monde entier on ne sait pourquoi. On nous reproche de croire à l'avenir de notre langue, à sa clarté, à la variété savante de ses formes. — Comment, nous crie-t-on, pouvez-vous accorder de la valeur à ce vilain patois, sous prétexte que les Ronsard, les Malherbe, les Corneille, les la Fontaine, les Molière, les Bossuet, les Rousseau, les Voltaire, les Beaumarchais, les Chateaubriand, les Sand, les Augustin Thierry, les Michelet, mille autres ont su s'en servir assez convenablement?

Quoi ! vous osez vous prendre pour des savants parce que le hasard fit naître chez vous Descartes, Favart, Ampère, Gay-Lussac, Buffon, Lavoisier, de Jussieu, Laplace, Tournefort, Cuvier, Geoffroy Saînt- IlUaire?

\'ous imaginez- vous avoir quelque teinture de philosophie quand vous ne pouvez citer que Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Fénelon, Bayle, d'Alembert, Condorcet, Voltaire, d'autres encore qui ne valent pas mieux? Vous comptez Jean Goujon, Germain Pilon, Pierre Lescot, Puget, Perrault, Philibert Delorme, Pigalle, Houdon parmi vos architectes et vos sculpteurs ; Le Brun, Lesueur, Le Poussin, Greuze, Walteau, Chardin, Boucher, David parmi vos peintres, Robert Estienne parmi vos imprimeurs : la belle allaire ! Vous devriez rougir du rôle que les arts jouent chez vous au xix« siècle ; qu'est-ce qu'un Ingres, un Delacroix, un Corot, un Rousseau, un Troyon, un Courliet ? Le Départ des Volontaires vaut -il la peine qu'on s'arrête devant l' Arc-de-Triomphe ? Faut-il prendre Etex, David d'Angers, Rude, Barye, au sérieux? En musique, vous avez toujours été d'une pauvreté désespérante : Campra, Méhul, Berton, Boieldieu, Lesueur, Hérold, Auber, Halévy, Kreutzer, Berlioz, Félicien David, Gounod le prouvent assez.

Les juges compétents qui nous traitent ainsi admi-

rent Shakespeare, Gœthe, Dante, qu'ils ne comprennent pas toujours; mais Hugo? fi donc! (lelui-ci ne plane pas dans une sphère aussi élevée selon eux : ils le toisent de haut en bas avec une mine dédaigneuse ; ils sont si grands ! il est si petit I Puis loisqu'un rieur s'avise de leur démontrer par A plus B que ce sont des cuistres, ils ouvrent la bouche pour lui crier comme Oronte à Alceste :

« Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?

— Mais oui, » répond le rieur ; et il a raison.

Je m'attends à une objection. Trouvez-vous la France sans défaut, me dira-t-on? Non certes, répoedrai-je loyalement ; mais nos voisines, les nations européennes, sont-elles parfaites? Quoi qu'il en soit^ ne médisons pas de la France, ne la calomnions pas; ceux qui nous jalousent s'acquitteront bien tout seuls de cette besogne.

En somme, la France traite-t-elle plus mal ses génies que les étrangers ne traitent les leurs? Si Bernard Palissy passa les cinq dernières années de sa noble existence en prison, si le peuple, induit en erreur, dansa sur la tombe de Colbert et jeta des pierres au cercueil de Molière, Dante et Machiavel ne furent-ils pas exilés? Cervantes Saavedra, qui se battit comme un lion à la bataille de Lépante et qui écrivit Don Quichotte^ ne mourut-il pas à Madrid, méconnu, accablé d'infirmités, misérable?...

Christophe Colomb, chargé de fers ne fut-il pas jeté au cachot par Ferdinand et Isabelle, de catholique mémoire? L'Autriche sait-elle où gît le corps du pauvre Haydn ? Beethoven, traité de fou, n'était-il pas un objet de moquerie? Miskiewiecz , poète coupable d'aimer sa patrie, ne dut-il pas chercher un refuge en France? Milton, emprisonné comme régicide, ne s'éteignit-il pas dans l'oubli, dans le besoin, et ne fallut-il pas qu'Addison, dans le Spectateur^ apprît un matin à

l'Angleterre qu'elle avait perdu en Milton, depuis une vingtaine d'années déjà, un poète sublime ?

S'il me prenait fantaisie d'ajouter à ces exemples douloureux des exemples grotesques, n'aurais-je pas rembarras du choix? L'ingratitude et la stupidité des hommes cessent-elle d'exister aussitôt qu'on a passé nos frontières? Examinons.

Grètry compose le Huron, Guillaume Tell, Zemiret Azor^ le Tableau parlant^ V Amant jaloux ^ la Caravane, Panurge^ Richard Cœur de lion; il acquiert chez nous une grande réputation et une petite fortune, il achète à Montmorency l'ermitage habité jadis parJean- Jacf|iiefi Rousseau, il y réside, il y meurt.

Le neveu de Grétry se souvient de la ville où son oncle est né ; il pense que les concitoyens du défunt recevront avec gratitude le cœur d'où sont sorties tant de fraîches et spirituelles mélodies ; il offre ce cœur à peine refroidi à la ville de Liège et (m s'empresse de lui répondre ces lignes significatives :

a Monsieur, la ville de Liège vous remercie de votre présent, envoyez-nous-le par les Messageries, franc de port. »

Cette réponse me paraît idéale. Vraiment, on n'accusera jamais ceux qui l'ont rédigée — (ils étaient certainement plusieurs pour peser tous les mots d'une pareille lettre) — d'avoir agi sans réflexion, sans mesure, à la légère. Ils se sont dit: Diable, diable ! n'allons pas nous engager étourdiment dans une affaire qui pourrait nous coûter gros, et si nous nous obligeons, par respect humain, à recevoir le cœur de Grétry, dont nous n'avions que faire, ne nous exposons pas à débourser des sommes folles. Remercions pour la forme, mais prenons nos précautions. Pas de prodigalités! — Et pleins de ces sages pensées, ils firent écrire par un lettré de l'endroit le fameux :Jranc de port qui méritaitiassujêiuent dépasser à la postérité. Frané de port! quel

PHILOSOPHIE ET MUSIQUE Ifî^

style ! Ces trois mots qui n'ont Pair de rien, au premier abord, valent à eux seuls tous les opéras de Grétry. L'entente des affaires, Tordre, l'économie, une foule de vertus domestiques se révèlent dans Jranc de port. Il s'y cache, au contraire, un certain dégagement des choses de ce monde, un grain de philosophie qu'on n'a peut-être pas suffisamment remarqué. J'aime beaucoup aussi : « Envoyez-nous-le par les Messageries. » On ne rencontre pas là de ces phrases sentimentales, inutiles, oiseuses , semblables à celles qui se trouvent dans d'autres lettres. C'est net, clair, complet. Envoycznous-le par les Messageries, comme qui dirait : Mettez le paquet à la diligence, tout simplement.

Les derniers événements ont creusé un abîme entre les Allemands et les Français. Cela ne m'empêche pas, — on en a eu la preuve, — de rendre justice à FAUemagne, dont j'apprécie et dont j'interprète de mon mieux la musique digne, grandiose, élevée, forte, passionnée^ toute palpitante de sentiments énergiques, toute débordante de sève.

La critique vit d'impartialité; j'oublierai donc la guerre inique, préparée dès longtemps contre mon pays, les blessures faites à mes vieilles affections, à mes illusions, et les agissements inouis de la Prusse j pour ne me souvenir que de la vérité à laquelle le penseur doit le sacrifice de ses souffrances, de son indignation et de ses ressentiments.

Mais enfin la position que l'Allemagne musicale occupe dans le monde, ne la doit-elle pas un peu à la France ? La Société des Concerts, la presse parisienne sont-elles étrangères à sa gloire? Ah! je le répète, ne médisons pas de la France! La France, essentiellement hospitalière, généreuse, accueille l'étranger, d'où qu'il vienne, avec bonté ; elle lui fait place à son foyer, à sa table; elle le protège hautement, elle néglige souvent pour lui ses propres enfants ; chevaleresque, elle lui

ouvre SCS portes avec empressement, elle lui dit : t Tu es ici chez toi, je te mêle à mes fils, mais je veillerai spécialement sur toi ; eux, ils sont de la maison, ils se tireront d'affaire; toi, au contraire, tues inconnu, malheureuxj exilé peut-être; tu souffres; je t'adopterai, je t'aiderai, je remplacerai ta mère. » Telle est la France. Prompte à deviner la tournure d'esprit propre à chaque nation, elle accorde de bonne grâce ses encouragements, ses bravos aux individualités étrangères qui lui demandent asile et protection ; elle oublie même (c'est là sans doute ce qu'on appelle sa légèreté) de prendre la moindre précaution contre les envahisseurs qui, naguère, lui demandaient à mains jointes du travail, de la réputation, de la fortune, et qui, maintenant s'emparant de rhéritage dû à ses fils, prennent un ton arrogant et lui disent :

f* La maison m'appartient, je le ferai connaître. )>

Pauvre et noble France ! comme elle consent vite à s'effacer devant le mérite, parfois suspect, d'un Polonais, d'un Espagnol, d'un Italien, d'un Allemand ! comme elle ajoute promptement foi aux sentiments qu'on lui témoigne ! Hier elle appelait l'Allemagne sa sœur, eUe pensait que les deux rives du Rhin ne cesseraient jamais de fraterniser ; elle croyait à la possibilité de s'écrier un jour sérieusement et d'une toute autre manière que Louis XIV : Il n'y a plus de Pyrénées! et qu'elle ajouterait : Il n\v a plus d'Alpes, il n'y a plus de Manche, il n'y a plus de barrières entre les membres de la grande famille humaine. Elle sentait instinctwement que ces barrières, élevées par Vambition^ par le despotisme^ par la conquête^ tomberaient devant la fraternité ; elle comprenait que le travail de la haine devait être défait par V amour et qu'un peuple vaut bien un roi. 1789 ayant introduit la morale évangélique dans la loi, des nobles sacri lièrent leurs titres, des riches leurs trésors à

une cause qui trouvait soudain d'innombrables défen* seurs. L'égalité devenait obligatoire comme l'instruction allait le devenir ; le serf se changeait en homme, les chaînes, limées par le temps, ne meurtrissaient plus la chair de la multitude; l'esclavage était aboli; la terre, accaparée par quelques-uns, retournait en partie à son possesseur naturel, celui qui la cultive. Subdivisée à l'infini, la propriété territoriale, acquise à bas prix par le paysan, allait en quelque sorte se moraliser par les efforts des laboureurs. Le sol, partagé jadis par la violence, l'était enfin par le droit; le vieux monde croulait définitivement et sur ses ruines s'épanouissait un monde nouveau, le monde rêvé par le Christ, ce sublime révolutionnaire. Raconter comment la France, qui désirait la paix, fut arrêtée dans sa marche par la Coalition d'abord, par un conquérant après, puis par l'invasion, par le retour obstiné de la monarchie, par la terreur blanche, ce serait sortir de mon sujet. Or, je veux y rester. Ce que je tiens seulement à constater, c'est que les principes de 89, issus des entrailles de l'Evangile, ont engendré, en Allemagne Schiller et Beethoven, tandis que presque à la même heure^ ils enfantaient chez, nous une nouvelle littérature. La cause des masses, gagnée par le dix-huitième siècle, compromise au commencement du dix-neuvième, retrouvait de vîaillants défenseurs et se relevait, en i83o, pour être encore combattue et se relever encore. Béranger,. sorti du peuple, soutenait le peuple ; Manuel l'avait défendu :

Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui.

Lamartine chantait la nature, l'amour chaste et Dieu ; Hugo travaillait en faveur des petits ; Lamennais parlait à la foule, qu'il aimait, des droits qu'elle doit réclamer sans cesse et des dei^oirs qui lui incombent,- Edgar Quinet, Michelet prêchaient aux étudiants les doctrines libérales et publiaient des pages empreintes

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du plus ardent patriotisme ; ils écrivaient moins rhistoire des hommes que celle des idées; Auguste Barbier faisait éclater cet étourdissant coup de tonnerre qu'on appelle : les ïambes ;\\ recevait, en guise de décoration, ce titre : Poète de la révolution. Rossini, Auber, Garafa élevaient des temples à la liberté. La science s'affranchissait doucement de Va priori pour s'appuyer sur les faits ; on n'osait plus la combattre à coups de Bible ; elle constatait au lieu d'imaginer.

La France comprenait que marcher vers la liberté, c'était tourner le dos à la guerre, que vouloir l'égalité, c'était s'affranchir à un moment quelconque des discordes civiles, que proclamer la fraternité, c'était mettre le gouvernement entre les mains des nations, lesquelles n'ont aucun intérêt à se décimer réciproquement ou à tarir les sources de leurs prospérités — les bras, l'argent — à la satisfaction des ambitions personnelles, si élevées qu'elles soient ; la France rétorquait d'avance cette étonnante assertion : Lajorce prime le droit; elle se persuadait que toutes les conquêtes imaginables ne valent pas l'ombre d'un progrès social; elle répétait aux nations : Aimez-vous, aimons-nous ! Elle murmurait en elle-même ces mots fraternels : Etats-Unis d'Europe, De sorte qu'on voulut la tuer. — Elle n'est pas morte, elle panse ses plaies, elle entre en convalescence, elle guérira. La grande prophétesse remontera sur son trépied, elle continuera à défricher cette terre inconnue, l'Avenir ; elle racontera encore à l'univers attentif les rêves de son esprit et de son cœur.

Au point de vue musical, une ère nouvelle s'ouvre pour notre pays. Déjeunes compositeurs mettent chaque année en circulation une certaine quantité de productions dont le mérite ne saurait être contesté. Pasdeloup, qui commence à comprendre qu'il faut jouer un peu de musique française, exécute des morceaux indigènes qui ne déparent en aucune façon ses beaux programmes ;

PHILOSOPmE ET MUSIQUE

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le Conservatoire ne repousse plus avec obstinalion les œuvres des maîtres français contemporains ; il en résulte que chacun pourra s'entendre, se rendre compte de ce qu'il a fait, et grandir à côté des artistes merveilleux qui ont dit tant de choses, mais qui n'ont pas tout dit. La France alors verra se développer ses qualités ailleurs qu'au théâtre ; elle abordera le genre instrumental avec un succès croissant; son génie dramatique aidant, elle ne tardera guère à transporter à la scène ses nouvelles ressources symphoniques et à voir, dans l'orchestre, non un auxiliaire banal pour le chanteur, mais une sorte de personnage caché qui, comme le chœur antique, complétera le drame et dévoilera la pensée secrète du musicien et du poète.

Si les préjugés, la routine, la mauvaise volonté, le parti pris ne barrent pas la route à la vaillante armée que j'aperçois à l'horizon, les chercheurs deviendront des Irouveurs ; et si, par aventure, le sceptre lyrique conservé par l'Allemagne flottait un matin sur le Rhin, des mains françaises pourraient bien le ramasser et..., le garder. Le temps n'est pas loin où la France musicale sera à la hauteur de la France littéraire.

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