‹ Philosophie et philosophes [microform]Chapitre 1 sur 19 · COMMENT ILS RENAISSENT · texte numérisé non relu

COMMENT ILS RENAISSENT

Plus d'un demi-siècle s*esl écoulé depuis le jour où 1 un des maîtres les plus aimés de la philosophie française, Jouffroy, se demandait Comment les dogmes finissent. Cétait vers les dernières années de la Restauration • j^ l'Eglise et la royauté tendaient alors à se rapprocher p dans une alliance trop étroite, funeste à l'une comme à ^ l'autre. Jouffroy n'entendait parler que des dogmes reli- . gieux, qui semblaient menaçants pour la société civile L 't II répondit à la question posée avec la sincérité dral matique dune conscience qui avait connu ces dogmes qui en avait vécu, qui s'en était détachée un jour par un douloureux efîort, et qui, en combattant contre eux, croyait combattre pour la raison et la liberté. La prophétie philosophique du Globe a reçu plus d'un l démenti. Depuis ce temps la vie religieuse a reconquis dans le domaine des âmes, sinon dans le domaine tempoî^el, une grande portion du terrain perdu. D'autre part £i?e> doctrines auxquelles l'auteur avait attaché sa foi phl- ^Josophique sont à leur tour menacées. A l'heure qu'il est :$! les dogmes sont en péril, cela doit s'entendre des

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dogmes spiritualistes aussi bien que des autres ; et c'est d'eux particulièrement que nous devons nous occuper ici. En trdçaat les pages célèbres que nous rappelons aux nouvelles générations comme le manifeste hautain et mélancolique d'une école, Jouffroy ne prévoyait pas assurément que la critique continuerait son œuvre, d'un mouvement iriésistible, qu'un jour viendrait où elle s'attaquerait aux racines de la philosophie, où le libre examen, sous le nom de positivisme, prendrait à tàclie d'établir entre la science expérimentale et la raison pure le même confit qu'on avait élevé, en d'autres temps, entre la raison et la foi.

C'est cette dernière période de la lutte qui se développe devant nous; c'est à cette entreprise suprême que nous assistons ; elle est même assez avancée pour qu'il nous soit permis, sans trop de hardiesse, de supposer un instant qu'elle»est accomplie et de nous demander ce que deviendra le monde intellectuel et moral quand tous les dogmes auront disparu. Quel sera le lendemain de l'humanité après cette grande crise des croyances ? C'est une sorte de libre enquête que nous voudrions faire sur la conscience contemporaine, sur les causes diverses qui Font si protoiidément troublée, sans nous abstenir de quelques inductions sur les suites de cette crise que tous les esprits réfléchis constatent, dont les uns s'inquiètent, dont les autres se félicitent comme d'un signe d'affranchissement et de progrès.

Il y a en effet des dogmes en philosophie comme il y en a en religion, et, bien (jue n'émannni pus d'un concile de iNîcée ol n'étant pas stricleinenl délinis dans un sym^

bole, ils peuvent prétendre, eux aussi, au gouvernement des consciences. Ce sont quelques idées essentielles, sorties du travail en commun des esprits les plus distingués d'une race et d'un temps; il y entre, pour une certaine part, un élément de croyance, un choix non arbitraire sans doute, mais personnel, une préférence d'opinion, ce qui n'exclut ni l'emploi des procédés scientifiques, ni le raisonnement, ni la raison dans ses intuitions les plus hautes et les plus libres. Le caractère de ces dogmes, dès qu'ils sont constitués, est d'aspirer à la domination des esprits. Quand ils y sont arrivés et pendant que dure leur empire, ils composent une sorte de foi philosophique analogue à la foi religieuse; ils passent insensiblement dans les habitudes intellectuelles d'une ou de plusieurs générations; ils forment Une partie de leur substance morale; ils deviennent objet de conscience autant que de science; ils se revêtent d'une autorité qui s'impose à la diversité infinie et à la liberté individuelle des opinions. H faut de bien fortes secousses pour les déraciner dans les Ames et pour les dissoudre quand ils ont pris, par le temps et l'habitude, la consistance d'un corps de doctrine.

Voici les principaux dogmes qui, avant cette grande perturbation des trente dernières années, formaient le fonds de croyance philosophique d'un Français instruit et représentaient la moyenne du monde intellectuel. A travers bien des interprétations diverses qui portaient sur les mots plus que sur les choses, on croyait à la réalité d'une cause première, d'une pensée suprême ayant créé le monde et le dirigeant, l'ayant créé parce qu'il était mieux que le monde fût que de ne pas être, le dirigeant Vers un but en partie ignoré, mais certain, Providence mystérieuse par les détails et les moyens d'action, se confondant avec l'idée du bien, seul principe assignable

à l'univers. — On croyait que, de même que le monde, riionimc a son explication dans cette idée du bien, que sa nature définie par la raison, c'est-à-dire par la conception du parfait et de l'idéal, le marque pour une destinée supérieure, qu'il a une personnalité à constituer par l'effort et que cet effort lui confère le droit de ne pas la perdre après l'avoir créée. — On croyait qu'il est libre, non absolument, non sans conditions et sans limites, mais d'une liberté qui pouvait s'affranchir du déterminisme universel, insérer son action dans la cliaîne des phénomènes, porter enfin le poids de la responsabilité. — On croyait à une morale absolue, soit avec Kant enseignant le devoir qui s'identifie à la volonté droite ou la raison, qui s'impose parce qu'il est, sans donner ses motifs, qui édicté sa loi sans appel, soit avec d'autres philosophes, avec Jouffroy lui-même, tirant de la nature humaine la loi morale, imposant à l'homme la nécessité rationnelle, l'obligation de remplir toute la perfection que ce nom comporte. — On croyait enfin que, de même qu'il y a de l'absolu dans le bien, il y en a dans le beau, qu'au-dessus des fantaisies et des inventions, la raison conçoit un idéal d'après lequel peuvent être jugées et la réalité elle-même et les œuvres d'art qui l'interprètent et s'en inspirent. Tel était le bilan de ce patrimoine intellectuel, qui semblait appartenir alors au monde civilisé,— non pas que l'on prétendit faire tenir dans un cadre immobile ni ces conceptions elles-mêmes, ni les démonstrations dont elles dépendent. On ne croyait pas sans doute avoft* fixé à tout jamais les formules qui traduisaient ces hautes vérités, ni la manière de s'en convaincre. On savait qu'il était possible de s'approcher de l'idéal entrevu et de donner des approximations de plus en plus savantes et précises de la vérité infinie. D'ailleurs, on n'ignorait pas qu'il y avait bien des dissidences d'é-

COMMENT LES POfiMES FINISSENT ET RENAISSENT. 5

coles sur ces principes et même des négations radicales. Mais ces dissidences et ces négations ne s'étendaient pas au delà de certains groupes qui n'étaient que des minorités; elles Taisaient l'effet de schismes ou d'hérésies de la raison ; c'était à la raison qu'on en appelait contre ses aberrations ou ses écarts. On invoquait la discussion contre lesdissidents; on concevait le fier espoir de les réduire à force de bonne foi, de libéralisme pratique, de raisonnements, et, grâce à des formules plus larges, plus compréhensives, ou de méthodes plus précises, d'ar^-iver à un accord général sur les principes essentiels d'où il semblait que la vie humaine et l'ordre social dussent dépendre. Et cet accord espéré devait être le signe du progrès accompli, le principe des progrès futurs, une base d'élan pour le triomphe universel et définitif de la raison. L'ensemble de ces dogmes, Dieu, justice, liberté, vie future, s'appelait le spiritualisme. Ce spiritualisme ne datait pas d'hier; la prétention et l'orgueil de l'école était d'en retrouver les titres à tous les âges de l'humanité ; on en recueillait la substance éparse dans les anciennes doctrines; on interrogeait .l'écho des vieux sanctuaires, on reconstituait pièces par "pièces ce platonisme éternel qui était l'inspiration de toutes les nobles philosophies, comme elle était l'âme de toutes les religions. Par l'histoire, on conquérait le passé à ces idées, et, d'avance, par des affirmations hardies, on disposait de l'avenir pour elles.

Beaux rêves ! A l'heure qu'il est, à ne considérer que les apparences, les rôles sont renversés : ces doctrines, auxquelles tant d'espoirs étaient attachés, ne figurent plus, dans le monde intellectuel et scientifique, qu'à l'état de minorité, tandis que le grand nombre, ou du moins le bruit et la faveur publique, ont passé de l'autre côté de l'opinion. Les mêmes symptômes signalés par

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JoulTr(»v reparaissent de toutes parts aujourd'liui et trahissent* dans la région de la philosophie, une situation analogue à celle qu'il retraçait alors dans la région de la loi. \ peine serait-il hesoin de changer quel(|ues mots pour appli(iuer lenièine diagnostic à la ruine des dogmes philosophi(|ues, cpie l'on juge inévitahle et prochaine.

S'il est en eftel un caractère saillant du monde intellectuel à l'heure où nous vivons, c'est Tahscnce de tout dogmatisme, plus encore, la haine de tiKit dogme, la guerre déclarée, au nom de l'expérience positive, à toute affirmation, quelle qu'elle soit, qui dépasse la sphère de la certitude sensihle, véridée et contrôlée. Ce n'est pas là, d'ailleurs, un trait propre à la France. Le même spectacle s'offre à nous dans un pays voisin, où s'est opéré, depuis une vingtaine d'années, un travail analogue à celui auquel nous assistons, sous l'influence combinée de Stuart Mill, de Darwin, d'Herbert Spencer, ces grands agitateurs de la pensée moderne. Là aussi, comnu' en France, à la suite d'un mouvement scientifique et philosophi(|ue d'une portée considérable, le même problème a été posé : celui du principe des choses, de la cause première, et ce problème a été résolu par un nombre toujours croissant d'adeptes dans un sens tout négatif. 11 est curieux de c oufronter à cette occasion l'état des esprits en Angleterre et en France sur cette question d'où toutes les autres dépendent. La crise est analogue et l'on peut y voir une marque de cette solidarité des consciences ((ui unit deux peuples très divers, d'ailleurs, lorsqu'ils sont arrivés au même degré de civilisation et de culture scieutitique.

Un des |dus exacts documents sur ce sujet est celui que nous fournissait, il y a ((uelques années, M. Gladstone en un jour de loisir politique et d'interrègne ministériel, quand il essayait de préciser et de décrire les courants

de la pensée religieuse*. C'est l'originalité de l'esprit anglais, qui est resté lidèle à la méthode baconienne, de réduire toutes les divergences d'opinion en catégories distinctes, ce qui multiplie les sectes et les subdivisions de sectes à l'inlini. Chacune d'elles y trouve sa place, son rang et son nom ; aucune n'échappe au génie de la classilication. M. Gladstone partageait les esprits en deux catégories, suivant qu'ils admettent ou non un principe supérieur à la nature et distinct d'elle, avec toutes les conséquences qu'il comporte. Dans le pi'emier de ces groupes il rangeait les partisans de l'infaillibilité papale, les chrétiens qui attribuent à leur Église une institution divine (épiscopaux, vieux-catholiques, etc.), les diverses sectes évangéliques, les universalistes, les unitaires, enlin la plupart des théistes. Dans le second groupe, qu'il qualifiait d'école négative, prenaient rang les sceptiques, les athées, les agnostiques, les sécularistes, les néopaïens (revived paganimi), les panthéistes et les positivistes. Sur le terrain où nous nous sommes placés pour cette étude, nous ne retiendrons, pour nous en occuper un instant, que c(»s deux sectes, d'un caractère très particulier, qui se sont attribué à elles-mêmes les noms nouveaux de sécularistes et d'agnostiques.

L'agnosticisme est la théorie de l'abstention systématique et de la résignation volontaire à l'ignorance sur tout ce qui touche au supra-semihle. C'est ce qui reste après les luttes entreprises, au nom de la science expérimentale, contre le surnaturel et la métaphysique; c'est le résidu des idées positivistes, mais débarrassé de tout ce qui tient à un système et à une école. Bien que cet

1. The courses of religions thought [Conte m porary Review juin 1870). Voir aussi le livre frès intéressant du comte Goblet d'Alvielhi, V Evolution religieuse contemporaine , spccinlement dans les cliapifrcs relatifs à l'Angleterre.

état de conscience ail eu des facteurs historiques en Angleterre, tels que les ouvrages issus du comlisine, ou bien encore l'Origine des espèces de Darwin, les SenLm laïques de Huxley, il se défini» surlout par une idée négative, qu'on a fojinulée ainsi : « la doctrine de celui qui veut ignorer » On assure que cette doctrine s'insinue peu à peu dans les classes supérieures et qu'elle s'accorde à merveille avec une culture très raffinée, qu'un grand nombre de penseurs, de savants, d'hommes d'État, d'écrivains acceptent ce nom; on ajoute qu-'il n'est pas rare de rencontrer des femmes de pasteurs qui se déclarent agnostiques. Un'souvenir qui m'est personnel m'autorise à le croire facilemeiif. Il m'est arrivé de rencontrer, en 1884, au jubilé de l'universilé d'Edimbourg, un homme très éclairé, agréable et brillant causeur, qui, s'il ne se décorait pas du nom, se parait volontiers de l'klée. Dans un long entretien que nous eûmes ensemble, il s'effor^ çait de me convaincr.' qu'en nous faisant liin à l'autre quelques concessions de forme, in.us (inirions par nous entendre, ,1e ne fus pas mé(li«»('remeiit surpris quand jo sus le nom et la profession de mon interlocuteur C'émii un ministre du culte, professeur de théologie dans une célèbre université anglaise. J'eus l'indiscrétion de lui demander comment, avec sa manière de concevoir ou plutôt de ne pas concevoir le principe des choses il pouvait se tirer d'aftaire avec les âmes dont il avait la tutuelle : « Très facilement, me répondit-il, en proportionnant l'inconnaissable à la portée de chacun, en le désignant sous le nom que chaque intelligence connaît ,). En me disant cela, il souriait finement. J'avais devant nioi le type accompli de l'agnostique. « In nom bien choisi, dit Mathew Arnold, le célèbre professeur d'Oxford vaut à lui seul une armée. » Et, de ftiit, il n'en est pas de mieux choisi que celui-là, de moins compromettant

de plus inoffensif. L'athée, par son nom seul, fait du scandale; le matérialiste est un dogmatique à sa manière, un métaphysicien à rebours; le panthéiste est une sorte d'illuminé, ivre de l'infini. L'agnostique est modeste, il laisse dire. Ce nom honnête et décent le dérobe aux violences d'idée, aux enquêtes irrespectueuses des intolérants. On l'appelait libre penseur au dernier siècle, mais un terme pareil appelle la polémique, qu'il veut avant tout éviter. En attendant que la lumière se fasse (et il est bien convaincu qu'elle ne se fera jamais dans cet ordre de questions), il considère comme du temps perdu chaque jour, chaque heure consacrés à ces vaines curiosités. Pasteur ou industriel, n^embre du parlement ou grand propriétaire, il remplit ses fonctions dans l'État ou dans la science sans se distinguer au dehors de ceux qui pensent autrement que lui. Indifférent de parti pris sur le fond des choses, il est dans une excellente posture pour faire de la conciliation entre la science et la religion. 11 l'essaye souvent, et c'est à des tentatives de ce genre que répondait un jour M. Gladstone, en les comparant à la proposition d'un homme qui, voulant se délivrer d'un importun, lui dirait : « Ma maison a deux côtés, nous allons les partager. Voulez-vous prendre le dehors? » Voilà comment procède l'agnostique: il prend toute la maison et offre le reste aux autres.

Le séculariste est plus hardi dans son détachement de tout dogme, ou plutôt il n'en a qu'un, celui de la vie présente, de la vie dans le siècle et des devoirs qu'elle réclame pour s'améliorer. C'est, si je puis dire, l'agnosticisme pratique, converti en maximes de conduite, et même en une sorte de religion. On nous a raconté l'histoire et tracé le programme de la secte. Ce furent les deux frères Holyoake, qui, vers 1846, lui donnèrent un corps en fondant la National Secular Society, destinée à

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devenir un centre de propagande. Mais cette association, fini a pour or^r.ui.' le National Hefonucr de M. Bradlaugh, iinit par se laisser couriomeltre dans la pcditique agita- Isiredii candidat perpéluel au parlement, si bien (praprès la mort d'Austin Holyoake, en 1S74, les chefs les plus renommés de la secte s'cni allèienl fonder une soeiélé rivale, la Brilis/i Secular Vnitm, sur des principes dont quelques-uns méritent <!'étre rappelés : « 1. La vie présente élan! la seule dont nous ayons une connaissance certaine, réclame notre principale attention. -— t>. La poursuite de notre bonheur personnel, ainsi que du honhe;n- général dans ce m(;iide, représente le plus haut degré de sagesse et de suprême devoir. — ô. Le seul moveu d'aJIeindre cet objet est Teffoi-t humain basé sur la science et l'expérience, etc.... )> Les sécularistes se sont donné un rituel intitulé : the SecularhVs Manuel ofsongs and cérémonies, en vue de toutes les rirconstances solennelles de la vie, comme la nomination des enfants, le mariage, les funérailles, et qui peut faire pendant a l'institution et aux régh-iiients des sacrements positivistes dans la religion d'Auguste Cojute. Les chants sont désignés pour chaque eér émonie. et l'on nous cite les versets destinés à remplacer Vli,\ missa crI du culte catholique '.

I*ortoz-vons bien, vhen .unis! Adieu, adieu, l'a'jouissez-vous d'une ninniri .> >.iisilj|e; Alors le honliour i-êsidcra .ivcc vous ; Portez-vous Lien, chers amis, fulieii. adieu.

La religion comtiste a complètt^ntMit échoué en France. 11 |>aiait que le culte sêculariste a rencontré un assez grand nombre d'adhérents en Angleterre; ce qui est un trait bien partieulier à la race. Même ceux qui s'établissent en dehors de tout senli?nent religieux en gardent en-

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