‹ Philosophie et philosophes [microform]Chapitre 2 sur 19 · L'Evolution religieuse contemporaine, clia[». vi · texte numérisé non relu

L'Evolution religieuse contemporaine, clia[». vi

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET RENAISSENT. il

core les habitudes et les fbrmes extérieures. Chez nous, cette adaptation sejuble inq)Ossibli: : le culte tombe inévitablement avec les dogmes qui l'ont produit.

A part celle singularité de la religiosité persistante, nous pouvons reconnaître que le sécularisme a beaucoup d'adeptes sur les bords de la Seine, tous ceux qui veulent substituer l'idée de l'humanité « aux vieilles idoles d'un ciel imaginaire ». Il y a aussi, parmi nous, un grand nombres d'agnostiques. Mais ni les uns ni les autres ne consentiraient à se laisser enfermer dans des catégories trop précises ni à prendre des noms de sectes. Cela répugne à l'esprit français. On ne veut pas être, chez nous, eméginuMité, end)rigadé par opinion. C'est une difficulté sérieuse dans l'enquête que nous voudrions faire; des tendances d'esprit sont plus malaisées à saisir que des noms à déhnir.

Revenons donc en France et mettons à part les consciences que domine le sentiment religieux, bi(»n plus n(»nd)reuses qu'on ne l'imagine. Mettons aussi, provisoirement, en dehors de nos observations quelques fidèles de la métaphysique, les dévots de la raison pure, les derniers adorateurs de l'idéal. Plaçons-nous en pleine réalité dans les livres, dans la presse, dans les manifestations multiples de la pensée, et surtout au centre de la jeunesse ardente et laborieuse, celle qui peuple les laboratoires et les amphithéâtres scientifiques, ou bien encore celle qui débute dans les lettres. Pour se rendre compte avec exactitude des phénomènes intellectuels d'une époque, pour noter avec précision les façons d'être et de sentir les plus naturelles à la fois et les plus révélatrices, rien ne vaut autant que de se mettre en communication intime et directe avec les jeunes gens, je parle de ceux qui réfléchissent el cpii n'ont pas peur de penser. C'est une expérience que, pour mon compte, je n'ai jamais négligé de faire, et

à jmn plus grand profit. Los esprits jeunes livrent plus naïvement à l'invesligation des témoins ou leurs perplexités et les agitations de pensée, ou leurs négations dures et passionnées, mais parfaitement désintéressées. Ils sont sincères sans effort, étrangers par leur âge à toutes les complications d'opini(m que peuvent créer plus lard l'ambition, le calcul, l'amour-propre; ils n'ont fait de pacte qu'avec leur conscience et non avec un parti. Us ont de plus lincontestahle avantage d'être absolument de leur temps, d'en exprimer les sympatbies ou les antipatbies à l'état spontané; ils sont en j)lein dans les grands courants de l'opinion du moment, qui les emportent et dont eux-mêmes ils précipitent la vitesse en s'y mêlant avec leur fougue naturelle. Or, de toutes les sources diverses d'information résulte la preuve que c'est l'abandon et la défiance du dogmatisme qui domine, à riieure (|u'il est, dans celte région des esprits. Mais encore y a-t-il bien des distinctions à faire, bien des nuances à (tbserver, sinon d'opinion du moins de caractère et d'altitude; cbacun y met l'empreinte de sa personnalité. Une négation commune peut élre sentie ou exprimée de mille manières différentes, selon (ju'elle est acceptée avec résolution comme un défi aux vieilles erreurs, avec résignation comme la dernière concession à l'esprit nouveau, avec douleur ou avec joie quand elle éveille un sentiment de regret ou qu'elle répond à un instinct d'émancipation. Toutes ces variétés existent et se développent sous nos yeux ; il n'est pas sans intérêt de les démêler sans prétendre les ramener, comme on le fait en Angleterre, à des catégories précises qui, d'ailleurs, les dénatureraient en gênant leur libre jeu et leur naturelle expression.

Parmi les adversaires des vieux dogmes, nous devons faire une place, non pas certes à tous les savants (plusieurs et des [dus illustres restent persuadés qu'il n'y a

rien d'incompatible entre les croyances et la science positive), mais à un certain nond)re d'entre eux, d'un tempérament belliqueux et d'bumeur envaliissante, prêts à déclarer que tout problème qui est en dehors de la science positive est en dehors de l'esprit humain. Ils saluent par des cris de triomphe, peut-être prématurés, la chute prochaine de ces doctrines, dont la persistance les inquiète sourdement. A toutes les questions qu'agitait de tout temps la curiosité spéculative, ils ne souffrent aucune réponse et se satisfont pleinement à n'en pas avoir ; ils se réjouissent de voir le monde intellectuel entrer de plus en plus dans les voies que lui ont ouvertes les Darwin et les Huxley. Pour leur compte, ils sont bien décidés à mettre la métaphysique et la théologie non pas seulement h la porte de leur laboratoire, ce qui est leur devoir, ou à la porte de leur vie, ce qui est leur droit, mais aussi et du même coup en dehors de la vie des autres, de la vie privée et de la vie publique de leurs concitoyens, ce qui est un droit moins évident. A peine délivrés du spectre de l'intolérance, qu'ils n'ont jamais cessé de dénoncer, quelques-uns d'entre eux deviennent les plus parfaits des intolérants. Contre ceux qui pensent autrement ils retournent leur certitude toute négative comme une arme meurtrière. La vérité ou ce qu'ils croient être la vérité leur confère le droit souverain d'expropriation sur les consciences; ils ont une telle haine du dogmatisme, que cette \mno devient un dogme à son tour, et le plus redoutable des dogmes.

Plus libres, jdus calmes et dans une sphère plus haute, se placent les esprits qui pensent au fond de la même façon, mais qui ne se font pas un droit de cela seul qu'ils sont affranchis, pour imposer autour deux un affranchissement qui ressemblerait à une autre servitude. Ils laissent libre l'erreur, non sans quelque ironie. Ce sont des

philosophes, hion qu'ils répudient toute philosophie doginali((ue. Soumis à l'évidence scientitique, réfraclaires à toute autre certitude, ils n'acceptent que le réel, c'està-dire le sensihle dévoilé et démontré. Le monde est ce qu'il est; pas d'autre question à faire. 11 faut s'en contenter, ne rien chercher au delà, ne plus se trouhler par l'inaccessihle et l'iimtile. La nécessité des choses est la démonstration suprême : une fois reconnue, il reste simplement à s'y soumettre. La révolte serait non seulement un malheur, mais une absurdité. J'appellerais volontiers ce genre de philosophes tiers et calmes les stoïciens de la science. Celte attitude n'est certes pas sans grandeur. Les anciens stoïciens acceptaient l'ordre universel comme la loi de la vie, mais ils supposaient que l'ordre était toute raison et ((u'il y avait une loi. Ceux-ci ne supposent rien; ils n'osent pas affirmer que l'ordre apparent soit autre chose qu'une physique bien réglée par l'action et la réaction des phénomènes; ils ne cherchent même pas s'il V a au fond de ce déterminisme univei^el un effet défmitif, un résultat, sinon un but. Y croire, ce serait encore spéculer sur l'inconnaissable. S'identitier à la nécessité, la concevoir connue dernier terme de la pensée, s'en contenter théoriquement et pratiquement, c'est la démarche la \)\m haute de l'intelligence et l'acte raisonnable par excellence. Tout le reste est chimère ou volontaire piperie.

Ceux-là constatent et reconnaissent un tel état de choses; ils en tirent l'austère avantage de se résigner et de ne pas se révolter inutilement contre la nature. D'auti'es, qu'on pourrait nommer par contraste les épicuriens de la contemplation, y trouvent la source d'une certaine joie et l'oecasioii d'un divertissement supérieur de l'esprit. Ils s'intéressent au train du monde comme à un spectacle; ils n'y sont pas acteurs pour leur propre

compte; on dirait (jue la grande pièce se joue pour eux seuls, ils applaudissent ou sifflent aux bons endroits. Ce sont des dilettanti. D'ailleurs la comédie n'est pas seulement dans les choses ijui, malf^é toute la bonne volonté ou la bonne humeur qu'on veut y mettre, ne sont pas toujours gaies; elle est aussi dans les idées. Dans le genre du comique supérieur, rien ne vaut le désarroi perpétuel des doctrines, la grande mystification des zélés et des convaincus, cette ironie suprême qui se joue des philosophies et des religions, les l)risant les unes par les autres et rejetant leurs débris avec les es))éianr('s (|ui s'y attachaient au gouflre sans fond de l'inconnu. L'art 'est de jouii" avec esprit de la sottise universelle et de se consoler de la nécessité de vivre par ralTianchissenient delà pensée, (pii juge cette vie et la nécessité qui l'impose, ne voulant à ;mcun prix en êtie ni l'esclave ni la dupe ; on prétend bien ne pas être du parti des mystifiés. Je me souviens, à ce propos, d'un ami anonyme de Benjamin Constant, qui pourrait bien être Benjamin Constant luimême, et qui en tout cas était, par anticipation, de l'école du dilettantisme, florissante parmi nous. Cet ami racontait un plaisant apologue ; « Dieu est mort, disait-il, avant d'avoir iini son ouvrage. Il avait, à C(î qu'il parait, les i>lus beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens pour les accomplir; il avait mis d('^à en œuvre plusieurs de ces moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir; mais au milieu de son travail il est mort. Tout à présent se trouve fait pour un but qui n'existe plus. Nous, en particulier, nous nous sentons destinésàquehjue chose dont nous ne nous faisons aucune itlée ; nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusipi'à ce qu'ils fussent usés, sans savoir [)ourquoi et redisant toujours : « Puisque je tourne.

le PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

j'ai donc un but. » — Je ne sais hop m j'ai lu cette liisloire; mais j'estime que rien n'exprime mieux la prétention au dêniaisement universel, qui est une des élégances de ce temps-ci, et qui fait fureur parmi les beaux esprits. Quelques-uns, enfin, ne sont pas des irrésolus, ce sont des sectateui*s déterminés des idées nouvelles, mais qui, au tenue des concessions foites, deviennent tout d'un coup des révoltés. Ils subissent toutes les exigences de la science, saut' une, la dernière. Leur erreur était de croire que la science leur rendrait tout ce qu'ils avaient sacrifié pour la suivre, la vie morale transformée sans doute, mais encore digne de l'homme, la vie esthétique, profondément modifiée, mais capable encore de nobles inspirations. La science ne leur devait rien de tout cela: elle ne le leur a pas donné; de là de cruelles désillusions. Au terme de ce long voyage scientifique, à travers ces espaces vides et ces grands silences, ils se sont étonnés: ils n'ont pas trouvé ce qu'ils cherchaient, l'apaisement de la ptMisée, l'harmonie rêvée entre l'ordre de l'esprit et l'ordn» des choses, là où elle devait être, si elle est quelque part, dans l'univers expliqué et démonlr»'. Partout ils n'ont trouvé «pie l'enchainement sans fin des phénomènes, réglés sous la loi du nombre, avec leur expression mathématique, excluant toute autre direction que celle de l'éternelle nécessité: ils n'ont trouvé que des raisons mécani([ues. non la raison. Les faits les ont trompés jusqu'au bmit, nulle part ils n'ont saisi cet accord de la pensée avec le monde, qui semblait devoir étie le prix et le fruit de leur subordination à la science Faut-il s'étonner si, au ternie de cette recherche, ils se sont rejetés en arrière, devant la vision formidable et claire du néant? T.ar ce vide absolu de toute raison n'estil pas l'équivalent du néant pur? Donc, plus de vie spirituelle, plus de vie morale, qui pui>>e se régler

sur quelque idée, s'appuyer sur un principe. Des faits, toujours des faits, monotones, même dans leur diversité d'apparence, par leur succession perpétuelle, par leur identité d'origine et de nature. Un fait contient autant de réalité qu'un million de faits. Le nombre n'y ajoute rien et l'infini numérique n'est qu'une grandeur d'illusion. Kn dehor s des faits, les uns liés, là où la science a pénétré, les autres encore indociles à tous les liens, incohérents ou ignorés, il n'y a rien, et les plus grandes découvertes ne feront qu'agrandir ce domaine des phénomènes mécaniques sans y ajouter un élément spirituel, une idée mor-ale. Par un effet d'habitude et pour fuir ce vide, on se réfugie dans des formules, on invoque des mots : l'absolu, le divin, l'idéal. Mais l'absolu, qu'est-ce au point de vue de la science nouvelle? La plus haute des abstractions. Le divin? Une épithèle décorative: le divin est un être ou n'est qu'un mot. L'idéal? En dehors de toute réalité transcendante, qu'est-<*e, sinon, une conception purement subjective, arbitraire, l'œuvre personnelle de chaque cerveau? D'où peut venir irne conception pareille, en contradiction avec la réalité? Pes éléments inférieurs de la nature, des phénomènes [•hysiques ou biologiques? Évidemment non; elle ne peut venir que de l'esprit. Mais l'esprit lui-même est-il autre r.hose que le produit dune combinaison chimico-cérébrale? Et nous voilà au louet.

Si nous ne sommes plus, comme on nous Ta dit tant de fois, que des apparitions éphémères, flottant à la surface de l'illusion infinie, ou plutôt, ce qui est plus conforme au lanj;age moderne, des états de conscience momentané*, éclos au point de jonction de certaines forces physiques et chimiques, dans quel laboratoire secret, dans quel creuset mystérieux a donc pu naître et se former cet idéal? Et cependant ce fantôme d'idée.

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d*origine équivoque, sans état civil dans la société établie et régulit'n* dos notions scientifi(|ues, sans raison d etn», c'est lui (|ui g()iiv«'rne encore toute la partie supérieure de la vie et de l'humanilé; il est le principe de toute grande existence, de tout liéroïsme, de tout grand art, de toute poésie. On ne conçoit rien de noble, rien de délicat sans lui, et que vaut de vivre si l'on retranche ce qui en fait le prix? Voilà certainement une des sources de ce pessimisme, dont on a trop parlé, auquel l'Allemagne a imposé le cachet de son pédantisme, qui a désolé une partie de la jeunesse contemporaine, mais dont il faut bien indiquer l'origine en passant. Au-dessus des raisons passagères, politiques, sociales ou purement littéraires, qui explicpient ce qu'on a justement appelé fl une végétation de mort », il y a cette raison durable, aperçue par ceux-là qui en ont le plus souffert, que la science, en fermant toute issue à la curiosité des causes et des fins, a tranché du même coup « la racine de la vie morale ». De là des tristesses sans remède, des indignations sans objet, une souffrance d'esprit sans issue. La grande antinomie où se débat une partie de la jeunesse qui pense, à l'heure du siècle où nous sommes, est la nécessité et l'impossibilité de l'idéal, ou plutôt la double impossibilité de l'expliquer et de s'en passer. Ces tourments sans but, ces aspirations trompées, ce grand avortement des plus belles espérances dans le triomphe de la science positive, voilà un mal très réel, sensible à tout observateur. Mais il faudrait un Goethe pour peindre, comme il convient, les souffrances intimes de ces nouveaux Werthers, les Werthers de l'idéal.

A ces groupes, que nous avons essayé de caractériser, est-il liien utile de joindre les esprits pratiques qui considèrent comme un gain positif pour leurs afliures et leurs plaisirs le temps dérobé à des préoccupations

métaphysiques ou religieuses, et les indifférents, trop heureux de rencontrer une philosophie sans dogme qui les dispense du souci de penser et justifie leur paresse intellectuelle sous couleur d'une abstention raisonnée? Marquons la place de ce dernier groupe, le plus nombreux pourtant, et passons.

Ce sont là les différentes attitudes d'âme, les états d'esprit qui nous apparaissent le plus clairement dans cette crise suprême des dogmes. Il importe maintenant de rechercher comment s'est opéré ce travail de désagrégation des idées, par quelles phases s'est préparée cette ruine continue sous laquelle il semble que le vieux monde va s*effondrer.

C'est par la métaphysique que la destruction a commencé. Tout est suspendu à elle, la morale, la destinée humaine, l'art lui-même, par des liens presque invisibles f(ui n'en sont pas moins très forts. Si elle est ébranlée, l'ébranlement se propage jusqu'à l'extrémité de la chaîne des idées. Si elle fléchit ou cède, tout le reste, de proche en |)roehe, fléchit et cède, comme il arrive pour la clef de voûte d'un monument, laquelle entraîne dans sa chute toutes les parties de l'édifice qui convergeaient vers elle et qu'elle tenait attachées à un centre immobile.

Donnons-nous le spectacle de cette ruine graduelle que rien ne semble plus devoir arrêter et qui s'est communiquée aux parties les plus solides et les plus résistantes du vieil édifice. A la haine des dogmes s'ajoute le rè^rne absolu du fait; c'est le double trait par lequel se définit le mouvement de l'esprit contemporain; de ces deux formules, l'une est la conséquence de l'autre. Dans

m l'HILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

les dogmes philosophiques eux-mêmes, quelque bien établis qu'ils soieul par la raison et le raisonnement, nous avons montré qu'il entre un élément de croyance, quelque chose comme un dernier mouvement d'âme qui détermine l'adhésion. Or, lorsqu'on a éliminé, comme on prétend le faire dans les philosophies nouvelles, cet élément sui gencris, cette part laissée à la croyance et par où s'achève, dans un acte final, l'œuvre du raisonnement, lorsqu'on a détruit tous les dogmes, force est de s'en tenir rigoureusement aux faits, lesquels n'exigent rien de semblable pour être admis et ne demandent qu'un travail de perception exacte et vérifiée. Toute théorie, toule explication qui ne sera pas contenue dans les faits ou n'en découlera pas directement, devra être considérée comme un débris de dogme, écartée avec soin comme une cause de perturbation j)ossible pour l'esprit, une occasion d'illusions nouvelles et de superstition renaissante. Par là se trouve supprimée la question métaphysique par excellence, la raison de l'univers; ce n'est pas là une question de fait, mais d'interprétation de faits; elle implique l'idée de finalité, qui est en dehors des phénomènes, et d'un autre ordre; les phénomènes, conséquents et antécédents d'autres phénomènes, (*'(»st là tout le cercle (jue |)eut et doit parcourir l'esprit humain, et ce cercle est inexorablement fermé.

Ainsi est née, chez les uns d'un coup de désespoir, chez les autres d'une exigence scientifique, la théorie de l'inconnaissable adoptée un peu aveuglément par une foule de sectateurs médiocrement renseignés sur le fond des choses, mais qui s'y rallient sur la simple promesse qu'elle tranchera le problème métaphysique. Par ce seul mot, en effet, on écarte du même coup ceux qui affirment qu'il y a un pourquoi de l'univers et qu'on peut Tatteindre, les panthéistes, les idéalistes, les spiritua-

listes, toutes les sectes des métaphysiciens, — et ceux qui nient avec assurance qu'il y ait une raison finale au terme des phénomènes, les matérialistes, les athées, les ennemis de toute métaphysique. On se borne ici à déclarer que, si ce but existe, il est et sera éternellement ignoré, le dernier, le plus impénétrable mystère, le plus inutile à sonder. Ce n'est pas une négation, ce qui serait encore un dogme, c'est une fin de non-recevoir absolue qu'on oppose à tout dogme, quel qu'il soit, à toute explication non contenue dans la teneur des faits.

L'Inconnaissable a sa généalogie. Dès le commencement du siècle, il se rencontre dans la théorie kantienne des noumènea : c'est l'exagération du mystère de la chose en soU\m a valu à Kant ce singulier honneur de préparer la voie aux agnostiques anglais, llamilton, le profond penseur écossais, porte au plus haut degré la doctrine de notre impuissance originelle à concevoir l'absolu. Il s'en forge à lui-même un fantôme, qui, à force d'être logiquement épuisé, vide de tout élément réel et intelligible, serait l'absolu de rien. — L'inconnaissable se retrouve au sommet de la philosophie positiviste; il en est la dernière synthèse, la formule suprême. Chez Littré, il s'oppose à la région des faits, au connamahle, qui représente l'ensemble des choses dont on peut percevoir et prévoir l'apparition, saisir les relations, déterminer les lois. Chez Herbert Spencer, il est le mystère inévitable où toute science aboutit, le point d'arrêt de toute recherche, T'Avay/À (XT^vai d'Aristote. L'Inconnaissable est l'inexpliqué; il commence à la dernière généralisation des lois. A l'origine de son règne abstrait, il ne représente donc qu'un ensemble de notions négatives; il exprime ce fait que nous ne pouvons rien connaître en dehors des phénomènes et de leur liaison; or, les phénomènes, qui s'enchaînent entre eux, n'expliquent rien que leur con-

n PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

dilionnement réciproque, qui n'est encore qu'un fait; et les lois de ces phénomènes ne s'expliquent pas davantage elles-mêmes, même en se généralisant, en s'élevant le plus haut possible. « C'est une loi que tout événement dépende d'une loi. » Mais cette loi elle-même ne porte pas avec elle son explication et sa raison d'être; remonter de lois en lois jusqu'aux plus abstraites et aux plus générales, ce n'est que reculer la borne de notre ignorance, c'est remonter toujours à un autre mystère. « Nous ne pouvons pas plus, dit Stuart Mill, assigner un pourquoi aux lois les plus générales qu'aux lois partielles. » Jamais on n'arrive à une loi dernière qui envelopperait et contiendrait toutes les autres, ù cet axiome suprême dont M. Taine a parlé magnifiquement. 11 est clair que celui qui mettrait la main sur cet axiome tiendrait la clef des mondes, celle des origines, celle des destinées. Mais d'après les données mêmes du problème, tout porte à croire qu'il ne sera jamais résolu. La loi la plus haute reste aussi inexpliquée que la loi la plus élémentaire; derrière cette généralisation recommence toujours le domaine illimité de l'inconnaissable, toujours fuyant, jamais atteint. L'inconnaissable n'est donc pas une explication métaphysique, ( 'est l'impossibilité de toute explication de ce genre. Dès lors, il n'y a plus à chercher ni à prévoir de dessein, de plan ou de finalité dans la natuie, puisque nulle part nous n'avons pu saisir, à l'origine de la série des phénomènes, autre chose qu'une série de phénomènes qui recommence sans cesse jusqu'au point où toute recherche s'arrête, puisque nulle part nous n'avons trouvé à l'origine la trace d'un principe intelligent, le vestige moral d'un dieu. L'univers se révèle à nous comme un grand phénomène diversifié à l'infini. La seule explication que l'on en pourra tenter sera donc une explication mécanique. C'est à quoi prétend pourvoir la théorie de

l'évolution; elle complète la théorie de l'inconnaissable. On ne peut plus demander la raison du monde qu'à la nécessité mathématique qui exclut toute intention à l'origine, toute prévision, toute liberté, tout amour et toute bonté. Ainsi le veut la logique du déterminisme. Ainsi le veut la considération exclusive des faits, qui sont l'élénieiit réel, la vraie substance des idées. C'est autour de celle théorie que se groupent, à l'heure qu'il est, les adhésions enthousiastes et les espérances confuses de cette foule ardente d'esprits inégalement cultivés qui ré vent l'émancipation définitive des anciens jougs de doctrine et l'abolition des idolâtries du passé. Ils acclament de confiance Herbert Spencer, sans l'avoir toujours compris, quelquefois sans l'avoir lu. Jhisia pensée d'Herbert Spencer et de ses savants disciples n'en garde pas moins son prix, comme une vaste synthèse philosophique, malgré ces hommages compromettants, et c'est elle seule que nous devons considérer, sans tenir compte de ce qui pourrait la discréditer par les emplois vulgaires qu'on en fait ou les ambitions très positives, d'ordre politique plutôt que scientifique, qu'elle provoque.

L'évolution représente le plus grand effort de généralisation scientifique et philosophique qui ait été fait dans ce siècle, depuis Hegel. Elle a rempli ces vingt- cinq dernières années du bruit de son orageuse naissance, des controverses qu'elles a soulevées, de sa popularité croissante et de son active propagande, de sa fortune, enfin, arrivée à ce point où, selon la loi de l'évolution retournée contre elle-même, elle devrait décroître. Elle n'en est pas là pourtant, il s'en faut. Nous l'avons vue naître sous la forme restreinte de la doctrine de la variabilité des espèces et des lois de la sélection, dans les premiers ouvrages de Darwin et de Wallace, puis se développer sous la forme de la théorie de la Descendance de rhomme.

Il»

24 MIILOSOPHÏE ET PlirLOSOPHES.

dans k's derniers «iivragi..s du grand iialiiralisle anglais, enfin s'élargir à la taille d'une vaste spéculation, hypothétique et synthétique à l'excès, dans les Premien Principes de Spencer, qui a recueilli toutes ces théories, qui en a déduit les dernières conséquences et les a poussées jusqu'à leur terme. Enrichie de ces larges et puissantes alluvions, accrue chaque jour par les éludes les plus diverses et la cllahoration passionnée d'un cerlain nombre de savants, cette grande hypothèse descend mainleiKuil le cours du siècle comme un grand fleuve qui entraîne les intelligences rebelles à la dérive et dont il semble bien ((u'aucun obstacle ne pourrait briser aujouid'hui la vitesse acquise ou détourner le flot irrésistible. Ce qui fait l'attrait dominant et spécieux de cette Ihéorie, c'est l'apparente simplicité de son principe et l'étendue sans limites de ses applications. Son principe, c'est la loi du mouvement transformé; le domaine de ses applications, c'est l'existence universelle et son histoire. L'évolution, comme son nom Tindique, c'est le mode de développement des choses, un processus identique, appliqué à tous les ordres de phénomènes, le progrès (à condition que l'on écarte le sens téléologique du mot) s accomplissant par un mouvement constant et d'infiniment petiles tlilTérences. passant d'une série d'élres à une autre série d'êtres, et dans le même ètn- dune forme primitive à rachévement de cet être. Le progrès du smiple au complexe à travers les différenciations successives, telle est la formule fatidique, celle qui répond k tout depuis les premiers changements de la matière cosmique jusqu à la formule actuelle; formule vérifiée, diton, par l'évolution géologique et météorologique de la leiTo et de chacun des organismes qui en peuplent la surftice, — par le progrès continu de l'humanité, soit qu on le considère chez l'individu civilisé, soit dans les

groupements de race et de peuple; enfin par le développement de la société au triple point de vue de ses institutions politiques, religieuses et économiques. Le monde entier, dans son passé et dans son avenir, tient dans cette large et puissante formule. Depuis la première concentration de la matièic cosmique jusqu'aux nouveautés d'hier et d'aujourd'hui, le trait essentiel de tous ces changements, c'est le passage presque insensible et continu du simple au complexe, de l'indéterminé au déterminé. Tout se déduit actuellement ou se déduira un jour de la même loi de causalité. Les forces physiques, les forces vitales,^ les forces sociales sont les manifestations diverses, à nous connues, d'une même force toujours agissante; elles en leprésentent, pour ainsi dire, les divers degrés d'intensité actuelle, sans que ces degrés épuisent jamais le possible, qui reste infini. Une multitude de systèmes se forment et se décomposent selon des rythmes déterminés. La naissance et la mort individuelles ne sont que des accidents insignifiants dans ce jeu grandiose du mécanisme universel, mais chaque naissance et chaque mort nous peignent dans un moment infinitésimal la formation et la décomposition d'un monde. L'histoire d'un corps vivant nous raconte en raccourci celle d'un univers. Des mouvements qui s'intègrent ou se désintègrent, nulle |)arl il n'y a ni plus ni autre chose. Partout, c'est la même force régie parla même loi, dans des circonstances variées qui expliquent la diversité des êtres. A ce prix, que de précieux avantages pour la pensée scientifique! Le triomphe de l'unité absolue dans la variété des phénomènes et des formes, la répudiation définitive des causes finales, l'explication du monde et de son histoire par le simple jeu des lois mécaniques et des forces existantes, sans autre destinée que celle de dérouler, dans l'absence conujlète de tout autre spectateur que l'homme, la trame

du phénomène universel, jusqu'à épuisement ou mélamorphose de ces forces; la possibilité, obtenue enfin après tant d'efforts, de roléfruer bien loin, per inania régna, l'idée d'un Dieu, de faire cesser l'obsession d'une pensée suprême qui veut sans raison suffisante s'imposer à nous connue cause de l'univers; la substitution d'une origine jnècanique à une origine incomprèbensible, l'élimination du dogme de la création remplacé pai' l'axiome de la permanence de la force; tout cela ne vaut-il pas la rançon de quelques hypothèses? « Des pas infiniment petits et des périodes infiniment longues, a dit Strauss, tels sont les deux passe-partout qui ouvrent les portes accessibles naguère au seul miiacle. )> C'est toute la philosophie de l'évolution.

Voilà donc la nouvelle conception du monde d'ajjrès ces théories, filles de la science positive et dominatrices des esprits : une loi et une force, une loi unique qui règle les manifestations d'une force unique. Cette force identicpie à elle-même sous ses métamorphoses apparentes exclut toute idée de conunencement et de fin ; elle ne peut ni avoir commencé ni cesser d'être; qu'elle ait pu commencer ou qu'elle doive finir, qu'on place le néant avant ou après, la contradiction est la même; le rien ne peut devenir le tout, le toul ne peut devenir le rien. La nature est le cercle immense dans lequel s'agitent éternellement ces diverses manifestations de la force, se transformant et se transmettant les unes dans les autres. Qu'est-ce donc que la vie universelle? l ne succession de formes déterminées par les actions et les léactions du mouvement. Qu'esl-ce qu'une vie individuelle? In mo- "lent insignifiant dans cesvariélés dr cond)iiia;s(ms inépuisables r.m.iiie la force qui s y joue, infinies en nombre dans le temps et dans Tespace infinis. Qu'est-ce cpie l'humanité? lue collection de ces moments ctnnprise

COMMENT LES DOGMES FUISSENT ET RENAISSENT. 27 dans un intervalle très court de la cosmologie. La vie individuelle, l'histoire tout entière, ne sont que des épisodes imperceptibles perdus dans l'œuvre de la nature, des accidents sans avenir et sans portée, des quantités négligeables dans la production universelle. De toutes parts l'incommensurable nous déborde, l'incommensurable silencieux, vide de toute pensée, l'infini muet.

Dans cette doctrine qui simplifie si prodigieusement l'existence et qui réduit la vie humaine elle-même à un cas particulier de la mécanique universelle, que devient la morale et quelle place peut-elle garder dans le monde? l ne place bien restreinte et subordonnée. Elle tombera du même coup et de la même ruine que la métaphysique. Lorsqu'on en aura soustrait tout élément rationnel, elle ne sera plus cette science souveraine qui imposait sa loi aux faits, et qui, lorsque les événements semblaient la démentir, donnait à l'homme le droit de les juger et de les mépriser. Elle descendra de la sphère des principes, où elle régnait, dans le domaine égalitjiire des fiiits, où chaque phénomène, issu de la même origine, en vaut un autre. Elle ne peut plus être qu'une physique des mœurs,

elle l'est déjà.

La première condition manque à cette morale des nouvelles écoles, pour être une morale : la liberté. Malgré les dédains de certains esprits qui estiment cette manière de penser trop élémentaire, le bon sens, celui des philosophes non engagés d'avance comme celui de l'homme simplement réfléchi, se refuse à comprendre qu'il y ait une morale possible pour un agent qui ne serait pas libre, qu'il y ail « un devoir sans pouvoir ». Kant n'est (pie l'interprète de la raison quand, s'affranchissant du despotisme de la causalité, il établit une identité absolue entre ces deux termes, la liberté, la moralité. On aura beau argumenter subtilement contre lui, soutenir qu'il

« PiriLOSOPHIE ET PIIHOSOPHES.

s-osl engagé dans un cercle vicic.x ..n fondant la loi morale sur la lil,ertcc( prouvant la liberté par la morale le cercle Vicieux n'existe que dans la forme : au fond kant ne dit pas autre chose que ceci, à savoir .,ue la loi morale, qui est le (oui de l'Iiomme. postule la lil.erlé et •('•e. par là ,„ên.c que cette loi est la raison d être de I liomnie. tous les images dialectiques amassés sur la question de la liberté se dissipent devant levidence souveraine du devoir, qui est le fait humain par excellence et q.n enlraine tout I,. reste à sa suite, coni.ne condition ou conséquence. Condition, antécédent psvcliologique de la moralité, pour la ivndre possible, et en même temps conséquence logique, dés q,,.. ,„ devoir est posé : voilà ce qu est la liberté. En vérité, il n'y a là de cercle vicieux que pour c..|i.v qui veulent confondre les deux points de vue

tole Uhonê^ condition do la inondité et par consé- H^un de la sc.n.ce morale elle-rnèn.o, elle est aujourd'hui ^nbniergee dans ce Ilot du détenninisn.e universel nui a 0» emahM la philosophie scientilic,ue,rar^^ in H, la vie elle-nièn.e. Kt comment pourrait-il en être autrnnent dans une doctrine où tout se résout dans U'qim.-.lenee et la transformation des forces? duel plus grnnd sc.n aie scienlili,... pourrait-on in.agin^r, en^^

X d?:"^" ' "" T'^ '^"' ^-«•^«'^ l'inexplicable

o.m^ t p' f'''*'"^'"^"- ' ''^^^'^'-^ ^'H y insérant du t i" :'' ' "?••""' "" -'«ement de nmuve-

bouc Lit T "" ' '' ^•'^^'•*^" '^'^ Phniomènes?

i'onc, a pnon^ U liberté est condanmée d'abord, comme

COMMKNT LES DOGMES FINISSENT ET RENAISSENT. 29 une contradiction manifeste à la loi de la causalité mécanique, mère de l'évolution; puis, comme un démenti aux faits qui prouvent que celte liberté n'est qu'une illusion. La volonté n'est pas une cause, c'est une résultante; l'analyse la réduit à sa plus simple expression, celle d'un totpl qui se prend pour une réalité. Les facteurs de ce total sont les forces aveugles du tempérament, les influences occultes de l'hérédité, les circonstances du milieu ambiant, les habitudes, les maladies surtout, qui occupent une si grande place dans le vivant, qu'on ne considère plus la santé physique et morale (|ue comme la ^ réussite bien rare d'une combinaison. Ainsi, l'on démonte cette espèce de mécanisme, la volonté, connue on le fait dune montre, qui, elle aussi, si elle avait quelque degré de conscience, se prendrait pour un organisme autonome, bien que la marche régulière de son aiguille ne soit que le résultat des mouvements communiqués du dehors, dirigés et réglés. Elle aussi, cette volonté, qui se croit maîtresse de son mouvement et libre, on la résout par l'analyse, on la décompose en ses ressorts les plus délicats, et l'on montre chacun d'eux fonctionnant, à sa place et à son rang, pour un résultat comnum, jusqu'au premier qui a reçu le choc du dehors et l'a transmis au dedans. La volonté réduite à un mécanisme, la personnalité, avec ses troubles intellectuels et affectifs et sa dissolution iinale, n'est plus que l'écho des variations du ct)rps; le moi est idenlique à l'organisme, dont il représente exactement les perturbations et la confuse unité. Tous ces grands mystères de la vie morale s'évanouissent; il ne reste devant nous que la conscience de la vie jihysique, la conscience collective des mille petites consciences nerveuses, émergée par accident et pour un instant du fond obscur où plongent les racines de ce moi éphémère; un intervalle de clarté relative entre deux

30 r'IlILOSOI'lflK ET PIIILOSOI'IIES.

masspsdo toiii.h.osinipén.-lrahles.ou bien encore, comme disent les iidcples, un phénomène forluit smajoiKo à l'aclivKé céréhialc.

Il y a longe(!mps <léjà ,|„-,.,i pivseme de ees lliooiies qui commençaient à nai(<r el <,ui seml.laienl déposséder I homme de lui-même pour le livrer à un fatalisme d'un nouveau genre, un grand artiste, grand Inslorien à ses heures, Miclielet, jetait ce cri de désespoir: « Qu'on me rende mon .noi! » Il sentait ,linstinct (pie cet ohseur sentmient de la fatalité universelle, qui se répandait de

proche en proche snus , leurscientitique. menaeait à la

lois 1 art et la vie. Qu'aurait-il dit devant les aveux de nos contemporains. ,.n prés.Miee de celte littérature nouvelle qui se vante elle-mcMi,. d'être , „ne pathologie des énerves ». Les pr.dilémes moraux sont devenus problèmes de «•linique; la seule psyclmlogie reconnue est la psychologie morbide: la névrose joue dans la vie adueile le rôle de la fatalité antique.

Néyrose, tel est le nom médical de cette mal.-.die : déterminisme, pessimisme, nihilisme, en sont les evmessions philosophiques ei litléraiies. .Si ce mal ,lu temps P.vseni sortait «les sphères, encore restreintes, où il ox,jee ses ravages, s'il sat^^

ss s exceptions mais dans sa généralité. c,ue devii-nd, I la vie. Iivrcca .es influences'.' Il faut toujours prévoir le cas ou la crise ahontlriii :. ... ■ • . .' i.lées,i„, I ■'«'ouliMil a un linmiphe de ces

.dus dan>. les masses, qu'elles assaillent sous toutes les f..rmes de la propagande. (Ju'arriveiail-i. alors " On a l-n.- souvent la vie antique. ,i,.,nblant sous le Lt ...ys -•..■ux de la fatalité, redoutant tout de dieu v nZ

r V '""'"'• '■'""' "•■■'■ ••'" -•'•i'"e, à l'inceste

P;"' la .Nécessité qui attirait l'homme pré.les inVd'm ses

plus terribles, en sorte que son innocence même ne l'absout pas et que des forfaits involontaires lui préparent de formidables ebâtimeuts, —jusqu'au jour où le sentiment iMMlressé de la justice redresse l'image des dieux, où le sentimeîit de la liberté finit par dissiper le caucbemar du Fatum. C'est un caucbemar du même genre qui tomberait sur l'humanité, si l'idée de la fatalité physiologique venait à s'emparer pratiquement de son imagination et de sa raison. Cette fatalité nouvelle aurait les mêmes résultats que l'autre. La volonté, qui a déjà tant de peine à se maintenir à l'état normal, se considérerait commQ déchargée de l'effort de vouloir toujours et du souci de vouloir en vain. Pour toutes les erreurs et les fautes de sa faiblesse, elle ne manquerait pas d'excuse ; elle n'aurait qu'à choisir t'ntre les fatalités de l'impulsion, du tempérament, de l'hérédité; assurée de l'indulgence scientilique des hommes éclairés et de la conqilicité de l'opinion, elle s'épargnerait du moins la peine d'agir et ferait, elle aussi, « son repos de sa stérilité ». — Ce sont là, je h' sais, des conséquences théoriques; pour passer dans la pratique, de pareilles doctrines rencontreront, à mesure qu'elles s'étendront, une résistance énergique dans l'illusion tenace de la liberté, qui restera longtemps indéracinable, et dans la nécessité de vivre, qui réclame l'action. Théoriques, ai-je dit? Resteront-elles longtemps en cet état? Déjà on signale une tendance marquée à s'accommodera ces idées, à transporter la responsabilité des résolutions et des actes du dedans au dehors, du for intérieur, où l'on croyait autrefois qu'ils s'élaboraient, à la série des cil constances qui les suscitent ou les dirigent, et que l'on regarde volontiers comme les vraies maîtresses de notre existence. On se résigne, avec une facilité qu'on n'avait jamais connue, au fait accompli; on ne discute plus avec l'événement; on le subit, sans prétendre à le

PI11I.0S0PIIIK El PIIILOJiOl'IlES.

changor. Ji'y a-l-il pas un «loiiblp svinptôrn,. d,. ,-,.|(o evolulion des esprits dans rarfaibliss'emenl dos caractères, qu. semblent s'abandonner à tmile opinion mil passe, a tout vent de lorlune et de sneeès, el dans l'af. faibhssenient paralLde d.. nos jugements moraux si fomi.Iaisants à tout excuscT, à loiil absoudre ?

Cette tendance se caractérise fortement dans la critique contemporaine. Là aussi, il send.Ie qu'il ne s'agisse plus de juger, mais seulement de comprendre. V a-t-il du bien, du mal, dans b's ados qui apparli..nnent il l'his- ""'•- .' ^ a-l-ll du laid ou du beau ,lans les œuvres qui '•'•l<'ve„l de la lilloralure ou do l'art '.' (lui le sait'- le mhque na ,,„'à obse-vo,. .e qui se pas'so ,., ce qui s'e rodu, e,a (àcberdo l'expliquer. Iii,.„ de plus. Il n'a pas •I aul.e ambition. .1 no peut en avoir d'aulre que de noter consc.oncieusen.ent les lonnes desp,it. les étals d'n.ne

don ces acl..s et ces ceuv.es dé.ivenl. e( sa (à,l st ac-

con.pl.e quand il nous a fait toucl.o,. du doigt les dilTé-

;;;"'f ■'■"'■'■'^ '•;• l^ n.acl,ino bislo,.iq, „ li,,,,,,;,,. ,j,

"' on scène. 1 étudie oo qui est. De q.,el d.oit o.u lie

. n...,s lo la force ont toutes le n,è.,.e ,l,oil à loxiso..co;cl.aeuneason i.donsilé et sa di,eo(lo.. ré-dé s nr les ç..-cons,ancos qui l'on, p,,,dui,e; el.acuno app ,. i'a son I.0U..0 avec la régularité (ivo dos pb.-...omé„os que I Bcence pou.,. .„, jour prévoir, n.ai/quo d.^ elle eu '•M'I-quer dans le présent et dans le ,,assé, C'e t A o"

.|Hç,ei. lour juger et pour

enseigner, il faut croire d'abord à la liberté, au bon ou au mauvais emploi que l'on en peut faire, à l'éducation personnelle, dont chaque esprit est responsable à l'égard de lui-même, à la direction, enfin, qu'il peut et qu'il doit donner à ses facultés. Hors de la liberté, il n'y a que des résultantes; tout a sa raison d'être, sa justification, même le bas et le laid ; à quel litre discuterait-on la nécessilé d'où procède chaque forme d'esprit, qui n'est qu'un mode de l'existence universelle?

11 en est de la morale comme de la liberté. Si elle est |mre illusion, qu'elle disparaisse à son tour. D'ailleurs,^ elle ne survivra pas, du moins dans sa forme actuelle et siMi contenu, à la liberté. Si elle n'est plus une morale d'êtres libres, qu'est-elh»? Ou bien une recette d'expédients, un art des mœurs, ou bien une science théorique sans rajjpoi't avec la réalité, un ensemble de déductions géométriques; elle peut être tout cela, elle ne sera plus la morale de la c(»nscience et du devoir. Et, d'ailleurs, comment pourrait-on établir ou même concevoir quelque chose de tel dans ces philosophies nouvelles qui étendent, d'un bout à l'autre du monde, l'universelle dépendance des effets par rapport à la cause première, qui n'est ellemême qu'un premier mouvement? Dès lors, il est clair qu'il ne peut pas y avoir de code du devoir inné, ni en puissance ni en acte, dans l'entendement humain, qui lui-même n'est qu'un fait de nature. Les vraies bases il'une théorie du bien devront être cherchées dans la biologie et la sociologie. Elle se constitue graduellement par les règles d'utilité, successivement reconnues dans toutes les nations civilisées comme les conditions de leui existence et répondant le mieux à l'instinct de conservation des individus et des groupes. Ainsi se développent une à une les lois de la conduite privée et publique, qui ne sont, dans leur humble origine, que des expériences

34 PHILOSOMIiË ET PIIILOSOIMIES.

généralisées d'Jiygiène personnelle et sociale. Ces! l'hérédité qui a tout fait; c'est elle qui a successivement enregistré, dans le cerveau humain, une infinité d'expériences de ce genre; elle a créé, à l'aide dun temps presque intini, riiomme moral, aussi hieri (jue rinumne intellectuel et l'homme physique; elle l'a tiré lentement, pas à pas, du presque néant où gisaient son misérahie présent et son précaire avenir: elle a C(»nstitué sa conscience historiquement, pièce par pièce, sans germe antérieur, comme le capital lahorieuxdes âges, avec le résidu deseftoris de chaque honune et de cha<pie génération. Le mystère apparent de la conscience moral.» est préeisément dans sa huigue élahoration à travers h>s siècles sans nomhre; son autorité vient de son anciennelé; elle dalè de si loin, cpi'on la croit d'origine ScU-rée. Mais si l'on en défait la trame, <'n appareru'e si solide et serrée, on n'y retrouve qu'une (pianlilé de phénomènes accumulés jomts ensemhie par un lien qui semhie indissoluhle, mais qui ne l'est pas plus que loute autre hahitude. Sa seule raison de suhsister est que ces règles empiriques ont A'ussi jus(p!',ri à garantir, vaille qu.' vnille, l'existence des groupes sociaux et aidé à leur évfdulion. Mais ,ien ne peut nous garantir que ces expériences ne seront pas condamnées a leur tour par des expé.iences nouvelles, et que la conscience qu'elles ont élaborée ne devra rias se dissoudre n>nnne elles. D'ailleurs, elles n'ont plus d'autorité des que le secr.'l de leur fornialion esl pénétré. L'oriifine connue de ce grami phénomène du sens mo.al lui enlève

c. mystère me.iv avec son prestige; il n'esl plus qu'un iîiilqui a réussi jusqu'ici; qui pcul dire qu'il doive réussir

toujours? ' ^ituasii

setii\i>enl. Les uns r»re enc Cnl «iiio i.> « • • . .. l'^iiinHiii ([ue la concention min-

raiute de l'univer. „,. changorn .ien .le^scMUill "la m!,-

raie constituée par l'expérience des siècles; qu'elle est, sinon d'établissement mystique, du moins de nécessité permanente; qu'elle résulte « de la solidarité humaine organisée contre la nature des choses » ; qu'on ne trouvera vraisemblablement rien de mieux, pour combattre la puissance destructive de l'égoïsme, que les mobiles qu'on a suscités pour le contraindre et le restreindre, la pitié, l'honneur, la dignité, l'exemple, l'opinion publique; qu'on ne peut rien faire de plus sage que se tenir à ces belles recettes inventées par le génie de l'humanité pour accroître son bien et diminuer son mal. — Les autres prétendent que tout est à changer; que la morale actuelle n'est qu'un résidu de vieux préceptes tirés pêle-mêle de Platon, des stoïciens, de l'Évangile, associés de gré ou de force dans un mélange sans nom, inapplicables au monde moderne ; que la conception positive de l'homme et du monde exige une morale nouvelle. Les fondements doivent changer, les préceptes aussi, beaucoup plus que certains optimistes béats, certains endormeurs de l'opinion publique, ne l'imaginent. Il est faux que les honnêtes gens de toutes les opinions doivent, comme on le dit souvent, s'entendre sur toutes les questions; c'est le contraire qui est le vrai. La morale, étant un art social, doit changer du tout au tout selon l'idée que l'on se fait d'une société. La morale d'une société radicale ne peut être ni une morale monarchique, ni une morale aristocratique, ni une morale bourgeoise; elle sera radicale ou elle ne sera pas. On la mettra aux voix à la prochaine Convention, n'en

doutez pas.

Il reste acquis « à la science » que la morale n'est qu'une hygiène sociale, qu'elle ne comporte ni obligation ni sanction, tout au plus quelques règlements de police qui interviennent pour régler, de gré ou de force, les rapports des citoyens entre eux. Quant aux vieilles chi-

M PHriOSOPHIE ET PHÏLOSOr'IIES.

inèies de lohiigation mystique, il faut les réduire à ce qu'elles sont réellenienl, à des chimères, si respectables qu elles paraissent encore à certaines personnes. Un trait .échappé à l-un de ces moralistes, dans une discussion récente, résume sur ce point la question. Un naïf interlocuteur lui opposait, dans le cas dun crime imaginaire, la certitude de ne pas échapper au remords. « Des remords? vous n'en auriez pas, lui répondit-on, mais vous vous croiriez obligé den avoir. Réiléchissez, et cela vous passera. »

Ainsi, par une série dmterinédiaires, il arrive fin., la manière de concevoir le monde gouverne et modifie, du tout au ou(, 1 Idée qu.. Ion peut se faire de Ihomme luim me de sa place et de son n>le. Le poun„.oi de fliomme eslenlraim. dans la question du pourquoi de Tunivers On comprend quune tout autre destinée simpose ,', nous sou que nous concevions le Bien à lorigine et au lerinê des rhosos ou que nous placions aux deux exlrémiiés de

\ltrT ^''f'^r"'"" ''"««'nnais^^able sans pensée, la Jorce aveugle. Dans cette dernière hypothèse, que vion a... cetU, cr ature d„„ jour, fille du i.asard et l la nt ce,sitt. CCI .Home ponsanl et souffrant, au milieu de ces muons et réactions du mouvement qui consti ull processus évolutif des mondes dans sa'souver e , ,.f placable mdiffére„ee?Du reste, il n'v a pas à •eTplil

liitdentN on n a pas a en rechercher la raison car cott^

re„"t iti. L homme n a plus à se demander pourquoi i a ■'e nus au monde, quelle est sa fin. ce quel" nrincioe ague et mystérieux des choses a voulu oE r de lui e„ '"• -mposanl la dure tâche de vivre H es, 1„ h^ Ponser qu'à soi e, de chercher son b'n eu • , Ti, c,.:: 'e ..Oliver; personne „a le droit ni de discu,;.. le

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET RENAISi'ENT. 57

censurer sa manière d'interpréter la vie et de la comprendre. 11 faut s'habituer à voir enfin sous son véritable aspect ce monde, d'où sont exclus la finalité qui présidait, dans les anciennes conceptions, à l'ensemble de l'univers et en réglait tous les détails, la pensée suprême qui l'expliquait, la bonté parfaite qui la faisait aimer. Maintenant qu'on voit clair, que doit-on à une nécessité sans conscience, et peut-on aimer un théorème mécanique?

Comme compensation des biens perdus, ou promet à l'honnue rémancii)alion de tout dogme servile, l'épanouissement de son être, de ses instincts en liberté, la. dilatation de sa vie, comprimée jusqu'ici par des préjugés absurdes, et surtout la joie virile de ne plus trembler sous un maître; lui seul sera désormais son maître, souverain irresponsable de sa conscience et de sa destinée ; aucun juge ne lui demandera plus de comptes; aucune loi même ne le jugera, car il sera à lui-même son juge et sa loi. « Ni Dieu, ni maître », telle est la formule de certaines écoles bien connues en politique. Qu'arriverat-il quand ces idées auront passé dans Tàme des générations? Ce n'est pas sans étonnement qu'on voit la démocratie française entrer continûment et résolument dans le plein courant qui l'emporte vers de telles doctrines. On se demande avec effroi ce qui peut advenir de ces sociétés livrées à toutes les tentations du bien-être, que multipliera sans fin le progrès industriel, sans augmenter dans la même proportion ni les moyens de se les procurer, ni le nombre de ceux qui seront admis à en jouir, si ces sociétés, civilisées à l'excès et comme exaspérées de convoitise, n'admettent plus une loi supérieure et rejettent comme une superstition tout frein moral. Quelle voix mortelle sera capable de se faire entendre dans ce tumulte des imaginations affolées et des appétits déchaînés? Où sera le principe directeur qui puisse garantir chacun et

tous des pires excès? On se trompe et l'on trompe cruellement le peuple quand on croit que sa cause est intéressée au succès de ces expériences de la morale sans obligation et de la société sans Dieu. Les seules démocraties durables sont celles qui font la part de l'idéal dans leur conscience et dans leur vie.

C'est cependant là l'expérience qui se fait, à l'heure présente, sur une grande écliolI.>, dans la société française. Il s'agit de savoir si l'on peut impunément élever les générations nouvelles en dehoisde tout dogme philosophique ou religieux, à l'école exclusive des faits, sous la seule règle de l'hygiène publique. C'est peut-être la première fois que cette tentative est faite dans le monde, si Ton excepte quelques années de la Hévolution ; encore faut-il noter que les jacobins d'alors étaient, pour la plupart, des disciples de Rousseau, des spiritualistes exaltés, adorant la raison et proclamant, avec les droits de l'homme, la liberté morale que l'on nie aujourd'hui. Par quel subtil artifice d'enseignement ou de dialectique pourra-t-on combiner dans l'esprit de l'homme futur, de l'enfant, 1 idée de cette souveraineté individuelle qu'on lui défère, avec le sentiment du fatalisme physiologique qu'on lui démontre? D'une part, souverain dans le domaine illimité des idées; d'autre part, esclave dans le domaine des faits, esclave de l'événement qui se produit, esclave de son organisme, esclave de tout le passé qu'il porte en lui, maître de tout, sauf de sa volonté, comment se lirerail-il de cette singulière contradiction? Le voilà donc, l'homme nouveau, affranchi de Dieu, qu'on lui dénonce comme un «naître odieux et ridicule, affranchi de la morale, que I ou réduit à une oeuvre de police, affranchi de toute hn et de tout devoir; et dans cet être émancipé, la psvchologie de Darwin vient nous signaler les impulsions aveugles de légoisme, l'Iiérédité redoutable des instincts

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET RENAlSSEÎfT. 39 sauvages, accumulés dans son système nerveux, peut-être même la féroaité d'aïeux inconnus, toute prête a renaître au premier choc. Et voilà l'animal humain déchaîné avec ses passions aveugles, irresponsable à travers le monde, sans qu'on prenne d'autre souci officiel que de le délivrer des chaînes que la raison ou la religion lui avait forgées et dont on rejette avec mépris les inutiles contraintes! C'est, en effet, une formidable aventure, dans laquelle on s'est engagé avec des haines plutôt qu'avec des idées. Un des curieux les plus avisés de ce temps, qui cette fois poussait un peu loin le dilettantisme, disait en souriant : « La France en mourra peut-être, mais ce sera une expérience scientifique pour l'huiuanité. »

L'humanité civilisée va-t-elle rompre dérinitivement, sur la sommation d'une école, avec tout son passé, avec tout cet ensemble d'idées et de traditions, fixées, pour ainsi dire, consolidées à travers tant de générations, consacrées par tant d'espérances et de souvenirs et qui semblaient former comme une patrie morale, un refuge inviolable pour l'esprit humain? L'enjeu, dans le conflit engagé, c'est toute la conscience de l'homme, c est toute sa destinée. Grande et tragique partie qui se joue autour de nous et en nous et dans laciuelle, si nous perdons, tout ce que nous croyons, tout ce que nous espérons est a

jamais perdu.

\ mesure que nous tracions ce sombre tableau, quelques réflexions consolantes s'offraient à notre esprit; nous les avons recueillies presque au hasard; il nous semble qu'il peut y avoir quelque intérêt de réconfort a le. réunir. De cette façon, en dehors de tout programme

d*école et de toute argumentation savante, viennent se ranger d'eux-mêmes nos motifs de penser que cette cause, qui est celle des idées, si violemment battue en brèclie par les partisans exclusits des faits, n'est pas désespérée. Si nous considérons la France, que nous connaissons mieux que les autres pays, notre premier motif se tire de la résistance plus ou moins inconsciente que rencontrent ces nouveautés d'opinion, de la stabilité acquise au protit des idées contraires, de la possession d'étal où on les trouve et (|u'il n'est pas aisé de leur faire perdie. Par goùl, |»ar habitude, ou même par paresse d'esprit, un très grand nondne d'intelligences tiennent à rester en dtbors de ces controverses passionnées; elles se font un point d'honneur de leur inuiiobilité ou, si l'on veut être juste, de leur fidélilé aux convictions qui ont fait la vie morale de leurs pères et qui est pour elles conmie un passé toujoui-s vivant. Ce n'est pas là, dira-t-on, une situation d'esprit ni très haute, ni très raffinée, ni très scientifique. — Il ne faudrait pas cependant montrer trop de dédain pour ces parties considérables de l'humanité, qui, après tout, ne restent si fidèlement attaciiée.s à ce fonds de croyances que parce qu'elles en siMitent l'affinité naturelle, raccord avec leui-s plus vivaces et leurs plus profonds instincts: âmes éléni.'ntaires, fort maltraitées par ces aventuriers de la peiis/e; .'unes un peu lourdes peut-être, mais substantielles et s.iiiies. sur lesquelles la superstition delà nouveauté et le respr.! humain n'ont pas de prise, mais qui, du moins, ne se laissent pas facilement dissoudre par l'ironie ou entraîner par des raisonnement spécieux. D'ailleui-s, et, fM>ur voir les choses de plus haut, il est bon, pour le gouvernement et l'ordre des choses de rintelligence, qu'il y ait une certaine masse de bon sens solide, qui fasse contrepoids aux entraînements de système ou de [Kission, qui maintienne le monde moral sur

son axe, l'y ramène quand il en a été brusquement écarté par quelque choc violent et compense par des oscillations en sens contraire les mouvements excessifs imprimés à la machine. Par là se conserve, pendant un certain temps, l'harmonie des choses et des idées.

Dans cet ordre de compensations nécessaires, je ne dois pas omettre le groupe, si petit qu'il soit, des esprits d'élite qui croient encore à la métaphysique et ne se laisseront [>as ébranler dans leur croyance par des mépris affectés. Quelle que soit, d'ailleurs, la secte métaphysique à laquelle ils se rattachent, idéalistes, spiritualistes, disciples de Kant, ils ont goûté à livresse pure des idées; ils n'en perdront plus l'inmiortelle saveur, l'ardente et délicate curiosité. Ce petit groupe, si humble, si caché qu'il soit, si peu remuant dans le monde, pense et travaille; s'il n*agit pas à distance, ne croyez pas pour cela qu'il soit inefficace et inactif; si cette vertu cachée de la méditation ne se fait pas sentir aux masses, elle se répand dans certaines intelligences d'élite, qui, par elle, deviennent à leur tour des foyers ardents, bien que voilés au monde. Je les ai vus de près, ces méditatifs, ces laborieux, et quelle estime j'ai conçue pour eux! Étrangers à tout ce qui brille ou ftdt du bruit, attentifs à la voix intérieure qui parle en eux dans les grands silences du dehors, ils recueillent en quelques pages la substance d'une vie pensante, et cet le substance engendre des âmes à son image. Ces temples de la science qu'ils habitent, à qui sont-ils consacrés? Peu importe, le goût de la vérité et le travail pour l'atteindre sont les mêmes. Et, d'ailleurs, rien de plus libre et de plus large que ces temples. On y travaille avec la plus fière indépendance. Le public s'imagine que ce sont des écoles secrètes, parce qu'elles ont peu d'échos au dehors ; il croit que ce sont des sanctuaires fermés, parce que la foule n'y pénètre pas; mais pour-

ji ^j

IS J4irU)S0PHlE ET PHII-OSOMIES.

tant de iliscrèlcs paroles en sorlenl de temps en temps, el, dans la confusion ténébreuse du temps présent, ces paroles sont des clartés. Le trait commun de ces pieux ascètes de la pensée pure, leur originalité, au milieu d'un monde ([ui nVstime que le fait et la force, c'est de mé- |)risor la force, de dédaigner le fait, tant qu'il nVst qu'un fait, d'honorer l'esprit, de respecter les idées et de croire à la raison. Ce n'est pas qu'ils ne tiennent aussi en grande estime les sciences de la nature; ils en suivent avec avidité les explorations nouvelles et les progrès; ils s'enchantent dos perspectives ouvertes chaque jour sur l'inconnu des loiccs et l'inconnu des nwnules; mais ils ne trouvent, dans ces sciences mieux connues, rien qui offense ou qui gène la raison ilans s("s intuitions les plus hautes; ils n'admettent à aucun prix ce prétendu conflit ' de la méla[)hysique et de la science, autour duquel les faux savants mènent si grand tapage; et, sûrs de l'accord final, en attendant qu'il se réalise, ils n'abandonnent pas pour le monde des faits, si larg«', si iiironunensurable qu'il soit, le nioiule des idées, où brille une plus pure lumière. Ils sont bs gardiens incorruptibles de la vraie science, celle des principes et des causes, celle qui donne à toutes les autres sciences leur achèvement naturel dans la contemplation de l'ordre, dont chacune d'elles nous livre des révélations juirtielles. Tant qu'il restera de ces convaincus, les grandes idées ne sont pas près de mourir. Du reste, à bien examiner le tissu des nouvelles tliéories, il semble qu'il ne soit pas aussi solide et serré (fu'il en a l'air d'abord; sur plusieurs points il est singulièrement lâche; plus d'une maille se rompt sons la main de l'explorateur. Ce serait un travail utile, à divers points de vue, d'extraire de l'exposé «le ces tliéories mêmes des moyens de réfutation au moins partielle. Nous ne pouvons entreprendre un si grand travail en ce moment.

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET tlENAlSSENÎ. 45

nous nous bornerons à indiquer quelques lacunes et quelques contradictions qui sont comme des fissures au système et qui offrent une chance de retour possible à des idées prématurément proscrites. J'en donnerai quelques exemples; un des cas les plus frappants se rapporte au problème métaphysique par excellence, de l'absolu.

Dans l'évolution du positivisme, l'idée de l'absolu semblait avoir définitivement succombé. C'était même le premier dogme de l'école (car toute école, même négative, est condamnée à être dogmatique) de répudier el la chose el le mot. L'absolu s'est vengé. Il s'est relevé de cette proscription sous le nom de l'inconnaissable, d'abord avec des prétentions modestes, se distinguant à peine du néant; puis l'ambition lui est venue, même l'ambition d'exister; il travaille pour devenir une réalité. 11 a poussé plus loin encore son audace renaissante : il a usurpé une sorte de personnalité, métaphorique évidemment, mais, en pareille matière, les métaphores sont graves; l'esprit humain risque de s'y tromper et de les prendre au mot. Comment cela s'est-il fait? Comment l'absolu, l'inconnaissable, qui n'étaient d'abord qu'une conception négative, sont-ils devenus graduellement quelque chose de l)lus et d'autre qu'une négation? M. Littré, à la fin de sa vie, tout en croyant s'affranchir de tout dogme, appliquait à cette apparition de l'inconnaissable des paroles mystérieuses : « Il lui suffisait, dit-il, de le contempler sur le trône de sa sond)re grandeur pour se dégager de tous les dogmatismes. » On a beau se dire que c'est là une belle figure, il y a quelque chose de plus, la vision de je ne sais quelle puissance nouvelle et formidable. Le progrès se marque dans Spencer, qui cependant ne fait que développer d'abord les prémisses du positivisme. Au terme de la science, il reconnaît un mystère; il le reconnaît également au terme de la religion ou de la métaphysique;

il constate que le monde, avec tout ce qu'il contient cl tout ce qui l'entoure, est une série de phénomènes qui veut une explication : des deux côtés, il arrive à la nécessité de raffinnation d'un mystère. Au delà de toute chose sentie ou connue on rencontre l'omnipotence et l'universalité de quelque chose qui passe l'intelligence. Ce nivstère caclic et révèle à la fois, sous le nom de l'ahsolu, une réalité transcendante. D'abord, force aveugle indilTérente, sans relalion avec nous, ce noumène mystérieux grandit; il finit par laisser tomber quelques-uns de ses voiles, par l.usser percer, si peu que ce soit, l'obscurité sacrée où il résidait comme le fantôme de labstractian. Dernier élément commun de la science et de la religion, on dit de lui qu'il est une force aveugle; mais qu'en sait-on ? Au fond, nous ne savons ni si elle est aveugle, ni si elle est clairvoyante. C'est une réalité, mais incompréhensible. Ce n'est déjà plus l'absolu néant, c'est l'absolu impénétrable dans son essence, inaccessible à nos moyens d'investigation, à notre faculté de connaître. En lui se résument, conune dans une réalité suprême, les dernières idées de la métaphysique et de la science, autant de symboles révélateurs : la force, l'espace, le temps, lesquelles, expliquant tout le reste, demandent elles-mêmes une dernière explication. On a beau dire, dans le langage positiviste, (jue l'absolu est inconnaissable sous le côJé logique, il ne lest pas autant sous le côté psychologique : « Nous en admettons tacitement l'existence, dit Spencer; ce seul fait prouve qu'il a été présent à notre esprit, non en tant que rien, mais en tant que quelque chose. » Nous sommes en face d'une double impossibilité : VimpombilUé logique du relatif tout seul pour exister et pour être conçu, s'il n'est pas en relation avec l'absolu qui le définit et, en même temps, le soutient; l'impossibilité psychologique i\e nous

l'OMMEST LES DOGMES FINISSENT ET RENAISSENT. 45

défaire de la conscience d'une réalité, cachée sous les symboles. Au terme de ce raisonnement, par une sorte d'ascension dialectique, apparaît la nécessité de croire à un premier principe, à une première cause. Et ainsi se reconstruit peu à peu, par un travail évolutif inverse, un ensemble de conceptions qui, bon gré mal gré, ressemblent singulièrement à ces idées de l'ancienne métaphysique, tant de fois proscrites, si sévèrement condamnées. Sachons profiter de ces concessions étonnantes, que la vérité, pressant de tout son poids sur une grande intelligence, lui arrache, comme un témoignage inattendu. J'y vois deux conséquences de grande portée : la première, ' c'est une indéracinal)le croyance à la réalité ol)jective d'une cause, ce qui enlève, malgré les apparences contraires, cet esprit si vigoureux à la tentation du phénoménisme. La seconde, c'est que celte cause se revêt peu à peu d'attributs qui la caractérisent singulièrement. Bien qu'on la traite encore d'inconnaissable, on la nomme, et à l'aide de désignations qui s'éloignent de plus en plus de la conception purement négative à l'origine. On l'appelle Être, Pouvoir; on lui attribue l'unité, l'omniprésence, la persistance. Souvent on en parle comme un disciple de Spinoza parlerait de la nature naturanle; d'autres fois, presque comme un théiste. On n'ose pas lui attribuer la conscience et la personnalité comme à l'homme : « Mais, dit-on, ne peut-il y avoir un mode d'existence aussi supérieur à l'intelligence et à la volonté que ces modes sont supérieurs au mouvement mécanique? De ce que nous ne pouvons concevoir ce mode supérieur d'existence, ce n'est pas une raison pour le révoquer en doute; ce serait bien plutôt le contraire. » Ici Spencer se rencontre avec Malhew Arnold, qui après avoir déclaré, lui aussi, que notre intelligence ne peut saisir la réalilé suprême, sinon à travers des symboles impar-

rMIILOSOPIlIE ET PHILOSOPHES.

faits, ajrmle : H faut l)ion pourtant en revenir « à un Pouvoir, autre (|ue nous (a powery not ounelves)^ qui travaille pour le bien ». Rien n'est plus significatif que ce «•rand effort pour t'viter Dieu, au ternie duquel, sous d'autres noms, se retrouve toujours Dieu, voilé sans doute, mais reconnaissable à ce ti'ait : une Cause première qui travaille pour le bien à travers la nature, instrument et symbole de son activité éternellement créa- Irice et bienfaisante.

J'oserais dire que ce procédé rappelle, de plus |)rès qu'on ne l'imaginerait d'abord, si l'on n'avait les preuves sous les yeux, le procédé même de Descartes, qui consiste à retrouver l'infini (ce que Spencer appelle l'absolu) comme dernier terme et suprême appui du fini. Quand Spencer décl.tre que le relatif ne peut ni exister ni être conçu, sinon en relation avec l'absolu, que fail-il, sinon proclamer ([ue toute la série des choses relatives aboutit, de toute nécessité, à un premier principe, qui, parce qu'il est premier dans l'ordre de l'être et de la pensée, est par essence inexplicable, principe qui se refuse à nos moyens de connaitre tout en rendant la connait:san<*e possible, principe ((ui échappe à l'évolution, bien (pie toute évolution procède de lui, un moteur immobile enfin, réalité suprême à laquelle sont suspendues à la fois la chaîne des idées et la chaîne des mondes ? ^Et, si j'osais presser de plus près encore certaines expressions de Spencer, en extiaire toute la vertu substantielle et réparatrice, je montrerais que cet adversaire de la métaphysique nous fimrnit iui-même l'occasion et le moven d'en reconstituer l'idée fondamentale. Ces grands critiques ne sont pas toujours si éloignés qu'ils le croient eux-mêmes de quelque tentatitm mystique, si par mysticisme on ven! bien entendre simplement l'atlraclion sensible du dieu inconnu. 11 se passe, en effet, quelque phénomène

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET RENAISSENT. 47 de ce genre dans la vie intellectuelle de ceux qui vivent, très haut, dans le commerce des idées, avec une sincérité profonde et une probité incorruptible à tout autre intérêt que celui de la vérité. Spencer se montre à nous tellement préoccu[)é, obsédé de l'absolu, qu'on pourrait croire qu'il a la vision secrète de la réalité cherchée, en la cherchant toujours. C'est le mot du dieu de Pascal dans un admirable dialogue, quand Pascal s'inquiète et s'aftlige de le poursuivre et de le perdre sans cesse : (( Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. » — L'absolu, perdu d'ajjord, retrouvé ensuite, quel drame des idées! C'est en vain que l'(»rt espère, de temps en temps, à travers les Ages, avoir exorcisé le spectre de l'absolu. 11 est là, toujours là, ce revenant éternel. On le croit démasqué dans ses mensonges, flétri, banni à jamais. La science libératrice s'applaudit de son œuvre. Et voilà qu'au lendemain de ces éphémères triomphes, il revient troubler l'homme dans sa fausse et fragile sécurité, l'inquiéter dans son repos factice, le solliciter à monter encore vers les hauteurs mystérieuses, au-dessus de la région des faits et des lois qui ne peuvent le satisfaire ni remplir tout son esprit. Et le jeu de la dialectique éternelle recommence, à la grande surprise de ceux qui pensaient l'avoir

anéantie.

On n'est donc plus d'accord sur ce point que l Inconnaissable soit ce qu'il était d'abord, une conception négative. Il a grandi, .il s'est développé; il existe au moms a l'état d'une Force et d'une Cause suprême. Et, quant à sa manière d'agir dans le temps et l'espace, qu'il remplit de son activité, est-il certain que ce mode d'action soit purement mécanique, et l'évolution, entendue dans ce sens tout phvsique, est-elle démontrée'? 11 faudrait bien en changer l'hiterprétation, si l'on admettait pour l'absolu

48 l'IlILOSOPHlE ET PHILOSOPHES.

celte existence supérieure à rinlelligenco, à laquelle incline, de plus en plus, M. Spencer. Ce genre d'attribut exclurait du même coup le mécanisme, et si une pareille conception venait à triompher, ce ne serait plus le pur naturalisme que nous aurions en face de nous, ce serait une idée d'ordre tout métaphysique, étrangère à l'homme, parce qu'elle serait, non pas au-dessous, mais au-dessus des conditions de sa pensée.

D'ailleurs on est encore loin de s'entendre sur le sens de ce grand mot, l'évolution, invoqué comme une conception mystérieuse des origines plutôt qu'il n'est défini comme une raison exacte et suffisante de ces origines. Le transfonnisnir lui-même, qui est à la base de l'évolution, peut-il élre accepté comme définitivement établi, et quel savant peul le considérer comme intégré à la science positive? Malgré laiit d'observations ingénieuses et de recherches, il est l'objet de controverses aussi vives que le premier jour où Darwin a produit sa pensée. A force de travail patient et de hasards heureux, la doctrine transformiste parvient de temps en temps à conquérir quelques échelons dans la série des formes vivantes et des espèces, et (pielques faibles apparences de transition jjossible; puis une lacune se présente, que rien ne peut combler; renchaineinent des types se rompt d'une façon iriéparable; il semble que tout est à recommencer. Tant que les choses resteront en cet état, qui oserait dire que le transformisme esl autre chose qu'une hypothèse? et si cela est vrai des idées de Darwin, à plus forte raison peuton le dire de l'évolulion, qui est la svnthèse de la nature tout entière.

Quel nombre effrayant de supj>ositions gratuites, de postulats arbitraii'es, d'assertions sans preuve exige ce processus universel, éternel, hors de toute proportion avec la pensée humaine, qui embrasse tous les phéno-

mènes sans exception, depuis le mouvement des corps célestes jusqu'à la formation de la première cellule, depuis la cellule, berceau de la vie naissante, jusqu'à l'éclosion en pleine lumière de la conscience humaine ! Certes il y a de la force d'esprit à chercher dans la poussière cosmique et dans les lois du mouvement qui s'y appliquent la formule explicative du monde, de toutes les variétés de phénomènes et d'êtres qu'il contient, de toutes les transformations qu'il a subies jusqu'à ce jour et qu'il devra subir dans un avenir indéfini. Cela est bien tentant de substituer à la conception d'une cause intelligente le mouvement éternel, seul père de la nature. Mais combieft d'objections se lèvent à chaque pas sur le chemin de cette hypothèse colossale! Que d'intermédiaires inexplicables et d'obstacles à franchir à travers tous ces stades échelonnés le long de cette route immense ! L'existence absolue de la matière affirmée a priori^ l'homogène immobile, inexplicable en soi ; l'hétérogène, non moins inexplicable, introduit dans cette substance primitive et en repos; ridentilé des forces physiques et vitales; la genèse des formes spécifiques par une commutation réciproque; l'équivalence et la corrélation des forces brutes et des forces mentales ; la transformation du mouvement moléculaire en sensation et en conscience, que l'on pose tout en la déclarant incompréhensible; voilà bien des postulats, imposés comme la rançon obligatoire à chaque passage d'un ordre de phénomènes ou d'un système d'êtres à un autre. Mais une objection plus générale nous arrête, dès le commencement de cette vaste aventure d'idées : si l'évolution, malgré ses hésitations, ses retours, ses lacunes, est en somme une marche en avant, un passage du moins parfait au plus parfait, ce qu'on peut appeler très légitimement un progrès, n'est-on pas en droit d'établir qu'il ne peut y avoir progrès continu dans l'ensemble

sans une direction du mouvement qui ne soit pas d'ordre mécanique? Or, on a beau dire que l'évolution ne signifie pas nécessairement progrès: au moins dans la première phase (|ue décrit Spencer et qui embrasse des milliers de siècles, dans la phase ((ui dure encore et qui se développe sous nos yeux, où nous sommes à la fois témoins et acteurs, il y a progrès dans l'ensemble: inc(»ntestablement il v a une marche suivie vers le mieux, de la malière diffuse au monde sidéral, du monde physico-chimique au monde organique, de la cellule à la plante, de la jdante à l'animal, des protistes à l'homme, de l'homme barbare des premiers âges aux sociétés civilisées, de la brutalité élémentaire à la notion du droit et de la solidarité sociale. Partout se déroule devant nous la hiérarchie des formes marchant veis une conqjlexilé plus grande, vei"s un système de force qui représente un ensemble croissimt des parties solidaires et de fonctions distinctes. Or est-il concevable que cette transformation en mieux n'implique pas une direction et une coordination de mouvement en dehors du mécanisme'? Les lois de Spencer sont insuffisantes dans le monde cosmologique, celles de Darwin le sont également dans le monde organique [lour expliquer cette marche vers les formes plus élevées de l'être. Leur action est visiblement subord(mnée à un but. La réussite d'un effet de hasard ne peut servir qu'une fois; elle ne peut pas servir toujoui-j*. Le mécanisme peut rendre compte d'une combinaison de forces, non d'une série de combinaisons qui forment des systèmes régulière. Ce que d'ailleurs la théorie n'explique pas. c'est pourquoi, dans le nombre illimité d'évolutions qui peuvent se produire, telle évolution s'accomplit plutôt que telle autre, et dans un sens déterminé de progrès. Pourquoi ce monde plutôt que tel autre'? Pourquoi pas aussi bien tout autre monde que celui-ci ? Ou bien, pour-

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET RENAISSENT. 51 quoi pas le chaos éternel, l'anarchie des forces? Quel intérêt peut avoir le mécanisme aveugle à en sortir? Quelle nécessité d'ailleurs d'en sortir, s'il n'y a pas, sous une forme quelconque, une cause ou idée directrice qui régularise. disci[)line cl coordonne ce lunudte de forces errantes et sans fi-ciii? Lno direction des degrés inférieurs vers chaque degré supérieur implique autre chose que le méc.uiisme; un système de directions définies ne peut être qu'un synonyme scientiti(pie de la fin.dilé.

Voilà une contradiction que les théories nouvelles n'ont pasencoie résolue. N(K1s pouvons attendre tranquillement qu'ini la résolve. Ce n'est pas la lésoudre, en effet, que d'insinuer connue on le fait, (|ue la nature est une grande artiste qui ne se connaît pas elle-même, que l'évolution est un travail intelligent par ses résultats et non par ses intentions, bien qu'il s'exécute par des agents purement naturels et par des lois physiques. Ce ne sont là que des palliatifs de mots et des expédients. Si la nature est autre chose que la nécessité aveugle, si elle est douée dune force secrète qui tire du chaos informe des éléments primitifs la figure du monde actuel et la série des inondes futurs, à quoi bon maintenir ce nom vat^ue et métaphorique, substituer la nature, un être de fantaisie, une pure idole, à une intelligence travaillant dans le monde avec conscience du but, se servant des lois pour atteindre ses fins, sachant où va l'univers et développant son histoire comme une jMMisée vaste et continue qui se réalise? lue pareille conception vaut bien celle du hasard et de la nécessité: elle vaut bien aussi celle d'une nature intelligente et personnifiée.

Donc révolution demeure une hypothèse, et toute la destinée du naturalisme actuel en dépend ; car elle est l'explication mécanique du monde. Or, si cette explication ne se suffit pas à elle-n.ême et ne s'établit qu'à grands

n PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

renforts de postulais, on peut dire que l'ancienne métaphysique n'est pas détruite, puisqu'elle n'est pas remplacée. — Il se passe quelque chose d'analogue pour la morale, que l'on s'est elTorcé de réduire à des groupes de sentiments ou d'hahitudes utiles ou nuisibles. Des faits, si solidement liés qu'ils soient, peuvent-ils constituer uno conscience morale et remplacer la raison? On essaie de nous le persuader, mais à quel prix! Encme une de ces surprises que nous réserve l'examen de ces doctrines et qui suscitent bien des doutes sur leur stabilité et leur avenir. On a tout détruit des fondements et des données de l'ancienne morale, on a tranché les liens par lesquels elle se rattachait à des principes d'où lui venait l'autorité de ses prescriptions, la majesté de ses lois; par quel étrange revirement d'idées voit-on ces théoriciens nouveaux s'efforcer de rendre à la doctrine empirique, arrivée à son terme, le caractère auirnste et sacré qu'ils répudiaient pour elle à l'origine ? C est un spectacle assurément édifiant de voirStuart Mill, après avcùr développé sa doclrine utilitaire et employé tant de ressources ingénieuses et d'habileté d'esprit à la dépouiller de tout a priori, reeonslniire àson profit, d'une manière inattendue, ces idées d'obligation et de sanction, les mettre à son usage et parler avec une sorte d'attendrissement de cette nouvelle religion du devoir qu'il a fondée! N'est-ce pas là un fait bien significatif, que la nécessité des formes et des caractères de la morale rationnelle s'impose de grè ou de force, à la morale positiviste, avec laquelle ces formes et ces caractères sont pardéfmition incompatibles? On a détruit les idoles métaphysiques de l'obligation, de rimpèratif catégorique, du devoir rationnel, des sanctions de la conscience, et voilà qu'on les rétablit par de singuliei-s détours de raisonnement, après leur avoir fait subir une sorte de purification préliminaire et de baptême

expérimental. Mais ne sent-on pas qu'on démontre par cela même l'inévitable nécessité de ces principes, l'impossibilité pratiquede s'en passer; et ne craint-on pas d'inspirer à la raison humaine la tentation de revenir tout simplement à la source supérieure d'où ils émanent?

Partout, c'est la même fureur logique de destruction et partout se produit, aussitôt après la ruine des vieilles idées, le sentiment des grandes lacunes qui s'ouvrent devant les théories nouvelles, partout le sentiment des insuffisances pratiques qui forcent leurs auteurs de recourir à des expédients ou à des équivalents fort inefficaces, destinés à marquer la place vide plutôt qu'à la remplir. On nous dit, par exemple, que la liberté est condamnée et par la physiologie et par la doctrine de l'universel déterminisme. La science a parlé, il faut s'incliner; il faut croire qu'elle a raison, à supposer qu'une pareille question soit de sa compétence. Mais aussitôt que le déterminisme a étendu son implacable niveau sur la vie humaine, chacun de ceux qui l'ont établi essaie d'y soustraire quelques portions de cette vie et de ramener, sous quelques déguisements, la réalité pratique qui n'est pas impunément méconnue. C'est Stuart Mill, par exemple, qui oppose aux motifs déterminants, présents à la conscience, la possibilité de susciter des motifs nouveaux, par lesquels s'il n'est pas détruit, du moins le déterminisme intérieur est déplacé. Quels sont donc ces motifs et quelle en est la portée? Ou bien, pour se réaliser en une volition, ils impliquent la liberté, ou bien, si l'adhésion à ces motifs n'implique pas un acte libre, si elle n'est qu'une autre forme du déterminisme, il ne peut être moral d'y adhérer, cette adhésion ne dépendant pas de nous. — * N'ya-t-il pas là comme un retour indirect à l'ancienne et inévitable idée de la liberté? Toujours d'après M. Stuart Mill, chaque homme est responsable de ses dispositions mentales, un

amour insuflfisant du bien et une aversion insuffîsante du mal, responsable aussi de son raiMrtère, qu'il n'a pas modifié dans le sens des bons sentiments, responsable encore s'il a commis une faute grave, de n'avoir pas donné la prépondérance à la crainte du cbàtinienl sur les motifs égoïstes, criminels ou kis. - Mais tout cela Il pouvait donc le faire? Tant de cboses dépendaient donc de lui/ Et quel autre sens peul-.>n donner raisonnablement a la liberté du choix?- « Modifiez votre caractère nous dit-on; cela est toujours possible. ,» Eh quoi' déplacer cette masse d'impulsions héréditaires, d'affections congénitales, d'influences d. font genre venues dn dedans et du dehors, orienter son choix dans une autre direction que celles qu'i.idiquaient le tempérament, la nature donné, de findividu, cela est donc possible, cela est facile même? Pourquoi nier aloi^s la liberté? - Chez un

lï;.!!::!'"''^''' ? *!:^'''*^*^^'^" i-narqualde, qui ^emble incliner vers les théories naturalistes du sein du déterminisme que nous portons en nous, surgit l'idée de hihberté po^ible, qui, une lois conçue, tend à se réaliser à trave,^ mille obstacles, et finit par conquérir sa réalité, ^ se dégager de la fatalité ambiante, à se .-réer ellemôme par la vertu et la force de la pensée. - Pour d autres enfin, subtils raisonneurs qni accordent trop

samment du mol saence assez mal appliqué, il n'est pas |.rouveque la ver.té scientifique permette à l'âme huma ne de v,vre, et peut-être, nous dit-on, l'illusion delà liberté est-elle nécessaire pour (,ue l'homme et Iaso<.iété existent

Je retiens la tliéorie de , s illusions nécessaire^ qui

ne peuvent représenter que des Ibrmes constitutives de la pensée, etjeme demande comment iillusion de la liberté 2 eree.' nuire chose que Iillusion ou le rêve dune vie

inoiale. Ions ces moyens détournés pour ressaisir lom- .

COMMENT LES DOGMES FINISSENT ET RENAISSENT, &5 bre de la liberté sont une preuve convaincante de sa nécessité et de sa réalité. Ce sont autant de repentirs psychologiques, assez mal dissimulés, d'une erreur grave (lue le système impose et que dément l'obligation salutaire de vivre. D'ailleurs, si Ton croyait au déterminisme, pratiquement et théoriquement, on devrait non seulement prévoir le jour et l'heure où cette transformation des idées s'accomplira définitivement, on devrait presser ce jour, invoquer cette heure libératrice. Or, voici un fait singulier : la démonstration scientifique du déterminisme, nous dit-on, ne dispense pas de laisser enseigner \a liberté morale ; il convient même de le faire officiellement, l'une de ces idées représentant une vérité de science, l'autre une illusion nécessaire de pratique. De pareils raisonnements me jettent dans une sorte de perplexité. Si le déterminisme est la vérité, il vaut mieux que tout le monde connaisse la vérité. Veut-on qu'il y ait des erreurs et des mensonges nécessaires appropriés à l'enseignement et adaptés, je ne sais comment, à la pratique? On nous répondra que toute vérité n'est pas bonne à savoir. Mais ici à quoi servirait de la dissimuler? C'est comme si l'on voulait enseigner à un amputé l'usage du bras et du pied dont il ne peut plus disposer. A quoi bon apprendre aux enfants l'emploi de la liberté si elle n'existe pas? Et n'est-ce pas se moquer du monde que de prétendre à discipliner ou à diriger des pouvoirs d'action purement imaginaires? 11 est plus digne de déterministes convaincus de proclamer bien haut, en face de vieux préjugés, la vérité nouvelle, fût-elle funeste au monde et a Ja vie tels qu'ils sont disposés par la routine. C'est à la vie de s'arranger autrement, si elle le peut ; c'est au monde à se tirer d'affaire et à se mettre d'accord avec les choses. Il ne faut ruser ni avec la vérité, ni avec les hommes : d'abord cela n'est pas honorable et puis cela ne

sert à rien. Vue leçon sort de tous ces artifices, de ces détours et retours inattendus, c'est que la libre énergie, qui est le fond de la personne humaine, ne se laisse pas 81 facilement détruire au nom d'une théorie d'automates; elle jette le reflet de son évidence sur ses adversaires,' qu'elle éclaire malgré eux et qu'elle inquiète.

Sur tous les points les mêmes déceptions se produisent, et, à la suite, les mêmes contradictions. On a voulu affran' dur l'homme en le débarrassant des vieux jougs; on l'a délivré de l'obsession de Dieu et de la vie future ; on l'a déchargé du poids de sa responsabilité; on a fait'ce que Ion a pu pour le détourner des troublantes chimères pour fixer son rêve errant sur la terre, pour améliorer son séjour et sa condition présente. Il devrait être heureux enfin, après tant de siècles de servitude et de misère El >^ici qu'on s'aperçoit qu'il ne l'est pas. Voyez plutôt ce smguliei phénomène du pessimisme croissant en raison directe du progrès de la science, d'où devait sortir toute amélioration durable et toute lumière positive.- Quelques- Mns des penseurs qui ont travaillé avec le plus d'ardeur à cette émancipation sont pris de doute au terme de leur œuvre et se demandent si la vérité ne serait pas triste. Et comment ne le serait-elle pas, puisque ce prétendu affranchissement de l'homme le fait à la fois esclave des .phénomènes et comme un étranger dans l'immensité de cet univers « qui ne le connaît pas », seul, sans appui, sans passé, sans avenir? A quoi s'attacher dès que 1 inexorable loi du mécanisme est proclamée comme le dernier secret des choses? Et pourquoi vivre aloi-s, s agiter, penser, souffrir?

Je sais bien que ces mêmes penseurs ne veulent pas consentir à de telles ruines; ils prétendent les relever maigre la logique, malgré la science. Ils font un appel desespéré à l'idéal; ils affirment le progrès moral et

religieux dans le monde; ils invoquent la raison, qui ne peut avoir tort, malgré les apparences, malgré les démentis flagrants de la réalité. Ils ne se résignent pas à cette tristesse morne; ils essaient d'y jeter quelque rayon ; ils appellent à leur aide je ne sais quelle justice supérieure, réparatrice de ce grand malentendu, vengeresse des consciences. Tout cela est fort beau et d'une poésie touchante. Mais qu'est-ce que cette vie spirituelle à laquelle on s'obstine à nous convier? Qu'est-ce que cette cei'tilude affirmée du progrès moral et religieux? Et ce culte de l'idéal, tourment des plus nobles et des plus délicats esprits de ces nouvelles écoles? Il faudrait pourtant s'entendre avec eux et savoir au juste ce qu'ils veulent dire. On ne peut accorder de pareilles rêveries, si généreuses qu'elles soient, avec ces affirmations solennelles, tant de fois répétées, que la seule vraie religion, c'est la science, que la science est l'unique maîtresse de la vérité, que la vérité est ce qui est prouvé scientifiquement, c'est-à-dire par l'expérience rigoureusement pratiquée. Qui croire et que croire dans une pareille discordance de mots et d'idées ?

Le dilemme est pressant, il faut choisir; et bien des intelligences restent suspendues devant cette double et contraire affirmation. On nous parle du progrès et de l'humanité future, pour laquelle il est beau de travailler. Mais ce progrès aura-t-il le temps de se réaliser avant que la vie ait disparu de cette planète, et, d'ailleurs, à quoi bon, si ce progrès lui-même est destiné au néant? On s'agite, et pourquoi? Pour qu'à un jour plus ou moins lointain, un caprice des forces cosmiques retire du grand jeu qui se joue cette pièce qu'un autre caprice y a introduite par hasard ou par nécessité. Quant à l'humanité future, de quel droit prél*verait-elle une part si grande sur nos labeurs et nos sacrifices, s'il ne doit

58 PiïILOSOPHIE ET PHILOSOPHES,

rien smviviv, môme un effet moral, à tous ces efforts, si ce capital immense de bonne volonté et de génie est la proie marquée d'avance pour le cataclysme final? Ce tourbillon d'atomes employé à la composition du monde actuel enlreia lui-même dans d'autres combinaisons (fui se succéderont sans fin, sans lelation avec celle-ci, dans une éternilé vide dr lout souvenir. Cette justice réparatrice (pj'o„ invoqua, de quel côté de Tboiizou l»nlle.a-t-elle? D'où peut-elle venir, puisque Ion a exclu la Raison suprême d,- l'explication des clioses? Que reslera-t-il des p(>nsées d'un Aristote ou de l'héroïsme pieux d'un saint Vincent de Paul ou des calculs révélateurs d'un Newton, quand le soleil qui a éclairé un instant ces fnnits sublimes sera lui-même éteint? Celte religion du progrès, ces espoirs sublimes, hypothéqués sur un infini sans pensée et sans moralité, ne serait-ce pas encoie une dernière mystification imposée à l'homme, quil vauchait mieux laisser tranquille dans la réalité positive (pie lui donne la science et ne pas agiter ainsi de rêves mille fois plus vains que ceux dont les anciens dogmes l'avaient bercé?

Voyons cependant les choses à un point de vue plus ïiumam et sans trop presser la logique. Que prouvent, après tout, ces appels à la vie spirituelle et ces protestations en faveur de l'idéal, sinon que VMne ne se laisse pas enlermer dans l'horizon des fiuts sensibles, qu'elle ne poura jamais s'acclimater dans le monde du mécanisme, M" ''II.' a besoin de respirer du côté des idées? Kt c'est [•*•"'• «'^'i'' «inelle cherche obstinément son issue vers la •"mère, vers la raison. Hassurons-nous donc, malgré '•MIS |,.s eflorls eonjurés de la science positive >^t de In cntiqne, sur le lendemain de riiuinanité, que l'on se rovv.^nao s. mmne et si triste quand les dogmes aunmt <"«P'»ni cil plnlosopbie comme ailleurs. Os dogmes jw

sont jamais plus près de renaître qu'au moment où l'on croit qu'ils finissent. Ils renaîtront, modifiés peut-être dans la lettre qui les exprime, non dans l'esprit qui fait leur vie impérissable. Ne laissons pas tomber à terre, sans les relever, ces espérances et ces paroles de foi échappées à quelques penseurs dont la science n'a pas rempli l'attente et qui cherchent au delà, sans trop se soucier s'ils se contredisent. Fiecueillons ces promesses et ces gages. C'est un désaveu des théories désolées avec lesquelles ils semblaient avoir fait un pacte ; c'est le témoignage que la vie n'a de prix qu'à la condition qu'elle trouve dans l'idée du bien sou principe et son terme; c'est aussi la preuve que le divin console mal de Dieu. Et, quant à cette idée même du divin, si abstraite et si vague, qu'aurait-on à répondre à un physicien ou à un chimiste (pii demanderait de quelle expéri(Mice on a tiré une pareille notion, introduite à l'improviste sur la scène? Il faudrait bien avouer qu'elle vient d'ailleurs et de plus haut, et qu'elle se rattache à cette philosophie perpétuelle, la peremm quœdam philosophia que célébrait Leibniz.

Ainsi se manifestent, comme par le jeu d'une force régulière et fatale, des symptômes de réveil inattendu pour tout un ensemble de concepts et de sentiments que l'on croyait disparus dans le triomphe de la science. Ainsi se reconstitue peu à peu ce fonds de platonisme né avec riiomme et qui ne disparaîtra qu'avec lui : le culte de la vie spirituelle, l'irrésistible et obsédant amour de l'idéal, la foi à la raison, qui crée une parenté entre l'homme et Dieu, l'autorité et la beauté du devoir, le [)ressentiment de l'absolu, la croyance à une source supérieure d'être et de vérité, à un au delà mystérieux qui enveloppe et dépasse la science. Quoi qu'on ftisse, ces semences d'idées ne meurent pas; même sur un sol ingrat, elles sont avides de renaître; c'est comme une

PffïLOSOïmiE ET PHILOSOPHES, moisson toujours prête à se lever, après les jours de détresse, à l'appel pressant de l'âme humaine, avec la complicité de ceux-là même qui ont voulu s'attaquera la racine de ces idées et qui. tout d'un coup, pris d'effroi devant leur œuvre, s'arrêtent et renoncent au triste honneur d'achever l'expérience commencée.

THÉODORE JOUFFROY

Vingt-trois ans à peine se sont écoulés depuis la mort de M. Jouffroy. Dans cet intervalle d'un quart de siècle, que de révolutions dans les institutions, dans les mœurs^ dans les idées! Avec quelle rapidité la face du monde se renouvelle, et comme les partisans de la philosophie du devenir ont beau jeu à une époque comme la nôtre î Que de contrastes, si l'on rassemblait dans un tableau les principales questions de l'heure présente, mises en regard de celles qui s'agitaient vers 1840! Pour ne parler que de la philosophie, à part quelques vagues symptômes, déjà sensibles aux esprits fins, M. Jouffroy aurait-il pu prévoir en mourant que, si peu de temps après les triomphes d'une école auxquels il avait pris une noble part, le spiritualisme aurait à subir de si rudes épreuves, jusqu'à voir un instant la popularité se retourner contre elle?

Ces révolutions périodiques dans les idées nous obligent à revenir plus d'une fois sur certains noms désignés plus spécialement par leur éclat même à d'injustes disgrâces de l'opinion dans ces tumultes philosophiques qui semblent vouloir tout détruire et trfut remettre en question. Après plusieurs années de luttes opiniâtres, il peut sembler utile de voir où nous en sommes, et parmi les renommées qui nous sont chères, lesquelles ont succombé sous les coups d'une polémique à outrance, lesquelles ont pu y survivre. Relevons nos blessés et comptons nos morts. A deux reprises déjà, on a donné ici même le portrait

C2 PHïLOSOPHIE ET PniLOSOMîES.

de M. Jouffroy; on a peint l'homme, l'écrivain, le penseur. Dès 1835, M. Sainte-lieuve traçait dans la Revue un de ces portraits à plusieurs égards définitifs, où excellait dêjh son art incomparable». Onze ans plus tard, M. de ftémusal, déplorant la mort récente du philosophe, rassemblait dans une lununeuse étude les titres épars de celle belle renonunée*. Chacun des deux peintres a mis dans son œuvre cpiehiue chose de lui-même, de son esprit, de sa physi(Miomic. Ce (pie M. Sainte-Beuve a peint avec am.)ur, ce qu'il a placé sous le rayon le plus propice et dans le plus beau relief, c'est l'expression poétirpic, rêveuse de son modèle, tel rpie Joseph Dehu-me devait le ei>mprendre alors; c'est l'artiste comprimé, refoulé p;u' les devoirs austères de la science, cpi'il a interprété avec une prédilection marquée. Il se demandait si M. Jimffroy avait bien rencontré sa vocation la plus saisissante en s'adonnant à la philosophie. 11 croyait deviner l'ennui de Tàme sous cette logique et connue un regret profond dans ^•o/^ regard d'exilé. Aussi Tengageait-il envers le public, par des demi-confidences, à déployer dans quelque œuvre d'art, dans un roman, sa psychidogie réelle; il lui mon- Irait du doiiri ce refuge brillant p<mr toutes les facultés de sa nature qui n'avaient pas donné, pour toutes ces I)arties poétiques et pittoresiiues de son talent restées sans einpioi.

M. de Rémusat, très occupé de politique, profondément mêlé à des mouvements d'opinions qui avaient, quinze ans auparavant, renouvelé tant de choses et produit une révolution, inclinait naturellement à peindre dans M. Jouffroy l'un des [»lus nobles interprètes des idées libérales de la génération à laquelle il appartenait lui-même. De larges

i- !■=' décembre 1833.

. 2. 1" aoiU 1844.

théodoue jouffroy. es

peintures de l'état des esprits vers la fin de l'Empire et sous la Restauration préparaient et expliquaient la jeunesse inquiète de M. Jouffroy. Sans négliger le côté philosophique de son sujet, M. de Rémusat insistait particulièrement sur les causes morales qui amenèrent la révolution de 1830, sur la naissance et la formation des divers groupes d'écrivains qui renouvelèrent alors la presse militante, enfin sur tous les [)oints par où la vie de M. Jouffroy a pu se rencontrer et même se confondre, à certaines heures, avec l'histoire morale et politique du dix-neuvième siècle.

Après ces deux maîtres, que nous reste-t-il à faire? Peut-être l'étude plus spéciale du philosophe. Pour juger l'œuvre d'un écrivain tel que M. Jouffroy, pour en a[)précier les résultats définitifs, ceux qui resteront acquis à la science, il est bon de n'être pas trop rapproché de lui par le temps ou par l'amitié. Il est bon de faire partie, non du groupe d'amis survivants, mais du public; le jugement est plus libre ainsi. Peut-être aussi, à vingt-deux ans de distance, sommes-nous placé à ce juste point de la perspective qui exige, pour ces sortes d'appréciations, un certain éloignement dans le temps, et qui permet à la postérité de rétablir les vraies proportions des personnages et des idées. Depuis la mort de M. Jouffroy, bien des aspects de la science ont changé; des parties entières ont été bouleversées par de brusques attaques, les limites reculées sur certains points, envahies sur d'autres. Sous le feu de la polémique, la doctrine de M. Jouffroy a pu trahir ses parties vulnérables. Pour celles qui ont résisté À de si furieux assauts, on peut diie qu'elles sont maintenant à l'épreuve.

Od se plaît parfois à choisir sa patrie idéale dans le temps et à désigner lepoque où chacun de nous aurait cru trouver le plus noble et le plus large emploi de ses facultés. Je croirais volontiers que c'est de 1820 à 1850 qu'un homme d'intelligence voué aux ambitions de la pensée et y subordonnant tout le reste devrait souhaiter d'avoir vécu. D'autres moments du siècle furent plus glorieux par la politique ou par les armes; aucun ne le fut davantage par le mouvement des idées ou l'éclat des lettres. Il y eut là une époque unique pour la libre et féconde variété des talents, pour toutes les nobles curiosités en même temps éveillées et toutes les émotions du beau en même temps ressenties, pour l'activité presque héroïque de l'esprit, qui se précipitait dans tous les sens à la conquête de l'inconnu, et aussi pour la candeur du publie, enthousiaste alors jusqu'aux illusions. La philosophie critique n'avait pas encore flétri ces espérances enchantées, ni désolé l'imagination neuve des générations qui représentaient la jeunesse du siècle.

Ce fut un comme renouvellement universel , une instauratio magna de l'esprit humain. Ce fut au moins une immense espérance de ces grandes choses. La poésie, l'histoire, la critique, la philosophie, donnaient chaque jour, comme à Tenvi et par une sorte d'émulation illustre, des témoignages de ce que peut l'invention de quelques grands talents, excitée par l'enthousiasme de l'opinion. On put croire un instant qu'on allait assister à la naissance d'un grand siècle. Ce magnifiques succès partiels encourageaient ces illusions. Jamais peut-être, sauf au seizième siècle el à la lin du dix-huitième, l'esprit humain ne mani-

THÉODORE JOUKFROY. .k

resta une confiance plus ingénue en lui-même; jamais la ra.son ne se persuada plus con.plè.en.cnt quelle alait enfin avo... ra.son el qu'on allait lui livrer, pour les réfo mer d un coup, les institulions, les lois, les moeurs On c.ut qu'on était sur le point de saisir les formes durables le la vente dans les systèmes, du droit absolu dans

s, du beau ,b.ns les arts. On s'imagina qu'il serait pos s,ble de résoudre pacifiquement toutes les questions de n.an.ere à concilier les intérêts dans un ordre de c h^se .|m ne fut que l'expression du droit, et les passions el plus .■ontranvs dans un programn,e idéal dont les articles ne cont.,.ndra,ent rien n.oins que la règle équitable du pouvou- e, de I,. liberté, la métbo.le pbilosopbiiue. I fc^-mulesuprenu. de l'art : vaste tentative d'applica,i„„ mj. versel e de la ra.son à tous les problèmes appuyée sur une çtude profonde de l'histoire et de l'esprit humain sl elle échoua en partie, ce ne fut ni par le défaut de talen dans les bonm.es qui l'entrepri-ent, ni pa.. le défaut d'ampleur dans la conception générale d'où elle était sortie Lespnl avait toute sa valeur alo.-s; on en sentait la o.ce, on le r.«pectait, on l'aimait, on lui frayait toutes les voies Son règne se ma,-quail par les p,-og,.ès de l'opi. mon publ.que, qu'il excitait en la di.igoant, et qui, en lui obe.ssa..t avec empressement, assu.ait sa souvei-aineté sur les mœurs publiques, et à la longue sur les institutions, tn se modelant lui-même avec un tact exquis il merilail de régner, il régna. ^

11 n'y avait peut-être pas au fond plus d'unité de vues et d unan.m.té de croyances à cette époque qu'il n'y en a entre les ho.nmes de not.e temps; mais les controverses eta.ct a la fois plus ardentes et moins inutiles. Les Questions posées aloi-s ne dépassaient pas certaines limites et ne divisaient pas les esprits par des abîmes. Quelmies princi|.cs, heuieusement conservés au-dessus du tumulte

de la controverse, perniellaient, sinon d»» s'entendre, au moins de se coiiiju'rndre. Ce qui manque aujourd'liui, ce sont ces points eonuiiuns, ces points de repère dans l'infini mouvant des opinions humaines. Ce qui sépare les hommes, c'est la cont radie! i(»n alisolue. 11 en résulte deux choses : Tune facile à prévoir, l'inutilité de la controverse; l'autre, qui est un effet assez singulier de la même cause, le manque d'intérêt des discussions. Quand des adversaires se trouvent jetés aux deux extrémités de la pensée, ils ne parlent plus le même langage; tout point de contact manque à leurs idées. Chez les esprits élevés, tout se horne alors à une exposition de principes qui, ne s'inquiétant plus des objections possibles, tourne insensiblement au monologue. Chez les esprits communs et naturellement bas, limpuissance de discuter se traduit en banales injures contre les idées qu'ils ne comprennent pas, ou, plus souvent, contrt» les hommes qui les représentent.

A l'époque dont nous [larlons, il y avait plus de passion vraie dans les débats, piirce qu'il y avait moins de négations radicales entre les hommes et les idées. Sauf peut-être en littérature, où classiques et romantiques se faisaient une guerre d'extermination, pîutout ailleurs on recherchait avec ardeur les i)rincipes sur lescpiels il y avait chance de s'entendre. Quand l'abbé de Lamennais écrivait son Essai sur rindifférence, il pliilosophail à sa manière, il faisait un système ; c'était sur une théorie particulière de la certitude qu'il établissait son apologétique paradoxale. Quand les écrivains (hi Globe, quelques années plus tard, lançaient avec une âpre et brillante iiassion leurs réquisitoires contre le dogmatisme religieux, ce qu'ils attaquaient au fond, c'était la domination oflicielle des religions d'Ktal, el du moins les vérités qui sont l'essence religieuse du spiritualisme restaient en dehors de ces vives contioverses.

THÉODORE JOUFFHOY.

De même en poli.iqT,e : les représentants les plus témé '■" .-s .lu progrès n'allaient pas au delà d'un li "é ra is^l" ela..ven.ent modéré. El bien qu'ils eussent en aï"' d.'s préjugés opiniâtres, des illusions rétros^e tives " .deal clMua^ique de gouvernen.ent patriarcale S, "

«nfermau dans certainesjimites;il„'était pas utr„ le pnncpe monarchique lui-même, mais seulement ur 1 et.. due e la nature des garanties dont il cTv naj d entourer I mstitution. i-"nvenait

Spectacle brillant, même dans sa confusion, nue celui

,Z, î r"""" ""«"«<='-"«. d'une telle a,nbifo„

t:^Tr::^^tr'''"''''' -g-ds travaux, d^ es n aux reve^ ! Si tous ces vastes espoirs ne furent pas reml> liN la faute e„ est à l'immensité de ces espoirs à h î,^ Mtude prématurée de certains talents qui nte„' i"" jusqu au bout de leur tâche et in«; a il ...î"''^''"' ?«« qui, de 1830 à IXiS ,. " P^'^'^xe active

cet essor H^« M ' ™ P''""'"'' exclusivement à elle ca essor des ntell.gences et les absorba. La politique ne rend jamais les conquêtes qu'elle a faites Parmi I« grands esprits de cette époque, les uns trouva tou nature lement dans les affaires de l'État une pplïcat. on nouvelle de leurs rares facultés; les autres rlconWn. dans les luttes de la tribune un attrait lout-puissanTune

: slractmnenivranteauxétudesdésintéresséLqu at;ië„ .lins re leur nom; d'autres enfin, entraînés parles pX cupa.,o„s publiques, cédèrent à la tentation d'un po." Te tri: et : -/'^ ^^^"^PoHèrent la politique dans ïs lettres, et ce mélange en altéra l'idéale pureté Mais ce, ambitions de la nensé.. pI rfa l'»„. • ^ ."'• "'"^ «^s la pensée et ae I art, qui avaient n»<:<:innnA

sS::! m- ::vr "'"^ rr -'''-' "•-:^- p-"

sieries. même a travers les défaillances des hommes ou e échecs partiels des idées, il reste, de ces graïs le„ tativ^s et de ces rencontres d'esprits supérieurs comm"" une trace de lumière dans un siècle

eg PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

Ce fut vers i8'25. au milieu de cette société si intelligente et avide d'idées, que parut pour la première fois un des hommes qui devaient le plus l'honorer, tout jeune alors, mais visibhMuenl maniué pour un grand avenir d'écrivain et de penseur, si la vie lui laissait le temps de devenir tout ce qu'il pouvait élre. On parlait avec une sorte de mystère de ce philosophe de vingt-six ans à peine, déjà observateur profond, psychologue délicat, qui portait dans les grands problèmes, avec les lents procédés de la science expérimentale, l'accent d'une émotion contenue, une gravité, une sorte de piété philosophi(iue. De rares initiés racontaient les réunions qui se tenaient autour de lui dans une pauvre chambre de la rue du Foui- Saint-Honoré. Vingt discii)les fidèles, dont quelques-uns sont arrivés aux plus hautes charges de l'État, qui tous ont conservé le culte de l'esprit et se sont diversement illustrés par lui, se groupaient autour de « ce mélancolique jeune homme, dont la figure grave et belle avait des expressions si douces et si fières, si sereines et si tristes, dont les veux, d'un bleu pâle et d'une lenteur réfléchie, ne se laissaient pas détourner des contemplations intérieures, et dont 1rs joues amaigries étaient creusées par le mal qui consumait déjà une vie destinée à finir si vite' ».

Le jeune philosophe qui exposait des théories déjà formées sur \ esthétique, et qui préludait à ses belles méditations sur la destinée humaine devant des auditeurs tels que M. Vitet, M. Duchàlel, M. Dubois, était un des plus brillants débris de cette glorieuse École normale, un instant brisée et dispersée par un mouvement de réaction aveugle, poursuivie par une colère opiniâtre jusque dans les rangs du professorat. Sa carrière, comme celle de ses

1. M. Mipnet, Eloges histoiigues. y o\'icv lue dans la séance publique de rAcadêmie des Sciences morales et [xililiques du 25 juin 1853.

THÉODORE JOUFFRUY.

cond.snpios, avait été subitement interrompue- on lui avait retiré la chaire du collège Bourbon, ^«",1" fonde un enseignement remarqué; il se voyait réduit uv ressources précaires des cours particuliers", en attëldânî ..ne réparation qui se lit attendre assez longlemp" .J

Sa jeunesse maladive et dévorée par un feu intérieur 'lue la pensée trop ardente excitait encore l'avait d Ce -oure pré.lisposé à la philosophie. Quand il et it rri a H.cole normale en 1814. il y apportait des étude for ";-.-'P'«>-. m... gravité précoce', 'un fonds d'i , tsill

igieuses recueillies dans la vie patriarcale' et Z

n r m V""'™'"'"" ''' ="'•'"«'=' «P""'"»'- ^^"1 n. urc, une certaine l'"slesse même, celle des jeunes sens qui vivent beaucoup avec leur pensée ou avec la n.turë no connaissait rien de la philosophie ni des ph'iU t

n hiau! . '" ' ''""' '^'^''' ^' '«•"l».-.-ame„t ph loso

ph.que. Des ses premiers pas à l'École, il rencontra la

cience qui devait devenir la maîtresse de sa ie TÏcole

"S de"?""'"' '' ''''""^ "-'^ -seigneme t q Muaient de finir prématurément : celui de M Larorni

"ucuiiu mixte, exoressinii oxnntn a^ ;«^".e, si «ne et si n^iodé;:: Z^lJl LrdSÏ I langage de lecole de Condillac et de Destut de Tracv mais rajeunissant l'idéologie épuisée par que ques ni '•■pes nouveaux qui l'inclinaien't doucement S. sïï" ua isme renaissant, et l'enseignement de M. RoyerS ard. qui avait développé avec autorité la théorie écoÏ;Ïe

et opposant a ses adversaires l'analyse des faits supérieurs

sou ce" d'id' "r'"f P" '"•'"^'^ ^« -^^'"^ - no-une sou.ce d Idées plus haute que l'expérience. Le souvenir

de ces deux enseignements divisait encore la jeunesse de Fécole. Knfin c'était M. Cousin lui-même dans le feu de ses vingt-deux ans, dans la vive et cohimunicative ardeur de ses premières découvertes et de ses grandes espérances. M. Jouffroy ne [muvait échapper à son sort, qui l'avait marqué philosophe : sous ces iniluences diverses et [)ar l'effet d'une révolution intérieure d'esprit que nous avons à raconter, sa vocation se décida pour cette science, dont il n'avait eu jusqu'alors que l'instinct, et qui lui était tout d'un coup révélée par les discussions animées de ses condisciples, comme par l'éloquente passion d'un jeune maître presque de son âge.

Nous avons de cette première rencontre de M. Jouffroy avec M. Cousin deux témoignages précieux^ celui du maître et celui du disciple. M. Cousin a fixé, dans quelques pages pleines d'intérêt, la date et les circonstances de celte rencontre, en décrivant avec une précision animée le mouvement philosophique dont l'école était alors l'ardent fover'. M. Jouffrov a consacré aux mêmes souvenirs quelques pages retrouvées après sa mort el puhliées jiar M. Damiron au commencement de la deuxième partie du mémoire sur VOrganlmtion des sciences philosophiques, qui nous livrent le :scci et de cette belle àme en nous racontant l'histoire de ses idées.

Ce que M. Jouffroy chercha dans la philosophie, c'était plus qu'une méthode, c'était une foi. Il avait besoin de retrouver, par l'effort de sa raison, un système de croyances pour remplacer celles qu'il avait pei-dues. Les premiei-s mois de son sc^our à l'école avaient été marqués par une de ces crises qui mesurent la profondeur d'une îVme ; elle nous a valu une page égale aux plus belles qu'aient produites en ce genre les lettres françaises de-

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