‹ Philosophie et philosophes [microform]Chapitre 4 sur 19 · nouveaux mélangea, 2'édifioti, p. Si · texte numérisé non relu

nouveaux mélangea, 2'édifioti, p. Si

THÉODORE JOUFFROY

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14 I»H1L0S0PIIIE ET PHILOSOPHES.

n'avais mieux senti l'importance des problèmes que depuis que j'en avais perdu la solution. J'étais incrédule, mais je détestais l'incrédulité; ce fut là ce qui décida de la direction de ma vie. »

Il résolut donc de consacrer à cette reclierche tout le temps qui serait nécessaire, son existence dut-elle s'y employer tout entière. 11^ lui sendjlait que la philosophie, la vie même ne pouvait pas être autre chose que cette recherche. Y réussit-il pleinement et sans réserve? Trouva-t-il autant qu'il avait perdu? Put-il remplir ce vaste pro.m.unine qu'il s'était tracé? Nous répondrons à cette qui'stion (juand nous aurons examiné l'ensemble et le dévelo|»peinenl de ses idées. Nous nous expliquerons mieux alors pouiquoi cette belle âme, au milieu des joies d'une science chacpie jour a«,q'andie et d'une considération plus solide que la gloire, resta frappée d'une sorte de mélancolie, qui est une |)arlie essentielle et le caractère même de son talent.

11 y eut déception pour lui dès les premiers pas qu'il fit dans la science. H avoue lui-même qu'il ne s'était point rendu un compte bien net de l'ordre des questions ([ue la philosophie embrassait et des exigences de la méthode propre à les résoudre. Son intelligence, « excitée par ses besoins et élargie par les enseignements du christianisme », avait prêté à la philosophie le grand objet et la portée d'une religion. 11 fut quelque peu désappointé quand il se trouva enfermé pendant dix-huit mois dans l'enceinte d'une seule question, celle de l'origine des idées. Il s'y habitua pourtant. Il a{q)renait à exercer sa raison, « à la conduiie, à avoir confiance en elle ». Assurément rien de tout cela ne fut perdu. Bientôt même la vraie portée de cette question, qui n'est pas autre que celle de la certitude et de la raison, se révéla plus clairement à lui. La liaison de cette question avec les autres

THEODORE JOUFFROY. 75

problèmes se laissa même entrevoir. 11 se réconcilia avec les lenteurs du procédé auquel on soumettait sa jeune impatience, et il eut le bon esprit de trouver profit à se laisser instruire, à laisser venir à lui les idées et l'expérience, convaincu, par le sentiment éclatant de son ignorance, que l'heure de penser par lui-même n'était pas venue*.

Son noviciat à l'école étant expiré, il fut appelé à professer à son tour, et ce fut une salutaire nécessité pour lui de se trouver en face d'un cours à faire et de chercher la vérité à ses risques et périls. Des sciences qu'il avait à enseigner, il savait à peine l'objet et la méthode. Presque t(uit était à créer pour lui. 11 y eut là un incroyable développement de la faculté d'observation interne et d'analyse. Lui-même, à vingt années de distance, déclarait que'jamais il ne jouit au même degré qu'alors de cette autorité sur Vinstrument intellectuel, la réflexion. Il a décrit celte habitude qu'il contracta de la vie intérieure avec une énergie d'expression qui rappelle par endroit Descartes et le Amieux hiver passé dans un poêle à préparer le Dwcours de la Méthode, « J'avais jeté les livres, dit-il, trouvaut plus court de bâtir à neuf que de construire avec des matériaux empruntés. C'étaient donc des journées, des nuits entières de méditation dans ma chambre; c'était une concentration d'attention si exclusive et si prolongée sur les faits intérieurs où je cherchais la solution des questions, que je perdais tout sentiment des choses du dehors, et que, quand j'y rentrais pour boire et manger, il me semblait que je sortais du monde des réalités et passais dans celui des illusions et des fantômes. » Il se déshabitua d'aller chercher ailleurs ce qu'il pouvait

i. Nouveaux Mélanges. De ^Organisation des sciences phitosoptiif/ues, deuxième li-.irtic. *^

n IMIILOSOPIIIE ET fMllLOSOPIIES,

trouver par lui-même : s'il ouvrait les philosophes, sll suivait encore les cours publics, c'était plutôt pour apprendre où étaient les (piestions que pour en obtenir la solution. Il en vint même à se convaincre qu'il ne comprenait véritablement (|ue ce qu'il avait trouvé lui-même. Pendant ce tem[)s d'élaboration inlérieure et de méditalion sur les lois de la nature humaine et sur les règles pour la conduite de l'esprit» (jui étaient l'objet de son enseignement, <|ue devenait la préoccupation de ces(|ueslions générales, d'im intérêt supérieur, d'une poitée toute religieuse, (|ui avait décidé «le l'emploi de sa vie? de noble souci des choses divines n'était |>as éteint dans son cœur; « il v subsistait tout entier, et par intervalles, quand j'avais quelques heures à rêver la nuit à ma fenêtre ou le jour sous les ondjrages des Tuileries, des élans intériems, des attendrissements subits, me rappelaient à mes croyances |>assées, à l'obscurité, au vide de mon âme, et au projet toujours ajourné de le combler. » Une maladie nerveuse, en lui imposant deux années de retraite et de loisir forcé dans ses chères montagnes du Jura, avança l'heure où il put espérer de résoudre quelquesunes de ces ([uestiims délaissées un instant pour les questions de méthode, mais non oul»liées. « Je me retrouvais sous le toit où s'était écoulée mon enfance.... Chaque voix que j'entendais, chaque objet que je voyais, chaque lieu où je portais mes pas, ravivaient en moi les souvenirs éteints, les impressions effacées de celte première vie; mais, en lentrant dans mon îhne, ces souvenirs et ces impressions n'y trouvaient jjIus les mêmes noms. Tout était conmie autrefois, excepté moi. (]«'tte église, on y célébrait encore les saints mystères avec le même recueillement ; ces champs, ces bois, ces tontaines, on allait encore au printenq)s les bénir; cette maison, on y élevait encore au jour marqué un autel de (leurs et de feuillage;

THÉODOUE JOUFFROY.

ce curé qui m'avait enseigné la foi avait vieilli, mais il était toujours là, croyant toujours, et tout ce que j'aimais, tout ce qui m'entourait avait le même cœur, la même âme, le même espoir dans la foi. Moi seul l'avais perdue, moi seul étais dans la vie sans savoir ni comment ni pourquoi; moi seul, si savant, ne savais rien; moi seul étais vide, agité, aveugle, inquiet. Devais-jei pouvais-je demeurer plus longtemps dans cette situation? )) Il se mit à l'œuvre et appliqua presque uniquement, pendant deux années, à cette recherche, l'intensité d'altenlion et la régularité de procédés qu'il avait ac<]uises.

C'est au retour de ses montagnes, au sortir de cette retraite philosophique, rem[)lie par l'exercice le plus actif de la pensée, qu'il trouvait sa carrière brisée, ses amis dispersés, et qu'il ouvrait dans une chambre modeste ce cours d'où devait dater le premier élan de sa jeune reuonmiée. Quelque temps après cet heureux essai de ses forces, nous le retrouvons au Globe, fondé en 1825 par plusieurs de ses auditeurs et quelques amis du dehors. S'il prit dans ce journal une altitude militante qui peut nous étonner dans une nature si élevée et si méditative, s'il écrivit les articles célèbres Comment les docjmes jiniL sent, la Sorbonne et les Philosophes, qu'on n'oublie pas qu'il y avait guerre déclarée entre le parti libéral et le parti alors au pouvoir, que ce parti tendait de plus en I)Ius à faire du catholicisme une religion d'État, marquant sa funeste influence par la suppression de l'École normale, par l'épuration de ITuiversité, par des mesures inquisitoriales tristement inventées pour faire de l'hypocrisie un moyen d'avancement. La philosophie était traitée en ennemie. Si elle se défendit à outrance, si elle devint même agressive, il faut songer au péril des temps, aux alarmes de l'opinion, aux entraînements de la polé-

7g PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

inique, qui s emporte si facilement au delà du but. Dans ces morceaux qui obtinrent alors un succès retentissant, les passions de l'heure présente se cachent sous la li(ûde amertume de l'écrivain, thi'on relise de sang-froid ces deux articles, le premier surtout ; on verra sans peine que ce sont des écrits de circonstance, des armes de comi)at. Vingt ans plus tard, M. Jouffroy n'aurait pas raconté de ce style ironique et hautain la fin des dogmes. Ne savait-il pas bien lui-même ce qu'il en coûte pour les quitter? El devait-il condamner avec une superbe indilférence rbuniaiiilé à s'en passer*?

En 18t>8, un ministre intelligent et libéral, M. de Martignac, ouvrit pour l'Université une ère de réparation. (> fut la grande époque, l'âge héroïque de la Sorbonne. Les noms de MM. Cousin, Villemain, Guizot sont restés associés dans nos souvenirs connue ils l'étaient alors par l'enthousiasme public. Ils sont devenus insé|)arables dans les annales du grand enseignement en France; mais à côté d'eux il y avait encore de belles places à prendre. Rappelé avec honneur dans renseignement public, M. .loulîroy donna douze années de sa vie à cette tâche nouvelle, soit à la Sorbonne, soit au Collège de France, jus(|u'en 18r»9, éjjoque où sa santé, de plus en plus défaillante, le condamna au silence. 11 arrivait, précédé d'une assez grandi' réputation acquise, soit par sa collaboration au Globey soit [wr ses travaux philosophiques, la traduction des Esquisses de Uugald Stewarl et la célèbre préface, soit par le succès des cours particuliers qu'il avait faits, pendant trois ou quatre années, sur la psychologie, la morale et l'esthétique. Dans cet enseignemeni, agrandi autant par le progrès de son talent que par la publicité toute nouvelle dans laquelle il se produisait, il traita successivement, d'après les indications si exactes et si consciencieuses de M. Damiron, de la circonscription

THÉODORE JOUFFROY. 79

et de ia division de la psychologie, des fonctions de la sensibilité et de la raison, du problème de la destinée humaine, du droit naturel, de la philosophie de l'histoire comme introduction à l'histoire de la philosophie. C'est avec les fragments de ses leçons, conservées en substance dans ses notes ou retenues à peu pi'ès par la sténographie, qu'a été construit le monument philosophique qui gardera son nom.

Quelle fut dans l'enseignement public la place de M. Jouffroy? quels furent son rôle et son rang?

A côté des talents oratoires de premier ordre qui, dans les chaires voisines, passionnaient le public, il sut se former une originalité discrète, intime, de demi-jour; il sut se composer un public à part, qui à la longue, devint pour lui comme une fomille intellectuelle. Nous avons consulté les souvenirs, très fidèles et très vifs encore, de quelques-uns de ses auditeurs, et nous avons pu d'autant plus aisément nous faire une idée de son genre d'éloquence philosophique, qu'elle était en harmonie parlîute avec la nature d'esprit que nous avons essayé de peindre. C'était moins encore, si je puis dire, une parole extérieure ((u'une parole intérieure qu'il apportait dans sa chaire. Rien n'était donné à la curiosité littéraire, rien non plus à l'effet oratoire. La réflexion même en acte, la conscience se dévoilant, l'idée devenue visible sans perdre son essence d'idée pure, un geste sobre et fin dessinant en quelque sorte la forme idéale de la pensée, une voix faible, mais timbrée par l'âme, voilà ce qui frappait un auditoire assidu, pour qui M. Jouffroy était plus qu'un orateur, mieux qu'un professeur, quelque chose comme un révélateur du monde intérieur qu'on écoutait avec attendrissement, presque avec dévotion. A l'entendre expliquer les phénomènes psychologiques, on sentait une méthode toujours agissante. Il nous dit lui-

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80 IMIILOSOIMIIE ET PlilLOSOIMIES.

même quelque part qu'il ne s'arrêtait jamais à une idée vague ou à moitié éclaircie, et(iu'il s'obstinait jusqu'à ce qu^elle le fût complètement, décomposant l'objet total dans ses parties, fixant l'ordre naturel dans leipiel ces parties devaient être étudiées; cela fait, concentrant toute son attention sur la première, opéiant sur elle conmie sur l'objet total, analysant, ordorni;nit les éléments analysés, et concentrant successivemeid son attention sur cbacun, après quoi il passait à la seconde. De cette manière, l'j^sprit de l'auditeur n'était jamais égaré, les forces du processeur jamais |)artagées. 11 agissait sur chaque point avec toute la puissance de s(»n attention.... « On ne saurait croire, ajoule-t-il, cond)ien de difficultés redoutables cèdent à une telle méthode et quelle vigueur elle donne à celui <[ui la soutient jus(|u'au bout. » Quand une difficulté résistait trop, il la constatait, la signalait et la laissait à résoudre. Forcé d'avancer, il y avait des questions qu'il se contentait de poser à leur place et qu'il n'abordail même pas, les tenant en réserve |)our des occasions meilleures.

Ce que M. Jouffroy dit de sa méthode de tiavail s'applique avec exactitude à son enseignement, (jui n'en était que la manilestalion et connue le prolongement. C'était la même observation soutenue par la parole, l'analyse pensée tout haut. Quelquefois la veine intérieure était languissante, sinon tarie, d'autres fois mélangée et troublée. C'étaient les mauvais jours, les heures ingrates et dures. Ces sécheresses de la pensée, qui ne les connaît, qui n'en a mille fois souffert parmi ceux (fui sont soumis à la dure nécessité de parler à lieure fixe? Comme d'autres, M. Jouffroy les éprouvait, ces mortelles langueurs. Il savait les vaincre par la force de sa patience et de sa méthode. 11 sollicitait discrètement, lentement la source : « quand une fois elle a jailli,

THÉODOnE JOUKFUOY. s|

disait-il à ses amis, ou quand la digue est rompue je ne ni'arréle pas et je déborde à flot dans mou sujet. ,> Il disait vrai, et cette image exprime à merveille la nature de cet enseignement, les qualités rares du maître et les défauts de sa manière.

Tel qu'il était, avec ses savantes lenteurs, ce cours excitait au plus haut degré la sympathique attention des gens de goût. Il laissait de profondes impressions et faisait de chaque auditeur un disciple. Parfois aussi le ton de cet enseignement s'animait, se passionnait presque par la force du sujet choisi et des idées qui en naissaient natu.ellement. M. Jouffroy n'en cherchait jamais l'occasion, il ne la fuyait pas non plus. L'effet était alors d autant plus irrésistible, d'autant plus grand, qu'il était rare et qu'il s'imposait à l'auditeur par le développement même du sujet, non par l'ingénieuse contrainte du professeur. On a gardé le souvenir de quelques-uns de ces effets produits par la sincérité de l'accent moial ou par la grandeur de l'idée. Un jour, c'était en 1834, à une époque incertaine et triste où la société semblait chaque jour menacée de nouveaux bouleversements M. Jouffroy parlait du scepticisme actuel; il fut amené à peindre et la faiblesse des volontés et la mobilité des principes, et ce fol amour du changement qui fait que nous semblons moins habiter le présent que l'avenir accueillant toute révolution avec ivresse, confondant ainsi ce qui est nouveau avec ce qui nous manque et de ce que l'objet secret et inconnu de nos désirs est'une chose nouvelle, en concluant aveuglément que toute chose nouvelle aura la propriété de les satisfaire II <jxli(ufail ses auditeurs à chercher les solutions nécessaires dans les progrès de la raison publique, au lieu de les espérer follement des révolutions matérielles et des oi'agesdela rue. « Tenons notre esprit calme, s'écria-t-il,

Mi

gS PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHES.

dans celte époque de fièvre el d'agitation; mais ce n'est pas assez de calmer son intelligence, il ftiut enc(»ir la conduire. » Elilcitait les illustresexeniplesde Marc-Anrèlc, d'Épictète, des grands stoïciens, pour niontrei- qu'il n'y a pas de temps si funeste où il ne reste aux individus le pouvoir de sauver leur conduite et leur caractère du naufrage univers*»!. Nous le pouvons donc, nous aussi, dans des tenqis infiniment meilleurs, avtn- les lumières du christianisme et d'une philosoidiie épurée pour flambeau. • Il n'est personne qui, en cherchant sérieusement ce qui est hien et ce qui est mal, ne puisse purifier son intelli^'euce el son âme de ce Ilot d'idées fausses, inunorales, bizarres, qu'une licence incroyable desprit encore [)lus que de cœur verse aujourd'hui sur la société.... Voilà ce qui est possible à chacun de nous, et si nous le pouvons, nous le devons. Nul n'est excusable de ne pas sauver sa raison el son caraetèie dans un temps comme celui-ci, car s'il y a, dans les circonstance sociales au milieu des(pielles nous nous trouvons, des excuses pour «"eux «pii laissent l'une s'égarer et l'autre se corronq>re, ees excuses ne les absolvent pas; c'est précisément pour de telles circonstances que Dieu nous a donné une rais«)n pour juj-vr it une volonté pour vouloir. • La fierté stoïque de ces paroles r.ivissait l'auditoire. Une autre fois, dans celte lielle leçon sur le problème de la destinée humaine, où il parcourait à grands traits l'Iiisloire des métamorphoses de notre globe et des créations successives par lesquelles la nature semblait essayer ses forces jusqu'à cette dernière création qui mit l'honnue sur la terre : «Pourquoi le jour ne viendrait-il pas aussi, s'écria-l-il, où notre race sera efiîU'ée, et où nos ossements déterrés ne sembleront aux espèces alors vivantes que des ébauches grossières d'une nature ([ui s'essaye? j) L'effrayante grandeur de l'hypothèsi». l'anxiété de la destinée

THÉODORE JOIFFROY.

rendue plus sensible par celte obscurité des ori^ine7 I accent de l'orateur, pénéiré lui-même de ce doute (oui cela produisit un vrai Ira.ispcul panni les assistants. Ils se levèrent d un seul mouvement comme sous le coud a une épouvante sacrée. ^

C'étaient là des traits rares, on pont dire exceptionnels dans son enseignement. L'allure habituelle de» l'analvse ne C(miportait pas ces coups éclatants d'éloquence \^t ci nnaginalion. Il ne faut pas s'en plaind.e. Il suffit à la glone de M. Jouffroy cpi'il fût capable d'action oratoire Oue de trésors d'observation il eût perdus ou dissipés! ^ Il sela.t laisse entraîner en dehors de sa vraie nature par une trompeuse émulation avec d'illustres modèles' Longuialité qu'il s'était laite méritait bien .mil restât hdele aux conditions de son esiuit, au moins dans sa chaire de la Sorbonne.

s. nous avo,.. à jugoi- 1 écrivain, poul-êlro serions-nous plus severe. W .,ui fil lo n.érilo original de son enseigneinenl. la lenle expérinienlalion ,lo |-à,„e ,,„,. clle-mè„,e I '"Inroga.ion ,l,-..aillée ,1e la consrienee, les détours mlni.s de I a,.alyse, la décomposition des prol.lémcs dans -•urs parties et linsislance sur chaque partie du pro- . l'K'.ne, les longs replis de la n.éthode, ses recomnîencéments sans lin, ses ajournements de questions, tout cela, transporté dans ,u, livre, n'est pas à sa place comme dans un cours Lesprit du lecteurvaplus viteque l'esprit de I auditeur. L un se plait auv longues explications qui reviennent sur elles-mêmes et qui tentent l'accès des intelligences diverses par la variété des formes: l'autre comprend plus aisément : il devine même, il rétablit certaines ,,arties du raisonnement, il comble les sousentendus. H pourra parfois s'impatienter de certaines divisions de question ou d'idée trop faciles à faire et qui semblent naïves, quand on les rencontre dans le

g^ l'HlLOSOPlUE ET nilLOSOPlIES.

livre î)t' i.lus riMiseignemcnt a ses iiHonvdions pivs(|ue n,V.ss;mvs, s.s négligences, ses rêpêlilions, Mu'entra.ne avec elle l'allure de la parole inipiovisée et quiclioqueiil un art délicat. L'enseignement n'est pas une bonne ecoe de style. De là les défauts très sensibles de la manière de M Jouffrov, (elle abondance molle et traînante du style, cette profusion d'exemples, cette lente clarté de l exposition ou de la discussion, ces métaphores conunencees et abandonnées, connue cela arrive dans la conversation, une facilité trop peu surveillée, en général un art trop peu sévère. Tel se montre à nous l'écrivain aans les préfaces aux EsquUses de Dugald Stewart et aux œuvres de Thomas Reid, tel aussi dans le Cour, de Droit naturel, revu cependant par l'auteur lui-même. Je n'excepterais de cette sentence, qui semblera dure à plusieurs de mes lecteurs, que certains morceaux, plus médités, écrits en dehors des préoccupations de l'enseignement ou repris sur nouveaux frais avec un soin tout spécial, comme les articles célèbres sur Bomiet, Vico. Uerder, Du Rôle de la Grèce dam te développement de l'humanité, de l Etat actuel de rhumanité, queli[ues pages des leçons sur les Facultés de Vùme, sur le Problème de la Destinée, la deuxième partie du mémoire sur l'Organisation dc^ . sciences philosophiques, et surtout le discours prononcé à la distribution des prix du collège Charlemagne. On pourrait ainsi recueillir, dans l'œuvre de M. Jouffroy, trois cents pages, pas beaucoup plus, qui révéleraient au public les plus rares facultés de l'écrivain, dispersées ailleurs et comme submergées, et ([ui se dégagent ici, par le plus heureux elTorl, des liabitudes du professeur se complaisant tro|) à réi>elei devant le public toutes les phases de son expérience et les indécisions de sa pensée. Ces pages resteront, dans l'histoire des lettres françaises, comme des modèles accomplis. Tout ce (|ui élève, tout

THEODORE JOUFFHOY.

ce qui passionne s'y rencontre, imagination brillante et contenue, harmonie parfaite de l'image et de l'idée, justesse des proportions, tristesse virile d'accent, haute et mélancolique raison. Ce sont les seules où l'écrivain accompli, l'artiste délicat n'ait pas été quelque peu opprimé par le débordement de l'analyse.

Parmi tous nos regrets, le plus vif est celui-ci :* M. Jouffroy a laissé d'admirables parties de livres; il n'a pas laissé un livre. Pas une fois on ne le vit recueillir tout l'effort de sa |)ensée dans une œuvre unique qui pût donner à ses contemporains la mesure vraie de ses forces et fixer aux yeux de la postérité le niveau de son talent. Ce n'est que par fragments, sous forme d'ébauches successives, que sa pensée nous a été livrée. Les beaux épisodes ne manquent pas dans son œuvre, le poème manque. Et quel poème cependant il aurait pu composer avec un peu de loisir, ce philosophe poète, ce penseur si profondément artiste! Quel poème d'analyse émue, de raison ornée 1 M. Jouffroy nous a laissé le funeste exemple de faire des livres avec des mélanges. Si le grand secret des maîtres semble aujourd'hui perdu, le secret de la cmnposilion d'une œuvre, du développement logique et soutenu d'une idée, des justes proportions que chaque partie réclame, de l'unité harmonieuse de la pensée maintenue dans la variété infinie des détails, si tout cela semble inconnu aux écrivains de nos jours, M. Jouffroy est un de ces coupables illustres auxquels la littérature sérieuse du dix-neuviéme siècle a droit de demander compte de tant de forces dispersées comme au hasard et jetées à l'oubli. Si jamais il n'y eut plus d'écrivains et moins d'œuvres, si l'on ne sait plus ou si l'on ne peut plus faire de livres, si l'art, je ne dis pas le talent, a baissé, la responsabilité doit remonter jusqu'à de grands noms ; l'exemple est venu de haut.

THÉODORE JOUFFROY

Si, on racontant la vio intellectuelle de M. Jouffroy, nous avons réussi à oxiirimer avec (luelque précision l'image de son esprit, on comprendra ce que devait être pour'^lui la philosophie : la recherche opiniâtre, passionnée, d'une croyance par la science. Klle devint pour lui le suprême espoir d'une intelligence dépossédée de la foi, et qui cependant ne pouvait prendre son parti de renoncer à tous ces grands problèmes sur les principes et les ori<ïines, sur Dieu et ses rapports avec le monde, sur la vieluunaine et ses lois, sur la mort et sa signification sur le rapport plus ou moins obscur des phénomènes, des êtres, et de leuis lins diverses, avec l'ordre universel ». Pourquoi vivre? pour(|uoi mourir? Pourquoi vivre sous une loi? Comment celte loi s'est-elle établie? Est-ce hasard, nécessité, raison? Quel est le but des sociétés? Sous quel maître s'agite l'humanité? Où vont ces peuples qui se succèdent? Pourquoi pas un seul, pourquoi plusieurs? L'espèce est-elle tout entière sur cette terre, ou la retrouve-t-on partout, dans tous les mondes, ou ces mondes ont-ils chacun la leur? Chaque vie terrestre estelle un tout conq)let? Vivons-nous pour le néant, ou mourons-nous pour renaître? Le monde lui-même a-t-il un sens, un but? Kst-il l'expression mathématique de forces aveugles? Lsl-ce l'une des combinaisons qui devaient se succéder dans l'infini des siècles, ou bien traduit-il dans la nmllitude réglée des phénomènes la pensée d'un suprême artiste? Est-il un théorème de mécanique ou un poème divin?

I. De l'Organisation lies sciences philosophiques, deuxième parlie.

La philosophie véritable n'est pas autre chose qu'un essai de la raison pour répondre à ces questions. Toutes les recherches de M. Jouffroy furent subordonnées à ce grand objet, le seul digne que l'on vive pour lui. Il se livra sans réserve à ce grand travail, abordant ces problêmes, non pour le stérile honneur de les agiter, mais dans le ferme espoir de les résoudre. Il ne s'abandonna pas un seul jour aux molles ivresses de la spéculation pure; il s'y refusait avec une mâle sagesse, affirmant que le pi'ix de la vérité spéculative est dans les clartés qu'çlle jette sur la vie, sur la destinée de l'homme, et par là même sur sa conscience morale, sur* ses troubles secrets qu'elle doit calmer, sur ses doutes affreux qu'elle doit vaincre. Pour lui, la certitude cherchée devait être à la fois lumière et paix. Et c'est en effet là le signe suprême de la vérité morale et religieuse; elle éclaire et elle calme. L'infaillible effet de sa présence est la paix du cœur dans l'évidence des idées.

Telle fut l'attitude active de M. Jouffroy, poursuivant la vérité dans les angoisses, l'affirmant même du sein de ses ténèbres, estimant la vie trop dure à vivre, si l'énigme pèse éternellement sur elle, se refusant à croire qu'on puisse chercher toujours sans trouver, et que l'inquiétude sacrée qui nous dévore soit un mouvement sans but qui se perd dans le vide. Uien de plus opposé assurément à la situation d'esprit légèrement romanesque prise par quelques-uns de nos contemporains, pour qui cette curiosité même est une jouissance, la plus pure des joies intellectuelles, plus noble mille fois, disent-ils, que le plaisir un peu vulgaire de la vérité trouvée. C'est l'attrait du chimérique, c'est la folie de l'impossible qui nous précipite dans ces agitations. Eux seuls savent en goûter la secrète saveur sans en être les victimes ou les dupes; ils se gardent bien d'aller demander à quelque dogme une paix inerte

88 l'HILOSOPlire ET PIULOSOIMIES.

qui serait la fin de cette agitation délicieuse : leur dileltanlisme raffiné méprise le but et jouit de la recherche. Ce sont les René de la métaphysique. Admirables artistes que M. Jouffroy n'aurait pas compris!

Voilà le trait essentiel par lequel se marque le philosophe dans M. Jouffroy. 11 crut à la vérité avant même de l'avoir trouvée. Il la chercha pour en faire la^ lumière non seulement de sa pensée, mais de sa vie. S'il ne la trouva pas aussi complète, aussi éclatante qu'il l'avait rêvée, s'il resta des parties ténébreuses ou vides dans sa raison, personne ne souffrit plus cruellement que lui de ces fatalités d'ignorance qu'il ne put vaincre. Ce fut là le secret de cette immortelle tristesse dont se souviennent encore tous ceux qui l'ont connu, et dont le reflet, même lointain, donne à ses plus belles pages un attrait qui n'est

qu'à lui.

Nous n'avons pas la prétention de rendre compte de toutes ses recherches préliminaires aux abords du problème fondamental, ni des résultats partiels auxquels il a pu aboutir dans les différentes parties de la science. L'objet principal de cette étude se perdrait dans cette diversité de points de vue, et ce que nous voulons mettre dans tout son jour, c'est le philosophe plus encore que sa philosophie. Nous bornerons notre recherche à demander à M. Jouffroy quelle part il a cru devoir faire à l'objection sceptique, comment il a résolu la question de la méthode, sur quelles l)ases il a établi la science de l'esprit, quelle solution il a donnée au problème de la destinée humaine. Tout le reste, dans sa doctrine, vint se subordonner naturellement à ces questions, d'où dépendent les vérités fondamentales, ou bien ne dut offrir qu'un intérêt accidentel à sa curiosité un instant distraite. Lui-même nous dit que si parfois il semblait ajourner ces questions pour d'autres soins, elles n'en continuaient pas moins de vivre secrète-

TllÉODORE JOUFFROY.

ment dans ses pensées, qu'elles y subissaient à son insu ce travail mystérieux, cette fermentation sourde qui les avance d'une manière si étrange, et qui fait qu'après de longs intervalles, pendant lesquels on n'a pas songé à un problème qu'on s'était efforcé de résoudre, tout à coup, un matin, et sans qu'on devine comment, il vous revient et vous apparaît résolu, qu'enfin il se détachait de tout ce qu'il faisait, de tout ce qu'il trouvait, des idées qui venaient secrètement se grouper autour de ces problèmes délaissés, et qui peu à peu en débrouillaient obscurément les énigmes. Quelles étaient donc les solutions qui se formaient silencieusement dans le fond de sa pensée, même quand il semblait oublier ces problèmes, et que sa vie extérieure, son travail, étaient ailleurs?

Voici comment se posa devant sa raison et comment il franchit l'objection sceptique sur laquelle il revient à plusieurs reprises avec une insistance marquée, particulièrement dans sa préface aux œuvres de Thomas Reid, dans le mémoire sur l'Organiaalion des sciences philosophiques et dans trois leçons du cours sur le Droit naturel.

La philosophie a vécu deux mille ans au moins, d'une vie réfléchie, dans la pleine lumière de l'histoire, et après deux mille ans elle n'est pas arrivée à une seule solution acceptée et définitive. Comment expliquer ce phénomène singulier et presque contradictoire d'une science si antique par ses origines, si importante par les problèmes qu'elle pose, si illustre par les grandes intelligences qui ont essayé de les résoudre, et en même temps incertaine, si malbeureuse dans ses résultats qu'elle semble condamnée à une inunobilité fatale? La réponse la plus simple à cette question inévitable a été faite depuis longtemps, sous les formes les plus variées; les négations iin[)ertinentes de Gorgias et de Protagoras, lesprit suspensif de Pyrrhon, la dialectique d'Œnésidème, l'érudi-

!MI PHILOSOPHIE ET PIlILOSOPflES.

lion pt^'iiétranlo do Baylo, la iTiélancolio passioninV de Pascal, la critique radicale de Kant ont répondu unaninitunent : cette science n'existe pas, jiaree qu'elle n'a pas le droit d'exister. Il faut renoncer à cet ordre de problèmes inutiles et irritants.

Ces problèmes étant de toute anticjuitè, et les grands génies ayant fait effort pour les résoudre, on ne peut accuser de la stérilité des résultats ni le temps, qui n*a pas manqué, ni la puissance des hommes qui s'y sont employés. C'est donc l'esprit humain lui-même qu'il faut accuser, sa nature, ses conditions, ses limites. Nous croyons, dit M. Jouffroy résumant l'objection de Kant, nous ci'oyons, c'est un fait; mais ce que nous croyons, sommes-nous fondés à le croire? Ce que nous regardons comme la vérité, est-ce vraiment la vérité? Cet univers qui nous enveloppe, ces lois qui nous paraissent le gouverner et (pie nous nous tourmentons à découvrir, cette cause puissante, sage «'t juste, cpie sur la foi de notre raison nous lui supposons, ces principes du bien et du mal que respecte l'humanilé et qui nous semblent la loi du monde moral, tout cela ne serait-il pas une illusion, un rêve conséquent, et l'humanité connue tout cela, et nous (pii faisons <e rêve, comme tout le reste*? Kant ne nie point, comme l'école empirique, la possibilité des notions ontologiques, il soutient seulement qu'on ne peut en démontrer la légitimité, la réalité en dehors de notre esprit qui les conçoit. Son argument unique est précisément cette nécessité où se trouve notre intelligence de les concevoir, nécessité qui dépend de sa constitution même. Ces notions ne rejuésentent, à (jui sait les analyser, que U's lois ou les forces de notre entendement. La criticpie de la raison lui prouve (jue, pour dernière raison de

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croire, elle n'a qu'elle-même, et que si elle veut remonter fdus haut, elle échoue fatalement et retombe dans le cercle où elle est captive, ne comprenant rien qu'avec ses conditions de comprendre, c'est-à-dire avec les lois de son essence, qui sont en même temps ses limites.

Voilà la grande objection sceptique, la seule, à vrai dire. Quant à ce scepticisme qui a précédé l'autre et qui ne se fonde que sur la variété infinie et même sur les

contradictions apparentes des jugements humains, M. Jouffroy ne s'inquiète que médiocrement de ces raisons de second ordre, de ce scepticisme mesquin. « C'est un thème sur lequel on brodera longtemps; il fait les délices des hommes d'esprit; il ne mérite pas d'arrêter les philo- . sophes». » Il ne traite pas avec le même dédain l'objection de Kant. Contrairement à M. Royer-Collard, qui avait dit qu on ne fait pas au scepticisme sa part, M. Jouffroy ose dire qu'il n'y a qu'un moyen d'en finir avec le scepticisme : c'est de lui faire sa part légitime dans l'entendement. Il estime que l'aveu f«Mme et sincère de Kant est de beaucoup moins fâcheux pour les croyances humaines que les fins de non-recevoir opposées par les Écossais et la vague doctrine sur la certitude qui en dérive. Ce qui pourrait alarmej- justement l'humanité, ce n'est pas cette déclaration très nette que la suprême raison de la vérité en nous est indémontrable, mais bien plutôt la faiblesse des arguments par lesquels on essayerait de la démontrer. Et même, sans mettre en cause la seule considération qui doive préoccuper le philosoplie, la vérité, il est plus périlleux de vouloir tromper les hommes sur leur nature que d'en reconnaître les lois et d'en constater les bornes simplement et ingénument. La raison ne peut juger ses propres principes que par eux-mêmes; c'est elle qui se

i. Préface aux cruvros tic Hcid.

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