PHILOSOPHIE ET PHIL0S014IES
rêlude dos faits des questions dont la solution doit sortir de ces éludes. Il loue ses chers Écossais d'avoir arrache la philosophie à la tyrannie des questions, qui la détournaient jusque-là de l'étude des fait^, pour la jeter immédiatement dans le champ illimité de la spéculation pure et dans l'obscurité de la métaphysique. Ils ont rendu la philosophie à elle-même, c'est-à-dire à son vrai point de départ et à son but propre, l'esprit humain. Donc l observation d'abord scrupuleuse, minutieuse même, de 1 ame, c'est-à-dire la psychologie expérimentale; puis l induction s'efforçant de résoudre les (luestions ultérieures (lont les données sont comprises dans les faits de conscience et dans les idées de raison, i\m sont des faits aussi, c eslà-dire la logique, la morale, la théodicée, l'esthétique, etc., voilà l'unité de l'objet de la philosophie retrouvée, et du même coup le cadre de la science fixé, c'est-à-dire la vue précise des divisions naturelles de l'objet de cette science dans leurs rapports naturels; en même temps, voilà la méthode déterminée : observation d'abord, induction et raisonnement ensuite. Ordre et développement des sciences philosophiciues, rapports de ces sciemvs entre elles, méthode de chacune d'elles, tout devient clair, logique, et M. Jouffroy n'est pas éloigné de prononcer l'EO<5i3xa d'Archimède.
Illusions sans cesse renaissantes de la science humaine! Quel philosophe, de Platon à Descartes, d'Aristote à Bacon, deLeibnitz à Kant, n'a pas formé le même rêve? Tous ont eu leur méthode propre, tous se sont imaginé que la reforme et l'avancement régulier de la philosophie daterait de leur nom. S'il y a eu dans l'œuvre de M. Jouffroy un point qu'il crut avoir établi, c'est dans cette question de la méthode; mais depuis celte date mémorable la philosophie est-elle rentrée pour toujours dans les limites qu'il lui a fixées? Est-elle devenue enfin ce qu'elle n'était
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pas, paraît-il, une science définie, organisée? Ceux qui s'en occupent sont-ils enfin tombés d'accord sur l'unité de son objet, sur ses divisions, sur sa méthode? Son progrès a-t-il été, depuis cette époque, continu, assuré? Sa marche a-t-elle été moins incertaine, moins lente, moins sujette à de brusques retours? Les faits sont là, devant nous, et à nos questions l'histoire philosophique de ces vingt dernières années répond tristement.
De cette longue série d'espoirs trompés qui remplissent les annales de la pliilosophie, de cette dernière déception, plus éclatante à nos yeux que toutes les autres, parce que nous en sommes les témoins, que faut-il conclure, sinon que le problème était moins simple que ne l'avait supposé M. Jouffroy? 11 faut bien que cela soit; sans cela, comment comprendre que depuis Thaïes jusqu'à Thomas Reid la philosophie eût cherché inutilement son objet et sa méthode, sans arriver à se définir? Comment comprendre surtout que les procédés indiqués par M. Jouffroy, l'observation, l'induction, tant de fois employés par ses prédécesseurs, n'eussent produit, entre leurs mains, que des résultats si précaires et des doctrines contradictoires? Peut-être faut-il chercher ailleurs la solution du problème que M. Jouffroy s'était posé, ou du moins tenir plus de compte qu'il n'a fait, dans la solution proposée, d'un élément considérable, la nature particulière de la vérité philosophique.
Ce qui a trompé M. Jouffroy, ce qui a égaré son imagination, pourtant si mesurée et circonspecte, dans des espérances si vite déçues, c'est une assimilation chimérique de la science philosophique avec les autres sciences, du genre et de la nature des connaissances qu'elle peut atteindre avec les autres ordres de connaissances humaines. Son erreur est d'avoir supposé qu'il ne manquait à la philosophie que la notion plus exacte de son objet
pour avoir, elle aussi, comme les math^nialiques ot, la physique, sa inarclie assurée, e! accroître chaque jour son trésor de résultats infaillihles et incontestés. Cela n'est pas. On aura heau faire; quand même la raison devrait s'éclairt'r. s'élever, acquérir une vue de |)his en plus étendue, un tact de plus en plus précis de h vérilé, quand la conscience devrait s'assouplir jus(|u'aux plus fines analyses du phénomène intérieur, même dans un perfectionnement inespéré de la méthode et des facultés qui l'emploient, jamais la seienre pliilosophique n'atteindra au même degré de rigueur que les autres sciences. Elle aura d'autres mérites assurément. Elle n'est i>our cela ni moins indispensahle ni moins capahle de certitude; mais la certitude qu'elle nous donne est d'un autre ordre que celle des autres sciences. La vérité qu'elle poursuit est d'une autre essence, singulièrement plus complexe et plus délicate.
La philosophie est une science, mais non une science positive : voilà ce qu'il finit avoir le courage de voir d'une vue nette, pour ne pas se jeter dans des apologies chimériques. Ce qui constitue le caractère positif d'une science, c'est (pie les c(»nnaissances qu'elle a pour ohjet sont susceptihles d'une démonstration rigoureuse par le raisonnement, ou d'une vérification indéfinie par l'expérience aidée du nomlire et de la mesure. La vérité philosophique ne comporte ni une démonstration mathématique ni une vérification rigoureuse. S'il s'agit de faits psychologiques, l'oliservation les constate, les décompose et met chacun de leurs éléments en lumière; mais ce n'est que par analoj-ie (|u'on i)arle ici d'analyse et de vérification. L'élément de précision manque absolument, et dès lors les résult;ils de la science ne sont pas hors de toute contestation possible. Quand j'ai constaté en moi plusieui's phénomènes et démêlé ce (pi'il y a de constant dans leur apparente
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variété, j'ai une loi psychologique, analogue jusqu'à un certain point, par son caractère de régularité, à une loi physi([ue ou chimique; mais l'analogie s'arrête là. Ai-je la ressource du nombre pour noter les variations du phénomène ? Ai-je la l)alance et la pesée pour donner au résultat de mon analyse toute la précision désirable? Puis-je reproduire à mon gré l'expérience devant mes contradicteurs? Tout ce que je peux fîiire, c'est de susciter dans l'Ame de ceux (jui m'écouient des phénomènes analogues à celui que j'éprouve, et de les amener à reconnailre l'exactitude de mon analyse par le spectacle des laits intérieurs que je provoque en eux. Quelle opération délicate! Ce n'est plus précisément le même phénomène que j'analyse en eux et en moi; c'est un phénomène semblable, mais avec combien de nuances! Que d'influences diverses de tempérament d'esprit ou de climat moral dont je ne puis l'isoler, pour l'examiner dans son intégrité? Vérification, si l'on veut, mais non susceptible de la dernière rigueur, puisqu'il nous manquera toujours ici le seul élément de comparaison infaillible, le nombre.
S'agit-il, non plus de faits directement observables à constater et à transmettre, mais de questions ultérieures, de |)roblèmes métaphysiques à résoudre, c'est ici que se montre bien clairement la différence de la certitude philosophique avec celle qu'obtiennent les autres sciences. Cette différence a été résumée par une distinction profonde entre la démonstration et la preuve, l'une n'admettant à aucun prix la résistance, forçant la conviction, domptant la raison la plus rebelle, jugeant sans appel l'intelligence qui veut se soustraire à elle, contraignant la liberté, fixe, immuable une fois qu'elle a reçu sa forme, impersonnelle, appartenant de droit à qui l'a comprise autant qu'à celui qui l'a découverte; l'autre au contraire, la preuve, laissant toujours prise par quelque
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côté â la dispute, ne jugeant pas sans appel les raisons qui se refusent à l'admettr'e, n't'xcluanl jamais d'une manière absolue l'erreur m la contradiction, laissant ainsi une certaine place à la liberté et [)ar conséquent au mérite, qui ne va pas sans un certain cboix du vrai; très variable, sinon dans son fond, au moins dans ses formes, dans ses procédés, selon les époques diverses dans lesquelles elle se produit ou les classes d'esprits auxcpiels elle s'adresse, ou le génie personnel de celui qui l'établit. Cela ne veut pas dire, à Dieu ne plaise, que, dans l'ordre des sciences pbilosopbiques, le vrai et le faux soient indifférents, ce qui reviendrait à dire ou qu'il n'y a ni vrai ni faux, ou qu'il n'y a que des apfiroximations lointaines du vrai. Non, certes. Infailliblement il y a du vrai absolu ; la vérité existe, elle nous juge; nous pouvons, nous devons y atteindre. Ce qui nous manque dans cet ordre de problèmes supérieurs, c'est cette métbode de déduction rigoureuse qui n'est qu'une réduction des propositions à une série d'équations ou d'identités, à l'aide desquelles on a raison des intelligences les plus rebelles. Ici rien de semblable; aucun moyen d'obtenir ce genre d'évidence sècbeet positive qui enlève tout droit, tout prétexte même à la résistance, cette rigueur de raisonnement qui soit irrésistible à la [jassion, à la mauvaise foi, à certains aveuglements de nature et de système. Telle nous parait être l'essence de la vérité métaphysique : elle exige, pour être saisie, les plus rares facultés d'intuition et d'analyse; mais elle ne s'impose pas conmie on impose une propriété du triangle ou un théorème de mécanique. (Vest la noblesse de la philosophie d'avoir pour objet des vérités de cet ordre. Au fond, il y a de l'infini en elles, c'est pour cela qu'elles se montrent réfractaires aux procédés des autres sciences, qu'elles échappent à tous les instruments de précision. Par quelque côté, elles touchent à
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l'absolu, et si l'entendement peut les connaître, il ne les domine pas cependant, il est dominé par elles. « 11 y a ainsi dans la raison, dit profondément M. de Rémusat dans ses Essais, quelque chose au delà d'elle ; elle en sait plus qu'elle n'en voit, elle donne plus qu'elle ne possède, et par ses limites mêmes trahit son origine. Celui qui l'exposa sur cette terre a laissé dans son berceau des marques de haute naissance et quelques lettres demieffacées de la langue qu'il parle et qu'elle ne sait pas. » 11 faut donc renoncer, non à la plus haute et à la plus divine des sciences, mais à l'assimilation impossible de cette science à l'ordre des connaissances exactes et positives, dangereuse chimère autorisée par l'illusion de M. Jouffroy. D'une part, s'il s'agit de la vérité psychologique (phénomènes, lois, facultés), tout moyen de notation fixe et régulière fait défaut à l'observateur pour constater son expéi'ience et en transmettre les résultats avec une rigueur qui ne puisse être contestée. D'autre part, s'agit-il de la vérité métaphysique (le problème des origines et des fins, les principes et les causes), on ne peut espérer soumettre les solutions de cet ordre au joug de la démonstration purement logique, qui n'est qu'une chaîne d'identités. Le raisonnement positif échouera toujours dans sa tentative de réduire en équations cette vérité d'ordre supérieur, dans l'essence de laquelle entre, pour une certaine part, un élément irrationnel, l'infini. 11 ne servirait à rien de s'en plaindre. 11 faut s'y résigner, puisque cela est ainsi. D'ailleurs, ni l'existence de la certitude, ni celle de la science philosophique, en tant que science, ne sont mises en péril par ces considérations que nous ne faisons qu'indiquer, et dont le développement nous écarterait trop de notre sujet; mais ce qu'il faut bien comprendre et oser dire, c'est que la certitude et la science philosophique ne sont pas de la même nature
(jue la certitude et la science positives. Il faut renoncer en même temps à l'idée de voir la science philosophique enferniôe dans un cadre pn-cis de (pn'stions dêlenninôes, et se développant dans des limites élerneUement fixes. H est dans sa nature d'avoir une cerfaine mohililé de frontières, une certaine indépendance dallures, heaucoup d'irrégularité dans sa marche. Enfin (pion n'espère pas la voir jamais soumise, connue les sciences mathématiques ou physiques, à l'heureuse fatalité d'un pro^^rès régulier et continu. La vérité une fois acquise, dans ces deux sciences, ne se perd plus et s'accroît toujours. Dans la sciencr philosopliicpuN les choses ne vont pas d'un train si régulier et si simple. In coup de génie peut soudain ouvrir devant nos yeu\ tout un horizon nouveau, ou reculer le champ de notre vision jusqu'à des limites inconnues; puis, par l'effet des causes très diverses,- diffificiles à prévoir, tout s'ohscurcit «M se trouhle dans cet horizon de la méta|)hysique. On dirait qu'un nuage passe sur la vérité et en voile un instant l'éclat aux yeux de la raison humain»*. Pendant ces crises d'ohscurité, que doit faire la philosophie? Soutenir, connue disait Platon, h» regard de Tàme, le diriger vers le foyer de la lumière, en attendant que reparaisse la divine clarté.
Ce qui restera de la grande tentative de .loulfroy dans cette (fuestion de la méthode, c'est une législation admirahle de l'ohservation psychologique. Ou ne i-ecommencera point, après lui, ce traité si exact et si profond des règles de rex[)éi'ience appliquée à l'âme, que l'on trouve développé dans sa préface aux Esquisses de Dugald Stewail et re[)ris un peu partout dans chacun de ses écrits. — Ce qui restera également, ce sont quelques théories étahlies sur cette hase d'ohservation, et qui constituent des parties essentielles de la science de l'esprit. Rappelons au moins, avec le regret très vif de ne pouvoir insister sur des
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sujets ou entièrement nouveaux ou renouvelés par lui, le travail ingénieusement profond, et que j'incline à croire définitif, sur la psychologie des signes^ les morceaux devenus classiques sur le Sommeil, sur les Facultés de l'âme, l'analyse si suhstantielle et si délicate du phénomène eslhétiirjue dans la première partie du cours consacré à la théorie du beau ; mais la plus considérable de ses recherches dans cet ordre de questions, c'est incontestablement le mémoire sur la Distinction de la psychologie et de la plujsiologie. Nous ne pouvons nous dispenser d'en indiquer au moins les importantes conclusions.
11 y a une science de l'homme intérieur, parce qu'il y a une réalité observable distincte des réalités physiques, l'esprit humain. Notre intelligence a deux vues distinctes; l'une sur le dehors par Tintermédiaire des sens, l'autre sur elle-même et les fîuts qui se passent dans le for intérieur, sans aucun intermédiaire. La première de ces deux vues est l'observation sensible ; la seconde est l'observation interne, conscience ou sens intime. Ces deux observations sont également réelles, légitimes, et bien que leurs moyens diffèrent, leur autorité est égale. Chacune a sa sphère spéciale, en sorte que les sens ne peuvent pénétrer dans la sphère de la conscience, ni la conscience dans la sphère des sens. Faits sensibles, faits de conscience, voilà une distinction essentielle d'où sort la distinction de deux ordres de sciences, la psychologie et la physiologie'.
Mais quel est le principe des faits internes? 11 est simple, il est unique, voilà tout ce que l'on peut dire; cela suffit-il pour affirmer quelque cliose sur sa nature? En 1820, quand il écrivait sa pre/rtce aux Esquisses de Dugald Stevvart, M. Jouffroy posait le problème sans le