Ubi supra
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ment la controverse religieuse, est condamnée à suivre
une autre voie : Dilige et quod vis fac.
C’est encore, si l’on me permet ce mot, le polémiste, c’est-à-dire le combattant, le contradicteur, non le juge, que nous rencontrons dans M. Martin lorsqu’il entreprend successivement toutes les opinions philosophiques qui se distinguent de la sienne. Mais ici l’ardeur qui l’anime est tempérée par les recherches historiques et par les ménagements que commandent des réputations contemporaines. Ce double frein lui a été salutaire, il l’a empêché de s’égarer loin du but, comme lorsqu’il agite les questions de la prédestination et de la grâce ; et s’il est vrai qu’à la balance de sa justice le plateau de l’éloge n’est pas assez rempli, celui du blâme l’est rarement trop.
En franchissant le seuil du xix' siècle, il rencontre d’abord le panthéisme allemand.- Je suis loin de confondre comme lui les systèmes de Hegel et de Schelling, mais le premier lui suggère des observations pleines de sens, exprimées avec clarté et avec énergie. Il n’a pas de peine à montrer que cette philosophie ambitieuse, malgré ses protestations de respect pour le christianisme, contient implicitement la négation de Dieu, la destruction de la morale, la ruine de tous les fondements de la vie future. La négation de Dieu est dans la confusion de l’être et du néant, du fini et de l’infini, dans l’anéantissement de la conscience et de la liberté divine. La destruction de la morale est dans cette proposition, qu’il y a toujours en ce monde un accord parfait entre la raison, par conséquent entre la justice et les faits, parce que les faits, quels qu’ils soient, ne sont que la raison même ou la justice deve-
nue visible dans le temps et dans l’espace. Enfin, l’âme humaine n’étant pas un être individuel, mais seulement une idée, c’est-à-dire une abstraction, il serait insensé de s’occuper du sort qui nous attend après la mort.
Le panthéisme allemand, ainsi que l’avouent et le démontrent ses interprètes les plus récents, n’a jamais eu d’autre immortalité que la suite des générations destinées à nous remplacer sur cette terre. C’est l’Allemagne qui a inoculé cette triste foi à plusieurs sectes philosophiques de la France : au saint-simonisme, au fouriérisme, à la petite église d’Auguste Comte, à l’auteur du livre De l'Humanité et à celui de Ciel et Terre. S’attachant particulièrement à ce dernier ouvrage et à l’idée qui en est le fond, M. Martin fait remarquer que la chimère de la métempsycose, avant de ressusciter sous l’autorité des druides, avait déjà été renouvelée par Goethe, par Krause et par cet esprit bizarre qui essaya d’implanter en Europe les sombres croyances du bouddhisme : je veux parler d’Arthur Schopenhauer.
Personne n’ignore que sous sa forme la plus récente la métempsycose se complique de la migration des âmes dans les astres. Avant d’arriver sur cette misérable terre pour revêtir l’enveloppe que nous portons maintenant, nous avons peut-être déjà parcouru toutes les planètes dont se compose notre système, sans compter les autres. Non content d’ôter à cette hypothèse le prestige de l’originalité, ce qui est toujours malheureux pour une hypothèse, M. Martin la montre en contradiction avec les conditions de la justice et de la fraternité humaine. Aucun tribunal ne frapperait un insensé pour une action dont il a perdu la conscience. Comment donc la justice divine pourrait-elle nous faire
L'IMMORTALITÉ DE L'AME
expier ici-bas des fautes commises ailleurs, pendant une vie dont nous n’avons aucun souvenir, dans un monde qui nous est inconnu? Puis, si le sort qui nous est échu n’est que la rémunération légitime de nos œuvres pendant une existence antérieure, pourquoi ne pas jouir avec orgueil de tous nos avantages? pourquoi nous intéresser à ceux qui souffrent? pourquoi chercher à corriger ce qu’on appelle par ignorance l’injustice de la fortune et les erreurs de la société? L’esclavage même devient une institution divine. Telles sont les objections de M. Martin contre nos brahmanes de l’Occident, et il n’y en a pas une qui ne puisse "être regardée comme le coup de grâce.
Il y a d’autres doctrines, plus dangereuses peut-être, que M. Martin combat avec le même avantage; mais il ne m’est pas possible de le suivre dans toutes ses campagnes. Je vais donc mettre un terme à cette appréciation en exprimant avec franchise les sentiments qu’elle laisse en moi.
J’aurais voulu rencontrer dans le livre de M. Martin un esprit plus libéral et plus indulgent, une part plus large faite à la raison, à la philosophie, à la liberté naturelle de l’esprit humain, sans laquelle, quoi qu’on fasse, il n’y a pas de sécurité pour la liberté de conscience. Mais en revanche j’ai trouvé rarement une défense du spiritualisme aussi profonde, aussi savante, aussi chaleureuse, aussi variée dans ses moyens, aussi parfaitement appropriée à notre temps, pendant qu’elle réunit les témoignages et qu’elle s’appuie sur l’autorité de tous les temps. Or, je le demande, qu’est-ce qui est aujourd’hui plus insulté et plus attaqué que la philosophie spiritualiste ?
D’une part, l’intolérance qui, sur les lieux les plus élevés, déploie fièrement son drapeau; de l’autre, l’athéisme qui, tantôt sous son propre nom et tantôt sous le nom de panthéisme, ne manque jamais de reprendre crédit quand l’intolérance a parlé ; enfin l 'amour effréné du bien-être, le culte de l’industrie porté jusqu’au fanatisme, voilà les ennemis qui menacent de l’étouffer. Ce n’est pas trop pour les combattre de tous les hommes de talent et de bonne volonté, soit qu’ils sortent des rangs des croyants ou de ceux des libres penseurs. Puis, faut-il l’avouer? je ne suis pas fâché d’être en désaccord avec M. Martin sur quelques points très-essentiels. Louer un écrivain dont on partage les idées et les sentiments, c’est en quelque sorte s’applaudir soi-même; mais rendre hommage au caractère, au talent, à la science, à l’élévation d’âme de celui dont on se trouve séparé par des convictions profondes et chères, voilà une des plus grandes jouissances de la critique.