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qu’il emprunte à l'auteur de la Cité de Dieu : « Aime, et puis fais ce que lu veux. » Diluje et quod vis fac. Non, l’amour tout seul ne suffit pas à la direction de notre conduite; il peut môme devenir une règle dangereuse, dont les applications sont d’autant plus funestes que nous aimons avec plus d’ardeur. L’amour, si pure que soit la source dont il émane, a besoin d’être réglé et contenu par le droit.
Le droit, c’est le respect de la liberté, le respect de l’intelligence, le respect de la conscience d’autrui, en un mot, de tous les caractères de la personne humaine. Otez le droit, l’amour se change en violence, et la charité s’exercera de la même manière que la plus odieuse tyrannie. Elle dressera les bûchers, elle commandera les dragonnades et des boucheries mille fois plus horribles que celles qu’exécute l’ambition ou la haine; sous prétexte d’enlever une âme aux ténèbres de l’erreur, elle arrachera l’enfant des bras de sa mère; sans s’inquiéter de leur origine divine, dont elles portent en elles-mêmes la preuve irrécusable, elle se fera un jeu d’outrager les plus saintes lois de la nature. Elle pensera que l’amour de Dieu doit passer avant celui des hommes. Elle dira, en parlant de ses victimes, qu’elles ne savent où est leur véritable bien, leur salut dans ce monde ou dans l’autre, et qu’il lui est permis de l’enseigner, d’y conduire malgré eux ceux qui vivent dans cette pernicieuse ignorance. Qu’est-ce donc qui lui apprendra qu’elle se trompe, qu'est-ce qui viendra l’arrêter dans ses emportements, sinon l’idée du droit? Vous m’aimez, dites-vous? Mais avant de me témoigner votre amour, épargnez-moi le plus sanglant des outrages; n’oubliez pas que je suis comme vous une
L’IMMORTALITÉ DE L’AME
âme faite à l’image de Dieu et qui doit lui rendre compte de ses actions et de ses pensées; ne substituez pas votre responsabilité à la mienne, et ne commettez pas sur moi un meurtre moral, aussi coupable que celui qui trancherait ma vie.
Une portion considérable du livre de M. Martin est consacrée, comme je l’ai déjà dit, non pas à la critique, car la critique est toujours calme, même quand elle est forcée d’être sévère, et elle fait la part du bien à côté de celle du mal; mais à cette contradiction animée, perpétuelle, implacable, pour laquelle a été inventé le nom de polémique. J’y ferai la même distinction que j’ai établie précédemment. Parmi les doctrines que M. Martin se croit obligé de poursuivre, les unes appartiennent à la théologie, les autres à la philosophie, et plus particulièrement à celle du xix e siècle, à la philosophie contemporaine. Il ne m’appartient pas et je ne me sens aucun désir de m’occuper des premières. Dieu me garde d’intervenir entre Rome et Genève, entre le pape et Luther! Mais je ne puis m’empêcher de faire remarquer à ce propos combien est fondée la différence que j’établissais tout à l’heure entre la critique et la polémique. Je suis loin de reprocher à M. Martin d’avoir préféré la seconde à la première. La nature et la ferveur de ses convictions ne lui permettaient guère de prendre un autre parti ; car il y a deux classes d’écrivains pour lesquelles la polémique est à peu près inévitable : les écrivains politiques et les théologiens. Il faut pourtant que je signale le langage acerbe auquel il se laisse entraîner quand il parle des fondateurs de la Réforme. Chaque fois qu’il cite une de leurs maximes, il ne manque pas de lui infliger l’épi-
thète à' exécrable ou d’infernale 1 * 3 . Isolant quelques-unes de leurs paroles, qui ne peuvent se passer de commentaires, pour les soumettre ensuite à la pression d’une logique rigoureuse, il leur attribue des principes qu’ils eussent répudiés avec horreur, et que ni eux ni leurs disciples n’ont jamais professés ni mis en pratique. Par exemple, si nous en croyons M. Martin, « les prédestinés du protestantisme peuvent impunément se permettre toutes les mauvaises actions et négliger tous les devoirs. » La doctrine avouée de Luther et la conséquence directe de celle de Calvin seraient « le salut éternel garanti à la persévérance obstinée dans le crime, et l’encouragement donné à tous les désordres au nom de l’Évangile s . »
En supposant que ces accusations puissent s’appuyer sur le sens littéral de quelques propositions luthériennes et calvinistes, ne sont-elles pas démenties hautement par l’esprit et par la vie de ceux qui les ont exprimées, qui les ont jetées peut-être au milieu du combat comme un cri de guerre, sans y attacher d’autre importance? Ne sont-elles pas démenties d’une manière encore plus éclatante par la voix de l’histoire, par les vertus publiques et privées, parla piété, la charité, les lumières, la probité, les bonnes mœurs de tant de nations qui vivent, qui se développent puissantes et respectées sous le drapeau de la Réforme? Ainsi aurait raisonné la critique ; mais la polémique, et particulière-
1. Voyez surtout, à la page 323, la note 43. Elle commence par ces mots : « Elles sont de Luther ces exécrables paroles. » Un peu plus loin on lit : « Elles sont du même apétre ces autres paroles plus exécrables encore. » Et enfin : « Cette doctrine infernale va droit aux conséquences
pratiques. »