‹ Philosophie et religionChapitre 18 sur 36 · CROYANCE, ÉVIDENCE, CERTITUDE · texte numérisé non relu

CROYANCE, ÉVIDENCE, CERTITUDE

Croyance nécessaire, primitive et naturelle; son vrai ciraclèrc; la raison est anterieure à la croyance. L’enseignement cl la tradition ne sont qu'une condition du développement de l’intelligence. certitude humaine

n’eat tcmdée» en dernière analyse, ni sur l'aulontè, ni sur la croyance. — L'évidence de fait et l'évidence rationncllu. Vrai caractère do celte der* nière évidence.

La parole est transmise h l’homme ; l'éducation , l’enseignement, développent ses facultés : voilà des faits que personne ne peut contester. Ces faits incontestables en impliquent nécessairement d’autres. Le fait de la transmission de la parole par l’éducation et l’enseignement suppose nécessairement dans le sujet qui reçoit celte parole et cet enseignement une croyance à ceux qui l’enseignent, la confiance dans la raison de ceux qui l’initient à la vie intellectuelle et morale, la docilité à leur autorité. Croyance, tradition, enseignement, autorité des pères et des maîtres, quelle est la valeur de toutes ces choses, dans la formation de la connaissance humaine, et leur vrai caractère? Quel rôle tous ces éléments jouent-ils dans la connaissance?

CROYANCE, ÉVIDENCE, CERTITUDE. 2M Sont-ils des principes, ou seulement des conditions du développement de l’intelligence? Vous avez vu une école célèbre placer dans ces faits extérieurs le principe et la règle des connaissances humaines. Tout ce que nous avons établi jusqu’ici va à l’encontre de celte doctrine; rien, selon nous, n’est plus opposé à la vérité que de faire dériver la lumière naturelle qui nous éclaire d’un fait extérieur à l'homme. Nous avons cherché et trouvé la véritable origine, la véritable nature des idées et des principes de la raison, source de ses connaissances. Mais, il faut en convenir, au sein de celte lumière et de cette évidence, il y a un fond de croyance ; à côté de la lumière qui jaillit des objets, à côté de la lumière divine qui éclaire la raison, il y a l’enseignement humain, l’autorité naturelle des pères et des maîtres. On ne pourrait négliger aucun, de ces éléments, sans omettre des faits importants dans la théorie de la connaissance. Il est donc nécessaire d’apprécier toutes ces choses, de s’en former une juste notion.

Vous comprenez d’abord qu’il ne s’agit pas ici de la connaissance des faits, qui évidemment nous est transmise par le témoignage. Dans l’ordre des faits, le témoignage humain, quand il est revêtu des conditions nécessaires, est une des sources de nos connaissances non-seulement historiques, mais même morales et scientifiques. Il ne peut être question, dans l’examen que nous allons faire, que des principes nécessaires, des premières vérités constitutives de l’intelligence. Ces vérités sont - elles un objet de croyance? La croyance s’attache-t-elle à ces vérités?

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que la croyance, il est facile de se convaincre que noire nature porli* dans son fond une inclination nécessaire à la croyance; que la croyance est une de ses lois primordiales et essentielles. Et je ne parle pas seulement ici de celle croyance au témoignage humain, un des fondements de la vie morale, sociale et civile. Je veux parler surtout d’un état de croyance beaucoup plus profond, plus primitif, et qui devient le point de départ et d’appui des autres croyances purement humaines. Je veux parler de cette inclination générale à croire, qui est un des premiers mouvements de l’esprit et la condition de toute éducation. L’enfant, qui se laisse instruire, suppose nécessairement, pat un jugement spontané d’abord, mais qui ensuite devient peu à peu réfléchi, que son père ou son maître connaissent et possèdent la vérité, et que celte vérité réside dans l’humanité. Il y a là un acte de croyance dans la raison de ses parents, de ses maîtres, ou plutôt dans celle de l’humanité que ses parents et ses maîtres lui représentent. Ce fait est incontestable. Mais renferme-t-il tout ce qu’une école a voulu y voir? S’ensuit-il que toutes les vérités naturelles sont d’abord crues avant d’être comprises, et que la croyance précède nécessairement l’exeroice de la raison? En serait-il ainsi, on ne pourrait pas tirer de ce fait de bien grandes conséquences. Mais il n’en est rien ; ci, pour s’en convaincre, il suffît de remarquer qu’aussitôt que l’enfant est capable de croire ou de se dire ; Mon maître sait ce qu’il m’enseigne, il a déjà une idée de la science, il a déjà compris quelque chose. Il n’est pas possible de croire sans certaines idées et certains

Ô5l SEIZIKME LEÇON,

principes anlérieurs à toute croyance. Je ne puis pas croire sans avoir la conscience, l’iilée de moi-même; sans savoir, confusément d’abord, plus distinctement ensuite, que je crois et pourquoi je crois Supprimez cette lumière, la croyance n'est plus qu'un instinct aveugle, et, par conséquent, n’appartient pas a l’intelligence. N’est-il pas évident que, dans le premier enseignement, qui est celui du langage, l’enfant est bien plus actif que passif, puisque, tant qu’il n’a pas donné lui-même, au moyen des indications qui lui sont fournies, un sens aux mots, les mots ne sont rien pour lui? Il n’y a donc pas un état de pure croyance précédant la raison ; la raison, au contraire, est logiquement antérieure à la croyance; ou du moins la croyance et la raison se développent simultanément. Un état de croyance sans conscience, sans idées, ne se conçoit pas ; et partout où est l’idée, là se trouvent la vie initiale de la raison cl toute la puissance de ses développements. En résumé, il y a véritablement un état (le croyance naturelle, nécessaire, primordiale; mais cette croyance n’est pas antérieure à la raison, ni, séparée d’elle. t

Les faits qué nous venons de constater nous conduisent à une juste appréciation de l’enseignement luunain. Un maître propose à un disciple un principe de logique, de morale, de métaphysique, ou un théorème de géométrie. Le disciple a déjà dans l’esprit les idées qui se trouvent impliquées dans ces principes. Pour lui communiquer sa science, le maître appelle l’attention du disciple sur les rapports qui existent entre ces idées. Les sciences rationnelles sont-elles

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autre chose que ia perception des rapports entre les idées, perception qui implique, en même temps, le sentiment profond de la réalité que la vie développe en nous? La métaphysique, la morale, la géométrie, ne sont-elles pas la perception des rapports existant entre nos idées nécessaires, nos idées d’ordre et de justice, nos idées de grandeur? Le maître ne fait qu’une chose, il énonce des rapports. C'est au disciple à les saisir, à les comprendre; et tant qu’il ne les a pas saisis et compris, la lumière ne s’est pas faite, la science n’existe pas pour lui. Dans les sciences rationnelles, le maître n’impose donc rien d’autorité, et il n'en appelle pas à la croyance. C’est la raison qu’il veut provoquer, exciter, développer ; c’est elle qu’il établit juge entre son disciple et lui '; c'est è cette lumière qu’il le renvoie sans cesse. Et cette lumière, qui brille aux yeux de l’élève comme à ceux du maître, est la lumière même de l'éternelle et divine vérité. Ici, je ne fais que traduire saint Augustin et saint Thomas'.

Il y a donc un enseignement humain utile, nécessaire même au développement de l'intelligence; mais cet enseignement n’est jamais qu'une condition, une 'occasion de ce développement. Les maîtres ne sont que' des moniteur»; c’est la vérité, la lumière divine, qui enseigne au dedans. Et il en doit être ainsi, car, si nous n’avions pas cette lumière intérieure, si nous n’avions pas cette évidence des idées et des principes nécessaires, par quel moyen ferions-

‘ Voji't la livioèmc leçon.

r>;.G SEIZIÈME LEÇON.

I10U.S le discernemcnl de l’erreur d’avec la vérité, des fausses traditions d’avec le.s vraies, des autorités usurpées d’avec les autoritt» légitimes? Nous l'avons prouvé dans une leçon précédente; quand on |)lace le principe de connaissance et la règle unique des jugements dans In croyance, lu tradition, l'autorité humaine, on n’a pins de boussole |>onr se guider sur 1 océan des ojiinions et des erreurs humaines.

Je viens, il me semble, de ramener à leur vrai caractère, de réduire à leur juste valeur, la croyance et l'enseignement, qui ne (leuvent jamais ètredes causes d'idées ni de science rationnelle, la; témoignage humain, je l'ai déjà dit, a une sphère propre, où il devient une source riche et féconde des plus précieuses connaissances; c’est le monde des faits et de f’histoire. .Mais la raison assigne au témoignage humain les .conditions qu'il doit revêtir pour être digne de mériter notre coniiance et notre adhésion ; et c’est à la logique qu'il appartient de faire connaître ces conditions, que nous n’avons pas à expliquer ici.

Ainsi une analyse exacte des faits de croyance naturelle et des vraies conditions de l’enseignement humain laisse à la raison toute sa dignité, toute sa supériorité. •

Si l'exercice de la raison est antéi ieur à celui de la croyance, et si l'enseignement humain ne peut jamais être qu’une occasion du dévelop(>ement de l’intelligence, il en résulte que la croyance et l'autorité ne sont pas 1«! dernier Ibndement de la certitude humaine. Déjà, plusieurs fois, nous avons signalé le vice radical du système qui place dams raulorité et le témoignage

CnOYA.NCE, ÉVllIENCE, CERTITUKE. 3:.7 le principe de loule certitude. La docirinc qui veut la fonder sur la croyance est-elle plus solide? Nous ne le pensons pas. L’école écossaise, si célèbre par sa sagesse, a cependant étendu trop loin la splu' re de la croyance. Elle l’a mêlée à toutes les opérations de la pensée; toute la philosophie semble se réduire, pour elle, à constater les faits primitifs, les premiers principes de notre nature; et elle ne voit dans ces faits primitifs que des croyances nécessaires, indémontrables, sur lesquelles repose toute la certitude humaine. Cette doctrine peut fonder une philosophie pratique sage et utile ; mais offre-t elle au scepticisme une digue suffisante? Faire reposer la raison uniquement sur des croyances nécessaires, n’est-cc pas, au fond, donner gain de cause au scepticisme? Le plus sérieux, le plus moral, et peut-être aussi le plus dangereux de tous, a-t-il une autre prétention que celle de prouver que toute notre science philosophique se réduit à croire, à croire à nos facultés, à obéir à nos lois? Kant a-t-il eu une autre doctrine? En faisant reposer la certitude sur la croyance, on accorde donc au scepticisme tout ce qu'il demande. Mais la nature ne permet pas ces dangereuses concessions. Si le système qui base la certitude sur la croyance était vrai, il s’ensuivrait que la conviction de notre existence et de celle du monde, que la conviction des vérités nécessaires ne seraient qu’une croyance. Or jamais le sens commun n’accordera cela. Nous ne croyons pas à notre existence, nous la sentons ; nous ne croyons pas à l’existence du monde, nous le voyons; enfin nous ne croyons pas aux vérités né-

:>r>S SEIZIÈME LEÇON,

cessaircs, nous les savons. Dans l'ordre de la connaissance rationnelle, tout se ramène à voir et à savoir, à savoir avec clarté et par soi mème. Et lorsque nous croyons à l’autorilé, c’est encore l’évidence de cette autorité qui détermine notre adhésion.

Descartes a eu donc raison de placer la certitude humaine dans l'évidence , c’est-à-dire dans la vue claire et distincte de certains faits, de certaines idées, de certains principes. I.ia certitude, en effet, repose sur une vue de l’esprit ou sur une connaissance claire et distincte, qui implique l’impossibilité absolue de douter. Il est facile de se convaincre qu’il en est ainsi. Le sentiment de mon existence se trouve renfermé dans toutes mes impressions et dans toutes les opérations de mes facultés.Ce sentiment est ce qu’il y a en moi de plus intime, et quelques suppositions que je fasse, quelque part que j’attribue au doute, il m’est absolument impossible de ne pas reconnaître que je suis an moins une chose qui doute. Ce sentiment profond et invincible renferme donc une vue, une connaissance claire et certaine de ma propre existence. Celle du monde est intimement liée à la mienne; je sens une existence hors de moi aussi nécessiùrement que je sens la mienne. Je vis dans le monde, je le touche, je le vois; il agit sans cesse sur moi et excite loujours en moi la conscience d’une double vie. Il ne m’est pas permis de douter plus sérieusement de ,hi réalité du monde que de ma propre existence. J’ai donc une vue, une connaissance claire el distincte de l’cxisîcncc du monde comme de la mienne propre. ‘ ,

CHOYANCE, ÉVIDENCE, CERTITUDE. ô.-.»

Cette double vue de ma propre existence et de celle du monde est une évidence de fait, un fait évident. Mais la certitude humaine n’est pas tout entière dans un fait, ou dans des faits intimes et indubitables. Il y a dans la raison une admirable lumière, qui répand ses clartés sur les faits contingents, quelque certains qu’ils soient déjà par eux-mérucs. Cette lumière est celle des idées et des prineipes«nécessaires, absolus, universels, qui sont la vie de notre intelligence et la source de toutes nos sciences. Il est inutile sans doute de rappeler ici les résultats de nos recherches sur la nature et l’origine de ces idées et de ces principes. Ives sciences, la métaphysique, la logique, la morale, les mathématiques, impliifuent toutes des i<lées et reposent tontes sur des principes qui sont vus en eux- mêmes, connus immédiatement et par euxmêmes, et qui nous apparaissent environnés de clarté et d’évidence. Descartes a donné, comme le vrai caractère de la certitude, la parfaite clarté qui brille dans ces idées et ces principes'. Il a raison. Mais l'esprit, tout en saisissant immédiatement et facilement ces idées et ces principes, les voit, en euxmêmes, nécessaires, absolus, éternels, immuables, universels. Quand je dis : le néant ne peut pas penser; une même chose ne peut pas être et n'être pas en même temps; il n’y a pas d’effet sans cause; tout phénomène suppose une substance; ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même ; la ligne droite est le plus court chemin d’un point à

' Voyei la siiièiiii' lifon.

SËIZIÉMK LEÇON', un autre, etc., je prononce des jugements nécessaires et je vois que toutes ces ventés ne peuvent avoir ni .qomiiienceinent ni fin, qu’elles .sont communes à tous les esprits, faites pour les gouverner tous. Je reconnais donc dans l’évidence rationnelle le caractère d’une autorité souveraine et divine. Je m’incline sous la loi qui s’impose à tous les esprits; et. par cet acte de soumission, je sors, en quelque sorte, de moiméme, je me quitte mui-mème, pour entrer en participation de l immuable vérité. Dès lors l’évidence rationnelle n’est plus ipie la vue de la vérité divine. La certitude rationnelle. implique donc une certaine vue de Dieu ; et c’est dans cette vue que l’esprit trouve sa vraie lumière et son repos parfait.

Ces paroles n’ont pas pour but d’infirmer l’autorité des principes nécessaires et universels pris en euxmémes, mais d’indiquer où ils nous conduisent, de montrer tout ce qu'ils renferment. Les pbilosopbes qui ont voulu faire de la raison une lumière tout humaine, ou xubjectivc, comme ils l’appellent, ont entièrement méconnu scs vrais caractères, et l’ont dé|K>uillée de son autorité la plus haute. Elle n'a eu, pour eux, aucune puissance hors de la sphère humaine ; ils l’ont crue incapable de les mettre en possession d’une seule vérité absolue. Et cependant son caractère propre, c’est d’atteindre à l’absolu, et de nous donner des principes qui valent pour tous les temps, pour tous les lieux, pour tous les esprits. L’homme ne peut lui refuser ce caractère sans se mentir à lui-même, il se reconnaît donc capable de |iarlici|)er à l'éternelle et absolue vérité, cl il doit proclamer avec bonheur et

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une humble fierté que tous ses jugements nécessaires sont éclairés par elle.

Qu'on ne nous oppose donc plus le caractère individuel et personnel de l’évidence comme un moyen d'affaiblir son autorité. L'évidence est le caraclère de la vérité. L’évidence est si peu personnelle, qu’elle brille par des caractères ini|)ersonneIs , comme la vérité elle-même; et, loin d’être un fruit de la raison individuelle, elle entraîne celle-ci, la subjugue et la captive. L’esprit voit en elle sa loi, c’est-à-dire une vérité divine. Il n’a plus rien à chercher au delà.

La certitude humaine est donc fondée sur la raison et sur l’évidenci^ rationnelle, et celle-ci n’est que la vue de certaines vérités divines et le repos de l’esprit dans ces vérités connues.

DIX-SEPTIÈME LE(.:üM.

mX-SEPTIÈME LEÇON.

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