NATURE ET ORIGINE DE LA PAROLE
L'enfant a d'aboni des idées sans inoU cl des mois sans idées. — Comment il s*approprie irnduellement et successivement le langa|;e — Conséquences graves de ces laits : préeiislence des idées i U parole, lonction et néceseiti de la parole. La question de l'origine de la parole, identique à celle de rorigiiie de rhomme. — La création seule peut expliquer celle-ci. — L'bomme créé adulte — A-t-il été créé en possession de la vie inteltec* tuelle et morale, ou leulenicnt avec la faculté de l'acquérir? — Preuves contre cette seconde liypolhèse. — L'bommc créé pensant et parlant. — ptrolSf comme la pensée. a«t niturtlle i Phomme. — L'cviucalion et l'en* seignementy co<idilion naturelle du développement huinnin. — Point de place à rinvciition du langage.
Dans la dernière leçon, nous avons discuté un système célèbre qui met l'intelligence dans la parole, et nous avons vu de graves et de funestes conséquences sortir nécessairement d'un principe exclusif. .Aujourd'hui, pour expliquer toute notre pensée, nous abordons directement la grande question des rapports de la parole avec la pensée, et celle de son origine.
Dans celle délicate et dilTicile matière, y a-t-il, près de nous, ou plutôt eu nous mûmes, quelques faits faciles à vérilier, cl cependant féconds, décisifs, capa-
r,ïf( • OL’INZIKME LEÇOiV.
blés de jeler la plus vive lumière sur celle queslion?
Ces fails exislenl, et je dois d’abord les conslaler et les
décrire.
Avez-vous jamais étudié dans un enfant les premiers développemenis de l’intelligence ? Vous ôtesvous jamais donne le spectacle de cet épanouissement, plus ravissant que celui des fleurs qui parent la nature? Vous avez dû remarquer que l’enfant a d’abordbeaucoup d’idées sans mots et beaucoup de mots sans idées. Sans entrer ici dans la diflicile question du développement chronologique des idées dans l’enfant, il est certain qu’il se fait, de tous les objets qui le frappent et l’environnent, des représentations, des images, qui deviendront l'occasion des idées. Il est également . certain qu’il ré|)ète tous les mots qu’il entend, sans y attacher d’abord aucune signification. Ainsi il a certainement l’image ou l'idée de sa mère et de son p«Tc. et il appliquera les mots maman, papa, qu’il a retenus et qu’il prononce très-bien, indifféremment aux personnes qui s’offriront â lui. Quand commencera-t-il à attacher le mol de père à 1 idée qu’il a de l’auteur de s«i jours ? Quand commencera-t-il à désigner par ce mot son père seul ? Ixirsquc, par les indications qui lui seront fournies, il aura observé et compris que ce nom appartient à son père seul. C’est donc l’éiifanl qui, ayant d’abord l’image cl l’idée, donne un sens au mot, et ainsi se l’approprie, le crée en quelque sorte. Le voyez- vous s’emparant de ce mol, l’adoptant, en faisant l’expression, le signe, la manifestation de son idée et de son sentiment? Maître du mol, il aura une idée de son père plus arrêtée, plus
NATURE ET .OniUlNE DK LA PAROLE, nelte; plus ferme, un souvenir plus facile, plus présent. L’cITusion des sentiments d'affection : et de tendresse pour l’auteur de ses jours aura un moyen de SC produire. Ce mot deviendra un lien nouveau entre l'enfant et .le père, et il aura le pouvoir de faire connaître au cœur paternel les plus douces émotions.
* Il en sera ainsi de toutes les idées, de tous les cntiments qui se développeront plus tard dans cet enfant. Toutes les idées naîtront en lui de l’action des objets, de son rapport immédiat avec eux, de son attention dirigée sur eux par sa propre activité et par les soins de ceux qui l'élèveront. De cette manière, se formeront en lui les idées des choses sensibles. La formation de l’idée de lui-méme exigera un retour sur luimème, sur ses affections et ses opérations, (|ui se fera peu à peu et insensiblement. Ce retour sur lui-méme, ce sentiment de lui-même, lui donneront une foule d'idées inhdlectuclles, celles d’unité, de volonté, d’activité, de cause, d’effet, de puissance, etc., comme dans ses perceptions sensibles il trouvera celles d’étendue, d’espace, de temps, etc. Toutes ces idées seront d’abord vagues, irréfléchies, enveloppées dans des sentiments et des faits. Les mots qui les expriment seront d’abord confiés à la mémoire seule de l’enfant. Il les répétera longtemps sans les comprendre. Un jour enfin, dans la circonstance favorable, il saisira, par son observation personnelle, le rapport du mot avec l’idée qu’il porte dans son esprit. Il répétera ce mol avec intention, intelligence, réflexion ; et dès ce moment l’idée aura pris corps dans sa pensée, et elle acquerra
SÔO ■ QUINZIEME
lin <fi*gré de clarlé et de fermeld qu’elle ii’avail pas auparavant- * ' . •
Il faut appliquer eeci aux idées les plus hautes et . les plus pures» aux idées religieuses et murales, aux idées nécessaires et absolues. Elles sont dans notre esprit par elles-mêmes, ou plutôt par la lumière divine qui éclaire notre raison ; nous l’avons prouvé. L’enfant acquiert toutes ces idées à l'occasion de ses perceptions sensibles et personnelles, et par le rapport de son intelligence avec la vérité intelligible. Mais, comme ha idées psychologiques, les idées métaphysiques se trouvent d’abord, en quelque sorte, à l’état concret, indistinctes, tlollanles, noyées dans les images et les sentiments. Avec les mots qui désignent les objets sensibles et psychologi(|ues, ceux qui expriment toutes CCS grandes choses, l’Être, Dieu, la vérité, le devoir, existent dans l’esprit du l’enfant, sans qu’il y attache aucun sens. Ils n’auront de signilication pour lui que lorsqu’il aura aperçu le rapport de ces mots avec les idées nécessaires qu’il possède par' la présence de la lumière divine à toute intelligence. Quand et comment se fait cette ill uminalion intérieure î Ce n’est pas chose facile à dire. Mais elle a lieu, rien n’est plus certain ; cl, lorsqu’elle s’accomplit, l'enlanl prend, unederniècn fois, possession du langage dans ce qu’il a, . de plus élevé. Il se l’approprie, il le crée en quelque sorte do nouveaii. Il en fait l’expression de son intelligence éclairée par la lumière intelligible, l’instrument docile des idées et des vérités divines qui peu à peu se dévoilent à lui. Incorporée dans le mot, l’idée pure, absolue, nécessaire, universelle, se réflé-
NATDRE fr CHUGIJfB DE LA PABOLE. 531 chit en loi ; elle devient plus distincte, plus précise; elle est retenue par la nnémoirc intellectuelle avec plus de facilité. i < .. >
Voilà des faits que je crois certains, et, pour que nous puissions les vérifier plus aisément, ils se retrouvent dans l’homme comme dans l’enfant, mais avec la différence des âges. L’homme a souvent des mots dont il ne connaît pas la signification précise, et des idées dont il n’a pas, dont il cherche l'expression. Il a donc aussi des mots sans idées et des idées sans mots. Tout homme accoutumé à parler et à écrire a pu constater souvent le fait que nous rappelons ici. Dans l’un et l’autre cas, c’est l’activité propre de l’esprit qui révèle le vrai sens du mol obscur, et qui trouve la véritable expression de l’idée. Mais quand cette expression est trouvée, l’idée dle-méme devient plus claire et plus nette.
Si les observations que je viens de vous présenter sont fondées, si l’analyse que je viens de faire est exacte, que résulte-t-il de ces faits touchant les rapports de la parole avec la pensée?
D’abord il est évident que le mot ne contient pas et ne donne pas l’idée, puisque, t.int que je n’ai pas compris le sens du mot, il est pour moi comme s’il n'élait pas; il n'estqu’un son qui frappe mes oreilles, sans rien dire à mon esprit. Ce sens, qui forme toute la valeur du mot, c'est moi qui le donne, en attachant au mot sa signification, c’est-à-dire, en faisant de ce son l’expression, le signe, la manifestation de mon idée. L’esprit est donc, en un sens très véritable, créateur du mot. Il résulte de ce fait capital et absolument in-
conleslable, que les idées préexislenl aux mois' dans l’esprit, et qu’elles sont en lui par sa propre nature et l'iiclion des objets. Il est donc vrai que les idées, dans une certaine mesure, sont indépendantes des mots et de la parole chez les enfants eux-mémes; et l'homme, arrivé à son plein développement intellectuel et moral, peut être saisi si vivement et si fortement par l’objet intelligible et moral, qu’il oublie momentanément le mot qui en est le signe. Par exemple, je puis p<mser à l’ordre, sans penser au mot qui ou exprime l'idée.
Toutefois, quoique les idées soient antérieures aux mots, et jusqu’à un certain point indépendantes d eux, il n’est |>as moins évident que les mots et le langage sont nécessaires à la distinction, à la clarté et à In persistance des idées; qu’ils aident à In réflexion et en sont peut-être la condition essentielle. L'ne, idée sans expression serait vague, confuse, fugitive, et laisserait à peine une faible trace dans l’esprit. Tout le monde convient que les mots sont nécessaires aux opérations un peu compliquées de la pensée, à la comparaison, au jugement, au raisonnement. Dans toutes ces o|>érations, l’homme emploie une parole mentale, se parle à lui-même.
Les avantages de cette expression organique des idées intellectuelles sont palpables. Mais sur quel fondement re|)Ose sa nécessité? Elle tient à notre double nature, et à l’effet que doit nécessairement produire sur l'organisme le développement intellectuel. Les organes sont les instruments et la manifestation de l'âme et de l’esprit. Toutes nos sensations, toutes nos affections, tous nos sentiments se traduisent nécessai-
>ATDRE ET OnUlIlîE DE LA PABOLEi.
rement dans l’organisme -par des cris,' des attitudes, des gestes, des sons inarticulés et articulés. L’organe vocal plus spécialement est dans une connexiop étroite avec la pensée j il est impossible qu’une pensée vive ne modide pas Cet organe et n’en line pas un son corres))ondant à l’impression reçue, au sentiment développé; et lorsque le mot est rlonnépar l’éducation -et l’ueage, il* se présente de lui-méme pour servir d’expression à l'idée qui l’nppe|le. Onpeùtdonc dire qu’il est dans l’essence de la pensée et du sentiment de se traduire au dehors par l’organisme; .et, lorsque les organes sont à l’état normal, cette expression de l’àme est nécessairement le son articulé.
Dans cette faculté de tout produire au dehors, de tout exprimer par les organes, se trouve un des fondements de la vie sociale, qui est elle-même une des conditions do; développement de l’intelligence et de Tàme humaine. Nous avons déjà remarqué que l’enfant apprend à parler, comme il apprend à penser ‘et à vivre, par l’énergie de scs propres facultés, réveillées et excitées à l’aide de l’enseignement qui l'environne.
Une dernière conséquence de tous les faits que nous venons de rappeler, c’est qu’il n’y a pas de vie intellectuelle, morale, sociale, un peu' formée et développée, suffisamment formée et développée pour que l’homme ait la conscience de lui-même et de sa destinée, sans l’usage mental et extéricnr de In parole, sans que l’homme se parle à lui même et parle aux autres, sans qu’il pense sa parole et parle sa pensée. Quoiqu’elle ne soit qu’une simple condition, un instrument docile de l’esprit, la parole cependant, à
354‘ gin«ZJÈME L-EÇON.
cause de la double nature de l’homme, n’en est pas moins nécessaire à la vie intellectuelle, morale et sociale. ... . . • . .
Peut-être, messieurs, Irouvèrons-nous dans les faits que je viens de- mellre sous vos yetix quelque indication-précieuse, quelque moyen de* résoudre le grand problème de l’origine de la parole. Entrons dans ce nouvel examen. . • ' j rq- ‘.T j. .
Un fait incontestable domine tout ici : c’ést que j’hommer dans l’état actuel ^e ses facultés, iPhomme historique, n’invente pas, n’a pas inventé la parole. L’homme, à sa naissance, trouve.la parole; elle lui est transmise par la famille, il la reçoit d’eHe. 11 la reçoit, il est vrai, à la condition de se l’approprier, de lui donner un sens, nous l'avons vu ; ma^s enfin il la reçoit. En reculant aussi loin que possible dans les âges, partout et toujours nous trouvons la parole instituée, transmise ; et il n’est pas de peu^de sauvage, aussi abrutie, aussi dégradée qu’on la suppose, qui n’ait sa langue. Les langues leeplus anciennes qui noua soient connues, les plus .aneiennement parlées sur notre globe, malgré k aimpbeUé do deurs éléments et de leur syntaxe, ne nous en offrent pas moins une institution digne de toute notre admiration. Retrouver l'homme, ses images, ses idées, ses sentiments, ses passions, ses désirs avec tous leurs rapports et leurs nuances les plus délicates, retrouver celte infinité dans quelques sons dont les diverses combinaisons deviennent l’expression vivante, le miroir fidèle de l'âme humaine une et multiple à la fois; quelle merveille au milieu de toutes les merveilles de notre nature ! Et
NATUKE et ORieiNE DE LA PAROLE. 555 cependant ce miracle de la parole "est un appendice nécessaire de notre nature^ puisque nous ne trouvons pas .de -soaidlu humaine^ mémo la ..plus ülémiHjlajire, sans l’usage de la parole, et que l’Iiistoire -ne nous fournitpas un seul'cTxemple d’une peuplade, ou meme d'une famille de inuets.- Puisque l'homme, qui possède l’jntégrité de ses sens, parle partout et toujoui-s, puisque la pdrtfle'est toujours transmise de génération en génération, il faut, pour chercher l’origine de la parole, remonter à' l’origine de l’homme lui-méme. S’il y a eu des inventeurs ou un inventeur de la parole, ces inventeurs ou cet inventeur. sont nécessairement les premiers hommes, ou le premier homme. Nous voici donc amenés à la question de l’origine de l'homme, et, |x)ur la ré^udre, nous ne pouvons recourir aux lumières de la i révélation, dont nous n’avons pas encore établi l'existence. Nous sommes donc nkluits à l’observation cli au • raisonnement. Voyons si, par ces moyens, nous parviendrons h la solution de ce problème dillicilc.
La véritable origine de l’homme, comme celle du inonde, est la création; et il faut voir -en elle nonseulement on dogme qui s’impose à la foi, mais qui d’ailleurs est la seule explication possible du commencement des choses. En effet, il faut admettre un Dieu créateur, ou tomber dans l'athéisme, ou dans le dualisme, ou dans le panthéisme. Or ces trois solutions ne présentent à l’esprit humain que des contradictions.
Le monde est ce vaste ensemble de forces, de lois, d’existences qui conspirent à une même fin, et nous révèlent, malgré l’imperfection' de notre science, un
.-,36 • yUINZIEME LEÇON. , •
ordre admirable.' Dans 'ce inonde éclalcnl parlonl les témoignages d’uné puissance, d'une sagesse, d’une bonté, infinies, lin insecte, une Heur, nous révèlent des mystères sans fond d’intelligence et d’amour, l/iimnensilë et l'harmonie des 'deux attestent une . grandeur et .une raison souveraines, incompn'diensi- ; blés à notre faible, esprit. En présence de pgltç sd*ne de l’univci's et de ce nragriilique concfirt, .l’atliéc, rcr ' fusant d’assigner. à l'unité des effets une cause uni-' verselle, veut expliquer Tunité par la diversiu-, l’intelligence par la matière, la liberté par la fatalité. Tordre parle hasard. Il conçoit des lois sans législateur. En un mot, le monde est pour lui un effet sans cause.
Le dualiste est aussi insensé que Tatbée. Il se repré- . sente le monde partagé entre deux forces égales et opposées, qui, par conséquent, devraient se neutraliser Tune par l'autre. Toute existence deviendrait impossible. Dans ce système, il y aurait donc deux causes du monde incapables de produire aucun effet.
Le panthéiste, identifiant tour à tour, par son principe d'unité de substance, la cause avec l’effet, Teffct avec la cause, absorbe l'un dans l’autre, et détruit nécessairement la cause en tant que cause, l’effet en tant qu’effet. En définitive, il arrive à la négation de la cause, à la négation de feffet, au néant absolu.
Telles sont les liypothèses'imaginées pour échapper au Dieu créateur. La première, celle de l'athée,- nous donne un effet sans cause. La seconde celle du dualiste, deux causes sans effet. La troisième enfin, celle du panthéiste, détruit également et la cause et l’elTet.
Après avoir montre, par ces quelques mots, Tab-
NATURE ET ORICINE DE LA PAROLE. 53( surdité deccs li islc.sct funestes doctrines, faut-il nous arrêter aux déplorables tlu-uries qu'on a voulu édifier sur ces fondements ruineux? N'a-t-on pas prétendu que rbominc était éternel sur la terre? Mais comment l’homme pourrait-il ètn<, éternel sur une terre qui ne l'est pas elle-même? I>a science moderne enseigne que les matériaux divers qui composent l’écorce solide de notre globe ont été, à l'origine, à l’état fluide. De cette donnée il est aisé de conclure que la haute température nécessaire pour maintenir les substances minérales à cet état était absolument incompatible avec l'existence des êtres organisés à la surface du globe. Ainsi, d’après le témoignage de la science, nos continents, et, à plus forte raison, la vie végétale et la vie animale ont eu un commencement.
Dépossédés de ce commode refuge de l’éternité, Iiîs adversaires de la création auraient-ils recoins, pour expliquer l'origine de l'boinmc, à la transmutation des espèces, et oseraient-ils dire que l’homme n’est que la transformation d’une espèce animale quelconque? Mais rimmutabililti des espèces n’est-ello pas une loi naturelle que nous avons sous les yeux et que nous pouvons constater? Dans l’ hypothèse de la transmutation, on se place en dehors de toute expérience, pour aboutir à un non-sens. L’espèce qui serait devenue 1 homme existe-t-elle encore? Alors, elle n’aurait pas subi de métamorphose. Si elle n’existe plus, on parle donc d’une espèce inconnue et imaginaire? Et on voudrait revêtir du nom de science ces pauvres romans qui n’ont pour but que de dégrader riiomme ! Certes, ces naturalistes, qui prétendaient que l’homme
était né du limon de la terre et de la fermentation de
la matière, semblaient plus raisonnables.
La science ne peut donc rien proposer de sensé pour remplacer le grand dogme de la création. Lors donc que nous rattachons l’origine de l’homme comme ■celle du monde à Dieu, au Dieu de la puissance, de l’intelligence et de l’amour, au Dieu créateur, nous sommes dans la vraie, la bonne, la légitime science. Sans doute la science s’efforce d’expliquer les choses par les causes secondes; mais, quand il s’agit des origines, les causes secondes sont tout à fait ineflicaccs et insufTisantes; et remonter alors à la cause première ^el absolue, c’est rester encore dans la vraie science.
Disons en passant que c’est la révélation chrétienne qui a porté ou rétabli dans le monde le dogme pur de la création, ce dogme qui a fait tant avancer la connaissance de Dieu et celle de l’homme. Mais, quoiqu’il soit un enseignement de la révélation surnaturelle, il n’en est pas moins la donnée scientiflque la plus necessaire et la plus certaine.
L'homme est créé. Mais quelle idée devons-nous nous faire de cette création? I^a première question qui s’offre est celle de savoir si l’homme a été créé enfant ou adulte? L’enfant suppose des parents ; l’enfant est relatif aux parents. Sans parents, sans un père et une mère, il n’y a pas d’enfants. Or, le premier homme n’a pu avoir un père et une mère. Donc il n'a pu être cri'é enfant. Dieu aurait violé sa sagesse s’il eût créé un terme sans son corrélatif. Donc le premier homme a été créé adulte, dans la plénitude de la force et de l’âge, avec tous les organes physiques dans
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NATURE ET OUCINE DE LA PAROLE, leur plein développement, dans leur maturité complète.
Le corps de l'homme, sortant des mains de Dieu, était, devait être parfait. Mais quel était l’état de l’esprit et de l’âme? L’homme sans doute était pourvu de toutes ses facultés intellectuelles et morales; mais ces facultés étaient-elles nues et vides, ou bien riches et pleines de tous leurs développements? Ces facultés étaient-elles en puissance ou en exercice? Grande question, qui va nous donner la solution que nous poursuivons.
Remarqiions-le bien, des facultés riches, développées, en exercice, supposent nécessairement, dans l'esprit et le cœur de l’homme, la vie intellectuelle et' morale, et tout ce qui est nécessaire à cette vie : les idées, les principes, les vérités premières, les lois naturelles, les sentiments naturels, et l’expression de toutes ces choses par l’organisme, c’est-à-dire la parole. Ce serait une bien grave erreur de croire qu’il suffit, pour expliquer l’origine de la pensée et de la parole, d’admettre dans le premier homme un commencement de vie intellectuelle et morale. En lui attribuant seulement une étincelle d’intelligence et de sentiment, vous lui accordez tout. En effet, si vous vous entendez vous-même, celte étincelle ne peut être que les idées premières et les sentiments naturels. Mais ces idées et ces sentiments, s’ils existent , doivent avoir leur expression dans l’organisme. Les partisans de l'invention du langage en conviennent, et veulent que cette expression ait lieu par les gestes naturels, auxquels s’ajouteront
r.lfl QUINZIÈME LEÇON,
m-cessaireinenl, di.sent-ils, les gestes intentionnels et conventionnels. Mais les gestes intentionnels et conventionnels sont déjà une maniTe-station d'intelligence et de volonté, un vrai langage. Entre le cri et l'attitude corporelle, expression d’un état et d’un besoin organique, et le geste intentionnel et conventionnel, signe de l’intelligence et de la volonté, il y a un abîme. Si on est forcé d’attribuer au premier homme, au moment même de son apparition sur la terre, un vrai langage de gestes, il est contradictoire de lui refuser le langage des sons. Ixis sons articulés sont aussi près de ’ homme, aussi profondément liés à sa nature, aussi faciles à rencontrer, qu’un système quelconque de gestes intentionnels et conventionnels. Il est donc vrai qu’admettre, dans le premier homme, un commencement de vie inlelicctuclle et morale, c’est lui reconnaître l’expression naturelle de l’intelligence et de la volonté, c’est-à-dire la parole. On a donc ce que l'on cherche, nous le répétons; et c’est tomber un contràdiction avec soi-méme que de chercher l'origine de la vie intellectuelle et morale, et de la supposer existante.
Pour énlrer dans l’hypothèse que nous examinons, il faut donc admettre que la vie intellectuelle et murale n’existe qu’en puissance dans le premier homme; il faut faire la nuit dans sa pensée, le vide dans son cœur, et le réduire à la vie purement organique.
Voici donc la question qui se présente : l’homme a-t-il commencé par la vie purement organique, et comment a-t-il pu passer, de celle vie animale, à la vie intellectuelle et morale la moins développée?
Quels efforts ne faut-il pas faire pour se représenter
NATinE ET ORIGINE DE LA PAROLE. 541 l’homme réduit à la vie purement organique? La barbarie la plus aiïreuse est encore au-dessus de cet élal. Voyez-vous l’homme errant dans ces forêts primitives qui couvraient presque toute la surface du globe, disputant sa frêle existence à toutes les causes de destruction qui l’assiègent et le pressent; cherchant un abri contre l’intempérie des saisons dans le creux d’un rocher ou dans une cavité souterraine ; partageant avec les animaux, et après l’avoir conquise sur eux, la plus vile nourriture ; ne formant avec ses semblables qu’une société fortuite, dans le but de satisfaire les appétits les plus brutaux? L'imagination ne recùlet-elle pas d’horreur devant ce tableau? et le sauvage, qui a quelques éléments de la pensée et du langage, n’est- il pas fort au-dessus de cette vie purement animale?
Quand je remarque que l’homme ne possède pas cet instinct sûr et infaillible qui guide les animaux dons tous les actes conformes à leur nature; quand je considère que rien ne peut remplacer pour l’homme I intelligence et la raison, au moins à l’état le plus élémentaire, puisqu’il ne peut pourvoir à ses besoins physiques et à la conservation de son existence matérielle, qu à l’aide de beaucoup d’observations, de réflexions et de combinaisons; quand entin je pense que l’homme isolé de ses semblables est le plus faible et le plus misérable des êtres, je me demande s’il eût pu vivre un seul jour dans l’état affreux qu’il faut imaginer pour se le représenter avant tout usage de la pensée et de la parole. Sans doute l’homme peut s’habituer au régime le plus dur et le plus sauvage ; mîtis qu’il eût pu se
(JUINZIÈME LEOUi>i.
conserver dans un cfat enlièrcmcnt opposé à sa nature, on ne peut le concevoir.
Oublions, pour un moment, ces raisons décisives et accordons que l’honunc a pu vivre dans l’état que nous venons de décrire, nous ne serons pas plus avancés, car il faut expliquer le passage de cette vie purement organique à un état meilleur. Or, il est évident que si l’homme eût été un seul jour réduit à cette vie animale, il n’en serait jamais sorti et n’aurait pu s’élever au degré le plus inférieur de la vie sauvage elle-même.
En effet, l’homme n’aurait pu sortir de ce misérable état que de deux manières, ou par le besoin d’améliorer son sort, ou par un effet du hasard, liecourir au hasard pour expliquer la pensée, la parole, la famille, la société, la civilisation, c’est ne rien dire. Le besoin d’amélioration est sans doute un puissant stimulant de l’activité de l’homme ; toutes les merveilles de la culture humaine peuvent être ramenées à ce besoin. Mais il suppose lui-même l’idée et le désir du mieux. Or, l’homme livré à celle vie purement organique, à celte brutalité sans nom et sans terme de comparaison, aurait-il pu se faire l’idée d’une condition supérieure à sa profonde misère? S’il ne pouvait s’en faire l’idée, il n’en pouvait avoir le désir; iijmdi nulla cupido. Sans désir du mieux, il n’y aurait pas eu recherche du mieux. L’homme donc serait resté éternellement cet être effroyable, dont le tableau nous a glacés d’horreur.
Si l’homme confiné dans celte animalité n’eût pu modifier son existence matérielle, à plus forte raison
NATUnE ET ORIGINE DE LA PAROLE. 5i:î , aurail-il été dans l’impossibilité de s’élever aux premières notions de la raison. Qu’aurait dit le spectacle de la nature à cet être toujours courbé vers la terre, et en qui n’eût pas lui la'première flamme de l’intelliglence? Aurait -il été capable d’aucun retour sur lui-même? Quel besoin aurait-il éprouvé de manifester au dehors des' pensées et des sentiments qu’il ne pouvait, avoir? Il aurait trouvé dans les attitudes du corps, les gestes, les cris, les sons confus, un moyen d’exprimer ses besoins organiques, et d’établir avec ses semblables quelques rares et fugitives communications. Ce langage aurait sulH à des relations purement physiques. La pensée absente n’aurait jamais pu transformer les sons inarticulés en sons articulés. L’homme serait resté éternellement mueU
Telle est l’hypothèse dans sa rigueur. Avec elle, il est absolument impossible d’expliquer la pensée, le sentiment, la famille, la société, la civilisation ; il est absolument impossible de concevoir l’existence de l’homme. Cette hypothèse est donc absurde, et de plus elle est impie et blasphématoire.
L’homme, essentiellement destiné à la vie morale, eût été fatalement et de fait un être immoral, puisqu’il n’aurait pu conformer sa vie à une loi morale nécessairement ignorée. Cette supposition est injuriense à Dieu. Tout a sa loi dans la nature ; le minéral, le végétal, l’animal, le globe qui nous porte, les astre.s qui roulent dans l’espace, obéissent à des lois, La créature intelligente et libre a sa loi comme tous les êtres, et elle doit nécessairement la connaître pour l’observer.
Si Dieu créait un être intelligent et libre, sans lui
. Dii
UUISZIÊME LEÇON, manifesier la loi qui doit diriger sa liberté, il serait cause elücicntc et directe du désordre et du mal moral. Celte conception nous mènerait logiquement à nier la sainteté, la perfection de Dieu, et, par conséquent, son existence elle-même. L’hypothèse de l’animalHé primitive de l'homme va donc à la négation de Dieu comme à celle de l’homme.
Sortons de ces pensées contradictoires. Dieu, en créant l'homm", a dû nécessairement lui manifester la loi qui devait le diriger, et la loi essentielle de l'homme n’est que l’expression de ses rapports nécessaire.s- avec son Créateur, la nature,*: lui-méme, ses semblables. Dès le premier instant de sa vie, l'homme a nécessairement connu cette loi. Mais cette connaissance implique une foule d'idées, de principes, de vérités, les idées, les principes, les vérités nécessaires qui sont le fonds de la raison et de la conscience. L'idée de Dieu, dans son éclatante pureté, celle de la de.siinée humaine, dans sa netteté, ont dû nécessairement luire au premier éveil de la raison de l’homme; et la loi du devoir a dû s’imposer, avec une souveraine autorrté, à Sa conscience naissante. Cette lumière, qui 'éclairait la raison et la conscience de l’homme, ne pouvait provenir ni des objets sensibles qui l’environ- 'naienl, ni du sentiment de sa propre existence, puisque les vérités nécessaires n’ont pas leur origine dans les choses contingentes. Cette lumière était celle de l’éternelle vérité se versant dans une intelligence faite pour la recevoir, et établissant avec elle un rapport substantiel et vivant. Cette illumination était donc tout intérieure, toute spirituelle, et se faisait dans le
NATURE BT ORIÜINE DE LA PAROLE. 545 ,
fond de l’âme. Elle était de la même nature que celle qui éclaire encore aujourd'hui tout homme venant au
monde.
Ainsi, messieurs, en nous appuyant sur des principes absolument et métaphysiquement certains, aisés à retrouver dans la raison, en consultant l’idée de la sagesse et de la bonté de Dieu qui ne trompe pas, nous savons que l'homme, dès le premier instant de sa ^création, a été nécessairement intelligent, pensant, pourvu do toutes les idées, de tous les principes, de toutes les vérités essentielles à sa nature. Nous savons qu'il a été en possession de la vie intellectuelle et morale, et qu'il a joui du plein exerci(k^ de ses facultés spirituelles comme de ses facultés physiques.
Mais, d'un autre côté, l’observation nous apprend que toutes les idées nettes et précises, que tous les sentiments profonds agissent nécessairement sur l’organisme et se traduisent au dehors. Nous savons que toute pensée distincte devient une parole articulée. Ce phénomène, que nous avons observé dans l’enfant, se retrouve dans le premier homme, mais agrandi à sa taille. L’enfant reçoit la parole et l’apprend graduellement, parce qu’il est enfant. Le premier homme la produit spontanément, parce qu’il possède la plénitude de ses facultés physiques, intellectuelles et morales. Sous une forme concrète ou abstraite, peu importe, il a dans l’esprit l’idée nette et précise. L’organe vocal est à l’état le plus pur, le plus ilexible, le plus parfait. Il possède donc toutes les conditions de la parole. Il parle donc aussitôt qu’il pense. Or il a nécessairement pensé dès le premier instant de sa
(jUlNZlBME LEÇON, création, donc il a nécessairement parlé, il a donc été créé pensant et parlant. La parole, comme la pensée, appartient à sa nature; il parle et il pense naturellement. La pensée et la parole, comme le corps et l’âme, sont un don de Dieu.
Au lieu de cette affreuse barbarie, dont le tableau nous a épouvantés, représentons-nous l’état réel de l’homme sortant des mains de Dieu. Son corps est dans la plénitude de la force et de la beauté ; son esprit est inondé d'une lumière intérieure qui lui manifeste les idées, les principes, les vérités nécessaires. Il a devant lui une nature merveilleuse dont il comprend le langage muet. Cette vie qui circule autour de lui riche et abondante, il la retrouve en lui-même, et il se sent prêtre et roi de cette création. Dans ce moment suprême d’inspiration, sa poitrine se soulève, sa langue se délie, la parole s’échappe de ses lèvres, et cette parole est un hymne d'adoration et d'amour qu’il adresse au Père de la vie.
Telle fut, n’en doutons pas, la véritable origine de la pensée et de ta parole, ces deux formes inséparables de notre intelligence.
L’observation, les principes nécessaires, le raisonnement, nous conduisent jusque-là; et l’explication à laquelle nous arrivons se trouve en harmonie parfaite avec l’enseignement des livres saints. Vous avez admiré dans la Genèse le récit de la création. L’homme est créé par la main de Dieu ; son corps est formé des éléments terrestres; le souffle divin, la vie, la lumière divine, viennent animer cet organisme ; et l’homme pense et parle aussitôt qu’il est créé. Il pense et il
NATURE ET ORIGINE DG LA PAROLE. 547 parle, puisqu’il comprend la parole que Dieu lui adresse; il pense et il parle, puisqu'il comprend et soi-méme et sa destinée, dont il énonce une des lois dans celle du mariage; il pense et il parle, puisqu’il connaît la nature et impose aux animaux leurs noms. Aucune trace d’une révélation extérieure des idées et de la parole. L’homme pense et parle par sa nature, telle qu’elle est donnée par l’acte créateur.
Sorti des mains de Dieu, l’homme est appelé à fonder une famille et une société. La génération sera le moyen physique de la propagation de l’espèce humaine, et l’éducation ou l’enseignement, celui du développement de la vie intellectuelle et morale. L’enfant n’aura point à chercher, à inventer ce qu’il trouvera nécessairement autour de son berceau; au sein de sa famille. Il n’aura qu’à s’approprier la parole par un acte analogue à la production de la parole elle-même dans le premier homme ; et, à chaque instant, nous sommes témoins de cette appropriation, de celte prise de possession du langage par l’enfant. Ce qui s’est passé au premier jour se renouvelle tous les jours, mais avec des conditions différentes; et ces différences proviennent, comme nous l’avons déjà remarqué, de ce que le premier homme a été créé et que l’en- 'fant naît. Dans le premier homme, le développement a été instantané, parce qu’il a été créé adulte ; il est graduel et successif dans sa race, parce que les hommes naissent enfants. Mais la nature humaine conserve toujours sa profonde unité, et, dans tous les enfants de la race humaine, comme dans leur premier père, nous trouvons toujours la force interne de l’es-
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prit, l'action des objuls qui le sollicite, la lumière
divine qui l’éclaire, et la parole qui ! e manifeste.
Si, de tout ce qui précède, on peut induire avec certitude, comme nous l’avons fait, que l’homme a été créé pensant et parlant, il ne s’ensuit pas qu’il ait possédé tout d’un coup tous les développements dont la nature humaine est susceptible; il ne s’ensuit pas que la formation des langues diverses ne soit pus soumise à une loi de développement et de progrès, parallèle à ceux de l’esprit lui-même. Celte loi de perfectionnement progressif, constatée par l’expérience, n'est point en opposition avec les faits que nous venons d’établir.
. Telles sont, sur l’origine et la nature de la parole, les données où vient aboutir, ce nous semble, l’étude des faits de la nature humaine, rapprochés des principes nécessaires et des lois éternelles. S’il en est ainsi, il ne reste pas de place pour l'invention de la parole, pas plus que pour celle de la pensée. La parole, comme la pensée, est essentiellement dans la nature de l’homme, et l’homme n’invente pas sa nature. Toute hypothèse d/inventitm de la parole ira échouer contre les impossibilités que nous avons constatées ; et, pour ébranler, la doctrine qui présente la parole comme naturelle à l'homme, on aurait recours vainement aux exemples des sourds-muets, ou de quelques enfants trouvés dans les bois. Il sufiit de répondre que ni les uns ni les autres ne sont dans les vraies conditions du développement humain.
La question de la nature de la parole nous a conduits à celle de son origine, qui, elle-même,, nous a
NATURE ET ORIGINE DE LA PAROLE. r.m fait remonter à üieu et à l’acte créateur. C’est ce grand acte qui donne la nature physique, intellectuelle, morale et sociale de l’homme ; c’est ce grand acte qui, en illuminant l’intelligence, fait jaillir la parole et fonde la tradition. Et toutes ces choses, lumière divine, parole, tradition domestique et sociale, appartiennent à la nature de l’homme et sont des élémenLs de l’ordre naturel. En possession de sa nature, capable d’entendre et de comprendre, le premier homme reçut une révélation surnaturelle, qui lui communiqua des dons et des privilèges gratuits, et qui avait pour fin d’élever l’humanité au-dessus d’elle-méme. Mais ici nous touchons à un ordre nouveau que nous étudierons plus tard. Ces dernières paroles n’ont d’autr»* but que de rappeler la distinction essentielle qui existe entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, entre la nature et la grâce'.
• Tout ce que noua acons pu dire sur la nature et l’origine do l.i parole, dans nos autres ccrils où rinnueni c de la philosupliie >le M. <le Ronald se Tait trop sentir, doit ftre ramené au sens de la théorie qui' nous Tenons d'eiposcr et que nous avons adoptée après les éludes les plus mûres.
SEIZIÈME LEÇOP»