PUISSANCE DE LA RAISON
maine, attestent sa puissance. L'éloge des sciences et de leurs conquêtes est dans toutes les bouches, et ce serait un bien petit mérite que celui de vous rappeler des choses qui vous sont si familières.
La question que nous voulons traiter est de' savoir si le domaine de la raison s’étend au delà des limites de la nature et des sciences naturelles, et s’il peut embrasser les vérités fondamentales de l’ordre métaphysique, religieux et moral. Cette question n'en était pas une pour nos pères. Ils avaient appris de la tradition fies écoles et du bon sens lui-même, ils avaient appris de tous les maîtres de la science divine et de la science humaine, qu’il y a des vérités religieuses et morales appartenant eu propre à la raison, essenlielle^ 5 la raison, antérieures, sinon toujours chronologiquement, du moins dans l’ordre logique, aux enseignements de la révélation. Ces vérités naturelles et essentielles ont été appelées par la théologie du nom de préambules de la foi et. sous ce nom, elles sont admises par tous les théologiens de quelque autorité.
Pourquoi faut-il revenir aujourd’hui sur une question qui avait acquis pour nos pères la force de ta chose jugée? Un zèle pieux, dans la réaction nécessaire contre le déisme et le rationalisme, entraîné par l’esprit de système, a dépassé les bornes posées par la sagesse des siècles. Plusieurs opinions erronées ou excessives se sont produites, qui ont voulu enlever à la raison toute sa puissance ou du moins l’afTaiblir outre mesure. De graves écrivains ont enseigné que l’homme ne pouvait rien connaître certainement, dans les choses de la religion, que par la révélation divine
el par In foi. Ü'aulrcs, sans aller aussi loin, se soni conlenlcs de iiiellre en duule in puissance de riiomme d’arriver par ses forces à la connaissance des vérités naturelles. Il en est enfin qui, parlant de ce principe que les -vérités naturelles sont enseignées par la révélation comme les vérités surnaturelles, ont prétendu qu’on ne pouvait pas discerner les unes des autres, du moins quant à leur origine, et faire à la raison sa |>art. Dans ces opinions, on reconnaîtra facilement le système ou l'iniluence du système que nous avons exposé et discuté en dernier lieu.
Nous fixons remari|uer que les partisans de la première et de la seconde opinion ne se bornent pas à dire que l’Iiomrnc, dépourvu du secours de la révélation, ne parvient pas à une connaissance des vérités naturelles suflisantc à l’obtention de sa fin. S’ils se tenaient à ces termes, ils reproduiraient, d’accord avec l’universalité des théologiens, la doctrine commune des écoles catholiques. Ils vont nu delà, et ils affirment que l’homme laissé à lui-méme ne peut avoir aucune connaissance certaine de.s premières vérités naturelles; ou que, du moins, il est très-permis de douter qu’il possède réellement la puissance d’acquérir cette connaissance.
.\ux partisans de la troisième opinion, nous dirons <|uc les vérités naturelles sont, en effet, contenues dans la révélation, c’est-à-dire promulguées, rétablies, conservées par elle. Mais comme, d’après les principes catholiques, la raison ne peut jamais être confondue avec la révélation, ni la nature avec la grâce, ces vélütés naturelles doivent nécessairement avoir une es-
rUISSANCE DE LA RAISON. 5f.r.
sence propre, une origine propre, et il est possible, par conséquent, de les discerner des vérités révélées.
Par ces premiers éclaircissements, on verra tout de suite que nous n’avons aucune envie, grâce à Dieu, de porter la moindre atteinte à l'utilité, à la nécessité morale de la révélation, ni de restreindre son domaine. Bientôt, au contraire, nous consacrerons toutes nos forces et tous nos soins à démontrer la nécessité de ce secours divin. Mais c’est une erreur aussi funeste de nier la raison que de nier la révélation elle-même. Les doctrines que nous venons de signaler vont à anéantir la raison, sinon en termes exprès, au moins d'une manière équivalente. Nous voulons nous tenir éloigné de pareils excès, cl glorifier Dieu par la raison comme par la foi. C'est méconnaître le don de Dieu ijue d’affaiblir outre mesure celle noble raison que nous tenons de lui, qui nous fait à son image, et qui nous rend propres à recevoir les lumières supérieures de la foi.
Pour rester dans le vrai, notre dessein est donc d'établir aujourd’hui la puissance de la raison dans les choses divines, d’en mesurer la portée.
Disons d’abord que, dans celle recherche, il ne peut être question de l'homme isolé de la société, dépourvu de tout enseignement, dénué de toute tradition. L’homme ainsi dépouillé serait un être hors de sa nature, un être chimérique. Mais le traditionalisme ne peut se prévaloir le moins du monde du fait que nous reconnaissons ici, puisque déjà nous avons établi que cette nécessité de l’enseignement et de la tradition était une condition naturelle du développement
ÔÜi: DIX-SEPTIKME LEÇON,
ile l'intclIigcnce, et ne se rt^fcrnil nullemenl à une révélation proprement dite, extérieure et surnaturelle. Celte révélation a existé sans doute dès l'origine de l’homme, et sa lumière, plus ou moins obscurcie, se retrouve dans la tradition humaine. Ce n’est pas nous qui nierons celle vérité capitale; il s’agit uniquement de savoir s’il existe un moyen certain de discerner lu vérité naturelle de la vérité surnaturelle dans ce dépôt de la tradition, où elles existent en quelque sorte mêlées et confondues. Est-il nécessaire de déclarer aussi que nous n’admctlons pas l’absurde pouvoir attribué à l’homme d’inventer la vérité? Il peut l'apercevoir, la découvrir, la démontrer; mais l’inventer, comme si elle n’existait pas avant lui, comme si elle émanait de lui, il ne le pourrait que s’il était Dieu.
Nous avons dit que, dans cette étude, nous supposions la raison dans les conditions naturelles de son développement. Or ce développement peut être plus ou moins complet; les idées cl les principes peuvent être plus ou moins confus, obscurs, enveloppés. Du sauvage à l’homme civilisé la distance est grande. Au sein môme de la civilisation, elle ne l’est pas moins de l’enfant à l'homme fait, de l’homme inculte à l'homme instruit, du pâtre nu philosophe. Il y a une différence immense entre les hommes qui ont trouvé autour de leur berceau une tradition pure, une religion sainte, un enseignement digne de Dieu, digne de l’homme et ceux qui n’ont re^u que des doctrines grossières, erronées, dégradantes. Qui pourrait comparer le sort de l'enfant chrétien à celui du petit infortuné enveloppé, dès son premier jour, des ténèbres du poly-
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