LA MATIÈRE EST INSENSIBLE
12. La sensibilité nous révèle un ordre d'existences distinctes de la matière. Quelque parfait qu'on le suppose, Torganisme, purement matériel, ne s'élève jamais à la sensation. La matière est, d'une ma-, nière absolue, incapable de sentir ; ainsi les pbéno-
mënea de Tintelligence^ comme ceux de la sensation, restent impliqués dans les systèmes matérialistes.
Nous ignorons, il est vrai, quelle est la nature intime de Tétre sensible, quelle est la nature intime de la matière; mais il nous suffit pour affirmer, en toute sécurité, que ces êtres appartiennent à deux ordres entièrement distincts, de connaître leurs propriétés essentielles. Pour démontrer qu'il y a contradiction absolue entre deux choses, il n'est point nécessaire de connaître leur essence. Les propriétés constitutives de deux figures géométriques nous sont inconnues; laissons-nous pour cela de voir que ces figures sont différentes, qu'il est impossible de les confondre?
Un être matériel esl un être composé, n'importe la propriété constitutive de cet être. Une matière qui n'aurait point de parties ne serait point matière. L'être composé, bien qu'il soit zm, en ce sens que les parties qui le composent sont unies et tendent à une même fin, est toujours un assemblage de plusieurs êtres, puisque l'union des parties n'empêche point qu'elles soient distinctes. Si l'être composé pouvait sentir, la sensibilité ne serait qu'un assemblage de sensibilités.
Il est incontestable que la sensation appartient essentiellement à l'être un et qu'on ne peut la diviser sans la détruire ; donc nul être composé n'est capable de sensation \ donc la matière, quelle que soit la supériorité de son organisation, ne peut sentir.
Les sensations sont multiples et variées, l'être qui sent est un; l'expérience individuelle et l'analogie
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nous l'apprennent; c'est le même être qui entend, qui voit, qui goûte, etc. ; le môme être qui se rappelle ses sensations lorsqu'elles ont disparu, qui les recherche ou les fuit, selon qu'elles lui sont agréables ou douloureuses, qui jouit des unes, que les autres font jouir. Cette unité fait partie de Tidée de Tôtre sensible ; de telle sorte que si ce sujet commun de toutes les sensations, i/nau milieu de la multiplicité, identique et divers, permanent bien que successif, ne se trouvait point dans l'animal, celui-ci ne serait pas un être sensible dans le sens que nous doanons à ce mot; il ne sentirait pas, puisque toute sensation suppose un être affecté, un être qui perçoit.
Imaginer un flux et reflux de sensations, sans aucun lien, sans unité d'aucune espèce, c'est nier l'être sensible ; je ne vois plus qu'une série de phénomènes dont chacun présente en particulier les mêmes difficultés qu'ils offrent tous ensemble, à savoir la nécessité d'un être un qui les éprouve.
13. Prenons un composé de deux parties A et B, et voyons s'il peut acquérir la sensation de la couleur. Si nous supposons les deux parties du composé sensibles, chacune d'elles perçoit la couleur tout entière, ou seulement une portion de la couleur ; mais si chacune d'elles la perçoit tout entière, l'une des deux parties est inutile. Que si chaque partie ne perçoit qu'une portion de la couleur, voilà la couleur divisée. Que l'on nous dise ce qu'est une couleur divisée?
Acceptons celte division imaginaire, le phénomène
n'en reste pas moins inexpliqué, puisque la partie sentie par A ne Tétant point par B, il ne saurait en résulter une sensation complète.
Supposerons-nous que les parties A et B se metleat en rapport et se communiquent, réciproquement, la fraction de couleur qu'elles ont perçue? Mais alors A sentira donc, outre sa part, la part que lui communiquera B; à quoi sert B si la partie A peut tout sentir? Pourquoi ne point placer en A la sensation primitive tout entière ? Hypothèse insensée ! Pour former la sensation totale, une communication successive et réciproque des parties deviendrait indispensable, chacune de ces parties devant sentir sa part de sensation et la part de toutes les autres. De la sorte il se formerait non une sensation unique, mais mille sensations. Ce qui implique non pas un être sensible, mais autant d'êtres sensibles qu'il y a de parties dans le composé.
D'ailleurs, cette hypothèse de la communication des parties vient à l'appui de notre système, puisqu'elle reconnaît la nécessité de l'unité pour constituer la sensation. Ainsi la sensation totale ne se pourrait établir que par la communication des parties, et c est pour cela que l'on ferait participer chaque partie Tune de l'autre ; mais dans quel but? afin que chaque partie éprouvât la sensation tout entière. Donc la sensation doit se trouver tout entière dans un seul sujet; donc en même temps que Ton nie Tunité, on reconnaît qu'elle est nécessaire.
1 4. Ou ces deux parties A et B seraient simples on
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elles ne le seraient point. Simples, que devient le matérialisme : dire que la sensation relève de Torganisme et cependant la placer dans un être simple, n*est-ce pas une contradiction? Le simple exclut toute idée d'organisation ; point d'organisation sans parties organisées. Si Ton admet l'existence de l'être simple, si l'on place en lui la sensation, lorganisme sera, je le veux, un moyen, une condition indispensable à la réalisation du phénomène, mais il n'en sera pas le sujet. Ce sujet, c'est l'être simple.
Que si ces parties ne sont pas simples, elles seront composées d'autres parties ; et dans ce cas, mêmes observations que pour les premières ; il faut en venir à des êtres simples ou procéder jusqu'à l'infini. Admettez - vous cette progression? l'être sensible ne sera plus un seul être , mais un nombre infini d'êtres ; les dilficultés que nous présentaient les deux parties A et B se multiplieront infiniment, chaque être sensible comprenant non pas un seul être, mais une infinité d'êtres, chaque sensation une infinité de sensations.
15. Ici se présente une difficulté très-grave. La matière est incapable de sentir; l'âme des animaux n'est point matière ; donc elle est esprit, ce que Ton ne peut admettre.
Précisons le sens des mots, la difficulté disparaît. Immatériel n'est pas la même chose qu'esprit ; tout esprit est immatériel, mais tout être immatériel n'est pas esprit. Immatériel exprime négation de matière ; esprit signifie quelque chose de plus ; nous entendons
par esprit un être simple, doué d'intelligence et de libre arbitre. L'âme des animaux peut donc n'être point matière, sans être spirituelle.
Ce qui n'est point corps est esprit, dit- on; point de milieu enlre ces deux classes d'êtres. Pourquoi? Sur quelles raisons s'appuie celte affirmation absolue? Que l'on dise, point de milieu entre le matériel et Timmatériel, je le comprends, parce qu'en effet l'affirmation et la négation n'admettent pas de terme moyen. Toute chose est ou n'est point; mais l'idée esprit contient plus qu'une négation de la matière, à savoir l'idée d'un principe actif, intelligent et libre.
16. On nous demandera peut-être quelle est la nature de l'âme des bêtes; eh ! demanderai-je, à mon tour, la nature de la plupart des choses qui tombent sous notre observation, quelle est-elle? Connaissonsnous les êtres immatériels en eux-mêmes? Notre âme immortelle, la voyons-nous intuitivement? Elle nous est révélée par ses actes, dont nous avons conscience. C'est de la même manière , c'est par ses actes, c'est-à-dire par sa faculté de sentir que l'âme sensitive nous est connue. Nous savons qu'elle n'est point matière, parce que la matière est incapable de sensation. Les raisons en vertu desquelles nous pouvons affirmer de notre âme qu'elle est un être simple, un principe actif, doué d'intelligence et de liberté, nous autorisent à conclure que l'âme des animaux est un être simple doué de la faculté de sentir, doué d'instincts et d'appétits dans l'ordre sensible.
La nature de ce principe actif m'est inconnue;