INFÉRIORITÉ DU TACT COMPARÉ AUX AUTRES SENS
59. Ainsi cette supériorité prétendue ou plutôt ce privilège exclusif que certainsphilosophes, etCondillac à leur tête, accordent au sens du toucher, n'a, comme nous venons de le voir, aucun fondement; rien de plus contraire à la nature. En somme, c'est le plus matériel, et pour ainsi dire le plus grossier des sens, que l'on déclare supérieur aux autres.
Quelles idées se pourrait former des choses un homme réduit au sens du toucher? Nul ne le sait; il me semble toutefois que, loin d'entrer avec le monde extérieur dans une communication vive et claire, et de trouver dans ces rapports une base suffisante à ses connaissances, l'ignorance la plus profonde, les plus grossières erreurs deviendraient son partage.
60. Comparons le tact avec la vue, ou même avec l'ouïe et l'odorat ; la différence en laveur de ces dcr-
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niers est éyidente. L un nous transmet Timpression des objets lorsqu'ils sont présents d'une manière immédiate, c'est-à-dire à portée du corps ou de la main ; les autres, et surtout la vue, nous mettent en rapport avec le monde extérieur à des distances incommensurables. L'imagination s'épuise à mesurer l'espace qui nous sépare des étoiles fixes, et cependant notre œil les atteint sans effort, dans les profondeurs du ciel. Si l'odorat, si l'ouïe ne jouissent point de ce privilège en un si haut degré, le premier, cependant, nous peut signaler l'existence de l'arbuste odorant qui fleurit hors de notre regard ; nous devons à l'autre de savoir qu'une bataille se livre à plusieurs lieues de notre demeure, que le tonnerre éclate à l'extrémité de l'horizon, que la tempête mugit sur l'immensité des mers.
61. Ainsi le toucher exclut toute distance; de là rinfériorité des idées qui tireraient leur origine de lui seul, comparativement surtout aux idées qui peuvent naître de la vue. Il s'agit, par exemple, d'étudier un édifice. En un instant les beautés extérieures, l'ensemble, les proportions, et jusqu'aux moindres détails , le regard embrasse tout. En est-il ainsi du toucher? Accordons à cet organe la délicatesse la plus exquise. Supposons que la mémoire puisse tenir compte, sans en omettre aucune, de toutes les impressions qui lui seraient transmises par le tact, qui ne comprend ici l'impossibilité matérielle de certaines appréciations? Le travail précieux d'une corniche, d'un piédestal, d'un péristyle, les merveilles sculptu-
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raies d'une tour, d'une coupole, les hardiesses d'un arc, d'une voûte, d'une flèche, merveilles que l'œil parcourt en un instant, demanderaient au toucher des travaux infinis, impossibles, et ne rendraient pas même la millième partie de ce qu'un seul regard embrasse sans effort.
Au lieu d'un monument, c'est une cité, c'est une vaste contrée, c'est l'univers que nous voulons connaître. Comprend-on l'infériorité du tact sur la vue?
62. ^ien que la supériorité des autres sens ne soit pas aussi marquée, elle n'en existe pas moins à un très-haut degré.
Constatons en premier lieu celle que la possibilité d'agir à distance leur donne. Il est vrai que le tact peut, au moyen de certaines impressions de chaleur ou de froid, nous avertir de l'absence ou du retour du soleil, de Tëloignement ou du voisinage de certains corps, etc.; mais ces impressions, en même temps qu'elles sont loin d'être aussi rapides, aussi variées que celles de Tome, ne nous donneraient point l'idée de la distance, si nous ne la possédions déjà.
Chaleur, froid, humidité, sécheresse, à cela se réduisent les impressions que les corps exercent à distance sur le toucher. De combien d'erreurs ces impressions ne seraient-elles point cause?
63. Un homme parviendra, je le veux, à reconnaître, par Taction de la température sur le tact, l'absence ou le retour du soleil; mais comme cette température tient à mille causes indépendantes du soleil, il sera souvent trompé par le changement ar-
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tificiel ou naturel de cette température. L'impression d'humidité que j'éprouve près d'un bassin dans lequel je vais me baigner m'avertit du voisinage de l'eau ; mais ne puis-je pas éprouver une impression d'humidité par des causes tout à fait indépendantes du voisinage d'un bassin?
Il est vrai, la concentration dans un seul organe de toutes les forces sensitives, l'absence de toute distrac-* tion, une attention soutenue, habilement dirigée sur un seul genre de sensations doivent donner au sens du toucher un degré de délicatesse, une perfection difiScile à concevoir. J'admets pareillement que l'habitade d'enchaîner les idées relativement à un ordre nnique de sensations, et de ne former de jugements que sur ces sensations, puisse développer dans l'intelligence une précision, une exactitude, une variété merveilleuses; mais nous avons beau donner Tessor à nos conjectures, il est une limite infranchissable; cette limite, nous la trouvons dans la nature même de l'organe et de ses relations avec les corps.
La contiguïté seule permettrait au toucher de recevoir des impressions bien déterminées; quant aux objets éloignés, ceux qui pourraient agir sur lui n'agiraient que selon l'espèce d'impressions que l'objet ou Torgane comporte ; impressions de froid, de chaleur, d'humidité, de sécheresse, et, si l'on veut, d'une certaine pression plus ou moins forte. Tout le reste demeurerait sans action. Que l'on élargisse tant que Ton voudra le cercle de cette classe de sensations, il sera toujours trës-restreint. De plus, et il est bon de
le remarquer, la perfectibilité que nous accordoos au tact en vertu de son isolement n*est point une propriété particulière à cet organe ; elle s'étend aux autres sens, parce qu'elle est fondée sur les lois de l'organisme et sur la génération des idées.
64. Pour comprendre, sous ce rapport, la supériorité de Touïe sur le tact, il suffit de les comparer lun à l'autre i"^ relativement aux distances; 2** à la variété des objets ; 3*^ à la rapidité et à la succession des [mpressicms ; 4"^ à la simultanéité si vaste pour l'ouïe, si limitée dans le tact; 8® par rapport à la parale.
Distances. Ici la supériorité de l'ouïe est évidente; en général, le tact exige la contiguïté. Non-seulement il n'en est pas ainsi de l'ouïe; mais, pour la justesse de l'appréciation, cet organe a besoin d'être éloigné de l'objet sonore. De combien d'objets l'ouïe nous donne connaissance qui sont en dehors des appréciations du toucher! Le galop du cheval qui fond sur nous, le bruit du torrent qui menace de nous engloutir, le tonnerre qui gronde et nous annonce la tourmente, ladétonation du salpêtre, foudre des batailles, le bruit des rues dans les cités populeuses, les cris de la foule, le son du tambour, les glas du tocsin, qui sont comme les voix de la fureur populaire, les chants de victoire, les accords qui réveillent de mélancoliques souvenirs, jusqu'au soupir, jusqu'au sanglot qui trahit la souffrance, voilà ce que nous dit l'ouïe ; le tact est muet sur toutes ces choses.
Variétés des objets. Les objets éloignés que le tact nous peut faire connaître sont nécessairement peu
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variés ; de là, dans les idées qui relèveraient de ce seul organe, incertitude et confusion. Au contraire, les objets perçus par Touïe sont très-divers et les perceptions de cet organe exactes et précises.
Rapidité dans la succession des impressions. Il est évident que sur ce point la supériorité de Toule est incalculable. S'il perçoit par juxtaposition, le tact doit, afin de varier ses impressions, parcourir successivement chaque objet dans ses diverses parties. Que si les objets agissent d'une autre manière sur cet organe, son infériorité n'est pas moins évidente. Comparez sa lenteur à la rapidité merveilleuse avec laquelle l'ouïe perçoit toute espèce de sons dans les combinaisons musicales, les inflexions multiples de la voix, les accords, les articulations, les bruits de toute sorte, bruits, accords, articulations, que nous savons classer et rapporter à leurs causes sans aucune confusion.
Que l'on ne puisse comparer le tact à l'ouïe pour la simultanéité des sensations, il suffit d'un instant pour s'en convaincre.
Mais ce qui décide de la façon la plus victorieuse la supériorité de l'ouïe, c'est la facilité qu'elle nous donne de nous mettre par la parole en rapport avec nos semblables. Or cette faculté résulte de la rapidité de succession que nous avons signalée plus haut. Il est vrai que les intelligences peuvent également communiquer entre elles par le toucher au moyen de caractères en relief; mais quelle différence !
Supposons que l'habitude et la concentration de toutes les forces sensitives donnent à l'organe de la
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main cette souplesse qae nous admirons dans les musiciens habiles. Les doigts, quelque agiles qu'ils soient, percevront-ils avec la rapidité de l'ouïe? Que de temps ne leur faudra-t-il point pour parcourir un tableau sur lequel on aura gravé tous les mots d'un discours ! et ce discours, en quelques minutes, nous aurons pu l'entendre.
Le malheureux dont nous parlons devra préparer les planches, les caractères d'imprimerie ; il devra modifier ces planches, en changer l'ordonnance et le sens selon les personnes ou les occasions ; travail incessant, et pour quel résultat! Un homme seul, au moyen de Toule, un seul homme communique à des milliers d'auditeurs, en un même instant, des idées ou des impressions sans nombre.
GHàPITRE XII
SI LA VUE SEULE POURRAIT NOUS DONNER l'iDÉE D'UNE SURFACE. .
65. Le tact est inférieur à l'ouïe, il est inférieur à la vue, je crois l'avoir prouvé ; n'est-il pas étrange que l'on ait prétendu faire de cet organe la base de toute connaissance, rattacher à lui, comme à leur origine, les jugements auxquels les autres sens nous conduisent, et l'établir comme une sorte de juge sans appel?
Il est faux, je l'ai pareillement démontré, qu'à
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Taide du tact seul la transition du monde intérieur au monde extérieur se puisse faire ; c'est-à-dire que, de Texistence des sensations, il soit possible de conclure à celle des objets qui les causent; en effet, non-seulement j*ai renversé la raison principale ou plutôt Tunique raison sur laquelle repose ce prétendu privilège, mais j'ai fait voir comment s'opère cette transition par rapport à tous les sens, m'appuyant sur la nature même des choses et sur Tenchalnement des phénomènes intérieurs.
J'ai dit encore et prouvé que, parmi les sensations, une seule était objective, celle de l'étendue; dans toutes les autres, il y a rapport de causalité, c'est-à* dire liaison entre une sensation, entre un phénomène interne et un objet externe ; mais nous ne songeons jamais à transporter à l'un ce qui appartient à Tautre.
66. Deux sens nous donnent, de l'étendue, une connaissance certaine : la vue et le toucher. Nous n'avons pas à rechercher si cette connaissance est une véritable sensation. Gomme je me propose de revenir sur ces matières, je me bornerai maintenant à comparer la vue au toucher, par rapport à la sensation de l'étendue, ou, si Ton veut, par rapport à l'idée de Tétendue.
Il est évident que l'étendue comme surface et comme volume relève du tact; on ne saurait refuser à la vue le même privilège par rapport aux surfaces; toute sensation de la vue suppose l'existence d'un plan; un point sans étendue ne pourrait se peindre dans la rétine : ainsi, tout objet qui s'y pointa des
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parties ; que serait la couleur sans une surface sur laquelle elle pût s*étendre?
67. Condillac refuse à la vue la faculté de percevoir retendue, même comme surface. Je vais examiner les raisons sur lesquelles ce philosophe établit sa doctrine. De la simple lecture des chapitres dans lesquels elle est exposée, il me semble ressortir avec évidence que Tauteur n'est point parfaitement convaincu lui-même de la vérité des principes qu'il tentait de faire prévaloir.
Dans le Traité des Sensations (l^ partie, ch. xi), examinant quelles idées un homme se pourrait former à Taide de la vue seulement, il établit que nous distinguons les couleurs, parce qu'elles nous semblent former une surface dont nos yeux occupent eux-mêmes une partie ; l'auteur ajoute aussitôt : « Notre statue, jugeant qu'elle est en même temps plusieurs couleurs, se sentira-t-elle comme une sorte de surface colorie? » Il est bon d'avertir que, dans le système de Condillac, la statue qu'il imagine n'ayant qu'un seul organe devrait se croire la sensation même, c'est-à-dire qu'elle croirait être l'odeur, le son, la saveur, selon que l'ouïe, l'odorat ou le palais éprouveraient la sensation. Il suit de là que si la surface faisait partie des sensations de la vue, la statue croirait être une surface colorée. Je n'attaquerai pas l'exactitude de ces observations, ne voulant me préoccuper que de ce point essentiel : le rapport de la vue avec la surface.