Selon Condillac, la statue ne parviendrait point
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à se croire une surface colorée; c'est-à-dire que, percevant la couleur, elle ne percevrait pas la surfaee. Laissons parler le philosophe, il va condamner luimême la doctrine qu'il professe, et nous révéler l'incertitude et la confusion de ses idées. « L'idée de l'étendue suppose la perception de plusieurs choses distinctes les ufies des autres: cette perception^ nous ne pouvons la refuser à la statue, car elle sent qu'elle se répète hors d'elle-même, selon le nombre des couleurs qui la modifient. En tant qu'elle est le rouge, elle se sent hors du vert ; en tant qu'elle est le vert, elle se sent hors du rouge, et ainsi de suite. » On croira peut-être qu'en vertu de ces principes, Condillac va conclure que la vue nous donne l'idée de l'étendue, puisqu'elle nous fait percevoir les choses les unes hors des autres, et que c'est en cela que consiste l'idée de l'étendue. Mais, loin de suivre la voie dans laquelle il était entré, le philosophe, rompant avec ses principes, change l'état de la question. Voici dans quels termes il continue : c( Mais pour avoir ridée précise et distincte d'une grandeur, il est nécessaire de voir comment les choses perçues les unes hors des autres s'enchaînent, se terminent mutuellement, et comment, toutes ensemble, elles sont renfermées dans les limites qui les circonscrivent. » C'est, je le répète, changer la question. Il ne s'agit point ici d'une idée distincte et précise, mais seulement d'une idée. Il ne s'agit point de savoir quel de^inré de perfection l'idée de l'étendue est susceptible d atteindre au moyen de la vue, bien qu'il soit permis
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â*affirmer que si cet organe peut, dans Tisolement, nous donner l'idée de l'étendue, un exercice continu de l'oi^ane perfectionnerait cette idée.
69. La statue, selon Condillac, ne se sentirait'point limitée parce qu'elle ne connaîtrait rien hors d'ellemême. Mais ne vient-il point de nous dire que sa statue croirait être les différentes couleurs ; que ces couleurs occupent des places distinctes ; que lorsqu'elle serait l'une, elle se sentirait hors de Tautre? et cela seul n'implique-t-il point, non-seulement une limite, mais plusieurs?
Cette objectiou ne lui avait probablement point échappé ; car, après avoir demandé si le moi de sa statue, modifié par une surface de couleur bleue bordée de blanc, ne se croirait pas une couleur bleue limitée, il répond : « A première vue nous inclinerions pour l'aiSrmative ; mais lopinion contraire est plus vraisemblable. » Et pourquoi? « La statue ne se peut sentir étendue par cette surface, qu'en tant que chaque partie la modifie d'une même manière ; chaque partie doit produire la sensation de couleur bleue, mais si la statue est également modifiée et par un mètre de cette surface et par une ligne, elle ne se peut apercevoir dans cette modification comme telle grandeur plutôt que comme telle autre ; donc elle ne peut s'apercevoir comme grandeur ; donc la sensation de couleur n'entraîne point avec elle l'idée d'étendue. » Il est facile de le voir, Condillac suppose ici ce que l'on conteste; la question n'a pas avancé. Selon le philosophe, la statue est modifiée par une
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ligne comme par un pied de surface colorée ; il entend par là que les deux modifications sont identiques sous tous les rapports, il devrait le prouver. La question roule en effet sur ce point, savoir : si des surfaces de diverses grandeurs produisent des sensations différenies. Prétend-il (et c'est le sens que semblent présenter ses paroles) que la sensation comme couleur, et seulement en tant que couleur, est la même dans un pied que dans une ligne colorée? Vérité incontestable, mais qui ne prouve rien. La sensation de bleu, en tant que bleu, ne peut évidemment qu'être la même sensation , malgré la différence des grandeurs. Mais, la couleur! restant la même, la sensation de la vue se modifie-t-elle selon la grandeur de la surface colorée? Condillac le nie, avec une certaine hésitation, toutefois. J'ose croire qu'il se trompe et qu'il est possible d'établir l'opinion contraire.
70. Je le demande au philosophe, peut-il y avoir une couleur sans étendue? Un objet inétendu peut-il se peindre dans la rétine? Pouvons-nous même concevoir une couleur, abstraction faite de l'étendue? Rien de tout cela n'est possible : donc la vision implique l'étendue.
71. De ce fait que certaines choses nous apparaissent hors les unes des autres, Condillac tire l'idée de l'étendue. Il en est ainsi dans la sensation de couleur; donc la vue d'un objet coloré donne l'idée de Vétendue. Le faux-fuyant que le philosophe invoque ne saurait lui servir. L'idée de limitation, F*\®^ ' est nécessaire à l'idée de l'étendue; mais je viens
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démontrer par la doclrine même de raateor qae nous sentons cette limitation. De plos, n'est-il pas étrange d*accorder à la ?ue la facalté de produire Tidée d'une étendue sans limites et de lui refuser la facalté de produire Tidée de limite ; comme si Tidée de limite ne ressortait pas, au moins, de la limitation de Torgane qui voit; comme si la sensation illimitée n*était pas plus difficile à concevoir que la sensation limitée.
Mais je suppose que la limite échappe à Tapprédation des sens, l'étendue illimitée en est-elle moins étendue? N'est-elle pas l'étendue par excellence? L'idée de l'espace infini , pour être sans limites , cesse-t-elle d'être une idée de l'étendue?
72. Deux cercles colorés, l'un de quelques lignes, l'antre de plusieurs pieds de diamètre, sont placés sous Tos yeux ; laissons de côté les impressions du tact; pensez-vous que l'effet produit sur la rétine par ces deux cercles soit le même? évidemment non. La raison, l'expérience, appuyées sur les lois qui régissent la lumière, comme sur les principes mathématiques, protestent contre cette supposition. Si l'impression diffère, la différence sera sentie; la différence de grandeur sera donc appréciée.
Admettons, toutefois, qu'en dépit de l'expérience et de la raison , il plaise de soutenir Tidentité des sensations produites par les deux cercles; je vais faire toucher au doigt l'étrangeté de cette opinion. Imaginez ces deux cercles de couleur rouge et terminés par une bande bleue; le plus petit est placé dans le plus grand ; leur centre est commun. Je le demaoïde.
CHAP. XII. — l'idée de subface PAB LA VUE. 363
quiconque jettera les yeux sur cette figure ue verrat-il point le plus petit cercle dans le plus grand? Ne verra-t-il point la ligne bleue qui termine le cercle de quelques lignes de diamètre, contenue dans la ligne de même couleur qui termine le cercle de plusieurs pieds? Mais sentir létendue, qu est-ce autre chose que senlir des parties placées en dehors les unes des autres? Et sentir des différences de grandeur, n'est-ce point sentir des parties plus grandes les unes que les autres, contenues les unes dans les autres? Donc l'œil sent ou perçoit la grandeur; donc il sent l'étendue.
73. Nous pourrions multiplier à l'infini les preuves en faveur de notre opinion. L'expérience, d'accord avec la raison, nous enseigne que le champ visuel a sa limite dans la distance qui nous sépare des objets. Ainsi nos regards arrêtés sur une mer d'une grande étendue ne l'embrassent pas en entier. Supposons dans le champ visuel un objet d'une dimension donnée, mais inférieure à la surface embrassée par le regard; selon Condillac, pourvu que la couleur soit la même, il n'existe point de différence dans les visions. D'où il suit que la sensation reste la même, soit que l'objet n'occupe qu'un point dans le champ visuel, soit qu'il occupe ce champ en entier.
74. Que ces objections se soient présentées à Condillac , au moins d'une manière confuse , on ne saurait en douter, et c'est à cela qu'il faut attribuer une sorte d'hésitation, de contradiction que l'on remarque dans son langage : nous l'avons pu remarquer dans quelques passages déjà cités; nous Talions voir
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plus clairement encore dans ceux qui suivent. <c L'expression nous manque pour rendre avec exactitude le sentiment qu'éprouve > à propos d'elle-même , la statue modifiée en môme temps par plusieurs couleurs ; mais enfin elle connaît qu'elle existe de plusieurs manières , elle se perçoit en quelque sorte comme un point coloré au delà duquel il en existe d'autres dans lesquels elle se retrouve, et, sous ce rapport , on peut dire qu'elle se sent étendue. » Il avait avancé que sa statue ne pourrait percevoir l'étendue dans la couleur, si les yeux n'apprenaient, au moyen du tact, à rapporter la sensation simple et une à tous les points de la surface ; aussitôt après, il affirme le contraire, nous venons de le voir. La statue se sent étendue : et l'idéologue, pour éluder la contradiction, se borne à nous avertir que le sentiment de l'étendue serait vague, parce qu'il ne serait pas limité. Contradiction que nous avons fait ressortir plus haut. Pourquoi cette absence de limites? Si dans un champ visuel de cent mètres, sur une surface blanche, on suppose plusieurs figures de diverses couleurs, verte, rouge, etc., il est évident que la vue percevra les limites de ces figures. Où donc Gondillac a-t-il découvert l'absence de limites dont il nous parle?
75. Que la sensation de couleur implique la sensation d'étendue, il ne suit point de là que la première produise nécessairement la seconde, parce que nous ne tirons pas des sensations toutes les idées qu'elles contiennent, mais uniquement celles que nous savons y trouver. Cette observation, d'ailleurs,
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importe peu au sujet qui nous occupe ; il s'agit en effet , non de ce que Ton pourrait tirer de la sensation, mais de ce qu'il y a dans la sensation. Si Condillac établit que de la sensation du toucher nous pourrons tirer l'idée de l'étendue, de quel droit nous refuserait-il cette faculté relativement à la vue, l'idée de l'étendue se trouvant contenue dans Tune comme dans l'autre sensation.
Ceci , je ne crains pas de le dire , me semble la condamnation du système. L'idée de Tétendue se trouvera dans la sensation produite par le regard , mais nous ne pourrons l'en tirer. Et pourquoi? Parce qu'elle est vague; mais l'usage amenant la comparaison et la réflexion, ne pourra-t-il la rendre exacte et précise? Acquérir cette idée, voilà la difficulté. Le reste, c'est-à-dire le perfectionnement de cette idée, est l'œuvre du temps.
Les premières sensations de la vue n'auraient point l'exactitude qu'elles acquièrent après un long usage; mais il en est ainsi du toucher : cet organe se perfectionne comme les autres; comme les autres, il a besoin de faire pour ainsi dire son éducation. Nous en avons la preuve dans les aveugles de naissance. On sait la délicatesse merveilleuse que le tact acquiert , chez ces infortunés , par l'exercice et la concentration.
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