‹ Philosophie fendamentaleChapitre 2 sur 184 · ÉVÊQUE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE D'ORLÉANS

Monseigneur,

Il n'y a pas longtemps, Votre Grandeur signalait, en quelques lignes éloquentes, à l'attention des esprits sérieux, le nom de Balmès, comme une des gloires de notre époque. Vous avez goûté, Monseigneur, l'un des premiers, en France, la raison si pleine et si haute de l'auteur du Catholicisme comparé au Protestantisme; vous avez deviaé l'homme supérieur, par cet instinct de sympathie qui révèle les uns aux autres les esprits de même famille. Les quelques lignes tombées de votre plume ont déterminé le travail que je livre au public aujourd'hui.

Si j'étais plus sûr de moi-môme, si je pouvais me rendre ce témoignage, que j'ai fait parler à l'auteur espagnol la langue que vous parlez. Monseigneur, j'offrirais ce travail avec confiance, à Votre Grandeur d'abord, comme un hommage de ma reconnaissance et de mon respect; au public, comme un service rendu aux saines idées et à la bonne philosophie.

X ' LETTRE A MONSRIGITEUR

Mais Tœuvre que j*ai entreprise était une œuvre difficile; il fallait être rapide et rester grave; il fallait rester fidèle et clair en condensant l'ampleur surabondante de la phrase espagnole. — Ai-je réussi? — je le souhaiterais. Je le souhaiterais, car la Philosophie fondamentale mérite qu'on s'y arrête et qu'on l'étudié. Le génie catholique n'a rien produit, depuis longtemps, ni de plus sain, ni d'aussi fort.

a Je n'ai point la prétention de créer en philosophie, » dit Balmès. Ces quelques mots nous donnent, non point la mesure, mais le secret de son talent; talent original et profond; original surtout, dans notre siècle de prétentions orgueilleuses , en ce qu'il est modeste. Le philosophe ne crée pas la vérité, il la constate ou l'expose.

Modération et bon sens, voilà le caractère essentiel et dominant de l'auteur de la Philosophie fondamentale; le bon sens, qui n'est pas le génie, mais sans lequel le génie cesse d'être une lumière, pour devenir un incendie. Ajoutez à ce don une connaissance profonde de la philosophie scolastique et de la sophistique moderne, un coup d'œil calme et sûr. Balmès fait la part grande et belle à l'intelligence de l'homme, tout en la soumettant à la raison supérieure et par excellence, qui est Dieu. Il ne se donne point pour mission unique d'attaquer et de détruire ; son œuvre est à la fois une œuvre critique et une œuvre dogmatique. « Assezde ruines, dit-il quelque part : les ennemis de la vérité se déploient devant nous et contre nous sur une ligne immense; laissons la guerre de tirailleurs; établissons, de notre côté et jusque sur le

L'ÉTÉQUB D'ORLÉANS. XI

territoire ennemi des colonnes militaires dont la fonction soit en même temps de combattre et de fertiliser. »

Le livre de Balmès n'est pas une philosophie dans le sens ordinaire du mot. L'auteur, déblayant le terrain que les sophistes du dix-buitième et du dix-neuvième siècle ont encombré, creuse jusqu'aux fondements de la pensée humaine. Il fallait sonder et raffermir le sol si souvent et si profondément ébranlé. Si j'avais à faire le panégyrique de Balmès, j'insisterais sur le côté pratique de son talent. C'est une des .qualités les plus remarquables de cet éminent esprit. L'honmie n'a pas été créé pour s'épuiser à penser qu'il pense, ou bien à chercher le pourquoi de sa pensée : l'édifice de nos connaissances doit porter sur un fait, non sur une abstraction.

Le premier des quatre volumes de la Philosophie forin damentale est consacré, tout entier à la certitude et pourrait former une œuvre à part. Platon, saint Thomas et son commentateur le cardinal Cajetan, Descartes, Malebranche, Leibnitz, Vico, Dugald-Stewart, M. Cousin, Kant, Fichte, Schelling, etc., sont étudiés, discutés, mis à leur rang dans l'œuvre du philosophe espagnol. Saint Thomas surtout, qu'il connaît à fond, loi fournit des citations admirables. J'ai déjà dit, Monseigneur, que Balmès s'était nourri, dès sa jeunesse, des meilleurs auteurs scolastîques , et qu'il devait à cette étude sévère la richesse et la sécurité de ses vues. La philosophie scolastiqde, fille du catholicisme, tient de lui et conserve une vertu secrète et profonde de rectitude et de vérité. Honteux de dénigrer sur la parole d'au-

Xll LBTTRfi A MOHSEIGNEUR

trui, quelques esprits curieux et siucères ont voulu, de nos jours, voir de leurs yeux ; ils ont voulu juger par eux-mêmes les grands monuments de la science chrétienne, et, comme les laboureurs de Virgile, ils sont restés frappés de respect et de stupeur :

Graodiaque eCTossIs mirabitur ossa sepulcris*

Balmès' n'est pas seulement philosophe, il est théologien. On s'est efforcé, depuis un siècle, d'armer Tune contre l'autre la théologie et la philosophie. Ne craignons pas d'imputer à cette erreur capitale une grande partie de nos désordres et de nos malheurs. Ces deux sœurs, héritières de la vérité, bien qu'à des titra et à des degrés divers^ ne se peuvent séparer et devenir ennemies qu'aussitôt l'esprit humain ne dégénère et ne tombe dans une sorte de défaillance. Balmès est philosophe complet parce qu'il est théologien; j'oserai dire pareillement qu'il est bon théologien parce qu'il est philosophe. La théologie moissonne dans le champ de la vérité ; la philosophie a aussi son œuvre, œuvre de préparation et de recherches, et, comme sa sœur, elle a droit aux récompenses de celui qui paye au centuple tout labeur entrepris en son nom. Laissons-la, modeste et laborieuse, glaner sa gerbe à côté des moissonneurs I Souvenons-nous de Ruth et deBoos : l'humble glaneuse peut devenir l'épouse légitime du patriarche, la mère des prophètes, et préparer Jésus-Christ au monde.

Je regrette, Monseigneur, que les bornes d'une lettre

l'étéquk o'osléahs. XUl

ne me penaettent point de montrer comment noire. auteur, après aroir analysé les divers systènes spiritiulistes on sensualistes qoi prétendent tirer tonte vérité d'une sensation on d'une faculté isolée ; après avoir mis en regard, avec un rare talent d'exposition, Descartes et Ficbte, Eant et les scolastiques ; après avoir prouvé que Fichte a mal copié Descartes ; après avoir mesuré la distance qui sépare le sophiste orgueilleux de l'homme de génie; après avoir montré que les idées transcendant taies de Kant avaient été connues, discutées, exposées presque dans les mêmes termes par les philosophes du moyen âge; comment, dis-je, il serre de près et force dans les nuages où ils se sont retranchés les représentants de la moderne Allemagne, Kant, Schelling, Hegel , etc.

Le choix que Balmès a su foire de son antagoniste Kant, au milieu du bruit de réputations plus modernes et plus éclatantes, suffirait seul pour donner une haute idée de la sécurité de son coup d'œil. On sait le rôle que le professeur de Kœnigsberg a prétendu jouer en philophie. Jusqu'à lui, la pensée avait été, pour ainsi dire , soumise aux objets extérieurs ; l'idée se modelait sur les choses. Kant soumet le monde extérieur à l'idée ; l'homme fait les choses à son image. L'intelligence de l'homme est comme le soleil autour duquel le monde objectif doit graviter; scepticisme irrémédiable et sans terme. Kant est un Copernic en philosophie ; mais le Copernic de l'erreur.

Vous remarquerez, Monseigneur, la manière dont

XIT LBTT1IB A MOlTSlSlOinSUR,

Balmôs expose le célèbre principe de Descartes : « Je pense, donc je suis. » Il proave, par des textes formels, que ce principe n'est point, dans la pensée du philosophe français, une abstraction de Tesprit, un pur raisonnement; mais un fait que la philosophie constate. € Vous pouvez douter de Texistence de Dieu, de la réalité du monde extérieur ; mais , quoi que vous fassiez, vous ne pouvez douter de yous-méme; et ce fait de votre exis-* tence établi, vous êtes forcé de revenir à Dieu, etc. » Qui ne connaît les batailles livrées autour de ce principe qu'il fallait enlever à tout prix I

Voici les titres des livres qui forment les trois derniers volumes de la Philosophie fondamentale; ils donnent la marche et lé plan de Tauteur : Sensations, Idée, Étendue et Espace, l'Être, l'Unité et le Nombre, le Temps, l'Infini, la Substance, la Nécessité, la Causalité, questions qui l'amènent à traiter le Panthéisme, cette grande erreur de notre temps.

Lorsque Balmès ouvrait un livre pour l'étudier, il commençait par la table des matières ; et, s'arrétant à l'intitulé du I«' chapitre, dit son habile historiographe (l'élégant et consciencieux traducteur du Protestantisme comparé au Catholicisme)^ il composait le chapitre avant de lire l'auteurv On comprend quels trésors il dut amasser par cette méthode, toute lecture devenant ainsi pour lui une composition originale et une oeuvre critique. Devons-nous reprocher à Balmès de négliger quelquefois la forme et d'avoir trop écrit?-? Il s'agissait de venir en aide à la société ébranlée; le mal était par-

h'ÈfÈQiUK D'OUlàin. XT

Je tout, Balmôs ne pourait s'empêcher de le Yoir. D s'est

g prodigué; c'est la tentation des natnres généreuses. Le

jQ temps manquait; la vie s'en allait ; ajoutons qu'il est

^ ' mort à la fleur de l'âge et quand son talent pouYait

^g grandir encore. La vérité est comme un diamant brut;

]g ' certaines intelligences privilégiées ont pour mission de

jg tailler quelques facettes de ce diamant, repolir celles

que l'erreur a termes; la vie, vous le savei, Monseigneur, s'use vite à ce travail ; mais qu'importe à ceux pour qui la vie du temps n'est qu'une halte impatiente et dont les espérances sont ailleurs 1

Balmès avait eu le bonheur de recevoir une éducation religieuse et austère. Ce grand esprit ne connut jamais ni rindiffépence, ni le doute ; l'indifférence, cette lèpre de notre temps ; le doute, négation honteuse, sorte de compromis entre les faiblesses de l'intelligence et celles de la volonté. Il a cherché la vérité non dans les ténèbres, mais à la lumière; heureuse condition des esprits chrétiens; cachet particulier des grands siècles et des grands caractères. Balmès appartient, par l'ampleur et la sérénité de son esprit, à Fécole philosophique dont l'auteur de la Connaissance de Dieu et de soi-même est l'un des plus illustres représentants. Il sait et il croit, et la science et la foi rayonnent doucement dans sa parole. Heureux ceux qui croient 1 Heureux ceux dont la jeunesse a reçu les enseignements féconds de la foi; heureux ceux qui n'ont point épuisé dans les énervantes '^^ obsessions de l'orgueil cette sève de vérité 1 C'est au

^^ parti pris énergique de la volonté sur les passions que

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ITI . LKTTRfi A MONSEIGNEUR l'ÉTÉQUE D'oNLÉANS.

Bont dues les grandes vertus; c'est au parti pris vigoureux de la raison sur elle-même, sur son insuffisance ou son orgueil, que Tesprit humain doit les grandes découvertes et ses progrès. Qu'il me soit permis de finir, Monseigneur, en souhaitant à mon pays Tordre et l'apaisement dans la foi ; h ceux qui liront ces lignes, ce don de Dieu dans leur intelligence.

Veuillez agréer le respect profond et filial avec lequel j'ai l'honneur d'ôtrOj

Monseigneur, De Votre Grandeur,

Le serviteur trés-humble et tout dévoué, MÂNEC (Edouard).

Ort^ns» 20 an?ier f85t.

AVANT-PROPOS

Philosophie fondamentale! Ce titre indique 1 objet du traité ; qu on ne me l'impute point comme une prétention vaniteuse. Je ne me flatte pas de fonder en philosophie ; j'ai voulu seulement examiner les questions fondamentales de la philosophie; trop heureux si je contribue, même pour une faible part, à élai^ir le cercle des saines études et à prévenir un péril grave, l'introduction, dans nos écoles, d'une science chargée d'erreurs, et les conséquences désastreuses de ces erreurs. Malgré le trouble des temps, il s'opère dans mon pays un développement intellectuel dont on connaîtra plus tard la portée, n faut empêcher des sophismes que la mode a propagés de s'établir un jour comme principes. Seules, des études fortes et bien di-

2 AVANT-PROPOS

rigées peuvent prévenir ce malheur. Réprimer ne serait pas assez aujourd'hui; étouffons le mal sous Tabondance du bien. L'œuvre que j'essaye aidera-t-elle à ce résultat? je ne sais; j'aurai du moins le mérite de l'avoir tenté.

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