CHAPITRE P
IKPORTÀlfGB DES QUESTIOKS RELATITES A UL CERTITUDE.
1 . J'ai dû commencer ces études philosophiques par l'examen des questions relatives à la certitude ; avant d'élever un édifice, il faut songer aux fondements.
Dès l'origine de la philosophie, c'est-à-dire depuis que les hommes réfléchissent sur eux-mêmes et sur les êtres qui les entourent, on s'est préoccupé de la base de nos connaissances ; il y a donc là des difficultés sérieuses. La stérilité des travaux philosophiques n'a pas ralenti l'ardeur des recherches ; d'où il est manifeste que dans le dernier terme de l'investigation, on voit un objet de la plus haute importance.
Ajoutons qu'il n'est pas de sujet où l'esprit humam soit tombé en de plus nombreuses et de plus
lamentables aberrations. On en conclura^ pent-étre, que les études philosophiques, aliment éternel de Torgueil de Thomme, ne présentent rien de solide. Ce serait une erreur. Ne donnons point aux opinions des philosophes une importance extrême : ils ue sont pas les seuls représentants légitimes de la raison ; mais on ne peut nier, du moins, que dans Tordre intellectuel ils ne soient la partie la plus active de Thumanité. Quand tous les philosophes discutent , • c'est en quelque sorte le genre humain qui discute. Dédaigner les questions philosophiques à cause des sophismes qui déshonorent la philosophie, ce serait tomber dans le plus grand de tous les sophismes. La raison et le bon sens doivent vivre en bonne intelligence. Qu'on ne s'y trompe point d'ailleurs : il arrive souvent que l'objet essentiel de certaines discussions n'est pas le résultat, mais l'existence même de la discussion, laquelle emprunte sa valeur bien moins à ce qu^elle est en soi, qu^aux indications qu'elle peut fournir.
2. La question de la certitude embrasse, en quelque sorte, l'ensemble de la philosophie, c*est-à-dire tout ce que la raison peut concevoir sur Dieu, sur l'homme, sur l'univers. Ce n'est que le fondement de l'édifice scientifique ; mais, dans ce fondement, l'attention découvre le dessin tout entier, avec ses lignes harmonieuses et grandioses.
3. S'il importe beaucoup d'agrandir la sphère de la science, il n'importe pas moins de connaître les limites de la science ; au delà se cache l'écueil. Ces
CBAFITRE I**". — IMPORTANCB DE LA QUBSTlOl^. 5
limites, Texamen des questions relatives à la certitude les constate ou les pose.
En pénétrant dans les profondeurs où ces questions nous conduisent, Tentendenient se trouble, le cœur se sent oppressé d'une sorte de terreur religieuse. Tout à Theure nous contemplions avec admiration Tédifice des connaissances humaines , notre orgaeil se plaisait à mesurer ses dimensions colossales, ses formes élégantes, sa construction gracieuse et hardie. Nous voilà dans les entrailles du monument ; on nous conduit par des souterrains pleins de ténèbres, et là, comme sous l'influence d'un rêve, il nous semble que les fondements s'atténuent, se vaporisent, et que l'édifice tout entier reste flottant dans les airs.
4. Si j'ose aborder la question de la certitude, ce Q est pas que je méconnaisse les difficultés dont elle est hérissée. Mais les dissimuler, serait-ce les résoudre ? Sachons pénétrer dans le vif : c'est la première condition de toute analyse. L'entendement de Thomme ne perd rien à découvrir les limites qu'il ne peut dépasser. Cette découverte, au contraire, le grandit et le fortifie. Ainsi le naturaliste, que l'amour de la science a conduit dans les entrailles de la terre, éprouve un mélange indéfinissable de terreur et d'orgueil lorsque, à la pâle lueur de sa lampe, il contemple les masses énormes et croulantes qui pendent sur sa tête, ou que, prêtant l'oreille, il entend sous ses pieds les mugissements sourds et lugubres de l'abîme.
Dans robscurilé des inystères de la science, dans rincertitade, dans les assaats du doate qui menace de renverser en un instant Tœuvre de la sagesse des siècles, il y a quelque chose de formidable qui attire et captive. La contemplation de ces mystères a fait le charme des plus grands esprits, à toutes les époques. Le génie qui agitait ses ailes sur TOrient et la Grèce, sur Rome et les écoles du moyen âge, est le môme qui plane sur l'Europe moderne. Platon , Aristote, saint Augustin , Abélard, saint Anselme , saint Thomas d'Aquin, Louis "Vives, Bacon, Descartes, Malebranche, Leibnitz, tous, et chacun à sa manière, se sont sentis possédés de l'inspiration philosophique. Eh! oui! l'inspiration!.... Car il y a inspiration dans la philosophie, et une inspiration sublime.
Tout ce qui force l'homme à se recueillir, tout ce qui l'appelle à méditer les mystères de son âme, l'élève et le perfectionne en le détachant des objets matériels, en lui rappelant son origine, en lui révélant ses hautes destinées. Dans ce siècle de jouissances grossières où tout développement des forces de l'esprit est mis au service des satisfactions du corps, il convient de réveiller, de remettre en honneur ces grandes questions; l'entendement s'y plonge et s'y dilate en liberté dans des espaces sans fin.
Il n'est donné qu'à l'intelligence de s'étudier ellemême ; la pierre tombe et n'a point conscience de sa chute; la foudre calcine et pulvérise, elle ignore son redoutable pouvoir; la fleur ne sait rien de sa grâce et