CHAPITRE XII. — IKTBLUGIBILITB IHMÊDUTE
Fâme se connaît elle-même, par son essence, et il répond négativement, appayant ainsi qu*il suit son opinion.
«i Les choses sont intelligibles en tant qu'elles sont en acte, non en tant qu'elles sont en puissance ; ce qui tombe sous la connaissance, c'est l'être, le vrai, tant qu'il est en acte, de la même manière que la vue perçoit, non ce qui peut être coloré, mais ce qui est coloré. Il suit de là que les substances immatérielles sont intelligibles par leur essence en proportion qu'elles sont en acte. Ainsi, l'essence de Dieu, acte pur et parfait, est intelligible par elle-même, d'une manière absolue et parfaite, et voilà pourquoi Dieu se connaît et connaît toutes choses. L'essence de Fange appartient à l'ordre intelligible en tant qu'elle est acte; mais, comme elle n'est ni acte pur, ni acte complet, le comprendre de l'ange n'est point de soi et essentiellement complet; car, bien que l'ange se connaisse lui-même par sa propre essence, il ne connaît le reste des créatures qu'au moyen d'idées qui les représentent. L'entendement humain, dans l'ordre des choses intelligibles, doit être considéré comme un être en puissance seulement; c'est pourquoi, par essence il a la faculté de comprendre , et n'a point celle d'être compris ou de se comprendre, sinon dans ses actes.
« Aussi les platoniciens ont-ils assigné aux êtres intelligibles un rang supérieur à celui des êtres intelligents, par la raison que l'entendement ne comprend qn'en vertu de sa participation à l'intelligibilité. Or^
selon ces philosophes, ce qui participe d'une chose est moins parfait que la chose de laquelle il participe. Donc, si Tentendement humain devenait actif par sa participation aux formes intelligibles, distinctes de lui (c'est l'opinion de l'école de Platon), l'entendement humain se connaîtrait lui-même, en rertu de cette participation. Mais comme il est naturel que durant cette vie notre entendement s'exerce à propos des choses sensibles, il n'est mis en activité que par les idées tirées de l'expérience sensible. Ainsi l'entendement ne se connaît point par son essence, mais par un acte qui lui appartient. )> Telle est, en substance, la doctrine de saint Thomas. C'est moins un extrait qu'on vient de lire qu'une traduction littérale.
L'un des esprits les plus déliés, les phis pénétrants que l'on connaisse, le cardinal Cajetan, a écrit sur ce passage un commentaire digne du texte.
« De ce que nous venons de lire il résulte deux choses : que notre entendement a, par lui-même, la faculté de comprendre; qu'il n'a point celle d'être compris; d'où il suit que l'ordre des entendements est inférieur à celui des êtres intelligibles^ Car, si notre entendement est assez parfait pour comprendre et non pour être compris, il faut donc plus de perfection pour être compris que pour comprendre. Certes le saint docteur voyait les conséquences de sa propo^ fiition; mais, bien qu'elle semble fournir des armes contre lui , bien qu'à la première vue elle paraisse absurde, il ne s'en montre point préoccupés et il éta-
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Mit que telle devait être Topinion, non-seulement des péripatéticiens dont il invoquait la doctrine, mais celle des platoniciens eux-mêmes, p
Plus bas, répondant à une objection de Scott, susnommé le Docteur subtil, il ajoute : « ^entendement et Tintelligibilité sont nécessaires à la compréhension. 11 y a, de l'un à l'autre, le même rapport qu'entre le perfectible et la perfection propre. Être en acte, pour l'entendement, c'est être la chose intelligible elle-même; nous l'avons prouvé. D'où il suit que les êtres immatériels sont de deux ordres, intelligibles et intelligents. Et comme, être intelligible, c'est être immatériellement perfectif, c^est-à-dire en puissance de perfectionner, il suit qu'une chose est d'autant plus intelligible qu'elle est immédiatement plus perfective. L'intelligibilité exige l'immatérialité; en effet, les choses matérielles ne sont intelligibles, qu'abstraction faite de la matière
On a établi ci-dessus qu'une chose est intelligible non-seulement en tant qu'elle est elle-même, mais, dans l'ordre idéal, en tant qu'elle est le non-moi. Ce mode d'être est en acte ou en puissance ; être ainsi, c'est être perfectionné par la chose comprise K »
123. On peut trouver cette théorie plus ou moins solide^ mais elle est quelque chose de mieux qu*ttn
* Dans le langage scolastique, une chose est dite en puis-sance, lorsqu'elle est seulement possible ; m acte, quand elle est réellement existante.
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jeu de Tespril, car elle pose cet important problème : <c Désigner les conditions de Tintelligibilité. » Elle a, de plus, l'avantage de se trouver d'accord avec un fait constaté par l'expérience : la difficulté que l'esprit éprouve à se connaître lui-même. S'il est immédiatement intelligible, pourquoi ne se connaît-il point? Que lui manque- t-il? La présence intime, direz-vous; or, non-seulement il est présent à luimême de cette manière, mais il est identique. L'effort pour se connaître? mais cette connaissance est l'objet principal des recherches de la philosophie. Refuser à l'âme l'intelligibilité immédiate, c'est donner le pourquoi des diflBicultés que l'on éprouve dans les études idéologiques et psychologiques, le pourquoi des obscurités qui troublent l'intelligence lorsqu'elle veut passer des actes directs aux actes réfléchis.
124. L'opinion de saint Thomas n'est donc point une simple conjecture, puisqu'elle s'appuie en quelque sorte sur un fait. Le raisonnement qui suit me semble lui donner beaucoup de force ; on peut le regarder comme un développement de ce qui précède.
Une chose n'est immédiatement intelligible qu'à la condition de posséder deux qualités : 1° l'immatérialité; 2° l'activité nécessaire pour agir sur l'être intelligent. Cette dernière qualité est indispensable; car, dans l'opération intellectuelle qui a la compréhension pour objet, l'action naît de l'idée : l'entendement est, en quelque sorte, passif. Lorsque l'idée se présente, la compréhension suit nécessairement ; en
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] absence de Tidée, la compréhensioii est impossible. Donc, ridée féconde JL'entend^nent, qui ne peut rien sans son secours. Donc, si nons admettons qu*nn être puisse tenir le rôle de Tidée, dans nn entendement, il nous faut supposer cet être actif, afin qu'il détermine l'opération intellectuelle, et, partant, le supposer supérieur à l'entendement qu'il excite.
Nous comprenons, de la sorte, pourquoi durant cette Tie notre entendement n'est point, par luimême, intelligible pour lui-même. Son activité a besoin d'un stimulant ; livré à ses propres forces, il semble dormir. Ce manque d'activité de son esprit, lorsque des influences excitantes ne le préviennent point, est un fait psychologique des plus constants.
Est-ce à dire que nous soyons privés de spontanéité, que nous ne puissions agir sans aucune cause extérieure déterminante? non, sans doute ; mais seulement que la spontanéité elle-même ne se serait point développée, si notre activité n'eût été soumise antérieurement à l'action des causes excitantes qui l'ont tirée de son sommeil. Nous pouvons apprendre sans être enseignés, mais nous ne pourrions apprendre si l'enseignement n'eât présidé au développement primitif de notre intelligence. Nous possédons beaucoup d'idées qui ne sont point des sensations, qui ne peuvent venir des sensations; mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme privé de tous les sens ne pourrait penser, parce que son esprit manquerait d'impulsion.